Darwyne
Chapitre 5
Trente euros pour trois heures de labeur sous le cagnard. Pas mal, se dit Jhonson, oui, c’est pas mal. Il plie les billets, les fourre dans la poche de son jean trempé de sueur. Bredouille un :
– Merci.
Le patron du jour lui fait un sourire, jette un œil satisfait vers son jardin ratiboisé. Jhonson n’aime pas bien la façon que ce type a de le toiser, l’air de le prendre pour un simple d’esprit. Mais bon, trente euros, par les temps qui courent, ce n’est pas rien. Alors il sourit en retour, une main dans ses cheveux ras pour en déloger les dernières pailles. Puis il empoigne sa débroussailleuse et se dirige vers le portail automatique, la villa avec terrasse et piscine et arbres fruitiers dans son dos. Il devine que l’homme le suit du regard, rassuré de le voir quitter les lieux. Parce que les gens comme lui, les étrangers, ça va pour débroussailler son terrain, mais il ne faudrait pas qu’ils s’incrustent, non plus. Il a compris ça, Jhonson, qu’ici il y a des frontières faites pour ne jamais être franchies.
Le scooter est garé sur l’herbe jaunie, carrosserie réparée au fil de fer : une ruine, mais qui lui a rendu bien des services. Il cale sa machine à ses pieds, à l’horizontale. Et démarre dans un nuage opaque, zigzagant dangereusement avant de prendre le contrôle de sa trajectoire. Il traverse les quartiers résidentiels au ralenti, se fait doubler par d’autres engins conduits par des gamins qui ne tiennent pas à la vie. Il pense à ses trente euros, se dit qu’il aimerait bien trouver autre chose pour se remplir les poches, un boulot moins fatigant, à l’intérieur, avec de l’air conditionné comme dans les bureaux du centre d’action sociale. Mais sans titre de séjour, il sait qu’il ne peut pas faire le difficile. Et aussi qu’en matière de débroussaillage, il est l’un des meilleurs de toute la ville. C’est vrai, personne ne manie comme lui le rotofil et la machette, si elles le pouvaient, sûr que les plantes elles-mêmes se mettraient à trembler quand il débarque dans un jardin avec son artillerie. Alors autant que ça serve à quelque chose.
Et puis, en ce moment, il n’a pas à se plaindre, Jhonson.
Parce qu’en ce moment, dans sa vie, il y a Yolanda.
Seigneur, il n’en revient toujours pas d’avoir rencontré une fille pareille. Ce corps, ces fesses, ces seins, ça devrait être interdit, de quoi reléguer toutes ses ex au rang de mauvais souvenir. Franchement Yolanda, elle ne marche pas sur terre comme lui et le reste des humains, elle vole au-dessus, c’est un ange cette femme-là. Depuis deux semaines qu’il s’est installé chez elle, Jhonson a l’impression que sa vie a pris un virage, ou même qu’elle vient seulement de commencer. Les doigts serrés autour de son guidon, il se remémore sa dernière nuit auprès d’elle, la manière qu’elle a de mouvoir son corps sous le sien, son odeur musquée étouffant celle du matelas trop humide, son souffle chaud dans l’air moite de la baraque. Yolanda, c’est le truc le plus beau qui lui soit arrivé depuis une éternité. Il accélère dans une ligne droite, un début d’érection sous son jean trop serré. Se dit que ce qu’il ressent, il ne se souvient pas l’avoir déjà ressenti un jour pour une femme. C’est comme si elle l’avait attaché avec un sortilège, mais il sait que ce n’est pas ça, que Yolanda n’adore que Dieu et Jésus-Christ son fils, qu’elle se tient le plus loin possible des affaires magicoreligieuses.
Non, il faut se rendre à l’évidence : Jhonson est amoureux comme un adolescent.
Et ça lui fait un bien fou.
Parce qu’il faut dire ce qui est : l’année qu’il vient de passer, il préférerait l’oublier. Ça fait tout juste douze mois qu’il a quitté son pays pour celui-là, au prix d’un voyage éreintant incluant bateaux surpeuplés, bus aux tarifs exorbitants, et passeurs arnaqueurs que dans d’autres circonstances il aurait mis à terre à coups de poing. Une fois sur place, il est passé d’un deux-pièces en dur à l’arrière d’une propriété, payé à un marchand de sommeil sur ses économies de migrant, aux pires des squats où s’entassaient les clandestins de son espèce ; il a jobé à droite à gauche, fait le taxi-scooter à la sortie des supermarchés, un peu de bâtiment, tenté sa chance en pariant aux combats de coq, même, avant de faire du débroussaillage son gagne-pain principal. Il a connu des humiliations aussi, cette femme dont la villa jouxtait le quartier où il vivait, qui en attendant que l’État se décide à expulser tous ces squatteurs venait déposer les crottes de son bâtard de chien à l’entrée de son taudis. Oui, franchement, c’est une sale année que Jhonson a vécue avant de croiser la route de Yolanda, un jour qu’elle sortait du centre commercial avec ses marchandises, et que lui attendait là avec son deux-roues, prêt à transporter n’importe qui ou n’importe quoi du moment qu’il y avait un peu d’argent en jeu. Quand elle s’est assise derrière lui avec ses seins qui lui touchaient le dos, il était persuadé qu’une femme comme elle devait avoir un homme dans sa vie, un homme pour l’entretenir, que ni l’argent ni les papiers ne devaient lui manquer. Que, c’est certain, jamais un galérien de son espèce ne pourrait prétendre à une telle beauté.
