Darwyne
Chapitre 18
Le soleil n’est pas encore levé, on devine seulement l’aurore au-dessus des toits du centre commercial. Les lampadaires jettent leurs halos blafards sur le parking géant. Il a plu en fin de nuit, le béton sèche en taches irrégulières. Ils sont une petite quinzaine à s’activer à l’arrière des camionnettes agricoles. À porter les caisses de marchandises, à ouvrir les parasols, à installer les plateaux des futurs stands sur les tréteaux bancals. C’est jour de marché, tout doit être en place à l’arrivée des premiers clients. Mathurine se gare de travers, sort de voiture en frissonnant, fraîcheur des matins de saison des pluies. Et elle s’avance vers ces silhouettes affairées dans la pénombre à la manière d’une faune nocturne. On ne fait pas attention à elle, les manutentionnaires enchaînent les allers-retours. Elle s’adresse à l’un d’eux, sweat à capuche et cageot d’aubergines dans les bras.
– Bonjour. Ça a l’air lourd, votre truc !
Le gars ne s’arrête même pas. Elle tente avec un autre, qui la regarde l’air hagard, les yeux pleins de sommeil.
– Bonjour. Je cherche quelqu’un qui…
Une voix claque derrière elle pour l’interrompre, pressant le porteur de continuer son chemin, ce qu’il fait aussitôt. Mathurine se retourne sur une dame de courte taille, qui la toise avec méfiance, le visage tout ridé. La maraîchère. Celle qui emploie ces hommes lorsqu’elle vient vendre sa production en ville.
– Excusez-moi, je… Je suis à la recherche d’un homme qui a travaillé ici, je crois. Il s’appelle Roodney, ça vous dit quelque chose ?
La femme secoue la tête.
– Je ne sais pas, madame. Je ne sais pas.
Et l’éducatrice devine la raison du malaise : travail illégal. Beaucoup de ces jobeurs sont des migrants, sans titre de séjour ni contrat d’aucune sorte. Au lever du jour, quand ouvrira ce marché des producteurs et que se pressera ici toute l’agglomération, ils seront rentrés dans leurs bidonvilles avec billet en poche.
– Je ne suis pas de la police hein, tente-t-elle de rassurer. C’est juste…
Mais l’agricultrice s’est déjà remise au travail, indique à ses employés du jour l’emplacement de ses fruits et de ses légumes, le doigt pointé vers les étals. Mathurine se dirige vers un autre groupe, obtient le même résultat, des Je ne sais pas, madame, des regards fuyants au-dessus des bananes et des papayes gorgées de soleil. Elle reste un instant plantée au milieu de la place, avec tous ces hommes et ces femmes qui s’agitent autour d’elle en l’ignorant méthodiquement. Et elle pense, Mais qu’est-ce que tu fiches ici, ma pauvre fille, à cinq heures et demie du matin ? Tu l’as dit toi-même, tu n’es pas de la police, ce n’est pas une enquête judiciaire que tu es censée mener.
À bien y réfléchir, elle ne sait même pas très bien ce qu’elle cherche. Enfin, si : à rencontrer Roodney, l’ancien beau-père de Darwyne. Celui qui, paraît-il, le battait à coups de branches et d’épines. Celui qui, très probablement, a motivé l’information préoccupante parvenue à la CRIP. Celui que la mère prétend reparti dans son pays natal, mais qui à en croire le jeune papa rencontré quelques jours plus tôt, serait en fait toujours dans le coin. Mais à quoi bon, finalement ? En quoi entendre sa version de l’histoire pourrait changer les résultats de l’évaluation sociale ? Où qu’il soit, il n’est plus en contact avec l’enfant, ne représente plus de danger pour lui, c’est la seule chose qui intéresse la protection de l’enfance. Pourtant Mathurine s’est levée tôt pour venir jusqu’ici, pour questionner ces gens qui ont pu l’employer, ou au moins le croiser. Poussée par la curiosité. L’envie d’en apprendre un peu plus sur la vie de ce gosse qui ne lui sort plus de la tête. L’envie, également, de repousser l’échéance de ses préconisations, qui marqueront la fin de ses contacts avec lui. C’est pour ça, aussi, que la veille elle a rappelé la mère, inventé le besoin d’un nouvel entretien avec Darwyne.
