Darwyne

Colin Niel · Chapitre 22 sur 35

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Darwyne

Chapitre 20

 

 

Ce sont des vocalises étranges, grincements feulements on ne saurait dire, qui percent le sous-bois comme autant de dards lancés entre les arbres. Aucun appeau cette fois, Darwyne crie bouche nue, lèvres déformées langue retroussée, et le seul fait qu’un humain puisse produire un tel son est déjà difficile à croire. Il ferme les yeux pour écouter le silence qui suit, un silence habillé de pépiements, de bourdonnements, de croassements, la forêt jamais vraiment muette. Debout tout près de l’enfant, Mathurine est immobile. Elle se tait, observe seulement la scène. Et elle attend. Lorsque de la main, il lui fait signe d’avancer, elle obéit, le suit dans une marche au ralenti. Elle a beau avoir déjà arpenté des centaines de kilomètres dans le même genre de milieu, jamais elle ne s’est sentie aussi pataude qu’à sa suite. Darwyne se coule dans les taillis avec la discrétion d’un fauve, ses pas plus assurés qu’en ville semblant juste effleurer le terrain. Les feuillages glissent sur sa peau comme s’ils ne la touchaient pas. Les yeux dans le décor, il se déplace, contourne un amas de lianes, enjambe un fin ruisseau sans en perturber le cours.

Et il recommence à feuler.

Bruyamment, plusieurs fois.

C’est lui qui mène leur périple à travers la jungle, c’est évident désormais. L’éducatrice s’est laissé faire dès qu’ils ont quitté sa voiture pour emprunter le layon, avant de l’abandonner pour évoluer hors de toute trace humaine. Tandis qu’elle enfilait ses chaussures de marche, assise au bord du siège conducteur, lui retirait les siennes : il préfère marcher pieds nus, et Mathurine n’a pas commenté. S’est dit que, peut-être, ses petites baskets lui faisaient mal, inadaptées à sa morphologie.

La paume dressée, il lui intime de s’arrêter. Se fige lui aussi, tassé sous les frondaisons. D’un geste lent, il indique un point imaginaire, infiniment lointain, à hauteur d’humain. Mathurine y rive le regard, ne voit d’abord rien de notable, scrute les feuilles des arbustes déployées au-dessus du sol en un tapis irrégulier. L’animal est déjà tout près lorsqu’enfin elle distingue les premiers mouvements. Ça commence par un unique apex qui bouge à quelques mètres, quelque chose de discret dans l’immensité du sous-bois. Un autre suit, qu’elle repère plus facilement. Et d’un coup il surgit telle une apparition, là, juste devant eux. Allure massive et profilée, tout de muscles roulants sous son pelage de sable, museau rose encadré par les vibrisses horizontales, regard jaune et perçant que soulignent les contours noirs.

Un puma, reconnaît aussitôt Mathurine, le cœur battant.

Un des deux grands félins d’Amazonie.

Attiré par ces cris qui, peut-être, simulaient les miaulements d’une femelle en chaleur.

L’éducatrice n’en revient pas : un puma. Elle-même n’en a vu qu’une seule fois, et dans des conditions incomparables. Il se déplace sous leurs yeux grands ouverts, avec un calme stupéfiant, sans méfiance ni menace d’aucune sorte. Comme si cette femme et cet enfant n’étaient pas deux humains, n’étaient pas deux intrus. Soulevant au ralenti ses pattes larges et épaisses, il sinue plusieurs secondes entre les tiges dressées, mouvements d’une fluidité égalée par aucune autre bête. Puis il s’immobilise, tourne la tête vers eux, ouvre un peu la gueule. Et peut-être invente-t-elle, mais il semble à Mathurine qu’à cet instant le fauve échange un regard avec Darwyne, que quelque chose se passe entre eux. Un dialogue silencieux dont elle ne saurait rien, un dialogue entre espèces. Tout cela se passe très vite, car juste après l’animal se remet en mouvement, patte avant patte arrière, et la queue qui suit souple. Il passe à côté de l’enfant, tout près, peut-être le frôle-t-il, il contourne un tronc.

