Darwyne

Colin Niel · Chapitre 13 sur 35

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Darwyne

Chapitre 11

 

Caquètements de poules dans les allées du bidonville, la volaille matinale à la recherche de restes alimentaires abandonnés par les humains. Darwyne se redresse sur le canapé, arraché à ses rêves qui s’étiolent aussitôt. Le jour perce dans les trous des rideaux, fils de lumière tendus entre mur et fenêtre. D’autres oiseaux pépient côté forêt, troglodyte familier, calliste diable-enrhumé, viréon à tête cendrée : il les identifie un à un, selon sa propre systématique. Comme si de tête il faisait l’appel sur la parcelle.

Une main dans sa tignasse brouillonne, il reprend ses esprits, écarquille deux grands yeux. La mère est déjà levée, fait des allers-retours entre cuisine et extérieur, plie la grande bâche qui lui sert de toit sur le marché. Radio chrétienne sur son cellulaire, de l’amour pour Jésus jusqu’à n’en plus pouvoir :

– Je ne veux pas être ailleurs, que dans tes bras d’amour, contre ton cœur… Je veux chanter un chant d’amour, pour mon Sauveur…

– Darwyne, dit-elle. Debout.

Parce que c’est l’heure de se préparer. Pour l’école.

Parce qu’elle ne veut pas qu’il soit en retard.

Darwyne se gratte le flanc, encore endolori des piqûres de fourmis de feu, se contorsionne pour voir à quoi ça ressemble. On ne voit presque plus rien, une vague rougeur sur sa peau rêche. Alors il se dit Ça va, ce n’est pas grave. Tu es un petit pian, hein. Les petits pians, ils sont dégoûtants, mais ils ont l’habitude des insectes, elle sait ça, la mère. Elle sait que toi, il faut te dresser comme on dresse les animaux, c’est pour ça qu’elle t’a mis aux fourmis comme elle le fait chaque fois que c’est nécessaire. Parce que c’est comme ça qu’il faut faire avec toi, parce que les gens, ils ne te connaissent pas comme elle te connaît. Une main sur le rebord de la fenêtre, il l’observe un instant, pense Regarde, c’est fini, elle ne t’en veut plus. Et il trouve, une fois encore, qu’elle a vraiment de l’allure, cette mère. Qu’elle est belle et forte et intelligente et travailleuse et courageuse. Il pense aux autres parents, à ce que racontent les autres, les élèves de sa classe. Aux coups de câbles électriques, de ceinture, de marteau, paraît-il. Il se souvient de ce père qui avait débarqué en plein cours pour traîner son enfant hors de l’école en le frappant de ses poings énormes, devant tout le monde. Il pense, aussi, à ces fainéantes qui peuplent Bois Sec, toujours à se plaindre de leur misère, Et c’est trop dur, Et je n’ai pas mes papiers, Et je n’ai pas de travail, mais incapables de se débrouiller pour gagner le moindre euro et acheter un cartable à leur fils. Et alors Darwyne pense, Tu as vraiment de la chance de l’avoir, cette mère-là.

Elle a raison, et Ladymia aussi : sans elle, tu ne serais rien.

Pas même un petit pian.

Ça grogne dans la chambre parentale : le beau-père huit se réveille à son tour. L’enfant se penche, épie le corps massif vautré sur le grand lit comme si ça avait toujours été le sien. Ça y est, il se croit chez lui dans leur petit carbet. Darwyne serre les lèvres : il commence à le cerner, celui-là. Il n’a pas oublié ce qui s’est passé en bas du quartier, quand il est sorti de la forêt. Les deux gifles en pleine tête, alors qu’en plus il y avait des gens autour, et que la mère n’était pas là. Il n’a pas aimé, non, pas aimé du tout. À cet instant, il l’a détesté autant qu’il est possible de détester quelqu’un. Ces gifles, c’est la preuve qu’en fait ce beau-père, il est comme les précédents. Que Ladymia se trompe quand elle dit qu’il n’est pas méchant, qu’il faut lui laisser une chance, être indulgent, tout ça.

Ces gifles, pour Darwyne, c’est le premier des signes. Il y a toujours un premier signe, un moment où les choses prennent cette tournure cruellement familière. Il se souvient de chacun d’eux. De la fois où le beau-père sept a balancé une chaussure qui lui a méchamment frappé l’épaule, parce qu’il voulait que Darwyne arrête de siffler, que ça l’empêchait de se reposer alors qu’il n’avait rien fait de la journée, cet incapable. Et bien sûr de la fois où le beau-père quatre a tué le pian qui dormait juste à côté de lui. Souvenir du réveil brutal, du sang de l’animal imbibant le matelas. Darwyne était petit, mais sûr qu’il n’a pas oublié cette histoire-là. Parfois, il a l’impression qu’il n’est pas vraiment mort, le pian. Qu’il est encore là, avec lui. Ou peut-être à l’intérieur de lui, oui peut-être bien.

C’est ça : ces gifles, c’est le premier signal.

La preuve qu’il a vu juste dès ce dimanche où le beau-père huit est arrivé dans sa vie. La preuve que ça recommence, que le nouveau cycle est enclenché. Et que, il en est sûr autant qu’il est sûr d’être un petit pian, tout cela va devoir finir comme à chaque fois. Qu’à un moment, il va falloir faire ce qu’il faut toujours faire.

