Aucassin et Nicolette
Chapitre IV
PARLÉ : RÉCIT ET DIALOGUE
Quand le comte Garin de Beaucaire eut compris qu’il ne pourrait arracher son fils Aucassin à l’amour de Nicolette, il se rendit chez le vicomte de la ville qui était son vassal, et l’interpella :
« Sire comte, éloignez donc Nicolette votre filleule ! Que soit maudite la terre d’où elle fut amenée en ce pays-ci ! Car à cette heure, par sa faute, je perds Aucassin, qui ne veut pas être chevalier, ni accomplir aucun de ses devoirs. Aussi soyez convaincu que, si je peux l’attraper, je la brûlerai en un bûcher, et vous-même pourrez craindre pour votre vie.
— Sire, répondit le vicomte, je n’aime pas qu’Aucassin aille et vienne pour la voir, ni qu’il lui adresse la parole. Je l’avais achetée de mes deniers ; je l’avais tenue sur les fonts baptismaux et fait baptiser : elle était devenue ma filleule, et je comptais lui donner pour mari un jeune homme qui lui aurait honorablement gagné de quoi vivre : cela ne devait pas concerner votre fils Aucassin. Mais, puisque vous le voulez et le désirez, je l’enverrai dans une terre telle et dans un tel pays qu’il ne la verra plus jamais.
— Veillez-y donc, dit le comte Garin : il pourrait vous en arriver un grand malheur. »
Ils se séparent, Très fortuné, le vicomte possédait un somptueux palais qui donnait sur un jardin. Il ordonna d’installer Nicolette dans une chambre, à un étage élevé, en compagnie d’une vieille femme qui partagerait sa vie ; il ordonna d’y porter du pain, de la viande, du vin et tout le nécessaire ; puis il fit sceller la porte afin que d’aucun côté on n’y pût entrer ni sortir : seule, une très petite fenêtre, ouverte sur le jardin, leur procurait un peu d’air.