Aucassin et Nicolette

Anonyme Moyen-Age · Chapitre 28 sur 45

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Aucassin et Nicolette

Chapitre XXIV

 

PARLÉ : RÉCIT ET DIALOGUE

Aucassin va par la forêt, d’un chemin à l’autre, et son destrier l’emporte à vive allure. N’allez pas vous imaginer que les ronces et les épines l’épargnent. Pas le moins du monde ! Bien au contraire, elles lui mettent en pièces ses vêtements à un point tel que l’on aurait eu beaucoup de peine à faire un nœud avec le morceau le moins déchiré et que le sang lui coule des bras, des côtés, des jambes, sinon en quarante endroits, du moins en trente, si bien que, derrière le jeune homme, on aurait pu suivre la trace du sang qui tombait sur l’herbe. Mais il était tellement absorbé par la pensée de Nicolette sa douce amie qu’il ne ressentait ni mal ni douleur. Il chemina tout le jour à travers la forêt sans qu’il apprît aucune nouvelle de son amie. Aussi, en voyant tomber le soir, commença-t-il à pleurer parce qu’il ne la trouvait pas.

Comme il chevauchait au long d’un vieux sentier herbeux, il regarda devant lui au milieu du chemin et vit un jeune homme dont voici le portrait : grand, monstrueusement laid et horrible, une hure énorme et plus noire que le charbon des blés, plus de la largeur d’une main entre les deux yeux, d’immenses joues, un gigantesque nez plat, d’énormes et larges narines, de grosses lèvres plus rouges qu’un biftèque, d’affreuses longues dents jaunes. Il portait des jambières et des souliers en cuir de bœuf que des cordes en écorce de tilleul maintenaient autour de la jambe jusqu’au-dessus du genou. Il était habillé d’un manteau sans envers ni endroit, et s’appuyait sur une longue massue.

Aucassin se précipita vers lui : quelle fut sa peur quand il le vit de plus près !

« Cher frère, que Dieu t’aide !

— Que Dieu vous bénisse ! répondit l’autre.

— Par la grâce de Dieu, que fais-tu en ce lieu ?

— Qu’est-ce que ça peut vous faire ? repartit l’autre.

— Rien du tout, dit Aucassin ; je n’ai, en vous le demandant, que de bonnes intentions.

— Mais vous, pourquoi pleurez-vous, reprit l’autre, et manifestez-vous une telle douleur ? En vérité, si j’étais aussi riche que vous l’êtes, le monde entier ne pourrait me faire pleurer.

— Eh bien ! vous me connaissez donc ? fit Aucassin.

— Oui, je sais bien que vous êtes Aucassin, le fils du comte : si vous me dites pourquoi vous pleurez, je vous dirai ce que je fais ici.

— En vérité, répondit Aucassin, je vous le dirai très volontiers. Ce matin donc, je suis venu chasser dans cette forêt ; j’avais un lévrier blanc, le plus beau du monde, et je l’ai perdu : voilà pourquoi je pleure.

— Non mais ! fit l’autre, par le cœur de Notre-Seigneur porta en sa poitrine, quoi ? vous avez pleuré pour un sale cabot ? À tous les diables qui jamais vous estimera, puisqu’il n’est en ce pays d’homme si puissant qui, si votre père lui demandait dix, quinze, vingt chiens, ne soit très heureux de les lui donner bien volontiers. Mais moi, j’ai de bonnes raisons de pleurer et d’être affligé.

— Pourquoi, mon frère ?

— Seigneur, je vais vous le dire. Je m’étais engagé chez un riche paysan dont je conduisais l’attelage composé de quatre bœufs. Mais voici que m’est arrivé, il y a trois jours, un grand malheur, car j’ai perdu le meilleur de mes bœufs, Rouget, le meilleur de mon attelage. Depuis, je le cherche partout, et je n’ai ni mangé ni bu depuis trois jours. Je n’ose pas retourner à la ville, car on me mettrait en prison, vu que je n’ai pas de quoi le payer : de tous les biens de ce monde je n’ai pour toute fortune que ce que vous me voyez sur le dos. J’avais une pauvre mère qui n’avait pour toute fortune qu’un misérable matelas : on le lui a arraché de dessous le dos, et elle est couchée à même la paille. Son sort m’afflige beaucoup plus que le mien ; car la richesse va et vient : si maintenant j’ai perdu, je gagnerai une autre fois, et je paierai mon bœuf quand je le pourrai. Ce n’est pas cela qui me fera pleurer. Mais vous, vous pleuriez pour une saleté de chien ? À tous les diables qui jamais vous estimera !

— À coup sûr, tu es réconfortant, mon cher frère. Béni sois-tu ! Mais que valait ton bœuf ?

— Seigneur, vingt sous on m’en demande : impossible d’en faire rabattre une seule maille.

— Tiens donc, fit Aucassin, en voici vingt que j’ai dans ma bourse, et paie ton bœuf.

— Seigneur, dit le paysan, merci beaucoup, et que Dieu vous permette de trouver ce que vous cherchez ! »

Il le quitte, et Aucassin de chevaucher. La nuit était belle et paisible. À force de cheminer, il parvint près de l’endroit d’où rayonnent les sept chemins et il vit devant lui la hutte que Nicolette, vous le savez, avait faite et tapissée de fleurs au-dehors et au-dedans, au-dessus comme sur le devant : elle était d’une beauté insurpassable.

Quand Aucassin l’aperçut, il s’arrêta net : un rayon de lune tombait à l’intérieur.

« Ah ! mon Dieu, fit Aucassin, Nicolette ma douce amie a passé par ici, et cette hutte, elle l’a faite de ses belles mains. Parce qu’elle est douce et que je l’aime, je vais descendre ici même et m’y reposer toute la nuit. »

Il sortit le pied de l’étrier pour descendre, mais son cheval était grand et haut, et Aucassin pensait tant à Nicolette sa très douce amie qu’il tomba lourdement sur une pierre au point de se démettre l’épaule. Il se sentit sérieusement blessé, mais, s’efforçant tant et plus, il attacha, de l’autre main, son cheval à un arbrisseau épineux et se tourna sur le côté en sorte qu’il réussit à pénétrer sur le dos dans la hutte. Il regarda par un trou de la hutte et vit les étoiles dans le ciel : l’une d’entre elles brillait plus que les autres. Il se mit à dire :