Comme quoi, tu vaux plus que tu ne le crois, sourit-il en faisant monter son engin sur le béton fissuré. Maintenant tu vis avec elle, ici, à Bois Sec. Et même si ça ressemble beaucoup à tous ces autres quartiers où personne ne devrait jamais être obligé d’habiter, tout est très différent.
La chance a tourné pour toi, c’est sûr.
Il s’engage en scooter dans les allées cabossées, moteur au ralenti, salue les visages déjà familiers. Il coupe le contact un instant pour parler électricité, apprend qu’une coupure est possible dans les prochains jours, qu’EDF chercherait par tous les moyens à mettre un terme à ces raccords sauvages sur son réseau. Il en profite : il sait que Yolanda n’aime pas le voir engager la discussion avec leurs voisins. Elle est comme ça, elle se méfie des gens du quartier, elle dit Je les connais, tu sais : d’où qu’ils viennent, c’est tous des jaloux ; dès que tu as le dos tourné ils parlent, ils parlent, ils parlent. Elle ne sort de chez elle que lorsque c’est nécessaire. Comme aujourd’hui, pour tenir son stand.
Il atteint cette sorte de place centrale du quartier, au carrefour de plusieurs ruelles, et la retrouve assise sur sa chaise en plastique, abritée du soleil par un large parasol. En le voyant débarquer sur son deux-roues au pas, elle hausse les sourcils.
– Fais attention aux enfants avec ton engin.
– Oui, je fais attention.
À côté d’elle sont entassées ses marchandises, fruits et légumes, bouteilles d’huile et de sauces, paquets de pâtes alimentaires. Un lot de slips enfant, aussi, parce que des mamans en ont réclamé. Rien à dire, Yolanda, elle mène sa petite affaire, elle s’adapte. Elle prend le couvercle d’une de ses boîtes en plastique, l’agite en éventail.
– Seigneur, il fait chaud…
– Oui, il fait trop chaud aujourd’hui.
– Oui.
– Hum.
– Quand il fait chaud comme ça, les gens ne viennent rien acheter. Je vais encore avoir des concombres en trop.
Il la détaille, moulée dans son leggings-débardeur, réalise qu’il a envie d’elle. Envie de lui dire autre chose, aussi, autre chose que ces lieux communs sur l’invariable chaleur de ce pays. Mais il sait que ça ne se fait pas, qu’elle n’aimerait pas. Et aussi que pour parler, il est moins fort que pour débroussailler. Chacun ses points forts et ses faiblesses, c’est comme ça, jaser ce n’est pas son truc, à Jhonson. Alors il tourne le guidon.
– Je vais monter l’engin.
– Vas-y, je reste encore. Tu regarderas pour l’antenne, aussi ?
– Oui, oui.
Il met le contact, commence à manœuvrer entre les murs de tôle.
– Il y a Darwyne, hein, elle ajoute.
Et alors Jhonson se souvient de cette histoire de maître d’école absent. Que depuis hier, le gamin n’a pas quitté le petit carbet.
– O.K., il dit.
Mais en faisant monter le scooter dans la pente, il soupire intérieurement. Après ces heures de travail en plein soleil, il aurait préféré ne pas avoir l’enfant dans les pattes. Il slalome entre bosses et ravines, les pneus maltraités par les débris de moellons. Puis fait rentrer l’engin sur le terrain, le gare contre la façade métallique. Pas question de le laisser dehors, à la vue des envieux.
Darwyne est bien là, à l’orée de la forêt, seulement vêtu d’un slip. Accroupi auprès d’un tronc coupé, il lui tourne le dos, bouge à peine en l’entendant entrer. Ce qu’il est en train de faire, le beau-père n’en sait foutrement rien.
– Ça va, petit ?
Pas de réponse.
– Hé, je te parle, insiste Jhonson.
Alors l’enfant se décide à le regarder. Sourcils froncés, petites lèvres serrées l’une contre l’autre.
– Ça va ?
– Ça va, répond-il enfin, avant de revenir à son occupation.
