Darwyne
Chapitre 10
– Et votre mère ?
Ladymia pose son téléphone à l’écran surdimensionné, hausse les sourcils en signe de respect.
– Aaah, ma mère… Franchement, Darwyne, il a de la chance de l’avoir.
Elle ressert à Mathurine un verre de cette boisson chimique qu’elle appelle jus de fruit.
– Elle n’a pas l’air comme ça, mais croyez-moi madame, notre mère, c’est une sainte. Elle a eu une sale vie, je vous jure, sa vie je ne vous la souhaite pas, mais elle a tout fait pour ses enfants. Tout. Sans elle, je ne sais pas, peut-être que je serais devenue une droguée, ou alors je serais morte… Et Darwyne, pff… je n’ose même pas imaginer. Vous savez, l’autre jour, il a disparu quoi, à peine deux heures ? Elle était terrorisée, je ne vous dis pas, elle m’a appelée dix fois.
Elle reprend le cellulaire en main, joue un peu avec, allume l’écran, des fois qu’elle aurait raté un message.
– Par contre si voulez des noms de parents qui battent leurs enfants à Bois Sec, ou qui ne s’en occupent pas du tout, je peux vous en donner une bonne dizaine. De quoi vous occuper un moment.
La grande sœur a du bagou. C’est à son domicile qu’elle a spontanément proposé de venir parler, quand l’éducatrice l’a contactée sur les conseils de Yolanda Massily. Un appartement tout récent, modeste mais bien tenu, vue sur un canal et sur un square envahi d’enfants bruyants. Rien à voir avec le taudis où vit la mère. De ce que Mathurine a compris, c’est le compagnon qui paye le loyer, employé dans une agence immobilière. Mais la jeune fille a aussi son salaire, vendeuse de prêt-à-porter dans une boutique du centre-ville. Vu d’où elle vient, c’est ce qu’on appelle réussir sa vie, imagine Mathurine. À supposer que cela veuille dire quelque chose, songe-t-elle en pensant à sa propre existence, plombée par son désir d’enfant secret.
– Non, le problème de Darwyne, ce sont les hommes, en fait.
– Les hommes ?
– Ceux de notre mère. Les beaux-pères, quoi.
– Parce qu’il y en a eu beaucoup ? En dehors de Jhonson et de… Roodney ?
– Vous, grimace la fille, vous ne la connaissez pas bien, ça se voit… C’est… C’est une séductrice, quoi. Dans sa vie, les hommes, ils apparaissent, comme par magie. Après, quand ça ne va plus, ils disparaissent totalement, terminé, elle ne veut plus en parler. Puis elle s’en dégotte un autre, je ne sais même pas comment elle fait, ni où elle les trouve, d’ailleurs… Elle est comme ça notre mère : elle ne sait pas vivre sans un gars auprès d’elle. Moi non plus, j’avoue, mais bon, je les garde plus longtemps. Je suis plus difficile, je crois… Enfin, vous voyez.
Mathurine opine et sourit, comme pour dire Oui, je vois très bien. Comme si elle aussi, elle faisait partie de ce monde-là. Ce monde où hommes et femmes se rencontrent, se séduisent, s’unissent, se séparent, font des enfants parfois.
La sœur poursuit d’elle-même :
– Bon, c’est vrai, Roodney, c’était un vrai naze, il frappait Darwyne. Mais il y en a eu des pas mal, moi je trouve. Là, le dernier, je ne le connais pas trop, mais il a l’air sympa. (Elle pianote quelques phrases sur son téléphone géant, continue de parler sans lever le regard de l’écran.) Le problème, c’est que Darwyne moi je l’adore, mais il n’est pas facile. Il voudrait sa mère juste pour lui, ce petit jaloux, alors forcément, ça ne se passe pas bien.
– Hum… sourit Mathurine.
La fille sourit aussi, mais plus à la lecture du texto qu’elle vient de recevoir qu’à l’évocation de son petit frère, semble-t-il. Elle mène de front les deux discussions, l’air de ne pas prêter tant d’attention que ça à cette évaluation sociale. Tandis qu’elle poursuit son bavardage en ligne, le pouce courant sur l’écran tactile, Mathurine la détaille. Une robe qui moule son corps potelé et son énorme poitrine, avec dans le dos un genre de quadrillage de ficelles entrecroisées. Un visage rieur, empreint d’une insouciance encore adolescente. Face au canapé en faux cuir, il y a un grand écran de télé, avec barre de son et box Internet et PlayStation 4 ou 5, un ensemble qui jure dans la simplicité du petit salon. L’éducatrice imagine les soirées dans l’appartement, Ladymia et son chéri vautrés devant Netflix. Elle se dit que les problèmes de Darwyne, ils ne doivent pas l’empêcher de dormir, la grande sœur. Elle la laisse terminer son échange, émojis en rafales.
