Aucassin et Nicolette

Anonyme Moyen-Age · Chapitre 14 sur 45

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Aucassin et Nicolette

Chapitre X

 

PARLÉ : RÉCIT

Aucassin était en armes sur son cheval, comme vous l’avez entendu. Mon Dieu ! comme lui allaient bien le bouclier qui pendait à son cou et, sur sa tête, le heaume et, sur sa hanche gauche, le baudrier de son épée ! Le jeune homme était grand, fort, beau, élégant, bien bâti ; le cheval qu’il montait était rapide et vif, et le jeune homme l’avait dirigé droit par le milieu de la porte.

N’allez pas vous imaginer qu’il songeait à enlever des bœufs, des vaches ou des chèvres, ni qu’il échangeait des coups avec les chevaliers de l’autre camp. Pas le moins du monde ! L’idée ne lui en vint même pas, mais il pensait tellement à Nicolette, sa douce amie, qu’il en oubliait ses rênes et tout ce qu’il devait faire. Son cheval qui avait senti la piqûre des éperons, l’emporta au cœur de la mêlée et s’élança au beau milieu des ennemis qui, de tous côtés, mettent les mains sur Aucassin, l’empoignent, lui arrachent bouclier et lance, l’emmènent au terme d’une capture rondement menée, et déjà ils se demandaient de quelle mort ils le feraient mourir.

Quand Aucassin s’en rendit compte, « Ha ! mon Dieu, fit-il, très chère Créature, ne sont-ce pas là mes ennemis mortels qui sont en train de m’emmener et qui vont bientôt me couper la tête ? Mais une fois la tête coupée, jamais plus je ne pourrai parler à Nicolette ma douce amie que j’aime tant. Je dispose encore d’une bonne épée et suis monté sur un bon destrier plein de vigueur. Si maintenant, par amour pour elle, je ne me défends pas, et qu’elle m’aime un jour, que jamais Dieu ne lui vienne en aide ! »

Le jeune homme était grand et fort, le cheval qu’il montait était impétueux. Il mit la main à son épée, et commença de frapper à droite et à gauche, coupant heaumes, nasals, poings et bras, semant la mort autour de lui, comme le sanglier quand les chiens l’assaillent dans la forêt, tant et si bien qu’il abat dix chevaliers, en blesse sept, se retire au galop de la mêlée et s’en retourne l’épée à la main.

Le comte Bougar de Valence, qui avait entendu dire qu’on allait pendre Aucassin son ennemi, s’en venait de ce côté-là. Aucassin ne fut pas sans le voir : de l’épée qu’il tenait à la main, il le frappa sur son heaume si fort qu’il le lui enfonça sur la tête. Le comte, tout étourdi, tomba de son cheval : Aucassin lui tendit la main, le fit prisonnier, l’emmena en le tenant par le nasal de son heaume et le remit à son père.

« Mon père, fit-il, voici votre ennemi qui vous a si longtemps fait la guerre et causé tant de mal : il y a vingt ans que dure cette guerre ; jamais personne n’avait pu y mettre un terme.

— Mon cher fils, répondit le père, telles sont les premières armes que vous devez faire, et non pas perdre votre temps à rêver de folies.

— Mon père, reprit Aucassin, trêve de sermons, tenez-moi plutôt vos promesses.

— Comment ? Quelles promesses, mon cher fils ?

— Allons ! mon père, les avez-vous oubliées ? Par ma tête, les oublie qui voudra, moi je ne veux pas les oublier, elles sont gravées dans mon cœur. Est-ce que vous ne m’avez pas promis, lorsque je pris les armes et partis pour la bataille, que, dans le cas où Dieu me ramènerait sain et sauf, vous me permettriez de voir Nicolette ma douce amie le temps que je puisse lui dire deux paroles ou trois ? Et que j’aurais le temps de lui donner un baiser, me l’avez-vous promis, oui ou non ? Voilà les promesses que je veux que vous me teniez.

— Moi ? dit le père ; que Dieu ne me vienne jamais en aide, si jamais je vous tiens telles promesses ! Mais si elle était ici, je la brûlerais sur un bûcher, et vous-même pourriez craindre pour votre vie.

— Est-ce vraiment votre dernier mot ? fit Aucassin.

— Avec l’aide de Dieu, oui, répondit le père.

— Vraiment, dit Aucassin, je suis affligé de voir mentir un homme de votre âge. Comte de Valence, reprit-il, je vous ai bien fait prisonnier ?

— Seigneur, c’est l’exacte vérité. Eh bien ? demanda le comte.

— Donnez-moi votre main, fit Aucassin.

— Seigneur, bien volontiers. »

Et le comte mit sa main dans celle d’Aucassin.

— Promettez-moi, dit Aucassin, que, durant tout le reste de votre vie, vous ne laisserez échapper aucune occasion de causer à mon père honte et ennui, dans sa personne comme dans ses biens.

— Seigneur, je vous en prie, fit le comte, ne vous moquez pas de moi ; rançonnez-moi plutôt : tout ce que vous pourrez demander, or et argent, destriers et palefrois, fourrures de vair et de gris, chiens et oiseaux, je vous le donnerai.

— Comment ? dit Aucassin ; reconnaissez-vous, oui ou non, que je vous ai fait prisonnier ?

— Oui, seigneur, je le reconnais, répondit le comte Bougar.

— Que Dieu ne m’aide jamais, fit Aucassin, si vous refusez de prendre cet engagement et que je ne vous fasse pas aussitôt voler la tête !

— Par le nom de Dieu, dit le comte, je vous promets tout ce que vous voulez. »

La promesse faite, Aucassin le fit monter sur un cheval, sauta lui-même sur un autre et l’escorta jusqu’à ce qu’il fût en sûreté.