Darwyne
Chapitre 3
Darwyne, il s’y connaît en beaux-pères.
Il lui semble, même, que sa vie d’enfant a été rythmée par ça, par le passage des hommes de la mère dans leur petit carbet. Il ne se souvient pas des noms, ou plutôt il n’a pas envie de s’en souvenir, alors dans sa tête, il leur a donné des numéros : beau-père un, beau-père deux, beau-père trois… Parce que compter, Darwyne, il sait faire, au moins jusqu’à cent. Alors il a de la marge, même s’il sait que des hommes, la mère en a sûrement connu bien plus que les huit officiels. Normal, c’est la plus belle des femmes de Bois Sec et peut-être même de tous les quartiers de cette ville réunis. La plus courageuse et la plus intelligente et la plus travailleuse, aussi. Il y a toujours un gars pour venir lui tourner autour dès que la place est libre. Darwyne a remarqué ça depuis longtemps, la manière que les hommes ont de la regarder comme si c’était de la nourriture avec des jambes. Parfois il se demande si lui aussi un jour fera comme eux, s’il se mettra à rôder autour de certaines femmes à la manière d’un rat près des bacs à ordures, quand il sera devenu comme les autres. Puis il se dit que Non, c’est impossible, que ce sont des choses qui jamais ne le concerneront.
À son avis, les beaux-pères, ce sont toujours de mauvaises personnes : il y en a des plus grands que d’autres, des plus forts, des plus calmes, des qui rigolent, des qui crient, des qui jouent les gentils pour l’amadouer ou se faire mousser devant la mère, mais au fond ils sont tous pareils. Avec le temps et les souvenirs qui s’accumulent, Darwyne a appris à ne plus se faire d’illusion à ce sujet : il sait comment les choses commencent, et comment elles finissent. Toujours de la même manière, et plutôt mal, il lui semble. C’est un cycle qui se répète, en fait, il n’y a que le numéro qui change.
Alors avec le nouveau, le numéro huit, ce sera la même chose.
Darwyne en est certain.
Il regrette déjà les quelques semaines qu’il a pu passer seul avec la mère, entre cet homme et celui d’avant, le beau-père sept, celui qui lui tapait dessus avec des branches et des bâtons, et qui disait tout le temps qu’il allait construire une vraie maison pour la mère avec des murs en dur et un toit pas rouillé, mais qui n’a jamais rien fait de tel. Ces semaines sans beau-père, c’était comme une parenthèse. L’impression de n’avoir la mère que pour lui, et un peu pour sa grande sœur qui de temps en temps venait faire un tour chez eux. L’impression qu’elle était différente, la mère. Plus attentive à lui. Moins contrariée, aussi, Oui, elle l’était moins souvent, il se répète. Il aurait voulu que ça dure éternellement, que plus jamais elle ne se retrouve un homme. Mais au fond de lui, il savait que ça finirait par arriver. Parce qu’en fait, les hommes, elle en a besoin, la mère. Il a bien compris ça même si lui, il est certain qu’elle pourrait très bien se débrouiller sans eux.
Cela fait maintenant une semaine que l’homme à la débroussailleuse habite avec eux, réalise Darwyne, le cul posé sur sa souche, tandis qu’au-dessus claquent les coups de machette. Et déjà, il y a beaucoup de choses qui ont changé. Le quotidien poursuit son cours, forcément : chaque jour la mère s’en va acheter des choses en ville pour les revendre un peu plus cher dans le quartier, ou alors elle cuisine pâtés et accras qu’elle vend le soir à ceux qui n’ont pas envie de se faire à manger ; Darwyne, lui, continue d’aller à l’école puisqu’il paraît que c’est important s’il ne veut pas se retrouver avec la même vie qu’elle quand il sera adulte, parce que Oui, petit pian, un jour tu seras un adulte et il faudra bien que tu fasses comme ta sœur, que tu trouves le moyen de partir d’ici. Mais à la maison, il voit bien que ce n’est plus pareil, qu’il y a moins de place pour lui.
Parce qu’un beau-père, ça prend de la place.
Depuis son perchoir, l’enfant le regarde se battre avec la jungle. La mère n’a pas tardé à le mettre au travail : tout en haut de leur petite parcelle cernée de murs de tôle, l’homme s’emploie à repousser la lisière forestière. Torse nu, coupe-coupe en main, il tranche dans ces halliers dont plus personne ne s’occupait depuis le beau-père sept et qui, d’après la mère, menacent la minuscule baraque. Sa lame se plante dans les écorces, ricoche sur le bois dur, fait voler les rameaux, on dirait que c’est l’Amazonie tout entière qu’il essaie de défricher depuis tout à l’heure. Darwyne n’aime pas ça, il grimace à chaque coup porté comme si c’étaient des bouts de lui-même que sectionnait le beau-père. Et à chaque fois qu’il se prend dans le paquet de lianes-rasoirs, ou qu’il met un pied du côté du palmier patawa, dans ce coin où des centaines de fourmis de feu ont fait leur nid et s’attaquent aux peaux humaines dès qu’on vient les y déranger, Darwyne se dit que c’est bien fait. La mère aussi observe son nouvel amant, mine satisfaite sur son visage de maîtresse des lieux. Elle est assise au seuil de sa baraque, sur la marche en béton, occupée à éplucher des bananes plantain qu’elle laisse tomber dans sa bassine en plastique rose, celle avec des fleurs dessinées dessus. Posé à côté d’elle, son cellulaire crachote des chants évangéliques, branché sur une radio chrétienne.