Elle erre encore un peu dans la masse besogneuse, puis fait demi-tour pour regagner son véhicule. Coup d’œil à sa montre : à peine six heures, encore trop tôt pour se rendre à son rendez-vous chez le gynécologue. Alors elle s’adosse à la portière, et elle attend, face aux stands en cours de mise en place. Le ciel est dégagé, elle remarque, pourtant de nouvelles pluies sont annoncées pour la fin de journée. L’endroit est plutôt sinistre, une zone commerciale d’hypermarchés et de magasins de produits importés. Elle se souvient qu’ici, autrefois, c’était un vaste étang où pataugeaient des oiseaux d’eau, aigrettes, hérons, butors, savacous.
– Madame !
Elle tourne la tête sur le côté : quelqu’un s’avance vers elle, le pas vif. C’est un jeune homme, la vingtaine. Baskets blanches impeccables, casquette américaine.
– Bonjour, il dit, l’air pressé.
– Bonjour.
Il se gratte la nuque, indique le marché d’un coup de menton.
– Il faut les excuser. Ils sont comme ça, vous savez : ils n’aiment pas trop que les gens viennent leur chercher des histoires.
– Je comprends, sourit Mathurine. C’est normal.
Et elle se garde bien d’évoquer la situation professionnelle des employés du site. Le jeune sort une cigarette, se l’allume, la fume à la hâte. Entre deux taffes, il fait :
– Je vous ai entendue dire que vous cherchiez quelqu’un ?
– Oui. Un homme qui vivait à Bois Sec, et qui travaillait ici.
– Roodney, c’est ça ?
– C’est ça, oui.
– Qu’est-ce que vous lui voulez ?
– Rien. Lui parler, c’est tout.
Il tire encore une latte, la regarde en prenant l’air sérieux.
– Je me souviens de lui. Il a travaillé pour mon père, plusieurs fois. Il venait toujours avec un autre gars, ils étaient inséparables, ces deux-là. Mais ça fait un moment, il a trouvé un meilleur job, après, je crois.
– Vous ne savez pas où je peux le trouver ?
Le jeune secoue la tête.
– Les gars, ils ne parlent pas beaucoup d’eux… Ils ne veulent pas s’attirer des problèmes. Mais je peux vous trouver son numéro de portable, peut-être. S’il n’en a pas changé.
– Ah oui, je veux bien.
Il finit sa cigarette, écrase son mégot sur le béton mouillé. S’en retourne vers les étals, pour parler à un homme court et trapu qui de loin regarde Mathurine. Son père, elle imagine. Et bientôt il revient avec le 06 de l’ancien beau-père de Darwyne Massily.
Mouvante et floue, l’image se dessine sur l’écran de l’échographe. Mathurine n’a plus besoin qu’on lui explique, elle a appris à distinguer les follicules en développement à l’intérieur de chaque ovaire. Le gynécologue déplace lentement sa sonde à l’intérieur du vagin, dénombre une à une ces taches noires et arrondies, en mesure le diamètre. L’éducatrice ne l’aime pas, ce type, il a quelque chose d’antipathique, il ne décroche jamais un mot. Mais elle ne peut pas faire la difficile : il ne lui a jamais posé de questions, accepte de la recevoir sans ordonnance depuis le début de sa démarche. Tant que la PMA pour toutes restera interdite dans le pays, ce sera le lot de toutes les femmes dans sa situation.
Vu d’où elle est, elle croit pouvoir compter trois follicules à droite, et peut-être cinq à gauche, de taille raisonnable. Alors elle pense Ça va, Oui, pour le moment ça a l’air de bien se passer. Et elle rêve que l’une de ces poches libère l’ovocyte qui dans quelques semaines deviendra son enfant. Et elle rêve qu’enfin ces deux années se soldent par une grossesse. De faire mentir le médecin belge dont les mots lui restent gravés dans la mémoire : Arrêter là ; Commencer à faire le deuil. Parce qu’à quarante ans, elle serait déjà trop vieille pour ça.
Elle sort bientôt du cabinet du gynécologue, ses résultats en main, qu’elle lit attentivement : Oui, ça a l’air bon. Elle file retrouver sa voiture et, avec son téléphone, elle fait un scan qu’elle envoie aussitôt par mail vers l’hôpital. Puis elle compose le numéro de téléphone remis par le jeune fils d’agriculteur, tombe sur un répondeur :
– Vous êtes sur la messagerie de… (Voix grave et monocorde) : Roodney… Veuillez laisser un message.
Elle bredouille quelques explications, comme quoi elle souhaiterait le rencontrer, à propos de Darwyne Massily, Mais ne vous inquiétez pas, ça ne devrait pas prendre trop de temps. Demande s’il peut rappeler. Consciente que, très probablement, ce sera à elle de le faire. Qu’il faudra insister.
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