Aucassin et Nicolette

Anonyme Moyen-Age · Chapitre 22 sur 45

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Aucassin et Nicolette

Chapitre XVIII

 

PARLÉ : RÉCIT ET DIALOGUE

Nicolette se désolait fort, comme vous l’avez entendu. Elle se recommanda à Dieu et marcha tant qu’elle atteignit la forêt, où elle n’osa s’enfoncer par peur des bêtes sauvages et des serpents. Elle se blottit dans un épais buisson et le sommeil la prit. Elle dormit jusqu’au lendemain. Vers huit heures, les petits bergers sortaient de la ville et poussaient leurs bêtes entre le bois et la rivière. S’écartant en direction d’une fort belle source à l’orée de la forêt, ils étendirent un manteau sur lequel ils posèrent leur pain.

Tandis qu’ils mangeaient, Nicolette s’éveilla aux cris des oiseaux et des petits bergers ; elle se précipita vers eux :

« Chers enfants, dit-elle, que le Seigneur Dieu vous aide !

— Que Dieu vous bénisse ! répondit l’un d’eux qui parlait mieux que les autres.

— Chers enfants, reprit-elle, connaissez-vous Aucassin, le fils du comte Garin de Beaucaire ?

— Oui, nous le connaissons bien.

— Au nom de Dieu, chers enfants, fit-elle, dites-lui qu’il y a une bête dans cette forêt et qu’il vienne la chasser : s’il peut la prendre, il n’en donnerait pas un seul de ses membres pour cent marcs d’or, pas même pour cinq cents, ou pour tout l’or du monde. »

Eux, la regardant, la virent si belle qu’ils furent frappés d’étonnement :

— Moi, le lui dire ? fit celui qui parait mieux que les autres. Au diable qui jamais en parlera et jamais le lui répétera ! Pures rêveries que vos propos : il n’y a pas dans cette forêt de bête si précieuse, ni cerf, ni lion, ni sanglier, dont un des membres vaille plus de deux deniers ou de trois au maximum, et vous, vous parlez d’une montagne d’or ! À tous les diables qui vous croit et qui jamais le lui répétera ! Vous êtes une fée, nous ne recherchons pas votre compagnie, passez plutôt votre chemin.

— Ah ! mes chers enfants, reprit-elle, si, vous le ferez. La bête a une telle vertu qu’elle guérira Aucassin de sa blessure. J’ai ici cinq sous dans ma bourse : tenez-les, et dites-le-lui ; avant trois jours, il faut qu’il se mette en chasse ; s’il ne la trouve pas dans ces trois jours, jamais il ne sera guéri de sa blessure.

— En vérité, répondit-il, nous prendrons les deniers : s’il vient ici, nous le lui dirons, mais nous ne partirons jamais à sa recherche.

— À la grâce de Dieu ! » dit-elle.

Elle prit alors congé des petits bergers et s’éloigna.