Au nom de tous les miens v2
10 La vengeance est amère
Dans les rues pleines de gravats, entre les façades crevées, ils défilent : certains sont nu-tête, d’autres portent encore leur casque, la plupart une casquette ou un calot ; ils sont chargés de sacs, leurs gamelles battent leurs flancs. Ils marchent en silence, soldats du Reich vaincu. Je reste là, avec Tolek, je les regarde passer : ils ne ressemblent pas à nos bourreaux, entrant, orgueilleux, invincibles, un matin de septembre dans Varsovie. Ceux-là sont trop vieux, trop jeunes, ils ont déjà les yeux baissés des victimes. N’y a-t-il donc que des bourreaux vainqueurs et les vaincus deviennent-ils si vite innocents ? Je voudrais presque que le combat continue : tout était simple. Maintenant, la vérité se brouille, une ville morte, des femmes qui se battent autour du cadavre d’un cheval pour en arracher la viande, ces vieilles, ces enfants, ces infirmes qui s’agglutinent près d’une pompe pour avoir de l’eau ; ces hommes courbés qui ramassent dans les ruines des morceaux de bois et ces soldats qui les bousculent, qui font descendre les cyclistes de leur vélo et se l’approprient ; ces patrouilles qui réquisitionnent les passants pour les faire déblayer la rue. Tout cela, je l’ai vu, il y a des siècles, là-bas. Et voici que je suis le vainqueur.
Je marche, je découvre la ville morte pour me connaître et m’emparer de ma vengeance. Là, devant l’entrée de la Chancellerie, leur repaire, un soldat est assis, son fusil sur les genoux dans un large fauteuil recouvert de soie verte. Ma vengeance, ma victoire. Plus loin, des civils surveillés par un soldat dégagent dans le Tiergarten jonché d’arbres abattus des cadavres recouverts d’une mince couche de terre. L’odeur est insupportable. Les morts sont jetés sur des chariots que des hommes traînent, les cadavres sont recouverts d’un papier noir de camouflage, placés dans des caisses de carton. Il y avait sur nos trottoirs des corps dissimulés par des feuilles de papier blanc, ces corps marqués qu’emportaient les hommes de Pinkert. Le long de la Charlottenburger Chaussee, des chevaux morts achèvent de pourrir, à demi dépecés par ceux qui ont faim. Dans la chaleur, entre les os blancs, les viscères semblent encore palpiter. C’était un jour de septembre, quand ils bombardaient Varsovie, que j’avais vu ce cheval mort couché dans les décombres encore attelé à sa droshka.
Ma vengeance est amère. Je sens la peur autour de moi, je connais ces yeux baissés qui m’observent, ces files d’hommes et de femmes qui attendent un peu d’eau et qui brusquement se figent, se taisent, parce que je passe. Moi aussi j’ai fait la queue pour un peu d’eau au bord de la Vistule, moi aussi j’ai vu venir vers moi cet inconnu en uniforme qui était le pouvoir absolu et la loi nouvelle. Vieilles en noir, immobiles, votre récipient à la main, hommes penchés sur les ruines, je vous connais. Je te connais, ville morte, qui a faim, peur, je sais distinguer les victimes des bourreaux. Ils nous ont frappés d’abord, nous, et vous avez laissé faire, puis ils vous ont poussés en avant, comme un bouclier. Aujourd’hui, c’est votre tour. Nous avons les mêmes bourreaux.
À la Kommandantura, j’essaie de les reconnaître. Les membres du parti nazi doivent se présenter le matin. Ils viennent, disciplinés, se ranger devant les anciens bureaux de placement. Certains ont des certificats prouvant leur bonne foi, ils ont aidé des Juifs, des prisonniers, des antinazis. D’autres se taisent, subissent. Ils partent par groupes dégager une rue, déterrer les cadavres et leur donner une vraie sépulture, nettoyer les égouts. Notre vengeance est légère. Il n’y a ici ni mur ni Umschlagplatz, ils travaillent pour leur ville. Puis un matin l’ordre est venu me chargeant de l’interrogatoire des membres du Wehrwolf. Ils étaient rassemblés dans un immeuble qui nous servait de prison, du côté de Pankow. J’ai circulé dans les couloirs ouvrant les pièces où ils attendaient ; ils étaient là, assis par terre, des jeunes gens maigres dont certains paraissaient n’avoir même pas quinze ans. Quand j’ouvrais la porte ils levaient la tête, m’observaient en silence, leurs coudes posés sur les genoux ; certains appuyés au mur me regardaient avec ironie. La plupart paraissaient épuisés.