Le beau-père s’avance vers la baraque, pose son barda. Dans l’enclos de métal et de rouille qui fait office de salle de bains à ciel ouvert, il retire sa tenue de jardinier, plonge le bol en plastique dans le seau d’eau, se le vide sur la tête. Et alors que l’eau ruisselle sur son corps, il se dit Ce n’est pas gagné. Que ce gamin, il s’en serait bien passé, que c’est le problème qui ternit sa nouvelle vie. Il faut dire ce qui est : les gosses, il n’y connaît rien, Jhonson. Il a bien eu une fille, il y a des années, mais le seul souvenir qu’il en a, c’est celui d’un bébé minuscule qu’il n’a jamais touché, et encore moins pris dans ses bras comme le font les mères et aussi certains pères, même si c’est plus rare. Elle doit être grande, maintenant. Ça lui arrive d’y penser, à elle et à cette femme qui a attendu d’être devenue bien grosse avant de lui annoncer qu’elle était enceinte de lui. Mais rien à faire, il n’arrive pas à se sentir concerné par ce qu’elle est devenue. Vraiment, les enfants, ce n’est pas son truc, il se répète en se savonnant les cuisses.
Et ce Darwyne encore moins que d’autres, tout fils de Yolanda qu’il est.
Dès le début, quand elle le lui a présenté, il l’a trouvé bizarre. Ce n’est pas tant ses pieds en dedans et sa manière de marcher, non c’est autre chose. Il a l’air un peu crétin, en fait. Et sale, aussi, il faut l’avouer, malgré les bains que lui impose sa mère. Toujours à traîner dans la terre, à fouiller on ne sait quoi dans les racines de cette vieille souche qu’il faudrait un jour évacuer du terrain. À observer les volatiles qui viennent se poser sur les piquets du fil à linge, à faire des petits bruits pour essayer de les imiter. À tailler ses machins avec le couteau de la cuisine pendant des heures, franchement ce ne sont pas des occupations pour un enfant de son âge.
Jhonson peine à saisir, aussi, la manière dont fonctionne cet étrange assemblage, Yolanda et son fils. Darwyne la regarde avec l’air de la prendre pour Dieu sur terre, pendu à ses lèvres, à l’affût de la moindre de ses paroles. Et elle, il ne comprend pas cette façon qu’elle a de s’y prendre avec lui, de lui parler, de se faire obéir. Pas que Jhonson soit un expert en éducation, non. Sa seule référence en la matière, ce sont les coups de ceinture et de chaîne de vélo que lui infligeait son père quand lui-même était môme. Et quand il voit ce qu’il est aujourd’hui, à côté de tous ces types qui ont mal tourné, trafic de drogue, règlements de comptes, incarcération, il se dit que c’était peut-être un mal nécessaire, qu’il n’en est pas mort, après tout. Mais il devine qu’élever un enfant comme celui de Yolanda, c’est une tout autre histoire. Alors pour le moment, Jhonson se garde bien de s’impliquer dans la gestion de l’enfant, et se contente d’observer. Après tout, c’est son gosse, elle fait bien comme elle veut. Et quand on voit ce qu’est devenue sa grande fille, on peut se dire qu’elle doit savoir ce qu’elle fait, d’ailleurs.
Il attrape la serviette déchirée, sort en caleçon du carré de tôle. En haut de la parcelle, Darwyne n’a pas bougé, les yeux braqués sur l’arbre à terre. À croire qu’il est en train de lui faire la conversation, ou même de le consoler comme si ce n’était pas qu’un morceau de bois à moitié pourri. Jhonson secoue la tête en se frottant les cheveux, se dit Laisse tomber, va se rhabiller. Et enfin il s’attaque à cette histoire d’antenne, comme à pas mal d’autres trucs qu’il a déjà dû réparer dans ce petit carbet rafistolé de partout. Depuis la télévision posée sur le haut du réfrigérateur, il examine le câble qui rejoint l’extérieur en sortant par le cadre de la fenêtre. Rien à signaler par ici, ni sur la prise : pas le choix, il va falloir atteindre l’antenne elle-même. Alors il sort de la baraque, grimpe sur un bidon métallique dans lequel Yolanda récolte l’eau de pluie, puis se hisse sur le toit. C’est la première fois qu’il monte là-haut. Il se déplace avec prudence, il ne faudrait pas que la baraque s’effondre sous son poids. Il s’approche de la parabole noircie d’humidité, examine les branchements. Puis se redresse.
D’ici, il a une vue panoramique. D’un côté, c’est tout Bois Sec qui se déploie sous son regard, un tapis de toitures brunes hérissé d’autres antennes, jusqu’à la route qu’on devine là-bas. De l’autre, Jhonson surplombe le terrain de Yolanda. Et juste derrière, la forêt, dont il dépasse un peu les cimes. Il ne s’imaginait pas que ça allait aussi loin : la canopée s’étale bien au-delà de la frontière du quartier, on n’en distingue même pas le bout. Des arbres, des arbres, des arbres à perte de vue, qui s’évanouissent dans un horizon flou, mangé tout là-bas par les nuages. Seigneur, pour défricher tout ça, il faudrait des siècles, il pense en connaisseur. Il jette encore un œil en direction du gamin posté à la bordure de cette jungle infinie, cette lisière que la semaine dernière il a passé un jour entier à débroussailler. Et depuis son belvédère, il remarque quelques feuilles d’un vert très vif. La végétation, qui déjà commence à repousser.
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