Darwyne
Chapitre 8
Couloirs moites et bruyants de l’école primaire, sacs à dos miniatures pendus aux portemanteaux. Mathurine chemine à contre-courant dans la marée d’enfants. Tee-shirts verts de rigueur, les gamins se hâtent vers la sortie en se bousculant les uns les autres, on devine l’imminence des prochaines vacances scolaires. L’éducatrice pense, Des vacances, c’est ce qu’il me faudrait, à moi aussi. Après ce dossier, et tous les autres en cours. Après la FIV, après la grossesse (parce que cette fois ça va marcher), après l’accouchement. Après le congé de maternité. Oui, des vacances de mère. Elle sourit pour elle-même : Il va falloir être patiente, ma pauvre fille. Attrape au vol des bribes de discussion :
– Hé, toi, tu m’as touché ! invective un enfant, deux têtes au-dessus de la mêlée.
– Avec la note qu’il t’a donnée, le maître, ton père va te mettre des coups, c’est sûr ! fait un autre à son copain. Lalalala, ça va faire mal…
Témoignages spontanés de violences parentales, des dossiers qui se retrouveront peut-être un jour sur le bureau de l’éducatrice. Elle se colle contre le mur pour laisser passer la mêlée, dossier plaqué contre la poitrine. Puis s’avance vers l’instituteur qui l’attend près d’une porte fermée. Mal rasé, chemisette froissée : Mathurine devine un enseignant qui chaque matin fait l’effort de s’habiller pour se présenter devant ses élèves. Un bout de tatouage lui dépasse du col, un truc tribal qui plaît sans doute à certaines filles, se dit-elle furtivement. Elle lui serre la main, demande :
– Il est là ?
Hochement de menton.
– Oui, oui, c’est bon. Je lui ai juste dit d’attendre quelques minutes. Il était déjà au courant.
C’est ce qui a été convenu avec Yolanda Massily : que l’éducatrice viendrait s’entretenir avec Darwyne dans son école, un lieu plus neutre et familier que les bureaux du service. La mère a dit oui, constante dans son envie de coopérer avec les services sociaux. Et la directrice de l’école primaire a joué le jeu, proposé de faire cela dans la petite pièce qui sert de bibliothèque, souvent vide à cette heure.
– On peut se voir après ?
– Bien sûr, je serai en salle des maîtres. C’est juste à droite avant la sortie.
– Parfait. Bon, je ne vais pas trop le faire attendre, mais… en classe, il est comment ?
L’enseignant se gratte la nuque, découvrant un peu plus son tatouage.
– Darwyne ? Il est… (Regard vers la porte fermée, soupir :) enfin, ce n’est pas gagné, quoi. Personnellement, je plains plus la mère que l’enfant.
Mathurine grimace, se dit qu’elle n’aime pas beaucoup cette remarque-là, quoi qu’il y ait derrière. Le tatoué renchérit spontanément, sans se soucier du temps d’attente imposé à l’enfant dans la pièce à côté :
– Franchement, il est impossible à cerner. Je ne sais pas du tout comment m’y prendre avec lui.
– Vous l’avez rencontrée, la maman ?
– Oui, deux fois. Et moi je dirais qu’elle fait plutôt bien le job. J’ai l’impression qu’elle le pousse autant qu’elle peut, qu’elle est attentive, mais bon… elle ne se rend pas compte du retard de son gamin. Darwyne… il a à peine le niveau d’un CP, en lecture je ne sais pas ce qu’il déchiffre vraiment. Les devoirs, il me les rend, mais je pense qu’il ne comprend même pas les consignes. Je ne vous dis pas qu’il a un retard mental, hein, il n’est pas le seul à être en décrochage. Mais lui… il est un peu à part, quoi. Complètement dans son monde.