Ce sont des partisans, m’a dit un soldat de garde.
Il a soulevé sa mitraillette.
— Pas besoin de jugement.
Il balayait un groupe imaginaire.
Je me suis installé dans une petite pièce. J’avais une longue série de questions à poser auxquelles ils devaient répondre par oui ou par non. Parfois il était prévu qu’ils pouvaient donner quelques détails. J’ai lu. Je me souvenais de cet officier qui m’avait interrogé à Lublin : l’Armée rouge était l’armée des interrogatoires. Mais ici des hommes qui étaient encore des enfants risquaient leur vie. Le premier est entré malingre, petit, brun, s’essuyant le nez d’un geste machinal.
— As-tu juré de ton plein gré fidélité absolue à Hitler ?
Il a baissé la tête.
— As-tu juré de combattre par tous les moyens les ennemis du Führer, même après la capitulation ?
Il approuvait, il approuvait : les questions s’enchaînaient et l’enchaînaient. Je me suis levé. Dans ces nuits durant la bataille de Berlin, des « loups-garous » nous avaient tiré dessus. J’avais vu tomber des camarades. Mais qui avait tiré ? Il répondait oui, oui, à la fin, j’ai crié :
— Mais as-tu fait quelque chose, toi, sais-tu te servir d’un fusil ?
Sa candeur, son innocence illuminaient des yeux.
— Rien, rien, je suis resté dans notre cave, avec ma mère.
J’ai ajouté ma question et sa réponse, puis je l’ai fait signer.
Tous ils étaient comme lui, arrêtés au hasard des patrouilles, après la fin de la bataille, suspects, coupables pour d’autres. Ils sont passés, l’un après l’autre : tous avaient prêté serment de fidélité absolue au Führer, tous étaient entrés volontairement dans le Wehrwolf, tous s’étaient engagés à la résistance, tous étaient des criminels de guerre et tous étaient innocents. Un colonel est venu. J’ai tenté de lui expliquer, mais il a haussé les épaules.
— Coupables, innocents. Ils nous auraient achevés d’une balle. Tu as gagné tes médailles au feu, lieutenant ?
Il soulevait mes décorations.
— Tu sais qu’on ne fait pas la guerre avec des agneaux. La paix non plus. Il faut les obliger à comprendre qu’ils sont battus, lieutenant, leur enlever l’envie de recommencer, à jamais. On les dressera.
Le soir, quand je sortais du bâtiment, des groupes de femmes stationnaient assez loin de la porte : femmes silencieuses avec de petits paquets à la main. Étais-je venu jusqu’ici pour cela ? J’essayais d’oublier, rentrant à Berlin, mais les routes étaient encombrées de réfugiés qui venaient de l’Est, de Silésie, de Poméranie. Je reconnaissais des paysans à leurs vêtements de velours, à leurs chapeaux ; souvent dans les charrettes les vieilles étaient couchées sur des bottes de paille, les hommes tiraient, attelés, avançant sans un regard, des enfants suivaient. Quel saccage, quelle folie ! La gangrène que les bourreaux avaient inoculée au monde ne finissait pas de s’étendre : interrogatoires, réfugiés, exécutions, n’y aurait-il donc jamais autour de moi la paix, le bonheur ?
C’était le début du mois de juillet. Berlin était toujours soumis au couvre-feu, cependant on commençait à voir, le soir, dans des fins de journées rouges, des cyclistes en groupe qui paraissaient revenir de promenades, l’électricité avait été rétablie dans certains quartiers. Et puis, brusquement, on apercevait au détour d’une rue, des invalides qui rentraient, soldats en guenilles ayant perdu leurs bras, leurs jambes, se tirant assis dans des boîtes de bois. Je sortais peu, je buvais, éclairé par une bougie puis par une petite ampoule électrique. Moniek l’Ukrainien un soir m’a pris par le bras :
— Viens, a-t-il dit.
Il insistait. Nous avons marché dans les rues désertes où l’on croisait de temps à autre des soldats en maraude.
— Les Américains sont arrivés, m’a-t-il dit. Je les ai vus.
Que m’importait !
— Je vais chez eux, Micha, cette nuit. Je passe là-bas.
Nous avons parlé, marchant bien après le couvre-feu dans la nuit lourde, nos pas résonnant sur la chaussée. Il n’avait plus personne en Ukraine, les siens étaient tous couchés avec des milliers d’autres dans les fosses.