Puis il s’évanouit dans la végétation, disparaît comme il est apparu.

L’observation n’a duré que quelques instants. Mais pour l’éducatrice, elle en vaut des milliers. Elle se tourne vers Darwyne qui semble encore voir le puma, suivre sa progression jusque très loin dans les buissons. Il la regarde ensuite, comme pour vérifier qu’elle n’a pas eu trop peur. Parce que beaucoup de citadins auraient été terrifiés par une telle proximité avec un grand fauve. Mais Mathurine murmure :

– Wahou…

Alors Darwyne esquisse un sourire.

Ils restent plusieurs secondes ainsi, debout dans la forêt, sans échanger la moindre parole, l’image du félin comme un souvenir ineffaçable.

– On est bien ici, hein ? fait finalement Mathurine, à voix basse. Loin de tout, loin de la ville.

Et l’enfant opine en silence.

Et cette confirmation touche Mathurine en plein cœur. La preuve qu’elle et lui, ils se comprennent un peu. Qu’ils partagent vraiment quelque chose, que ce n’est pas juste dans sa tête à elle.

– Parfois, quand je viens ici, j’ai envie d’y rester pour toujours, se confie-t-elle. Et je me demande ce qui me pousse à revenir, finalement. C’est un peu bête, hein ?

Elle sourit, pour se moquer d’elle-même. Darwyne, lui, hausse les épaules.

– Tu le sais, toi ? Ce qui te fait revenir ? Ce qui toujours te ramène à ton quartier ?

– Oui, répond-il sans délai. C’est ma mère.

– Ta mère… Évidemment.

Et tandis qu’ils se taisent à nouveau, Mathurine réalise qu’elle est jalouse. Qu’elle envie l’amour qu’éprouve ce gosse pour sa mère, qu’elle trouve tout cela injuste. Elle pense à son protocole FIV, à la piqûre d’hier soir pour stimuler sa production d’ovules. Elle tente d’imaginer qui sera l’enfant qu’elle portera peut-être en elle d’ici quelques semaines, si par miracle elle y parvient. Elle se demande s’il l’aimera du même amour, aussi visible, aussi inconditionnel que celui de Darwyne pour Yolanda Massily. Elle le détaille, dressé parmi les tiges. Sa petite face sèche et disgracieuse ; son anatomie bancale et pourtant si agile.

Et elle se dit : Je voudrais un fils exactement comme celui-là.

Un fils qu’elle emmènerait se réfugier dans cette Amazonie qu’elle aime tellement, juste lui et elle, à qui elle apprendrait à déchiffrer un peu de ce monde inaccessible aux autres gosses. Un fils qui un jour finirait par en savoir plus qu’elle, par lui montrer à son tour ce qu’elle ne sait pas voir. Comme le fait Darwyne aujourd’hui. Et elle se dit que cet enfant-là, cet enfant dont elle ne peut que rêver, elle l’aimerait.

Oui, elle l’aimerait infiniment.

Plus la journée avance, plus ils pénètrent le massif.

Et plus Mathurine s’en remet à Darwyne.

Il marche en tête, à vive allure, pieds nus tordus dans les feuilles mortes, plus sûr de lui que n’importe quel guide. Et elle est derrière, son rythme calé sur le sien. La première heure, elle a marqué l’itinéraire, cassé des tiges comme elle l’avait fait la fois précédente. Puis elle a cessé, sans y réfléchir vraiment. Sécurisée par la confiance qu’elle a en lui, cette certitude qu’avec lui, se perdre est impossible. Par sa confiance, aussi, en ce lien tissé entre eux, qu’à présent elle veut croire indéfectible. Elle imagine seulement de quelle manière il s’oriente, aux regards qu’il lance à droite à gauche. Sans doute lit-il reliefs et hydrographie, sans doute repère-t-il chaque arbre remarquable. Mais elle dirait qu’il y a autre chose, d’autres détails accessibles de lui seul, d’autres sens mobilisés pour dessiner une carte mentale de cette portion de forêt, bruits, odeurs, textures, elle ne saurait dire. Par moments elle regarde son petit dos, sa chevelure emmêlée en paquets noirs et roux, et elle se souvient qu’il n’a que dix ans, que c’est un enfant élevé dans un bidonville. Et alors elle se rend compte. Se dit que si elle racontait ne serait-ce qu’un peu de ce qu’elle a vu de lui, personne ne la croirait. Et elle réalise, même, qu’elle ne cherche plus d’explication, à savoir d’où lui vient tout cela. Qu’elle se fait à l’idée que ces aptitudes sont plus innées qu’acquises.

