Darwyne

Colin Niel · Chapitre 3 sur 35

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Darwyne

Darwyne

Colin Niel

 

roman

 

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À tous les Darwyne

Des villes et des forêts

Aux quémandeurs d’amour

Aux mendiants de l’attention

Aux enfances saccagées

De celles qui font les monstres

Comme une Amazonie

Après les bulldozers

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1

 

– Son amou-our, durera toujours…

Darwyne n’aime rien comme les chants d’adoration dans la bouche de la mère.

– Son amou-our, calme la frayeur…

À bien y réfléchir, il n’aime pas grand-chose de ces matins de culte à l’église de Dieu en Christ. Il n’aime pas la sensation de la chemise synthétique et collante sur sa peau moite. Il n’aime pas la façon qu’ont les autres garçons de le regarder en croyant qu’il ne s’en rend pas compte, depuis ce banc où ils se retrouvent chaque dimanche comme si c’était un jour d’école.

– Son amou-our, réveille en douceur…

Il n’aime pas le diacre à la cravate, non plus, celui qui se tient près du guitariste. Avec ses gros yeux et sa moustache, il lui rappelle les fois où la mère a demandé qu’on prie pour libérer son fils des mauvais esprits qui le persécutaient. Cela fait un moment que ce n’est plus arrivé, et Darwyne était petit à l’époque, mais il s’en souvient très bien. Il se souvient des mains qu’on apposait sur sa tête et ses épaules en disant des choses qu’il ne comprenait pas mais qui avaient rapport avec sa façon d’être. Il se souvient des bras de cet homme serrés très fort autour de son torse, pour l’empêcher de retrouver ceux de la mère qui, les yeux fermés sur ses prières, ignorait les pleurs et la main tendue vers elle. Non, vraiment, il ne l’aime pas, le diacre.

– Son amou-our, guérit la douleur…

Mais entendre la mère chanter son amour pour Dieu notre Sauveur et Jésus-Christ son fils, ça, Darwyne aime énormément. Il sait que ce ne sont pas des choses à dire, que jamais elle n’aimera quelqu’un comme elle aime le Seigneur, mais il lui semble que dans cet amour sans bornes qui l’habite tout entière, il y a sa part à lui.

Oui, forcément, il y a sa part d’enfant.

Debout à côté d’elle dans son pantalon noir, il détaille ses gestes, le mouvement de ses mains dressées vers le faux plafond, le va-et-vient de sa tête au rythme de la musique. Les traits de son visage, oreilles yeux nez, cheveux tirés en un chignon impeccable. Ses bijoux et ses ongles vernis, aussi. Rien à faire, Darwyne a beau y penser, observer d’autres femmes lorsque bidon en main il patiente à la source, la mère, il la trouve magnifique. Une mère comme celle-là, c’est certain, il n’y en a qu’une seule à Bois Sec, et peut-être même dans le monde entier, il se dit parfois. Il suffit de voir comment la regardent les autres fidèles, d’ailleurs, les hommes en chemises à fleurs, les femmes dans leurs jupes grises, les enfants tout aussi apprêtés. C’est un peu comme si c’était elle qui dirigeait le culte et non la pastoresse dans son costume bleu électrique, là-bas sur l’estrade. L’adoration, personne ne la chante avec autant de ferveur qu’elle. Sa foi, il n’y en a pas un qui se risquerait à la mettre en doute.

– Son amou-our, chasse nos erreurs… clame-t-elle encore en écartant les bras pour mieux s’offrir à Lui.

Des guirlandes de crépon courent sous le toit de l’église, de part et d’autre du vidéoprojecteur acheté tout récemment. Il y a des fleurs en plastique et en tissu, aussi, dans des vases posés un peu partout, et ça non plus Darwyne n’aime pas trop : avec leurs couleurs fluorescentes et la poussière qui s’accroche à leurs pétales, il trouve qu’elles ne ressemblent pas du tout à des vraies, ces fleurs-là.

La messe s’étire en matinée, aux chants d’adoration succèdent chants d’espérances, confessions, lectures bibliques que les fidèles suivent sur les Smartphones. Cent fois le Seigneur est loué, on le supplie de veiller sur les sinistrés de l’incendie qui la semaine dernière a ravagé vingt maisons dans un quartier tout proche, Dieu merci sans faire de victime. Darwyne se tortille sur son banc de bois, pense à sa sculpture en cours qui l’attend au petit carbet et qu’il espère bientôt finir, à tous ces projets minuscules qui lui remplissent la tête et qui n’ont rien à voir avec Jésus-Christ. Mais il se garde bien de broncher : il sait que c’est important, le culte. Très important, même. Il regarde passer la caisse en plastique pour les offrandes, écoute la pastoresse dire On ne va pas décevoir Dieu, qu’il faut l’adorer jusqu’à sa mort. Il goûte aux dernières paroles d’amour sorties des lèvres de la mère. Et il se lève enfin à l’achèvement de l’office.

