Darwyne
Chapitre 13
– C’est bon, il est rempli ton seau, là !
– Ferme ta bouche, j’ai attendu, moi aussi. Ce n’est pas toi qui as sept enfants à la maison !
Lorsque Jhonson arrive à la source, une rixe est sur le point d’éclater. C’est l’heure de pointe, trop de monde agglutiné autour du filet d’eau. À ce que lui ont raconté ses nouveaux amis, c’était pire l’année dernière, avant que la mairie ne se décide à installer des bornes-fontaines à l’autre bout du quartier. À l’époque, ici c’était le seul endroit où venir s’approvisionner, alors forcément c’était la cohue, parfois trois cents familles venaient faire la queue en fin de journée. Jhonson s’assoit sur un bout de béton, pose son jerrican. Le type termine son remplissage, s’éloigne chargé comme un âne, suivi par une gamine et sa bassine de linge calée sur le haut de la tête. Trois jeunes nettoient leurs claquettes dans une flaque, reggae à fond sur un Smartphone. Jhonson les regarde se déshabiller, se savonner, se charrier, en caleçon sous le massif de bambous qui ploie au-dessus de la source. Il pense à sa propre jeunesse, une éternité plus tôt.
Tandis qu’il attend son tour, une odeur vient lui piquer le nez. Une odeur de charogne, reconnaît-il. Il se lève, se dirige vers les broussailles qui entourent les lieux. Et dans les herbes hautes, il tombe sur un cadavre d’iguane largement décomposé. Mort depuis un petit moment déjà. Il reste un peu de peau et de chair, que dévorent encore quelques insectes, mais sinon c’est plutôt un squelette. Il le retourne avec un bâton, un os se détache, au niveau du bassin. Un beau morceau, lisse et presque propre.
L’idée lui vient comme ça : ça pourrait plaire au gamin, lui qui passe sa vie à bricoler des trucs inutiles avec des os et des bouts de bois. Pas qu’ils soient franchement copains, lui et Darwyne, surtout depuis la baffe qu’il lui a collée. Ni qu’il trouve ça normal qu’à dix ans on s’occupe avec un couteau de cuisine. Mais bon, ça ne coûte rien. Après tout, ce n’est qu’un gosse. De mémoire, malgré les roustes phénoménales qu’il se prenait, lui-même n’était pas ce qu’on peut appeler un modèle, à cet âge-là. Lui donner ce truc, imagine-t-il, ce serait peut-être l’occasion d’apaiser un peu l’ambiance entre eux, des fois il suffit de pas grand-chose. Enfin avec les adultes. Parce qu’avec les gosses, Jhonson ne sait pas trop si c’est pareil. Il attrape l’os à deux doigts, le secoue pour déloger les fourmis. Et s’en va le nettoyer dans la ravine, à l’aval de la source, gratte pour enlever les bouts de chair collée.
Le week-end dernier, il n’était pas là, Darwyne. Parti en balade avec la dame des services sociaux, et avec d’autres gamins. En forêt, a dit Yolanda, un truc organisé par une association qui s’intéresse aux enfants des quartiers pauvres. L’intérêt de tout ça, d’emmener des gosses deux jours entiers dans la forêt, Jhonson ne voit pas bien, mais il n’a pas posé de questions. Il a surtout profité de ce temps tout seul avec sa chérie. Ils ont fait l’amour plus que de raison, à toute heure du jour et de la nuit, jusque sur le tissu léopard du canapé. Franchement cette femme-là, elle sait comment s’y prendre pour le rendre accro. Seule déception, il y avait un podium samedi soir, mais il n’a pas réussi à l’y traîner. Elle est comme ça, Yolanda.
Face au fauteuil dans lequel Jhonson est maintenant installé, elle saisit son cellulaire, regarde l’heure : le gamin devrait bientôt être rentré de l’école. Elle y est attentive, surtout depuis le coup qu’il leur a fait la dernière fois, à revenir à pas d’heure. Alors dès que le portail se met à bouger, elle tourne la tête. Observe son fils refermer derrière lui.
– Je suis là, il dit.
Et il jette à sa mère un de ces regards immenses, remplis de cet amour flagrant qu’il a pour elle, quoi qu’elle puisse lui dire ou faire, et qui étonne chaque fois Jhonson. L’enfant se décharge de son cartable, le pose sur le béton.
– À l’intérieur, l’interrompt Yolanda.
Darwyne l’interroge des yeux.
– Il va pleuvoir, elle précise.
Alors il obéit, soulève le cartable par la poignée pour le rentrer dans la baraque. Sans lui prêter d’attention, il passe devant Jhonson qui se redresse dans son fauteuil.
– Hé, attends. Regarde ça, un peu.
