Darwyne
Chapitre 28
– C’est Éliane Brunel. Vous avez cherché à me joindre ?
La même petite voix sèche que la première fois, reconnaît Mathurine, portable calé contre l’épaule.
– Ah oui, merci de me rappeler ! Vous vous souvenez de moi ? L’éducatrice. Je vous avais appelée, au sujet de Darwyne Massily.
– Je me souviens, oui. Qu’est-ce que je peux faire pour vous, cette fois ?
Pas emballée par ce nouveau contact, devine Mathurine. Derrière l’assistante sociale, on entend souffler le vent : l’éducatrice l’imagine en tournée sur le terrain, à la rencontre des agriculteurs dont elle s’occupe désormais. Silhouette rigide en rase campagne, visage fermé comme sur la seule photo qu’elle connaît d’elle. Et peut-être un peu pressée.
– Voilà c’est… Bon, c’est un peu particulier.
– Allez-y, je vous écoute, s’impatiente déjà l’autre. C’est à propos de mon rapport, c’est ça ?
– Non, justement. En fait ça ne concerne pas vraiment l’évaluation.
– … ?
C’est en salle de réveil que Mathurine a repensé à l’assistante sociale. C’est venu comme ça, alors qu’elle était encore dans les brumes de la fin d’anesthésie, qu’elle redécouvrait les douleurs abdominales causées par la ponction folliculaire. En boucle, presque inconsciemment, elle ressassait les paroles du migrant dans sa bicoque, quand il lui parlait de son ami Roodney. Comme quoi, peu avant sa disparition, le beau-père avait peur. Peur de la forêt, des bruits qui en provenaient et lui causaient des insomnies. Peur de l’enfant avec qui il vivait à Bois Sec, dont il parlait sans cesse, paraît-il.
Peur de Darwyne, aussi étrange que cela puisse paraître à Mathurine.
Alors, allongée et sonnée sur son lit d’hôpital, elle s’est souvenue.
Les mots, comme tirés du fond d’un puits.
Elle s’est souvenue des phrases prononcées par Karine, dans les bureaux, lorsque toutes les deux elles avaient parlé d’Éliane Brunel. La cheffe de service avait dit quelque chose d’étrangement similaire, a-t-elle réalisé. Quelque chose comme : Éliane, elle avait peur de la forêt, ça la terrorisait. Mathurine s’est souvenue, aussi, de la description que l’assistante sociale lui avait faite de Darwyne qu’elle avait reçu en entretien, lors de la première évaluation. Qu’il la mettait mal à l’aise, oui, c’est ce qu’elle avait dit au téléphone. Qu’à ses yeux, il avait quelque chose de malsain, qu’il la prenait pour son ennemie, même. Et enfin Mathurine s’est souvenue de cette anecdote qui l’avait juste fait sourire quand Karine en avait parlé.
– Voilà, dit-elle à l’assistante sociale, on m’a raconté qu’ici, il vous était arrivé une… enfin une mésaventure. Que vous vous étiez perdue sur un sentier. Le sentier du littoral, je crois.
Silence.
– Allô ? Vous êtes toujours là ?
– Oui.
La voix soudain plus tendue.
– J’ai dit une bêtise ? glisse Mathurine.
– Non non. (Éliane Brunel attend un instant, reprend sèchement :) Pourquoi vous me parlez de cette histoire ?
– Parce que… je me demandais si vous seriez d’accord pour me dire comment ça s’est passé.
Bourrasque bruyante dans le combiné. Debout dans sa chambre d’hôtel, Mathurine regarde la ville à travers la fenêtre : le beau temps a laissé place à un ciel gris, plafond souillé au-dessus de la foule urbaine.
– Je n’ai pas très envie d’en parler, fait l’assistante sociale. Et je suis occupée, là.
– Ah pardon. On peut se rappeler à un autre moment, peut-être ?
L’éducatrice perçoit un soupir dans l’écouteur. Et croit comprendre que son interlocutrice est plus hésitante que vraiment pressée par son emploi du temps.
– Ce n’est pas un bon souvenir, elle dit enfin.
– J’imagine, oui.
– Et il n’y a pas grand-chose à dire, d’ailleurs.
Silence encore, que Mathurine se retient de briser. Éliane Brunel reprend d’elle-même, vaguement radoucie.
– Qu’est-ce que vous voulez savoir ?