— Je connais la Russie, les Russes, Micha. Ils ne nous aiment pas.
— Qui m’a sauvé, qui ?
Ils étaient venus sur la route, au bord de la forêt, avec leurs couvertures roulées autour de leur poitrine, ils avaient été les partisans du général Alexis Feodorovitch Feodorov, et ils avaient planté le drapeau rouge sur le Reichstag.
— La guerre est finie, Micha. Moi, je veux vivre. Je n’aime pas les uniformes. La Russie est pleine d’uniformes.
Je l’ai quitté brusquement, sans un mot, le laissant au milieu de la chaussée, n’écoutant que mon pas, oubliant le sien. Nous l’avions sauvé des bourreaux et il nous abandonnait.
Moi aussi, je voulais vivre, moi aussi je n’aimais ni les uniformes ni les interrogatoires, moi aussi j’avais découvert que beaucoup de Russes ne nous appréciaient guère. Et j’avais là-bas, à New York, le dernier arbre de ma forêt, la mère de ma mère, ma souche, la tante de Julek. Mais je n’aime pas devoir et j’avais des dettes à payer à cette armée, à ce pays, qui m’avaient conduit jusqu’à Berlin. Il fallait les payer toutes. Un homme doit aller jusqu’au bout. Mais Wladek a disparu aussi comme Moniek.
Quelques jours plus tard j’ai quitté Pankow pour Postdam. La ville était déjà en état de siège. La Conférence des Trois Grands devait s’y tenir et on attendait Churchill et Truman. Je ne croisais que des soldats, occupant les parcs immenses, les châteaux, les longues avenues droites. J’ai interrogé des suspects, arrêté d’anciens nazis, ce S.S. dénoncé par sa femme et qui se cachait dans une cave où nous l’avons trouvé entouré de bouteilles de cognac, baignant dans l’alcool, un pistolet à portée de main et tout autour de lui des photos à demi consumées où l’on apercevait des gibets avec leurs grappes de corps, des charniers. Celui-là était un bourreau, un vrai, une longue balafre barrant sa joue, les yeux blancs, insolent quand il s’est dégrisé dans la cellule, il avait des dettes à payer, et moi j’en avais à leur réclamer, Moniek et Wladek laissaient cela, ce travail inachevé. Moi, pour pela aussi je voulais aller jusqu’au bout, puis un matin, nous avons pris notre service le long d’une allée du parc : un officier tous les dix mètres. Staline arrivait. J’ai vu sa limousine noire, une vague silhouette, un profil vite disparu. C’était cela, un Grand. Debout depuis des heures au bord de cette allée, j’ai rêvé à un monde où, comme dans les forêts de Pologne, parmi les partisans, comme dans le ghetto, au bunker de Mila 18, les chefs n’eussent été que des hommes simples, pareils aux autres, mêlés aux camarades.
Après Postdam, mon unité est partie pour Leipzig. Sur les rentes, j’ai croisé les colonnes de camions chargés de matériel, de machines, les groupes de réfugiés, des prisonniers encore. Tout un peuple paraissait en mouvement, fourmis comme nous l’avions été, essayant de retrouver leur chemin, une vie. Les villes étaient en ruine, les voies ferrées coupées. À Leipzig, tout un secteur avait été évacué pour nous, dans le quartier de Go-lis, face à un vaste parc. Il y avait eu, là-bas, ce quartier de Zoliborz où j’avais pour l’officier aux yeux blancs dégagé la neige devant les villas occupées par les Allemands. Celle que j’occupais à Leipzig était immense, avec des meubles massifs en bois sculpté. J’étais seul dans les deux étages, privilège des officiers, prisonnier de ce décor qui n’était pas le mien, en proie aux cauchemars. Je m’étais installé dans une petite pièce près de l’escalier, dormant sur un matelas, dans un désordre fait de bouteilles posées sur le sol et d’uniformes jetés sur les chaises. Je traversais te hall, je montais l’escalier en courant, je m’enfermais, je buvais, je tentais de dormir. Mais ils étaient toujours là, les miens. Le matin, je les appelais à moi, le soir ils surgissaient d’eux-mêmes. Je revoyais la rue Senatorska, notre maison. Jetais le vainqueur vaincu, seul, dépouillé.
Un jour, lies propriétaires de la villa se sont présentés. La femme d’abord, une lourde bourgeoise trop prévenante, qui demandait à prendre du linge, puis l’homme, âgé, mutilé, qui arborait sa manche vide comme un manifeste : une fille aussi, venue la dernière avec ses parents. Ils frappaient à leur porte, ils regardaient leur maison, ils la reprenaient des yeux.