Darwyne s’arrête debout de travers, déséquilibré par le poids des cahiers. Regard vers son beau-père, puis vers l’os d’iguane posé sur un tabouret comme un petit trophée.
– Je l’ai trouvé à la source, dit Jhonson, fier de lui. C’est pour toi.
Silence du gamin. Il reste planté bouche close, sans rien manifester, considère l’objet de ses petits yeux de rat. L’air de se demander ce qu’il peut bien faire d’un tel machin.
– Allez prends-le. Pour tailler tes trucs, là, c’est pas mal, non ?
Darwyne n’esquisse aucun geste pour se saisir du cadeau. Jhonson sent venir en lui l’énervement.
– Quoi, ça ne te plaît pas ?
Toujours pas un mot, pas un mouvement. Le beau-père pense, Non mais il est débile, ou quoi ? C’est vrai, ainsi figé devant lui, on dirait un attardé mental. Jhonson jette un œil à Yolanda, qui les ignore un peu plus loin. Pas l’air d’avoir envie d’intervenir. Alors il hausse le ton, lève la main comme s’il allait frapper.
– Bon, tu le prends, maintenant, cet os !! Je l’ai trouvé, je l’ai nettoyé, je te l’ai ramené. Alors t’as intérêt à le prendre, d’accord ?
L’enfant plante alors son regard dans le sien, comme il l’a fait plusieurs fois déjà. Et l’espace d’une seconde, Jhonson croit y lire quelque chose qui ne lui plaît pas du tout. Du défi. Oui, c’est dingue, mais à cet instant il jurerait que du haut de ses dix ans, cet avorton est en train de le défier. À croire qu’il n’a pas bien remarqué à qui il a affaire, les années qui les séparent, tous les deux. Et la force aussi, non mais franchement, il s’est regardé ?
– Darwyne ! tempête enfin la mère.
Et en un instant le gosse s’empare du cadeau, pas de merci ni rien du tout, puis disparaît à l’intérieur du petit carbet. Jhonson soupire, se dit C’était bien la peine, qu’il aille au diable, ce petit con. Il s’adosse dans le fauteuil, regarde le ciel où s’amoncellent les nuages noirs, les roulettes s’enfoncent dans la terre.
Les premières gouttes arrivent bientôt, s’écrasent en taches sombres sur la dalle de béton. Yolanda s’active pour plier son linge en train de sécher, se réfugie dans la baraque, bassine rose sous le bras. Jhonson attend un peu, laisse l’ondée faire crépiter les arbres, puis s’abattre en rideau compact sur tout Bois Sec. Le débardeur mouillé, il finit par rejoindre mère et fils à l’intérieur. Et bientôt la pluie étrille le toit qui se met à gronder violemment au-dessus des trois têtes, semblant réduire encore un peu plus le minuscule salon dans lequel ils sont reclus. Jhonson s’installe sur le canapé, s’essuie le front, observe ce foutu gamin qui désormais fuit son regard, l’os d’iguane abandonné au bord de l’évier comme un vulgaire déchet.
Le beau-père est rarement présent pour le rituel des devoirs, d’habitude ça se passe entre mère et fils, pendant qu’il est dehors à bricoler. C’est leur truc à eux, tous les soirs. Pour Yolanda, l’école, c’est presque aussi important que la messe, c’est pour dire. D’une voix étouffée par le vacarme de l’averse, elle dit :
– Les devoirs.
Et le gosse la regarde en se mordant la lèvre inférieure. Puis il sort de son cartable sa trousse et son cahier qu’il pose sur ses genoux, assis sur le canapé. La mère, de son côté, fouille dans les couverts en train de sécher dans l’égouttoir, à côté des bols et des marmites. Elle attrape le grand couteau de cuisine, le même qu’utilise Darwyne pour tailler ses machins, essuie la lame d’un geste machinal. Et sans mouvement brusque, avec ce qu’on pourrait presque prendre pour de la douceur, elle colle la pointe métallique contre l’omoplate droite de l’enfant. Jhonson fronce les sourcils, réflexe inconscient. Elle n’a pas l’air d’appuyer fort, non, ça ne doit pas faire trop mal, juge-t-il. Mais le couteau est bien là, pointé sur le tee-shirt et sur la peau. Immobile comme l’est Yolanda elle-même, qui se tient debout derrière son écolier de fils. Le beau-père reste muet sur son canapé, observe seulement la scène répétée quotidiennement.
– Allez, ordonne Yolanda. Fais plaisir à ta mère, pour une fois.
Et l’enfant se plonge dans les lignes d’écriture. Grimaçant comme quelqu’un qui serait sur le point de sauter dans un gouffre dont il ne verrait pas le fond.