Un coup mat claque dans le tronc d’un cecropia, qui vacille sous l’assaut, puis s’abat en un fracas de bois et de feuilles. Darwyne se raidit.
– Ne fais pas cette tête, lui lance la mère en pelant sa banane. Tu sais bien que je la déteste, cette forêt.
L’enfant fronce les sourcils, se rassure, Mais non, ce n’est pas de toi qu’elle parle. Les minutes passent ainsi dans les bruits de défrichement. La mère termine son épluchage, s’essuie les mains sur son paréo. Elle soulève sa bassine, la porte à l’intérieur.
Et bientôt elle lance :
– Petit pian, les devoirs.
Darwyne ferme les yeux, les rouvre, un nœud naissant dans le ventre : les devoirs, il déteste ça. Heureusement que la mère est là, et qu’elle sait comment s’y prendre pour l’aider, parce que sans elle il ne les ferait jamais, c’est certain. Et il resterait un petit pian toute sa vie. Et il ne deviendrait jamais comme les autres. Et il finirait très mal, pauvre et seul et misérable, parce qu’il n’y aurait plus personne pour s’occuper de lui. Alors il quitte son trône de bois. Le cartable est posé contre un bout de tôle, un cartable avec un dessin de robot sur le devant, dégotté chez un Chinois du centre-ville. Il l’empoigne, le traîne dans la terre grise. La mère l’attend dans la chaleur poisseuse du petit carbet, debout à côté des plaques de gaz, ses mains encore collantes de pulpe. Il s’assoit sur le canapé, au même endroit qu’hier, là où le matelas s’enfonce un peu. Il sort le cahier, le bleu, l’ouvre sur ses genoux cagneux. Et, tandis que la mère l’aide à se concentrer, il tente de déchiffrer les mots couchés sur le papier.
Le loup féroce.
L’écharpe chaude.
La voiture rouge.
Fait mine de comprendre quelque chose à ce truc des adjectifs dont parle le maître d’école comme si ces assemblages de lettres étaient des denrées vitales.
Plus encore qu’en journée, c’est quand vient le soir que Darwyne prend conscience de ce qui a changé depuis l’arrivée du beau-père huit. La nuit s’est abattue sur Bois Sec, plus aucun enfant dans les ruelles terreuses du quartier. Il paraît que c’est dangereux de traîner à cette heure, qu’il y a juste quelques hommes, et cette vermine qu’on appelle les dealeurs et que la mère maudit parce qu’elle dit que c’est à cause d’eux que les gens de ce pays détestent les étrangers, et aussi qu’on devrait leur interdire de se présenter le dimanche à l’église, à ces parasites. Alors les familles sont recluses dans les baraques.
Le téléviseur est allumé, posé en équilibre sur le haut du réfrigérateur, l’image grésille sur l’écran plat. Il préfère les oiseaux, mais quand même Darwyne aime bien regarder la télé, dessins animés, matchs de foot, séries, qu’importe tant que l’image continue de bouger encore et encore jusqu’à piquer les yeux parfois. Les semaines passées, il s’asseyait sur le canapé avec son bol de riz collé, et la mère ne lui disait rien, mais désormais c’est la place du beau-père : avec une carrure comme la sienne, il occupe tout le coussin. Alors Darwyne s’est calé contre un bout de mur, jambes en tailleur sur le carrelage cassé. Entre deux publicités, il lui jette des regards curieux : penché sur son assiette, avant-bras appuyés sur les genoux, l’homme finit son repas, soupe chinoise saveur crevette, suit le programme d’un œil distrait, s’essuie du dos de la main, se racle la gorge en faisant beaucoup de bruit. Après le travail qu’il a abattu, il s’est lavé au seau, et il y a encore de l’eau qui sèche sur son torse dénudé. La mère, elle, s’active en prévision du lendemain, entasse ses boîtes en plastique pleines de bouillons cubes, de savons sous emballage et de bouteilles de sauce saté. Darwyne est conscient qu’il y a des familles bien plus nombreuses dans les petits carbets voisins, parfois six enfants dans une seule pièce et plusieurs lits superposés, oui, il sait qu’ils sont loin d’être les plus mal lotis du quartier. Mais forcément, à trois dans la pièce dont un beau-père comme celui-là, c’est plus compliqué qu’à deux.