— Nous ne savons guère où aller, a dit l’homme, Leipzig est plein de réfugiés.
— Ils ont peur de rester dans les campagnes, a ajouté la femme.
— Certains viennent de Pologne. On les a chassés de là-bas, continuait l’homme, agitant sa manche vide.
Ils m’acculaient : j’aurais pu leur lancer tant de mots au visage, tant de faits couverts de sang et d’horreur, j’aurais pu parler du plâtre enfoncé dans les bouches de Polonais exécutés sur une place, de ces trois enfants qui, les bras levés, pleuraient au milieu du village, de Varsovie, toute Varsovie transformée en désert. Ma maison, toutes les maisons, et tous les miens. Ils m’obligeaient à être brutal, violent, ils voulaient faire de moi un bourreau.
— Installez-vous ici, ai-je dit, je n’occupe qu’une pièce. Personne d’autre ne viendra.
J’avais cédé. Ils triomphaient, méprisants. « Nous sommes chez nous », disaient leurs visages. « C’est notre droit. » Dupe ou bourreau, n’y avait-il que ce choix ?
Je les ai évités, rentrant tard le soir, partant à l’aube, m’enfonçant dans mon travail.
À Leipzig, je traquais le gros gibier. La ville était sur la route du Sud, vers l’Autriche, les Alpes, l’Italie, la liberté. Nous apprenions souvent trop tard que des officiers S.S. ou des SA venaient de filer, vers les montagnes. Les informateurs arrivaient après coup, nazis qui voulaient effacer par une dénonciation tardive et inutile un passé trouble. Ils quémandaient de petits avantages, ils m’enveloppaient de leur Tovaritch lieutenant. Ils juraient sur leurs enfants, sur leur mère. Ils avaient peur et faim. Ils étaient serviles.
Walter, lui, est resté debout et dès ce premier matin je lui ai fait confiance : grand, maigre, les cheveux blancs coupés très court, il parlait peu, avec difficulté.
— Je ne vous demande rien pour moi, a-t-il dit. Je n’ai besoin de rien. J’ai l’habitude.
Dans un mouchoir qu’il a lentement déplié il gardait un morceau de carton brun qui sentait la terre.
Première, a-t-il dit.
C’était une carte du parti communiste de l’année 1921. Je tenais ce petit carton anodin qui pour cet homme, voulait dire son honneur. Je lui ai tendu sa carte qu’il a enveloppée à nouveau.
— Nous sommes sur une piste, a-t-il dit. Quelqu’un d’important. Est-ce que ça vous intéresse ?
Par tout un jeu de relations il savait qu’un suspect se cachait dans la vieille ville et cherchait à gagner le Sud, peut-être la Tchécoslovaquie.
— De quoi avez-vous besoin ?
Il ne voulait que quelques cigarettes pour arracher les informations. Avec une demi-cigarette, en Allemagne, en ce temps-là, on payait une femme. J’ai donné ce que j’avais.
— Je reviendrai.
Quelques jours plus tard, j’ai revu Walter. Il n’était plus seul, son compagnon, petit, maigre comme lui, appartenait aussi à cette espèce d’hommes indestructibles que j’avais rencontrés dans le ghetto, les camps, les forêts. Ceux qui survivent parce qu’ils ont un bloc d’acier en eux. Battus à mort, ils se lèvent. J’en avais vus au bord des fosses. Je savais les reconnaître.
— Peut-être Martin Bormann, a dit Walter. Il a filé vers Grimma.
Je ne connaissais pas avec précision l’importance de Bormann, mais la radio en avait parlé à plusieurs reprises.
— Il se méfie, a dit le compagnon de Walter.
Il souriait.
— Ce serait une belle pièce, mais ici les gens ont peur.
J’ai rassemblé mes cigarettes, je m’en suis procuré auprès des camarades. J’ai essayé d’obtenir une Kommandirovka, un laissez-passer pour gagner Grimma. En vain. J’ai harcelé le capitaine, le colonel. Tous deux riaient. Le colonel qui avait toujours une bouteille au pied de son bureau tapait du poing sur la table :
— Micha, Micha, tu as déniché Bormann, pourquoi pas Hitler ! Bormann !
Il riait en me regardant.