Quand la paroisse se répand devant la façade blanche, que s’engagent les palabres sur le bitume défoncé, rumeurs d’expulsions prochaines par les forces de l’ordre, tenues de consultations médicales gratuites par une association, Darwyne et sa mère ne s’attardent jamais. Elle n’aime pas les cancans, c’est ça l’explication. Mais Darwyne, il croit que ça a un peu à voir avec lui, avec l’allure qu’il a dans sa tenue trempée de sueur, le genre de tenue qui va très bien aux autres enfants mais à lui beaucoup moins. La mère ouvre un grand parapluie pour faire un peu d’ombre, lui prend la main. Et fait :

– Allez, viens, petit pian. On rentre.

Darwyne boitille à sa suite, trébuche dans les nids-de-poule. Il faut marcher un peu pour rejoindre Bois Sec. Il n’y a pas d’église, là-bas : si les autorités se décident un jour à raser le quartier comme elles l’ont déjà fait ailleurs, il ne faudrait pas que la maison de Dieu se voie menacée. Ils cheminent donc tel un couple mal assorti, elle haute et fière, lui bancal et voûté, le long de la route brûlée par le soleil équatorial. Ils dépassent l’atelier de mécanique, voitures au ventre ouvert étalées jusque sur le macadam. Les boîtes à lettres aux portes cabossées, fichées sur leurs piquets. Un pylône se dresse à l’entrée d’une ruelle, fléchi sous le poids des plantes grimpantes autant que des fils électriques reliés au réseau en un chaos indéchiffrable : ils piquent à droite pour s’enfoncer dans le quartier. Darwyne ignore les regards posés sur lui comme sur une bizarrerie, se glisse avec la mère dans les boyaux de Bois Sec. Mère et fils longent tôle, bois de récupération, grillage, bâches en lambeaux : les murs bricolés des petits carbets, ainsi qu’on nomme ici ce qu’on peut difficilement appeler maison. Ils traversent la cité de part en part, et se hissent sur les hauteurs de la colline pour gagner leur chez-eux.

Ç’aurait pu être un dimanche comme un autre.

Depuis une heure déjà, Darwyne est penché sur sa sculpture. Juché sur une souche renversée, à mi-chemin entre la lisière forestière et la baraque, il tient le futur sifflet entre ses doigts comme un artiste sa pièce maîtresse. Ça commence à prendre tournure, trois jours qu’il est dessus. Il pince les lèvres, fronce les sourcils. Son outil, c’est le couteau de cuisine de la mère, celui qu’elle utilise tous les soirs et pas que pour faire à manger. Il est grand comme son avant-bras, mais Darwyne s’en sert avec un soin d’orfèvre, use de la lame pour entailler l’objet, de la pointe pour perforer. Os animal ou morceau de bois, nul ne sait d’où il a rapporté ce débris, lui que la mère surprend parfois en train de fouiller dans la ravine où tout le monde jette n’importe quoi. Il époussette, souffle dans l’orifice, goûte au son ainsi produit : Non, ce n’est pas encore ça. Il relève la tête, échappe un de ces sifflements dont il a le secret, court et aigu entre ses lèvres. Histoire d’attirer l’attention de la mère affairée dans sa bassine. Il la fixe un instant, pense Tu as vu ? Regarde ce que j’ai fait là.

Mais la mère ne bouge pas, les yeux rivés à sa lessive, l’air de laver sa propre vie. Les mains plongées dans l’eau mousseuse, elle noue et dénoue sans cesse pour essorer la crasse de leur quotidien. Alors Darwyne grimace, et se remet à l’ouvrage. Il pense, Tu le sais bien, petit pian, quand la mère est occupée, il ne faut pas la déranger. Surtout pour lui montrer un de ces trucs qu’elle n’aime pas te voir bricoler. Il façonne encore, entreprend d’élargir le trou, de limer les angles. Se répète en mantra, Oui, c’est parce qu’elle est occupée, juste pour ça. Mais il sait qu’il y a autre chose : il en a sous la tignasse, Darwyne, tout petit pian qu’il est. Et lorsque le téléphone de la mère se met à vibrer sur le béton, qu’elle s’empresse de répondre en essuyant ses mains sur le bas de son paréo, il commence à deviner. Il observe la façon qu’elle a de parler dans l’appareil.