Cette nuit-là, Jhonson ne parvient pas à trouver le sommeil. Il reste des heures éveillé sur les draps moites, tandis que Yolanda s’est endormie sur le flanc, la forme de ses hanches dressée dans le noir comme une colline sous les étoiles. Il a entendu cesser la pluie qui a dû bien inonder le quartier vu comme elle était violente, il a entendu s’élever le vacarme de ces fichues grenouilles du côté de la forêt. Il a attendu que ses yeux veuillent bien se fermer d’eux-mêmes, parce que de dormir, il en a besoin. Parce que demain, il a tout un jardin à débroussailler chez un chef d’entreprise qui a sa villa tout près de la mer. Mais rien à faire, ce n’est pas venu : des fois c’est comme ça, il le sait, Tu réfléchis trop, tu repenses à ta journée, et tu rates le coche.
Il ignore quelle heure il est lorsque le bruit commence, mais c’est le milieu de la nuit, en tout cas. Ça vient de derrière le rideau, de là où dort Darwyne. Jhonson entend d’abord comme des petits pas sur le carrelage et le béton, des frottements contre les murs, il s’imagine que l’enfant s’est relevé, pris lui aussi d’une insomnie. Mais bientôt lui parviennent des grognements sourds et étouffés, et aussi l’impression qu’on farfouille dans la pièce. Alors il pense, Mais qu’est-ce qu’il fabrique encore, ce gosse ? Il écoute silencieux, immobile sur le matelas, regarde du côté de sa princesse qui elle n’a pas bougé, silhouette seulement soulevée par les inspirations. Et comme ça continue de renâcler et de gratter, il se décide à se lever en grommelant Ce n’est pas possible, il ne nous laissera jamais tranquilles. Il contourne le lit en se glissant entre mur et matelas, atteint le rideau qu’il repousse de la main, regarde côté salon.
Il ne voit d’abord rien, rien d’autre qu’une pièce plongée dans le noir et encombrée de trop de meubles pour un si petit espace. Mais bientôt il devine, juste devant le sofa, une forme immobile et massive. Un animal, qui a dû s’arrêter de bouger lors de son irruption. Difficile de dire ce que c’est, mais c’est gros, ça c’est sûr, ça prend toute la place, ça cogne contre l’évier. Le beau-père attend un peu, et la bête grogne alors, comme pour dire Qu’est-ce que tu veux, l’humain ? Comme si ici, c’était chez elle, en fait. Branché à une multiprise au-dessus du réfrigérateur, il y a le portable de Jhonson en rechargement de batterie, qu’il attrape pour faire lampe. Il éclaire enfin la pièce, dévoile les détails de l’intrus.
Et reconnaît un pécari.
Une saloperie de cochon sauvage, qui le fixe ébloui depuis le milieu de la pièce, la tête tournée côté canapé, le groin à quelques centimètres de Darwyne qui dort profondément, l’air d’être venu ici juste pour le renifler. Planté en caleçon dans le chambranle, téléphone à bout de bras, Jhonson distingue l’arrondi de son arrière-train, les poils hérissés en crête au-dessus de sa tête pointue, ses oreilles aplaties. Il a à peine le temps de croiser son regard et de penser, Mais qu’est-ce qu’il fout ici, celui-là ? : d’un coup l’animal prend la fuite par la porte d’entrée, bousculant au passage une desserte en plastique, les pieds glissant sur le béton, frôlant la jambe de l’homme de son pelage râpeux. Ça fait un boucan pas possible, mais ni Darwyne ni Yolanda ne réagissent, tous deux plongés dans leur sommeil. Jhonson voit la bestiole disparaître dans la nuit de la parcelle, d’un dernier bond au-dessus d’une souche pourrie.
Et puis plus rien.
Il se retrouve seul dans la pièce à nouveau silencieuse, cellulaire encore allumé. Comme si la scène n’avait pas vraiment eu lieu ; comme si en fait, il avait réussi à s’endormir et l’avait juste rêvée. Et il braque sa lumière en divers points de la pièce, inspecte l’endroit après le passage du pécari. Regarde dormir le petit pian qui à ce moment ressemble à n’importe quel autre enfant. Éclaire l’os d’iguane, dans le bac poubelle où Yolanda a fini par le jeter. Le couteau de cuisine qu’elle utilise pour faire bosser son fils. Puis il détaille l’architecture de la baraque, bricolée par les anciens amants de Yolanda. Les trous de rouille dans la tôle du toit. Les interstices entre bois et métal et moellons. Et toutes ces tiges qui s’immiscent un peu partout comme des serpents curieux, ces mauvaises herbes qu’on n’a jamais fini d’arracher. Et alors, pour la première fois, Jhonson se dit que dans ce petit carbet, il y a quelque chose qui ne lui plaît pas, même s’il a du mal à trouver quoi. Quelque chose de pas très sain, en fait. Et l’instant d’après, il se dit Arrête un peu, Retourne dormir et puis c’est tout.
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