Walter est revenu. Le suspect avait encore filé, vers Chemnitz. J’ai regardé une carte : il voulait se perdre dans les villages de la montagne, gagner les forêts. Walter, avec minutie, m’expliquait comment il lui avait fallu passer des heures avec les paysans et depuis Zambrow je connaissais ces longues palabres avant que les langues se délient. Je savais ce qu’est la prudence têtue des paysans.
— Qu’est-ce que vous allez faire ? m’a demandé Walter. Ça va être long de le retrouver à Chemnitz. Il faudrait pouvoir payer.
Tolek m’a donné sa ration de cigarettes, elles étaient rares, précieuses, la vraie monnaie d’échange. Walter l’a retrouvé à Chemnitz. Je suis retourné chez le colonel, lui demandant d’accepter de recevoir Walter, un communiste allemand.
— Il a vécu ici, en Allemagne, pendant le nazisme ?
Oui, Walter avait survécu.
— Impossible, Micha, impossible. Tu vas nous ridiculiser. Laisse cette affaire. Si Bormann est par là, d’autres sont sur sa piste. Fais ton travail, respecte tes limites.
J’ai insisté.
— Respecte tes limites, a crié le colonel.
Un lieutenant, dans le couloir, m’a pris par l’épaule.
— Laisse faire, Micha, qu’est-ce que tu y peux ? Malchi, tais-toi.
Walter a suivi le suspect jusqu’à Aue, au pied de l’Erzgebirge. Là commençaient les montagnes, les forêts. La Tchécoslovaquie, l’Autriche n’étaient pas éloignées, puis Walter a perdu sa trace.
— Je crois que nous l’avons manqué, a-t-il dit. Si c’était Bormann, c’est dommage. Salut, camarade lieutenant.
Je me suis enfermé dans mon bureau, j’ai bu. Ils m’avaient volé ma vengeance par bêtise, indifférence. Bormann : le colonel riait : « Micha, Bormann ? Et pourquoi pas Hitler ! » disait-il. Les incapables voient l’impossible partout. Impossibles, les projets d’extermination de tout notre peuple, impossible le ghetto, impossible l’Umschlagplatz, impossible Treblinka, impossible de s’enfuir de Treblinka, impossibles les déportations à Zambrow, impossible de fuir par les égouts. Ma vie était pleine de leur chœur : partout, j’avais rencontré le troupeau de ceux qui crient « impossible ». Et j’étais là, vivant, eux étaient morts. Moi j’avais cru à l’impossible possible, toujours. Et je croyais Walter, pourquoi ce suspect n’aurait-il pas été vraiment » comme Walter le pensait, Martin Bormann, pourquoi ? Ce temps était celui de l’incroyable vrai. Pourtant le colonel et les siens, prétentieux, bornés, ne savaient que répéter et obéir.
Ils m’ont envoyé à Rosswein, à Doebeln : là les prisons étaient pleines de jeunes du Wehrwolf, innocents comme ceux de Berlin. Mais c’étaient les ordres et ils les exécutaient, platement. J’ai dû à nouveau arpenter les couloirs des prisons, subir les regards de ces garçons qui ne comprenaient pas pourquoi on les avait raflés, jetés là. Un colonel est arrivé de Berlin, l’un de ces officiers gras à la peau rose qui débarquaient après les batailles ; deux jeunes secrétaires étaient avec lui.
— Lieutenant, vous me servirez d’interprète.
Ils défilaient devant lui, perdus, avec leurs gestes et leurs yeux d’enfants et le colonel, suffisant, les mains bien à plat sur la table, souriait.
— Vous avez juré fidélité à Hitler ? répétait-il sans fin.
À chaque oui, son visage se dilatait, il tapotait la table.
— Bien, bien. Il vous faudra payer pour cela. Juste, n’est-ce pas ?
Si le jeune prisonnier refusait de répondre, il se levait, il criait :
— J’ai posé une question, salaud. Juste, n’est-ce pas ?
Ses yeux étaient blancs. J’ai perdu le sommeil. J’ai vécu de vodka mais l’alcool brûlant et fraternel de la forêt, l’alcool qui nourrissait, la Bimber râpeuse, était devenu un liquide saumâtre qui achevait de me dissoudre. J’étais dans le camp des bourreaux. Je tentais de rejeter cette conclusion : la justice est difficile, Miétek, mais je m’arrêtais vite de raisonner. Depuis des années, ma raison c’était ma peau, mon instinct. J’avais appris à savoir sans avoir besoin de penser. Je savais que ces jeunes gens étaient des victimes. Je savais que dans la prison de Doebeln j’étais dans le camp des bourreaux. Je buvais, il me fallait fuir, mais pourquoi fuir ? Et chaque matin, je retrouvais le colonel, je claquais des talons devant lui, ses secrétaires se plaçaient derrière lui et recommençaient une journée. J’étais dans la fosse, comme à Treblinka, coincé, j’aurais voulu changer de peau, devenir l’un de ces jeunes, retrouver le sentiment d’être debout contre l’injustice, la force que donne ce combat. Mais j’étais l’interprète de cet officier aux yeux blancs.
