Aucassin et Nicolette

Anonyme Moyen-Age · Chapitre 44 sur 45

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Aucassin et Nicolette

Chapitre XL

 

 

PARLÉ : RÉCIT ET DIALOGUE

Quand Aucassin entendit Nicolette tenir ces propos, il fut transporté de joie. Il la prit à part et lui demanda :

« Mon très cher ami, fit-il, savez-vous quelque chose de cette Nicolette dont vous venez de chanter ?

— Seigneur, oui, je sais qu’elle est la plus généreuse créature, la plus noble, la plus honnête qui soit jamais née. C’est la fille du roi de Carthagène, qui la captura en même temps qu’Aucassin et l’amena dans sa cité si bien qu’il découvrit que c’était sa fille : il la fêta beaucoup ; chaque jour on veut la marier à un des plus grands rois de toute l’Espagne ; mais elle se laisserait pendre ou brûler plutôt que d’en épouser aucun, quelle que fût sa puissance.

— Ah ! mon très cher ami, reprit le comte Aucassin, si vous acceptiez de retourner dans ce pays pour lui dire de venir me parler, je vous donnerais de mes biens autant que vous oseriez en demander ou en prendre. Et sachez que, par amour pour elle, j’ai refusé d’épouser aucune femme, quelle que fût sa noblesse, mais je l’attends et n’épouserai qu’elle. Si j’avais su où la trouver, je n’aurais pas maintenant à la chercher.

— Seigneur, fit Nicolette, si vous agissiez comme vous le dites, j’irais la chercher pour vous et pour elle que j’aime beaucoup. »

Il le lui promet, et lui fait ensuite donner vingt livres.

Elle le quitte, il pleure au souvenir de la tendre Nicolette. Le voyant en larmes, elle lui dit :

« Seigneur, ne vous inquiétez pas, car, avant peu, je vous l’aurai ramenée en votre ville, et vous la verrez. »

Ces mots emplirent de joie Aucassin. Elle le quitta pour gagner dans la ville la maison de la vicomtesse : il faut préciser que le vicomte son parrain était mort. Elle y prit pension et finit par lui raconter son histoire, reconnue bientôt de la vicomtesse qui comprit que c’était sa Nicolette, celle qu’elle avait élevée, et la fit laver, baigner, reposer pendant une bonne huitaine de jours.

Alors Nicolette cueillit une herbe appelée éclaire dont elle s’enduisit le corps : elle redevint aussi belle qu’elle avait jamais été. Elle s’habilla de riches vêtements de soie que la dame possédait en grand nombre, et s’assit dans la chambre sur un coussin de soie. Puis elle appela son hôtesse et lui demanda d’aller chercher Aucassin son ami. Ainsi fit la dame qui, parvenu au palais, trouva Aucassin en pleurs, réclamant Nicolette son amie et regrettant qu’elle tardât trop. La dame l’appela et lui dit :

« Aucassin, ne vous désolez donc plus ; mais venez plutôt avec moi et je vous montrerai l’être au monde que vous aimez le plus, Nicolette votre douce amie, qui de très loin est venue vous chercher. »

Aucassin en fut rempli de joie.