Loin des traces balisées, avec leur discrétion et l’acuité de Darwyne, la forêt se dévoile comme rarement à Mathurine, laisse apparaître ses pans cachés. En naturaliste, elle repère insectes, oiseaux, mammifères, plantes notables parmi les milliers d’espèces que compte l’Amazonie, mais l’enfant lui révèle aussi maintes richesses à côté desquelles elle serait passée. Faunes minuscules et insoupçonnées dans le pourrissement des bois morts, épiphytes perchés très haut dans les houppiers, larves nichées dans des trous d’eau, chants à peine audibles faufilés jusqu’à eux depuis les profondeurs boisées, autant de merveilles qu’elle a l’impression de découvrir en néophyte. En des endroits choisis par lui, il s’arrête et émet bruits ou sifflements, parfois aidé d’un de ses appeaux sculptés, parfois usant de sa bouche et de ses organes vocaux, parfois même en frottant feuilles ou pierres ensemble pour bruisser, pour crisser, pour grincer, et chacun de ces instants est suivi par la venue d’animaux. Comme s’il avait ce pouvoir d’attirer toute espèce. Ainsi imite-t-il les hurlements des singes atèles, et un groupe d’entre eux débarque bruyamment au-dessus de leurs têtes, suspendus aux branchages par leurs cinq membres, queue préhensile incluse. Ainsi attire-t-il jusqu’à eux d’autres mammifères, d’autres oiseaux, agamis, toucan ariel, batara cendré, caracaras à gorge rouge. Et aux mouvements qui s’opèrent lors de ces observations, aux regards, aux vocalises, Mathurine se surprend à croire que l’enfant communique réellement avec eux, dans une langue inconnue des humains, une langue magique et universelle. Une langue qu’un jour il pourrait lui apprendre.

À deux reprises, il y a cette scène, aussi, qui l’interpelle. C’est en gros le même déroulé : Darwyne chemine devant elle, évolue entre les arbrisseaux, les yeux balayant le sous-bois. Il se fige d’un coup, rive son regard sur le côté, sur quelque chose qu’elle dirait éloigné de moins de vingt mètres, fronce un peu les sourcils. Mais il ne l’invite pas à venir partager sa découverte, non, il lui intime de s’arrêter, la main dressée entre eux. Mathurine a beau chercher, scruter la végétation, elle ne voit rien qui puisse justifier tant d’attention. Des secondes s’écoulent, il attend. Avant de se remettre en marche, comme si de rien n’était.

– Qu’est-ce qu’il y a Darwyne ? demande-t-elle alors. Tu as vu quelque chose ?

Et Darwyne dit :

– Non. Venez, on continue.

Mais elle jurerait qu’il ment.

Et dans ces moments-là, l’imagination tourne à plein régime. Mathurine pense d’abord animal dangereux, femelle jaguar et ses petits, quelque chose de cet ordre, se dit que l’enfant cherche à la protéger. Puis elle se met à rêver, elle pense faune inconnue, jamais décrite officiellement, infinie diversité d’un vivant en perpétuelle découverte. Puis créatures cryptiques observées par personne, et esprits de la forêt et des eaux, et monstres en métamorphose surgis de récits amérindiens. Autant d’êtres invisibles que Darwyne se devrait de garder secrets, quelle qu’en soit la raison. Et lancée dans le sous-bois, entourée de toutes parts par les arbres et la faune, elle ne cherche même plus à se raisonner.

Réalise qu’en ces instants uniques, rêver d’un monde plus grand, elle en a envie.