– Comment c’est arrivé. Enfin, le sentier du littoral, il est large, et très bien balisé. Pour s’y perdre c’est…
– Je sais, on me l’a déjà dit cent fois, ça. Mais voilà, c’est… c’est arrivé, quoi.
Elle hésite encore. Se lance :
– Bon… Ce n’est pas un secret : je ne suis pas une grande marcheuse, ni une habituée de la forêt. Ce n’est pas mon truc, c’est tout. J’étais juste allée me balader, pour voir à quoi ressemblait l’Amazonie : depuis que j’étais là, je n’y avais jamais mis les pieds. C’était en semaine, il n’y avait pas grand monde. Tout se passait bien, j’étais plutôt détendue, et le chemin était facile à suivre, c’est vrai. J’essayais de voir des choses, comme on m’avait dit qu’il y avait parfois des singes ou des paresseux dans le coin. Et… (Elle fait une pause.) À un moment, sur la droite, j’ai entendu un bruit, dans les feuilles. Ça devait être un animal, je ne sais pas quoi. Alors je suis allée voir. J’ai…
– Vous avez quitté le sentier ?
– C’est ça. Je n’avais pas l’impression d’être allée très loin, peut-être dix mètres, pas plus. Et quand je me suis retournée pour revenir… Hé bien… J’étais perdue. Je me suis perdue en moins de cinq minutes, en fait. D’un coup tous les arbres se ressemblaient, je ne savais plus du tout dans quelle direction aller.
En habituée, Mathurine pense : le grand classique. Elle sait à quel point cela peut arriver rapidement, pour qui ne prend pas le soin de marquer son itinéraire, ou au moins de regarder d’où il est arrivé. Beaucoup plus que de se faire piquer par un insecte ou un serpent, s’il y a bien un danger en forêt amazonienne c’est celui-là : se perdre.
– Vous avez fait quoi ?
– D’après ce qu’on m’a dit quand j’en ai reparlé, j’ai fait tout ce qu’il ne fallait pas faire. J’ai marché, pendant des heures. J’ai cherché le sentier, en essayant de me retrouver. Mais je crois qu’assez vite c’était peine perdue, sans m’en rendre compte je suis partie très loin. Et la nuit a commencé à tomber et…
Le vent secoue le téléphone. L’éducatrice se figure le paysage autour d’Éliane Brunel : une voiture garée en bord de route, un champ où des brebis pâturent, l’horizon dégagé. Rien à voir avec le décor sombre et fermé dans lequel a dû se dérouler son aventure. La jungle, beaucoup moins accueillante.
– Vous voulez dire que vous avez passé une nuit en forêt ? Sans équipement ?
– Pas une, corrige froidement l’assistante sociale. Deux. Deux nuits entières. (Elle s’interrompt à nouveau, comme replongée dans son calvaire.) Je ne souhaite ça à personne, croyez-moi. On n’y voyait rien du tout, je n’osais pas m’allonger, j’entendais des bruits qui venaient de partout. Je me suis mise à imaginer des choses, à délirer, quoi… Franchement, si… si les gendarmes n’avaient pas lancé les recherches, je crois que j’y serais restée.
Une douleur saisit Mathurine dans le bas du ventre, elle s’approche du lit pour s’allonger, cellulaire à l’oreille.
– Je suis désolée, dit-elle avec sincérité. Je ne savais pas que ça avait été aussi long.
– Hum… soupire l’assistante sociale. Parfois, il m’arrive encore d’en rêver la nuit.
– Je comprends. C’est à cause de ça que vous avez quitté le département ?
– Pas seulement, non. Je ne me suis jamais sentie bien là-bas, je ne sais pas pourquoi. Mais disons que ça a été le déclencheur.
Elle se tait, repensant peut-être à cette époque qu’elle voudrait oublier. Ses deux nuits de cauchemar forestier, sa vie loin de sa campagne et de ses repères culturels. Mathurine se réinstalle sur l’oreiller, cherche la bonne position.
Et la bonne manière de poser sa question.
– Est-ce que… Enfin, excusez-moi, ça va peut-être vous paraître bizarre, mais… Est-ce qu’à un moment, pendant tout ce temps que vous avez passé dans la forêt, il vous a semblé ne pas être seule ?
– … ? Comment ça ?
– Je ne sais pas. Je pense à une présence, quelque chose qui vous aurait paru un peu… un peu humain.