– Darwyne…, rappelle la mère à son retour dans la pièce, avant d’en ressortir les mains chargées de légumes.

Il secoue la tête : c’est vrai, il faut s’activer un peu. Il fouille dans sa caisse de vêtements posée sur le côté, s’habille d’un jean et d’un tee-shirt vert. Sur la gazinière, la casserole est chaude, pâtes et concentré de tomates : il s’en sert un bol, mange en vitesse sur le coin du canapé. Le beau-père émerge, s’extrait de la chambre, encombre soudain la petite pièce. Torse nu, caleçon usé en haut de ses cuisses épaisses. Lui et l’enfant n’échangent aucune parole, l’homme se contente de le regarder de haut, les yeux vagues. Il rejoint Yolanda à l’extérieur.

– Tu pourras débroussailler un peu ? fait la mère. Regarde : ça repousse par là.

– Encore ? Je l’ai déjà fait la semaine dernière.

– Je sais. Mais que veux-tu…

L’homme soupire.

– Ce n’est pas possible, cette forêt.

Et Darwyne, silencieux de l’autre côté du mur, se dit qu’en fait il ne sait faire que ça : leur faire du mal, à lui et à la forêt. Mais qu’elle repoussera toujours, parce qu’elle est plus forte que n’importe quel beau-père.

– Darwyne, le cartable.

Oui, oui, le cartable, il pense.

Il l’attrape par la poignée, le traîne à l’extérieur. En vérifie le contenu sur le béton fissuré. Il faut toujours vérifier son cartable avant d’aller en classe. Que tout y soit bien rangé. Il reste un peu de terre, sur le côté, il frotte pour épousseter. Retire aussi quelques débris d’humus à l’intérieur, laissés par les trésors qu’il a rapportés de son arbre, et à présent soigneusement rangés dans sa cachette, sous le sol de la maison. Ce soir, en rentrant, la mère lui laissera peut-être un peu de temps pour les examiner plus en détail, voir ce qu’il pourrait en faire, quel genre d’objet tailler dedans.

Comme c’est le matin, il fait encore frais. Une brume discrète flotte au-dessus du sol, plus dense aux abords des bois. Darwyne l’aime bien, cette brume-là. Il aime la regarder s’écouler comme un fleuve au ralenti, se déliter en volutes, il aime voir les oiseaux la transpercer dans leurs ébats. On dirait un voile, oui, un voile aux dimensions infinies sous lequel le monde se cache quand le jour revient le découvrir. Café en main, assis sur le fauteuil de bureau, le beau-père renifle à sa droite. Tiré de sa rêverie, l’enfant retourne à son cartable, ferme l’attache. Chausse ses petites baskets, contrefaçon chinoise. Parce qu’il va falloir y aller, même s’il n’a aucune envie de la retrouver, son école. Même s’il préférerait rester ici avec la brume et les oiseaux et ses trésors. Mais l’école, c’est important, ça, il le sait. Et, au moins quand il est là-bas, il ne fait plus honte à sa mère en se comportant comme une saleté.

La mère et le fils sont sur le point de quitter le terrain lorsque sonne le portable. Darwyne grimace : un appel aussi matinal, ce n’est pas fréquent.

– Non, non, vous ne me dérangez pas, madame, dit la mère dans le combiné.

Ce doit être un appel important, devine l’enfant. Parce qu’en fait si, il la dérange, ce n’est pas du tout le moment. À l’épaule de la mère, le cabas plein de légumes lui scie la peau.

– Hum hum, dit-elle.

Darwyne reste muet, cartable robot au dos.

– Oui, madame, je comprends.

Elle écoute ce qu’on lui dit pendant plusieurs secondes, fronce les sourcils. Soupire enfin :

– D’accord. Je vais voir si c’est possible, d’accord ?

Puis range le cellulaire dans la poche de son jean, et ouvre le portail. La mère et le fils se mettent en route tandis que, derrière eux, le beau-père s’empare de sa machette pour attaquer la jungle. Ils longent les murs de tôle en descendant l’allée, les carcasses de frigo couchées un peu partout comme autant de cercueils blancs. La mère attend un peu, l’air de réfléchir, d’hésiter. C’est rare de la voir comme ça, se poser des questions.

– C’était la dame des services sociaux, dit-elle enfin sans interrompre sa marche. Elle dit que tu pourrais aller en forêt, si tu veux. Que là, peut-être que tu serais enfin d’accord pour lui parler.

Darwyne la regarde sans bien comprendre. Services sociaux, forêt  : il trouve que ces mots-là, ils ne vont pas bien ensemble. Ils avancent encore, dépassent la haute paroi de métal derrière laquelle, à ce qu’il paraît, se barricadent les dealeurs. Et la mère ajoute :

– Je vais lui dire oui : tu vas y aller. Parce qu’il faut qu’elle la termine son enquête sur nous, ça suffit maintenant. Mais fais très attention, ne fais pas ton petit pian, là-bas.

– …

– Tu ne veux pas qu’elle te mette dans une autre famille, hein ?

Darwyne secoue la tête avec détermination : Non non non, tout sauf ça.

– Tu le sais, hein, que je suis la seule à savoir comment faire avec toi ?

– Oui.

– Parce que tu es une sale bête.

– Oui, parce que je suis une sale bête.

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