Le jour s’écoule sans qu’elle voie le temps passer. Ils parcourent kilomètre après kilomètre, remontent rivières et ruisseaux, suivent des lignes arrondies au sommet des collines, franchissent vallons, plateaux, savanes-roches, cambrouzes. À mi-journée la pluie s’invite violente, annoncée par un vent qui secoue la canopée, l’eau ruisselle sur les troncs et se déverse des feuillages, le sol gonfle et devient boue. Mais pas de quoi stopper leur progression, à peine ralentissent-ils, Darwyne jette juste un œil dans son dos, pour vérifier que Mathurine est toujours là. À aucun moment elle ne décèle la moindre fatigue chez lui, il lui arrive même de presser le pas en pleine montée, des accélérations qu’elle suit en forçant, elle, sur ses cuisses pourtant robustes.

Peu de paroles viennent ponctuer la randonnée : Darwyne ouvre rarement la bouche, et encore moins pour parler de lui. Quand il montre une espèce, il n’en dit jamais rien, ni nom scientifique ni discours éthologique, non, il désigne seulement. Il indique, il fait voir, il imite, c’est sa façon à lui de partager. Mathurine est sûre d’une chose, en revanche : que lui aussi y prend du plaisir. Qu’être ici avec elle, ça lui plaît. Peut-être parce que c’est la première fois qu’il se révèle autant, aime-t-elle à croire. Ça se voit aux traits de son visage, plus détendus. À ces sourires miniatures qui s’y dessinent parfois. Et à son allure, aussi. Oui, plus encore que lors de leur première excursion, il se tient différemment. Entièrement redressé, le buste ouvert, laissant paraître de petits pectoraux sous son tee-shirt délavé. Les jambes droites et verticales, presque normales si elles n’étaient terminées par ses deux pieds rentrés vers l’intérieur. Comme si ici, Darwyne assumait mieux d’être ainsi fait. Comme si ainsi, en vérité, ses pieds lui étaient plus confortables, contrairement à ce qu’on a dû lui dire depuis toujours, médecins, mère, sœur, instituteurs.

Il est environ quinze heures lorsqu’ils atteignent un marigot hérissé de palmiers pinots. Ils en contournent une bonne partie, marchent sur des troncs couchés, puis ils s’engagent dans une pente qui se hisse vers un petit sommet. Le sol est meuble et boueux, Mathurine manque de glisser. Elle se fait distancer par l’enfant qui cavale en avant, les appuis bien calés, elle accélère pour revenir jusqu’à lui. Ils gagnent ensemble le haut du talus, font une pause, l’éducatrice reprend son souffle. Elle inspire, mains sur les hanches, tête baissée, les yeux dans ses chaussures de marche.

Et elle dit :

– Darwyne, mais…

Elle se baisse pour mieux voir, pensant d’abord s’être trompée.

Observe un peu plus loin, stupéfaite.

– Darwyne, regarde… Tes… Tes empreintes !

Dans la boue, leurs deux traces sont bien marquées. Les siennes, dessins complexes des semelles manufacturées ; celles de l’enfant, plante de pieds nus et orteils déployés. Sauf que ces dernières sont comme inversées, paraissent descendre la pente au lieu de la gravir.

Comme si Darwyne avait marché dans l’autre sens.

Mathurine se tourne alors vers lui, détaille encore ce corps enfantin debout parmi les arbrisseaux. Et cette fois ce qui lui paraît, ce n’est pas qu’il a une malformation des membres inférieurs, que ses jambes sont tordues, ses pieds en dedans.

Non, c’est qu’ils sont à l’envers.

Tout simplement.

Deux pieds parfaits, juste tournés vers l’arrière, en dessous des mollets.

À l’opposé des genoux qui eux ont tout de normal.

Un silence se fait, ils se regardent, elle interloquée, sans mot, lui plus du tout à l’aise. Lèvres écrasées l’une contre l’autre, mine effondrée. L’air de s’en vouloir, d’être en colère contre lui-même. Comme s’il venait d’avouer une bêtise enfantine et monumentale. De montrer quelque chose qu’il devait garder pour lui.

Alors Mathurine s’en veut.

– Ça va, Darwyne ? elle s’inquiète.