Bizarre que la mère n’ait jamais compris ça, quand même.
Mais ce qu’il aime le moins, c’est après. Quand vient l’heure du coucher. Là, c’est sûr, ce n’est plus du tout la même chose. Darwyne ne dort plus dans la chambre, sur son matelas en mousse coincé entre le mur et le grand lit de la mère. Non, sa couchette, à présent, c’est le canapé, c’est comme ça quand il y a un beau-père. Il est allongé sur le tissu qui très grossièrement imite la peau d’un jaguar, sous la fenêtre découpée dans la paroi en métal ondulé, avec en face de lui le réfrigérateur surmonté de sa télé éteinte, et la vaisselle empilée au-dessus de l’évier. Sous sa cuisse il sent le contact moite du matelas, là où l’étoffe est déchirée. Il se masse l’épaule droite, qui lui fait un peu mal, à cause des devoirs. Il fixe l’entrelacs des toiles d’araignées sous le plafond de poutres et de tôles, suit du regard les galeries brunes édifiées par les termites au fil des semaines. Il écoute vibrer la nuit, tous ces sons qui percent le silence de Bois Sec. Il entend ronronner les groupes électrogènes de ceux qui n’ont pas trouvé le moyen de se raccorder au réseau électrique. Il entend de la musique, aussi, quelques bicoques plus bas, du rap ou du reggae ou du dancehall. Il déchiffre tous ces murmures comme une cartographie sonore de son quartier, identifie les nouveaux arrivants, suit l’évolution incontrôlée du hameau.
Mais bientôt, ce sont d’autres bruits qui lui parviennent. Ceux de derrière le tissu troué, à quelques mètres. Ceux que fait la mère sur son lit, dans la chambre, comme à chaque fois qu’elle a un nouvel amant. Elle faisait les mêmes avec le beau-père sept, au début, se souvient Darwyne. Avant de se dire que Non, c’était différent. Qu’en fait, ça change un peu en fonction des beaux-pères, que parfois c’est plus fort, parfois plus étouffé. Parfois on dirait qu’elle a mal, d’autres fois qu’elle rigole. Darwyne sait ce qu’ils font, il est au courant pour le sexe. Il entend ce qui se dit là-dessus un peu partout, comme si en grandissant il ne fallait plus penser qu’à ça. Dans ces moments, la mère, elle lui évoque un animal de la forêt. Alors il l’imagine en train de se transformer en femelle tapir, ou en pécari, ou en puma, peut-être. Et il se dit que c’est peut-être normal. Que ça vient un peu d’elle, en fait. Que c’est pour ça qu’il est comme il est, lui.
Un petit pian.
Une sale bête.
Une saloperie de macaque répugnant.
Les halètements se poursuivent, envahissent la baraque comme si c’était devenu la cage d’un fauve. Darwyne les écoute immobile, pétrifié par chaque nouvel ahan, risque un regard inquiet vers le rideau lorsqu’ils montent en puissance et qu’alors la mère semble en danger. Mais il sait que le sexe, ça finit toujours par s’arrêter, même si parfois ça dure vraiment longtemps. Qu’il ne faut pas intervenir, non, surtout pas. Juste attendre que le beau-père ait terminé. Que soit rassasiée cette faim étrange qui anime tous les hommes quand ils rencontrent la mère.
Lorsqu’enfin cessent les ébats, il est tard, et Darwyne n’a pas trouvé le sommeil. Alors il se redresse, à genoux sur le canapé. Il s’assure que plus rien ne bouge du côté de la chambre, qu’aucun des deux adultes n’est sur le point de se relever. En veillant à ne pas le faire grincer, il pousse le volet de la fenêtre pour découvrir la nuit. Et il plonge son regard vers la forêt toute proche. Et à présent que Bois Sec s’est assoupi, que se sont tus tous les vacarmes humains, il écoute les bruits de la jungle. Après cette journée de plus avec le nouveau beau-père, ça l’apaise. Jamais il n’irait dire cela, ni à la mère ni à personne d’autre, mais ce qu’il entend d’abord, c’est la lisière débroussaillée en train de guérir de ses blessures. Les plaies qui se referment lentement, le crissement ligneux des tissus végétaux. Et, plus loin, Darwyne entend gronder la faune nocturne qui se presse derrière l’orée. Il entend les oiseaux de la nuit, feuler le grand ibijau, crisser la chouette à lunettes, il entend chanter les rainettes et les adénomères, il entend brailler les singes hurleurs, tout là-bas. Et ne sachant aucun de ces noms-là, ces noms couchés dans les livres des naturalistes, il les nomme à sa manière, dans sa tête. Et pourtant conscient que la mère n’aimerait pas le voir ainsi, il reste longtemps à écouter ce sous-bois plus étendu que la ville elle-même, déployé à l’infini sous le tapis des cimes. L’Amazonie entière à quelques mètres de sa couchette.
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