Mathurine devine des cris d’oiseaux derrière son interlocutrice, martinets noirs, croit-elle reconnaître. Et comme elle reste muette, l’éducatrice dit à nouveau :
– Éliane ?
– Je suis là… glisse alors l’assistante sociale.
La voix minuscule, perdue dans l’épaisseur de ses souvenirs.
– Vous voulez parler de l’enfant ? elle fait enfin. De… De Darwyne Massily ?
Le nom prononcé, Mathurine ferme les yeux, sent son cœur se serrer dans sa poitrine.
Dit :
– Oui. Enfin, peut-être, je… je m’interroge.
Éliane Brunel se tait encore, et il semble à Mathurine que soudain quelque chose les unit. Quelque chose d’enfoui profond dans la mémoire de la rescapée.
– Je n’ai jamais parlé de ça à personne… J’ai toujours cru que c’était mon imagination… Je… Je vous dis, j’ai déliré, je crois. Dans la nuit, j’ai imaginé toutes sortes de monstres, énormes, minuscules, j’ai pris les cris des singes hurleurs pour le rugissement d’un jaguar, j’avais l’impression qu’il était tout près, qu’il me tournait autour… Mais… (Hésitation.) Mais dans la journée, quand je cherchais à retrouver le chemin, j’ai entendu des sifflements qui m’avaient vraiment l’air d’être ceux d’un humain, oui. Et je les ai suivis, comme une imbécile. Je n’arrive pas bien à l’expliquer, mais c’était comme si…
– Comme s’ils vous attiraient vers eux…
– Exactement.
– C’est tout ? Juste des sifflements ?
– Non. Non, ce n’est pas tout…
Respiration bruyante. Au bout du téléphone, Éliane Brunel n’est plus la même personne. Non plus sèche et cassante et distante. Mais fragile et en proie à mille questions ressassées depuis deux années.
– La vérité c’est… Enfin il y a une chose que je n’ai pas dite aux gendarmes. C’est… Si je me suis autant perdue, c’est surtout parce que j’ai suivi des traces… C’était le premier jour, au tout début. Il y avait des empreintes, dans la boue. Quand je les ai trouvées, je me souviens, je me suis dit que j’étais sauvée, que ça allait me ramener vers la ville. Je m’y suis accrochée, je les ai suivies l’une après l’autre. Mais…
– Mais elles partaient dans le mauvais sens… devine Mathurine.
– C’est ça. Droit vers l’intérieur de la forêt.
– Comme si quelqu’un avait marché à l’envers…
– Je ne sais pas… Je vous dis, je n’étais plus moi-même à la fin de cette histoire, je ne sais pas démêler ce qui s’est vraiment passé de ce que j’ai rêvé. Mais je me souviens que ces empreintes, on aurait dit celles d’un enfant. (Elle fait une pause, reprend :) Et je sais… je sais que c’est ridicule, mais comme j’étais en train de finir l’évaluation sociale de ce Darwyne Massily, que je l’avais eu dans mon bureau à peine quelques jours avant, que j’avais encore en tête tous les regards hostiles qu’il m’avait lancés, son animosité… Enfin, à un moment je me suis imaginé que c’était lui. Que ces empreintes qui m’attiraient dans les profondeurs de la jungle, c’étaient… les siennes.
Couchée sur le lit, Mathurine demeure immobile, les yeux courant sur la décoration désuète de la chambre d’hôtel. Elle doit rester trois jours ici, le temps que soit réalisée la FIV elle-même, la mise en relation de ses ovocytes prélevés hier avec le sperme d’un donneur anonyme, quelque part en laboratoire. Trois jours d’attente qui, les fois précédentes, ont été interminables, suspendus aux résultats toujours incertains. L’impression de ne plus rien maîtriser, de ne plus rien avoir à faire, plus de piqûre quotidienne, plus de prise de sang, plus d’échographie. Son sort entre les mains des autres, scientifiques tout aussi anonymes.
Mais là, c’est autre chose qui la préoccupe.
Elle pense à Darwyne, l’enfant prend toute la place.
Darwyne et sa connaissance intime de la forêt amazonienne.
Darwyne et sa capacité à imiter la faune, à attirer vers lui toute espèce animale.
Darwyne et ses pieds seulement tordus en ville, mais qui, elle l’a vu de ses propres yeux, prennent un tout autre aspect dans les sous-bois. Parfaitement retournés, au point de laisser derrière lui des empreintes inversées.