Un soir, Tolek qui était resté à Leipzig est venu me voir. Nous avons parlé, marchant le long de la rivière. Il pleuvait, nos capotes s’alourdissaient.
— Il faut peut-être partir, ce n’est pas notre armée, disait-il.
Je l’écoutais. Si je quittais ces hommes en qui j’avais cru, que me resterait-il ? J’avais vécu pour la vengeance, ils la défiguraient, ils me l’interdisaient. Ils la pervertissaient. Vivre pour quoi ?
— On ne peut pas vivre seulement pour soi, Tolek. On ne peut pas.
Il y avait la Palestine, les kibboutzim, disait-il.
— Et puis, tu as bien quelqu’un, a conclu Tolek.
Tolek est reparti et j’ai marché toute tout la nuit sous la pluie, m’enfonçant dans la campagne humide, obscure. Le froid, la pluie, la marche : je redevenais moi en me heurtant choses, à la fatigue.
Peu à peu, pas après pas, je remontais de la fosse, je refusais de me coucher. Je sortais peu à peu, pas après pas, de Doebeln.
Oui, j’avais quelqu’un et s’il y avait des bourreaux dans chaque camp je ne serai jamais avec eux. Et si aucun des systèmes organisés par les hommes, dirigés par les Grands qu’on voyait passer en limousine noire ne me convient, je fonderai mon système, mon organisation ma famille, une femme, des fils autour de moi, tous groupés comme dans une forteresse, liés entre nous par le sang et l’amour. Je construirai ma forteresse, mon château, pour eux.
Je me suis allongé dans l’herbe, la pluie me couvrait, mais qu’importait la pluie ? J’avais trouvé ma route. Au ghetto, j’avais inventé seul ma méthode, à Treblinka j’avais découvert seul le moyen de sortir du camp d’en bas, et seul encore j’allais élever ma forteresse. Pour eux, les miens, cette femme, ces fils. J’avais quelqu’un là-bas, à New York, un arbre de ma forêt. Là-bas, j’élèverai ma forteresse. Venger les miens, tout mon peuple, c’était faire surgir une autre famille, jeter d’autres graines dans le sol et les protéger.
J’ai dormi dans l’herbe, apaisé, sous la pluie puis le soleil. Tard dans l’après-midi, je me suis présenté à la caserne. L’une des secrétaires du colonel m’attendait, hautaine, hostile.
— Il est très en colère, a-t-elle dit.
— Je suis malade, je pars pour l’hôpital de Leipzig.
J’ai traîné à l’hôpital de consultation en consultation. Allongé dans une vaste salle au milieu des blessés convalescents qui jouaient aux échecs, je rêvais. Je me laissais porter par le temps comme jamais je ne l’avais encore fait, j’imaginais : ces enfants, les miens, ressemblaient à mes frères, cette femme, c’était ma mère, Rivka, Zofia, Sonia, elles étaient toutes les femmes. Nous avions des arbres autour de nous, des étendues vertes. Je rêvais : mon père, ma mère, tous mes camarades, ils étaient là avec nous, au milieu des arbres.
Un matin, le major m’a jugé guéri. Un général de Leipzig demandait un officier parlant allemand : quelques heures plus tard, j’étais à table avec lui, sa femme, ses enfants, je buvais sa vodka.
— Encore un verre, Micha ? disait-il déjà.
Il prenait la bouteille placée sous la table comme s’il avait craint, chez lui, une inspection, pareil à un petit lieutenant dans une cantine. Cette armée, ce peuple, quel curieux mélange ! Le général ne paraissait avoir qu’une seule préoccupation, procurer à ses amis généraux des manteaux, des fourrures, des vêtements de toute sorte.
— Tu es juif, Micha, un Juif, c’est malin. Tu vas me trouver tout ça.
Ce n’était rien, qu’une phrase amicale. J’ai parcouru la vieille ville de Leipzig, découvert des échoppes, joué de ma qualité d’officier de la N.K.V.D. , réquisitionné.
— Vous connaissez la couleur de ma casquette ?