– Dans son monde…
– La seule fois où il m’a eu l’air de s’intéresser au cours, c’est quand on a reçu un agent de l’office national des forêts pour parler Amazonie. Là, peut-être qu’il a écouté un tout petit peu…
Sourire forcé de Mathurine, manière de dire C’est bon, j’ai compris l’idée. Qu’il est temps qu’elle aille retrouver l’enfant. L’instituteur s’éloigne pour rejoindre ses collègues. L’éducatrice actionne la poignée, pousse la porte, penche la tête vers la table entourée de chaises taille enfant.
Personne.
La pièce est vide.
Mathurine se hâte vers la fenêtre ouverte sur la cour : du côté de la grille d’enceinte, des gamins chahutent encore, sortant de l’école au goutte à goutte. Mêlée à eux près du portail, elle croit deviner la silhouette bancale du petit Darwyne, tête basse et cartable au dos.
– Merde !
Elle fait demi-tour, fend les couloirs au pas de course, direction la salle des maîtres. L’enseignant est penché sur des copies qu’il corrige à coups de stylo rouge.
– Il est parti !
Il lève deux yeux gris.
– Quoi ?
– Darwyne. Il est parti.
L’instituteur repousse sa chaise :
– Ce n’est pas possible, ce gosse…
Et il guide Mathurine jusqu’au portail de sortie dont s’échappent les derniers écoliers. Coups d’œil dans toutes les directions : rue sillonnée de véhicules aux vitres fermées, caddies mal rangés devant l’épicerie chinoise, jeunes juchés bière en main sur un muret craquelé. Mais aucune trace de l’enfant.
– Vous m’aviez dit qu’il était d’accord, non ?
– Oui, oui, j’en ai parlé avec lui ce midi. Mais bon, je ne peux pas dire qu’il sautait de joie à l’idée de vous rencontrer, non plus…
– J’imagine. Mais prendre la fuite comme ça, quand même.
Regard dans le dos : C’est bon, ils ne t’ont pas suivi. Darwyne presse le pas sur l’asphalte, tourne au premier coin de rue. L’enceinte de l’école s’efface derrière le mur de béton, il s’arrête un instant pour reprendre son souffle, en nage. Il réajuste le cartable sur son dos, le trouve lourd, se souvient qu’il doit faire attention aux livres et aux cahiers qui le remplissent. Qu’en courant il peut les abîmer, que ça ne plairait pas à la mère. Mais il réalise aussitôt qu’en matière de contrariété maternelle, ce qu’il vient de faire, c’est beaucoup plus grave.
Qu’elle ne va pas aimer apprendre cela, non, pas du tout.
Il s’en veut, il s’en veut énormément. Il s’en veut d’être un petit pian bon qu’à causer des problèmes, et qui finira sale et misérable et affamé, parce qu’il le sait que c’est comme ça que ça finira s’il continue à être ainsi. Pourtant, il avait bien écouté ce qu’avait dit le maître, avant de reprendre le cours. Et ce qu’avait dit la mère, aussi, ce matin. Il savait qu’il devait attendre dans la bibliothèque, attendre la dame des services sociaux pour la rassurer sur ce qui se passe à la maison. Que s’il faisait ça, elle allait arrêter de venir mettre son nez dans leur vie et de vouloir le confier à d’autres parents, Tu comprends ça, quand même, non ? Mais pendant qu’il attendait et que ça durait trop longtemps, entouré par les livres alignés sur les étagères, il y a tout qui est revenu en lui. L’assistante sociale, deux ans plus tôt. Les beaux-pères et ce cycle qui recommence à chaque fois et se termine toujours de la même façon. Et aussi ces choses que fait la mère pour lui mais qu’il ne faut pas raconter, parce que personne ne pourra jamais les comprendre. Parce que les gens, ils ne savent pas ce que c’est que d’élever une saleté de macaque à la place d’un enfant.
Alors il a changé d’avis, n’a plus du tout voulu se retrouver en face de la dame.
Alors il a pris la fuite.