Et il hoche la tête pour dire que oui, ça va. Et il courbe le dos, rentre les épaules, se tasse un peu. Et il piétine l’humus pour en trois pas ramener ses pieds vers l’avant. Retrouver sa silhouette habituelle, celle qu’on croise tous les jours dans les allées ravinées de Bois Sec. Redevenir ce Darwyne bancal et effacé que tout le monde croit connaître.

– Darwyne, détends-toi. Tout va bien. Ce n’est pas grave.

Pas de réponse. Le corps barré par la ceinture de sécurité, l’enfant continue de s’abîmer dans le paysage en mouvement. La voiture avale les bandes blanches dans le jour mourant, les remparts forestiers défilent de part et d’autre, entrecoupés de parcelles défrichées, agricoles et résidentielles. Des carcasses de véhicules sédimentent çà et là sur le bas-côté, dépouillées de leurs pneus et de leurs fauteuils. Mathurine conduit vite, treillis crotté sur le siège conducteur, elle dépasse camions et traînards : il est tard, il faut ramener Darwyne chez lui à l’heure convenue avec sa mère. Il n’a plus ouvert la bouche depuis cette histoire d’empreintes et de pieds retournés, il a cessé de jouer au guide, n’a plus usé d’aucun sifflet. Leur périple s’est poursuivi dans le silence, à pas plus lents. Et bien que stupéfaite par ce qu’elle venait de voir, par cette anatomie digne d’une foire aux monstres, Mathurine n’a posé aucune question, non, elle a au contraire tenté de le rassurer, cherché les bons mots pour minimiser l’incident. Ensuite elle a repris les rênes de l’excursion, attiré son attention sur quelques curiosités rencontrées en chemin, à sa façon plus rationnelle. Mais rien n’y a fait. Il n’était plus dedans, la fin de journée était perdue.

Les mains sur le volant, elle jette un regard vers sa nuque embroussaillée. Se demande ce qui peut bien se passer dans sa tête d’enfant, en ce moment, car oui, Darwyne n’est qu’un enfant. Il lui paraît tellement mal, tellement torturé, tellement perdu, enfermé à nouveau dans son monde intérieur. Comme assailli par mille questions qu’elle imagine à peine, tiraillé entre mille émotions. Et le voir ainsi se débattre avec ses petits démons, ça la rend triste. Très triste. Il semblait tellement désinhibé il y a encore quelques heures.

Elle tente une autre approche :

– Je te remercie, Darwyne. Cette journée, c’était… Enfin pour moi en tout cas, c’était magique.

Et enfin, visage toujours tourné vers la fenêtre, il murmure un :

– De rien, madame.

Trois mots qui disent énormément. Que le plaisir était réciproque. Que malgré tout, il ne regrette pas. Mathurine sourit alors, puis elle lève la main droite pour lui caresser la tignasse. Elle pourrait dire des milliers de choses, insister sur son don exceptionnel, lui rappeler ce qu’il a d’unique. Mais elle dit juste :

– Tu es un super petit gars, tu sais. Vraiment.

Comme elle dirait à n’importe quel gosse qu’elle voudrait consoler.

Comme, peut-être, elle dirait à son propre enfant.

Le silence revient dans l’habitacle, des secondes défilent, secouées par le moteur à plein régime. Au-dessus d’eux le ciel n’est qu’un plafond noir et boursouflé, nuages agglutinés chargés des pluies à venir. Ils atteignent un rond-point, bifurquent en direction de la ville, le bitume rectiligne à travers une savane. Darwyne tourne finalement la tête, fixe la route qui les rapproche de son quartier. Il hésite encore avant de parler.

– Madame ?

– Oui, Darwyne.

– Je peux vous poser une question ?

– Mais bien sûr, vas-y.

Elle devine qu’il inspire un grand coup, pour se donner du courage. Qu’il est sur le point d’évoquer un autre de ses secrets, peut-être plus grand encore.

– Vous… Enfin… Vous, vous ne trouvez pas que je suis un sale petit pian dégueulasse ?

– Un quoi ?! Mais qui t’a mis ce genre d’idées dans la tête, enfin ?

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