Aucassin et Nicolette
Chapitre XI
CHANTÉ
Comme le comte Garin voit maintenant
que son enfant Aucassin
ne pourra se détacher
de Nicolette au visage lumineux,
il l’a emprisonné
dans un cachot souterrain
fait de marbre gris.
Dès qu’Aucassin y arriva,
il éprouva la plus grande douleur de sa vie ;
il commença à se lamenter
ainsi que vous pourrez l’entendre :
« Nicolette, fleur de lis,
ma douce amie au lumineux visage,
tu es plus douce qu’un grain de raisin
ou qu’une tranche de pain trempée en une écuelle de bois.
L’autre jour, je vis un pèlerin,
natif du Limousin,
qui était atteint de folie,
et gisait au fond d’un lit,
fort mal en point
et gravement malade.
Tu passas devant son lit,
tu soulevas ta traîne,
ta tunique fourrée d’hermine,
ta chemise de lin blanc,
si bien qu’il vit ta jolie jambe :
guéri, le pèlerin
recouvra une santé plus parfaite que jamais.
Il se leva de son lit,
retourna dans son pays,
en bonne santé et complètement guéri.
Ma douce amie, fleur de lis,
si belle lorsque vous allez et venez !
si belle lorsque vous jouez et badinez !
si belle dans la conversation et le plaisir !
si douce dans vos baisers et vos étreintes !
Personne ne pourrait vous haïr.
C’est pour vous que je suis emprisonné
dans ce cachot souterrain
où je mène grand tapage ;
il m’y faudra maintenant mourir
pour vous, mon amie. »