Ils la connaissaient. Ils acceptaient mes prix. J’ai acheté, je suis devenu l’homme indispensable.
— Micha est unique, disait le général, unique.
Les femmes des officiers supérieurs me poursuivaient.
— Micha, Micha, nous n’avons rien.
Les généraux en inspection et qui avaient laissé leurs épouses en U.R.S.S. me convoquaient et me passaient de longues listes de « cadeaux » à trouver avant demain. Je jouais, le temps passait, j’attendais, me regardant agir : avais-je vécu le ghetto, Treblinka, notre révolte, pour fournir en manteaux de fourrure des femmes d’officier ? Moi, Miétek, moi qui avais lancé des sacs de blé, moi, ils me réduisaient à cela ? Folie. Et eux-mêmes, avaient-ils fait la guerre pour en arriver là ? Je les écoutais, je les observais, ces hommes chamarrés qui avaient conduit d’autres hommes au combat, ces chefs qu’on saluait et qui avaient droit de vie ou de mort. Quelle tristesse que de les voir ainsi tendus vers ces quelques peaux cousues ensemble. Pour m’affirmer différent je ne portais plus mes galons, un long manteau de cuir cachant mes insignes, mes décorations. J’étais Miétek l’irréductible, Miétek le différent. Le commissaire politique, un homme jeune, nerveux, sombre, qui paraissait avoir sur ses supérieurs le même jugement que moi, me prenait souvent à part.
— Micha, ta place est au Parti. Tu es d’un bon métal. Si tu entres au Parti tu auras un grand avenir. Une Académie militaire.
D’un geste de la main, il m’ouvrait des perspectives. Je l’écoutais. Je ne croyais plus, j’avais un autre rêve déjà qui grandissait en moi. Mais je, n’agissais pas, je me laissais porter par les jours. J’avais rencontré une jeune Polonaise qui devait rentrer à Varsovie, je vivais avec elle des heures douces. J’étais comme un coureur qui se détend avant le sprint.
Tolek, le soir où elle partait, m’a rejoint sur le quai de la gare. Il paraissait hors de lui.
— Miétek, j’ai pris Schultz.
Je l’ai saisi par les épaules. Schultz du ghetto, l’homme qui parlait d’un balcon, promettant aux travailleurs dans ses camps de Poniatow et de Trawniki, la vie sauve. Schultz pour qui nous avions été des esclaves. Avec Tolek, nous avons couru jusqu’à la prison. Le ghetto renaissait, la rue Leszno et le cri de père, son dernier cri rue Swientojerska. Nous étions de la N.K.V.D., on nous a laissés entrer et un soldat nous a guidés vers sa cellule. Il était assis sur un tabouret de bois, Schultz le profiteur, l’endormeur, le complice. Il a levé les yeux, Tolek et moi nous étions collés aux barreaux. Il s’est redressé.
— Qu’est-ce que vous voulez ?
Je voyais les gouttes de sueur sur son visage. Nous n’avons pas bougé.
— Qu’est-ce que vous me voulez ?
Sa voix s’était faite plus aiguë.
— Te revoir, Schultz. Je t’ai vu, là-bas, du côté de la rue Leszno.
— Je veux être jugé, vous n’avez pas le droit sans jugement.
Une bête qui a peur, voilà ce qu’il était, contre le mur de cette cellule glaciale, en sueur.
— Schultz, ici ce n’est pas Treblinka. Je voulais te voir. Te montrer que nous sommes là.
Tolek a craché le premier.
— Je vous ai toujours protégés, a crié Schultz, j’ai toujours essayé.
J’ai craché aussi.
Cette nuit-là, Tolek et moi nous avons bu en silence dans ma chambre jusqu’à tomber, la tête sur la table. Les jours ont passé, j’ai acheté des manteaux de fourrure pour les femmes des généraux. J’ai rêvé. Souvent j’écoutais la radio américaine en allemand, j’essayais de comprendre ce qu’était ce monde où elle vivait, cette vieille dame dont j’étais issu. Elle était là-bas de l’autre côté de ta vie. Des semaines encore, puis Tolek est entré un matin dans mon bureau.
— Ils ont libéré Schultz, a-t-il dit. Libéré. Ils veulent même l’utiliser, le faire parler. Il répète qu’il veut les aider.
Il fallait prendre les choses calmement, essayer de les changer, de savoir. Le général était amical, paternel.