Il se remet en marche en plein cagnard, direction Bois Sec, parce qu’il doit rentrer au petit carbet. Oui, rentrer sans traîner, pour ne pas désobéir plus qu’il ne l’a déjà fait. Darwyne se répète ça en serrant les doigts autour des bretelles fluorescentes : rentrer, rentrer, rentrer au plus vite. Ne pas regarder sur les côtés, ne pas se laisser distraire. Il avance tête baissée, encore haletant de l’émotion de sa fuite, les yeux rivés à ses baskets déformées. Il sait très bien ce qui est en train de germer en lui, tout cela il l’a déjà ressenti, cette envie qui lui tourne autour depuis l’arrivée du beau-père huit et la venue de la dame des services sociaux. Il sait que c’est la pire des idées, qu’il ne faut pas, Hein tu le sais, petit pian. Il serre les lèvres, dépasse d’autres écoliers sans leur prêter attention, silhouettes fantômes aussitôt oubliées. Restaurants de fortune d’où s’échappent des rythmes endiablés, parkings encombrés de véhicules garés n’importe comment : il accélère le pas, rivé à son trajet retour.
Mais il s’arrête à cent mètres de l’entrée du quartier.
Ferme les yeux plusieurs secondes, pense encore : Non, elle te l’a interdit.
Et tourne enfin le regard à gauche.
Derrière le fossé à sec qui longe la route de Bois Sec, un sentier s’enfonce entre les arbres. Un des multiples accès à la forêt, devant lequel Darwyne passe chaque jour. Il fixe les herbes couchées, la terre à vif au pied des troncs. Se souvient de la dernière fois qu’il a emprunté ce chemin, il y a plusieurs mois, à l’époque des violences du beau-père sept. Un moment, avant le beau-père huit, pendant ce temps minuscule qu’il a passé seul avec la mère et où il lui semblait que les choses allaient mieux, Darwyne a cru que c’était terminé, qu’il n’avait plus besoin de la forêt. Qu’il pouvait se contenter de sa lisière discrète et encombrée au fond du terrain, des incursions de la faune dans les hauteurs du quartier, des toucans, des caïques, des milans, des agoutis, des pians qui venaient lui rendre visite sans que personne n’en sache rien. Il a cru que ça pouvait suffire.
Mais il se trompait.
Il hésite, piétine le bitume, regarde à droite, à gauche. Ces habitants, là-bas, qui continuent leur vie sans se soucier de la sienne.
Et, cartable au dos, il s’enfonce dans la jungle.
Il franchit la frange compacte de broussailles et de cecropias, passe les sols jonchés de canettes et autres barquettes jetées depuis la route. Traverse les taillis périurbains, forêt zébrée de sentes et layons, raccourcis pédestres entre quartiers que les bois séparent encore, itinéraires secrets pour mille trafics humains. Traces dans la boue, éclats sur les troncs mutilés, chicots décapités par les machettes, les empreintes anthropiques disparaissent avec la distance. Et bientôt c’est l’Amazonie, le sous-bois s’empare de lui telle une femelle de son rejeton blessé, le recueille dans son ombre. Le pas de Darwyne se fait plus sûr sur l’humus meuble, il avance plus vite que sur aucun béton, rassuré par la moiteur qui gaine son corps d’une sueur fauve, encouragé par les sons qui lui parviennent, non plus lointains du fond d’un jardin débroussaillé, mais cette fois de toutes parts. Cigales vrombissantes agriffées aux écorces, grincements des grenouilles atélopes dans les rivages des criques, passereaux mêlés en rondes, volant de branche en branche, chacun pépiant la langue de son espèce, bataras cendrés en leaders, chant métallique de la coracine chauve, tout un chorus bestial et familier, que Darwyne retrouve enfin. Et çà et là, il pousse lui-même sifflements ou gloussements, des petits bruits qui aux yeux des autres le feraient passer pour un dégénéré. L’impression d’être ici mieux que n’importe où ailleurs, oubliées l’école et les requêtes obscures du maître, oublié le beau-père qui lui vole sa mère et qui lui veut du mal comme tous les précédents, oubliés les services sociaux. Devenir un autre Darwyne, dépouillé de ses fardeaux, dépouillé des regards.
