Aucassin et Nicolette
Chapitre VIII
PARLÉ : RÉCIT ET DIALOGUE
Pendant qu’Aucassin, enfermé dans la chambre, regrettait Nicolette son amie, le comte Bougar de Valence, qui devait mener sa guerre, ne la négligeait pas, mais, après avoir convoqué ses fantassins et ses cavaliers, se dirigeait vers le château pour l’attaquer. Dès que s’élève le cri d’alarme, chevaliers et soldats s’arment et courent aux portes et aux murs pour défendre le château, les bourgeois montent au chemin de ronde des remparts d’où ils lancent des traits d’arbalète et des pieux aiguisés.
Pendant que l’assaut battait son plein, le comte Garin de Beaucaire vint dans la chambre où Aucassin s’abandonnait à la douleur et regrettait Nicolette sa très douce amie qu’il aimait tant.
« Ah ! fils, fait le père, te voilà le plus misérable et le plus infortuné des hommes, car tu vois qu’on attaque ton château le meilleur et le plus fort ; sache bien que, si tu le perds, tu perds tout ton héritage. Fils, prends donc les armes, monte à cheval, défends ta terre, aide tes hommes, va au combat : à supposer que toi-même ne donnes pas de coups et que les autres ne te frappent pas, tes sujets, en te voyant au milieu d’eux, défendront mieux leurs biens et leurs personnes, ta terre et la mienne. Et tu es si grand et si fort que tu peux bien le faire, et c’est ton devoir.
— Père, répondit Aucassin, que me racontez-vous là ? Que Dieu me refuse tout ce que je peux lui demander si j’accepte, une fois chevalier, de monter à cheval et de participer à une bataille où j’échange des coups avec des chevaliers, sans que vous m’accordiez d’épouser Nicolette ma douce amie que j’aime tant.
— Mon fils, reprit le père, c’est impossible : je préférerais être complètement dépossédé et perdre tous mes biens plutôt que tu l’eusses jamais pour femme et épouse. »
Et il s’en retourne. Mais quand Aucassin le vit s’en aller, il le rappela :
— Père, dit-il, avancez : j’ai un bon accord à vous proposer.
— Lequel, mon cher fils ?
— Je prendrai les armes et irai au combat, à la condition que, si Dieu me ramène sain et sauf, vous me laissiez voir Nicolette, ma douce amie, le temps de lui adresser deux ou trois paroles et de lui donner un baiser.
— Je l’accepte », dit le père.
Il le promet à Aucassin qui en est rempli de joie.