Et il comprend.

Il comprend que Non, ce n’est pas un dimanche comme un autre.

Un peu plus tard, tandis qu’elle étend un de ses shorts sur le fil à linge, elle lance :

– Darwyne. Va regarder le feu.

L’enfant s’attarde, elle insiste :

– Allez, petit pian. Arrête ça, maintenant.

Alors Darwyne se résout à obéir. Il pose le couteau, lame brillante sur terre noire, se redresse. Puis s’en va contourner le petit carbet. Il longe le mur rafistolé par plusieurs hommes, chacun défaisant puis refaisant le travail du précédent. Hors de vue de la mère, il gagne le coin arrière de la baraque, empêtré dans un paquet de broussailles. Il déloge une pierre posée contre le bord en béton : l’accès à sa cachette, une petite cavité sous le sol de la maison. Lui seul sait combien de babioles il y a dans ce trou, et combien d’autres se trouvent ailleurs, tout ce qu’il n’a pas pu rapporter jusqu’ici. Il y fourre son sifflet pas tout à fait fini, remet la pierre en place. Et file enfin vers l’intérieur.

Le réchaud à gaz est à plein régime, surmonté de sa marmite noire de suie, le tout à quelques centimètres du canapé. Darwyne tourne la molette de la bombonne, pour éteindre les flammes. Il soulève le couvercle, découvre le blaff cuisiné par la mère. Poisson congelé, acheté hier à la grande surface. Et en regardant bien, il juge que là-dedans, il y en a pour plus que deux personnes.

Et ça confirme ce qu’il a déjà deviné.

Il reste là un instant, sous le toit que le soir venant peine encore à rafraîchir. Dans ce semblant de salon, séparé de la chambre par un rideau à fleurs. Du regard il longe les tiges vertes glissées entre les planches et les parpaings, nouées à la tôle en coutures végétales. Il observe les herbes qui pointent dans les fissures de la dalle de béton, feuilles naissantes au creux des interstices. Toutes ces extensions ligneuses, lancées vers la bâtisse par la forêt toute proche. Tous les jours la mère s’emploie à les arracher, attachée qu’elle est à rendre cet endroit un peu plus habitable. Darwyne lève les yeux vers les toiles d’araignées, filaments en lambeaux entre poutres et tôle. Se dit que lui, il les laisserait bien pousser, toutes ces plantes qui s’invitent dans leur salon.

Dehors, le portail crisse dans la terre.

Darwyne ferme les yeux, pense : Ça y est, le voilà.

Derrière le mur, il entend marcher la mère qui a fini d’étendre son linge, perçoit le son des voix sans comprendre ce qui se dit. Il attend encore un peu, comme pour profiter d’un temps déjà perdu. Mais quand sa mère appelle :

– Darwyne !

Il sort enfin de son refuge. Se présente à l’extérieur, sous le ciel en train de foncer, percé d’étoiles naissantes au-dessus des bicoques. Et il détaille la silhouette de l’homme qui se tient devant lui, sac de sport à l’épaule où tiennent tous ses effets. On dirait un géant. Épaules larges sous son tee-shirt gris délavé, pantalon noir taché de sueur, grosses godasses comme celles que portent les militaires. À côté de lui, posées contre une paroi de métal, il y a une débroussailleuse à fil et une grande machette à la lame toute rouillée. Pour faire le jardinage, sûrement. Les yeux baissés vers Darwyne, il le regarde avec une expression que le petit pian connaît trop bien, mais qu’il n’aime pas beaucoup.

– C’est Jhonson, présente la mère, un vague sourire aux lèvres.

Le prénom glisse sur Darwyne comme l’eau sur un plumage d’oiseau : il se fiche de savoir comment il s’appelle, l’homme à la débroussailleuse. La seule chose qu’il y a à retenir, c’est que désormais il va habiter avec eux.

Que c’est le nouveau beau-père.

Les lèvres serrées l’une contre l’autre, l’enfant acquiesce, conscient qu’il n’a pas son mot à dire, que c’est la mère qui décide de ce genre de choses, pas lui. Mais il ne se fait pas d’illusion, il sait très bien ce que l’arrivée de ce Jhonson veut dire.

Il sait que ça va recommencer.

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