Et à l’aune du récit d’Éliane Brunel, tout prend un autre sens, Mathurine reconsidère les événements des semaines passées sous un jour différent. Tandis que dehors, la vie des citadins se poursuit dans les rues fréquentées, elle se revoit en forêt avec l’enfant, la toute première fois. Se souvient de ce moment où il a disparu de son champ de vision, comme avalé par le sous-bois, de cette impression étrange qu’elle a eue ensuite. L’impression qu’il l’avait fait exprès, qu’il était resté là, tout près mais invisible. Elle se dit qu’elle aussi, sans sa prudence d’habituée de la forêt, si elle n’avait pas pris garde, s’il n’était pas réapparu volontairement, elle aurait pu faire comme l’assistante sociale. Se laisser guider par les bruits, chercher des traces humaines, des empreintes auxquelles s’accrocher. Se perdre, peut-être. Et Mathurine pense à Roodney, le beau-père disparu, à ses peurs avouées à son ami migrant, sa peur de la forêt, sa peur de l’enfant. Et elle lui invente un autre destin que celui que raconte la mère Massily à son propos. L’imagine soumis à la même épreuve qu’Éliane Brunel. Attiré par la forêt toute proche du petit carbet, par des bruits, par des cris qui peut-être l’y appelaient. Enfoncé malgré lui dans la sylve profonde. Et, sans gendarme pour venir l’en sauver, parce que jamais personne n’a signalé sa disparition, parce que Yolanda Massily elle-même le croyait juste parti, elle l’imagine perdu pour de bon, pendant des jours, pendant des semaines.
Perdu à tout jamais.
Et l’éducatrice pense à Darwyne et à Yolanda, à cet amour à sens unique : l’un évident et inconditionnel, visible à tout instant, l’enfant prêt à tout pour avoir sa maman rien que pour lui, pour attirer son attention ; l’autre impossible, la mère incapable d’aimer ce fils dans lequel elle voit le démon, sale et bête et méchant. Elle pense, aussi, à l’attitude hostile de Darwyne à l’évocation de l’ancien beau-père qui, paraît-il, le violentait. À celle qui l’a saisi, aussi, lorsqu’ils ont parlé de la première évaluation menée par Éliane Brunel, dans son bureau. Et alors le rapport entre ces deux adultes que tout semble opposer lui apparaît d’une évidence flagrante.
Deux obstacles aux yeux de l’enfant de dix ans qu’il est.
Un beau-père qui voudrait lui voler l’amour de sa mère.
Une assistante sociale qui voudrait l’en éloigner.
Le mettre dans une autre famille, comme il disait.
Puis d’autres témoignages reviennent à Mathurine. Celui de la grande sœur, Ladymia. Elle se remémore la façon que la jeune fille avait d’évoquer les nombreux amants de Yolanda Massily. Tous ces hommes passés dans sa vie, qui apparaissent comme par magie, disait-elle. Puis qui disparaissent, c’est le mot qu’elle avait employé, sans que plus personne n’en parle ni sache vraiment où ils se sont enfuis. Et c’est un édifice qui s’échafaude en Mathurine, un édifice qui n’aurait de sens pour personne, incroyable et irréel et impossible à démontrer. Peut-être totalement imaginaire, elle le sait. Mais qui pour elle se dessine comme un possible, quelque chose de tout à fait envisageable. Comme le prolongement de tout ce qu’elle a déjà vu et accepté, de ces choses qui l’ont tant fait rêver.
La face sombre d’une histoire qu’elle trouvait merveilleuse.
L’idée que Darwyne, poussé par un amour filial irraisonné, aurait pu user de ses talents secrets pour un dessein funèbre. Chercher à se débarrasser de tous les adultes dressés entre lui et sa mère. Les attirer dans la forêt comme elle l’a vu attirer pumas, tamarins, toucans, bataras. Les laisser suivre ses empreintes inversées comme une issue trompeuse, qui au lieu de les ramener vers routes et ville, les poussait au contraire toujours plus loin parmi les arbres.
Les amener à se perdre.
À affronter le plus grand danger de l’Amazonie.
Et enfin Mathurine pense au dernier des beaux-pères, rencontré par la mère Massily il n’y a pas si longtemps, encore en place dans la baraque familiale. Ce Jhonson que Darwyne ne semble pas porter non plus dans son cœur. Se dit que, peut-être, l’homme court vers le même sort. Que, sans le savoir, il est en danger.
OceanofPDF.com