Il s’éloigne de plus en plus, retrouve au gré de sa marche des itinéraires qui lui parlent, des reliefs familiers, des formes végétales semblables à aucune autre, troncs difformes, contreforts verticaux dressés en murailles, attroupements de palmiers hérissés de mille épines, et il suit ces jalons comme disposés pour lui, cramponné à sa coulée, les souvenirs ressuscités de ses incursions passées. Il sillonne les pentes, collines amazoniennes déployées derrière la ville, il longe une crête touffue, passe à travers un massif de lianes enchevêtrées, enjambe un ruisseau d’eau claire glissant sur son lit de sable. Il s’enfonce plus loin que les chasseurs de gibier, là où la faune se fait moins timide, il croise le regard d’animaux planqués dans les broussailles, devine des vies qu’il lui semble être le seul à connaître, sorties des bois comme de son imaginaire. Il franchit un marécage piqué de palmiers pinots et de troncs couchés, regagne la terre ferme.
Et enfin il se retrouve au pied de son arbre.
Un géant dont les branches vont se perdre en altitude, bien au-dessus de tous ses congénères. Dressé dans le sous-bois comme le seigneur de ce royaume, le tronc plus épais que les autres, obèse d’une excroissance qui lui pousse à mi-hauteur tel un chaudron ligneux. Ses racines courent sous terre et se prolongent en surface en contreforts entremêlés, hauts comme un homme adulte, dessinant un labyrinthe dans lequel s’enfonce Darwyne, minuscule en bas du monstre. La paume glissant sur le bois trempé, il chemine jusqu’au pied, là où se rejoignent tous les bras végétaux. Il y a là une cavité ouverte entre arbre et sol, comme une grotte miniature. Darwyne pousse les débris accumulés au fil des pluies, fouille le sol, les mains dans l’humus.
Et il en extirpe quelques-uns de ses trésors.
Toutes ces choses qu’il a enfouies ici, jamais rapportées au petit carbet, parce qu’il y en a beaucoup trop, ou qu’elles sont trop encombrantes. Assis sur un bout de racine, les fesses noires de boue, il dispose chaque objet face à lui. Quelques pierres façonnées par les rivières, des bois flottés aux formes extravagantes. Et aussi des os, lavés par les averses et par les charognards, cassés, polis, taillés. Il les observe l’un après l’autre, les caresse de ses petits doigts crottés. Il retire son cartable, le pose dans les feuilles mortes, y glisse plusieurs d’entre eux parmi les fournitures scolaires, referme le sac en forçant sur l’attache. Et il s’adosse au contrefort, se laisse glisser sur la terre brune.
Les yeux levés vers les sommets, il scrute le plafond de branches et de feuilles enchevêtrées au pied du ciel. Baisse le regard vers les étages intermédiaires, ramures naissantes en haut des troncs, épiphytes à foison, orchidées, lianes jetées entre les altitudes, racines aériennes comme autant de vers étirés à la verticale. Puis en revient au sol où lui-même est posé, litière grouillante d’une vie souterraine, lardée de graines en dormance attendant la trouée, hérissée de repousses lancées vers les hauteurs, tiges frêles et minuscules aux côtés des géants. Et Darwyne fixe enfin sa propre anatomie, ses deux pieds pleins de terre et de boue et de feuilles au bas des jambes étalées dans l’humus. Il les détaille comme il ne peut pas le faire lorsqu’il y a du monde autour de lui, talon, plante, orteils. Il se remémore les interventions médicales, les plâtres, les attelles, les opérations pour guérir ses difformités de petit pian monstrueux. Et il pense à la mère sans qui il ne serait rien, à la mère qui l’attend tout là-bas. Et il rêve qu’à son retour, parce qu’il va rentrer, forcément, elle l’accueille avec des mots comme ceux qu’elle dit à Ladymia.
OceanofPDF.com