— Micha, au fond, Schultz, ce n’était qu’un opportuniste, pas un criminel. Pour les Juifs, peut-être, mais pour nous Soviétiques, tu comprends Micha, il faut distinguer. Ici, il peut nous être utile. C’est la vie, Micha. C’est la politique.
Je n’ai pas discuté. À quoi bon ? Le général venait d’un pays où les fosses que les bourreaux avaient creusées étaient profondes. Kiev, Karkhov, Smolensk, Leningrad, tant de villes rasées, des morts par millions. Il ne servait à rien de lui parler de Varsovie, de Treblinka. À rien. J’ai revu l’orgueilleux Schultz, quand il passait dans les rues du ghetto, qu’il donnait la vie ou la mort en attribuant ou en refusant une carte de travail dans ses usines ; le roi Schultz, maître d’esclaves du ghetto de Varsovie, faisant de l’or avec les dernières forces d’hommes et de femmes affamés. Allons, frères, je né réussirai jamais à vous venger complètement et même si j’y réussissais vous ne revivriez pas. C’est ma défaite. La mort ne se rachète pas. Seule une autre vie peut l’effacer. D’autres vies.
Tolek a disparu un jour. « Je vais partir », m’avait-il dit. Nous nous étions embrassés. Bonne chance, frère. J’ai attendu quelques semaines encore : des enquêtes à achever. Je devais aller jusqu’au bout. L’armée soviétique m’avait conduit à Berlin, je m’étais battu avec elle, je l’avais servie. Elle avait favorisé puis détourné ma vengeance, elle l’avait mutilée. Nous étions quittes.
Merci à vous, soldats venus sur une route de Pologne, un jour de juillet, et qui criaient Na Berlin ! Merci à vous, combattants des rues de Berlin couchés sur la chaussée par les bourreaux si près de la victoire. Je pars. Nos routes se séparent. Chacun sa vie, chacun sa route. Votre rêve n’est pas le mien.
Merci, combattants, camarades.
Cela faisait des mois que je ne prenais plus de repos. Quand j’ai obtenu mes galons de capitaine, le commissaire politique m’a fait appeler :
— Micha, tu vas réfléchir, il y a ça.
Il me montrait une grosse enveloppe couverte de cachets.
— Les Polonais voudraient bien t’avoir avec eux. Ils ont des problèmes. Les fascistes résistent. Ils tiennent, dans les forêts, les montagnes. Tu es polonais, si tu le veux tu peux retourner là-bas, aider les camarades.
Il s’est levé.
— Mais réfléchis, tu es aussi des nôtres. Je tiens à toi. Alors, nous ou les Polonais, choisis.
Il m’a fait accorder une longue permission. Je suis parti en voiture pour Berlin. Je n’étais pas russe, j’étais polonais, mais qu’est-ce qu’un pays désert, un sol où pas un des vôtres n’est vivant ? Ma patrie, ma seule patrie, c’était les miens, tous ceux pour qui j’avais vécu, ceux du ghetto et de Treblinka, mon peuple, ma patrie de chair et de douleur. Au nom de tous les miens, je ne pouvais faire qu’un seul choix.
Je pars, camarades de combat. Maintenant le temps de la vengeance s’achève et commence un autre temps, celui d’un nouvel ordre, peut-être fraternel pour vous mais qui n’est pas le mien.
Je pars, camarades de combat, nos routes se séparent. Quel serait mon avenir parmi vous ? Policier, soldat ? Ce n’est pas pour cela que j’ai survécu.
Je n’avais qu’un seul choix. Souvent avec Tolek j’avais discuté des moyens de partir. Une fois à Berlin, il suffisait de prendre le métro dans le secteur soviétique et de descendre dans le secteur occidental.
Quand je suis arrivé dans l’ancienne capitale du Reich, la ville était encore sombre, sinistre avec ses pans de murs qui se détachaient sur le ciel comme les éléments d’un décor. Je me suis garé dans une cour déserte puis, vêtu d’un costume civil, je me suis mêlé à la foule du métro. J’ai eu du mal à me glisser dans l’un des wagons. À la première station dans le secteur américain, je suis descendu.
Dehors, c’était le bruit assourdissant des klaxons, des jeeps fonçaient. La foule sur les trottoirs était dense, les vitrines brillaient, éclairées en jaune et rouge. Je me suis appuyé à un mur. Personne ne se souciait de moi, je regardais ces hommes, ces femmes, ces soldats. Un vendeur de journaux criait en courant. J’étais entouré de bruits, plongé dans un nouveau monde où j’allais devoir construire ma forteresse.
OceanofPDF.com