– Je suis désolée, fait enfin Ladymia en relevant la tête, au bord du fou rire. C’est une copine qui m’envoie des trucs… enfin, elle est drôle, quoi…
– Non, non, je comprends, ment l’éducatrice.
– Vous avez d’autres questions ? Parce que là, il y a mon mec qui va rentrer.
– Je crois que c’est bon.
– Vous n’allez pas faire des problèmes à notre mère, hein ? Elle en a assez comme ça, vous savez. Aidez-la plutôt à avoir ses papiers, parce que son titre de séjour à renouveler tous les ans, ce n’est plus possible. Ça, ce serait super sympa…
Mathurine répond d’un grand sourire hypocrite : c’est l’enfant qui l’intéresse, pas la maman.
Ambiance plombée dans les bureaux du service des évaluations sociales. Au milieu de la salle commune, Carole et Orlane tirent une tête pas possible. Karine erre auprès d’elles sans trouver les mots pour apaiser leur colère.
– Ils ont placé Gabriella en famille d’accueil, explique Orlane.
Mathurine se tourne vers Carole :
– Gabriella ? Celle que tu suivais, sur le fleuve ?
– Exactement. Ça fait déjà deux semaines qu’elle y est, mais je viens juste d’avoir l’info par la CRIP. Je suis furieuse, je te jure, je suis furieuse.
Il fallait une AEMO2, c’est ce que j’avais préconisé. Il fallait la laisser dans sa famille, cette gamine !
Gabriella : un dossier cher à l’assistante sociale. La petite habitait un village très isolé, accessible en pirogue uniquement. Un père violent, porté sur l’alcool, mais avec qui Carole avait réussi à parler. En fin d’évaluation, elle était persuadée qu’avec un accompagnement des parents, la visite régulière d’un travailleur social, les choses auraient pu s’arranger. Mais surtout que placer l’enfant, en ville, à des centaines de kilomètres de chez elle, c’était la pire des solutions.
– Carole, tente encore la cheffe. Une AEMO dans un site aussi reculé, tu sais très bien que c’est impossible… Souviens-toi : toi-même pour tes visites à domicile, ça te prenait deux jours à chaque fois, il fallait dormir sur place… Tu imagines, un accompagnement, pendant un an ?
– Oui, parfaitement. C’est quoi le problème ? C’est juste une question de moyens, Karine. De moyens. L’AEMO, c’est une alternative au placement prévue par la loi. On se refuse à appliquer la loi pour une question de moyens. C’est ça, la réalité, dans ce département ! Et ceux qui en font les frais, ce sont toujours les mêmes : les enfants. Tu veux une prédiction ? Gabriella, dans un mois, elle fait une tentative de suicide.
Silence glacial autour de la table.
Orlane caresse l’épaule de Carole, pour lui dire son soutien.
Mathurine, elle, s’éclipse sans un mot, tout à la fois compatissante et impuissante. Elle gagne son bureau, pose son dossier sur le plateau encombré. Soupire en passant les paumes sur son visage. Depuis le matin, elle se sent lourde et fatiguée. Les seins plus sensibles aussi, un peu douloureux. Des signes familiers, qu’elle guette comme aucune autre femme : l’approche des prochaines règles. D’un nouveau cycle menstruel, et pour elle d’un nouveau protocole de FIV. Impatience et inquiétude entremêlées.
– Ça va, Mathurine ?
Elle tourne la tête : Karine vient d’entrer dans le bureau.
– Oui oui, sourit l’éducatrice. Tout va bien.
La cheffe fait la moue derrière ses petites lunettes, pas convaincue. Elle s’assoit sur la chaise visiteur.
– Je suis désolée de te le dire, mais encore une fois tu as l’air complètement crevée.
Comme toujours, pense Mathurine, l’impression d’être au bord de l’épuisement depuis deux ans. Moche, vieille, grosse, dans sa tête en tout cas. Et fatiguée.
– J’avoue, c’est difficile en ce moment, admet Karine en référence à la colère de Carole. On n’est pas aidées. Toi, tes dossiers, tu t’en sors ?
Coup de menton vers la pile de chemises cartonnées.
– Non, j’en ai trop, comme les collègues. Mais ça avance, on va dire. Il y a juste… (Elle attrape sa pochette.) Ce dossier-là. Darwyne Massily.
– À Bois Sec, c’est ça ?
– C’est ça. Je suis un peu coincée, en fait. La mère coopère, j’ai pu m’entretenir avec elle, à domicile et ici, j’ai vu l’instituteur du gamin, le beau-père. J’ai même rencontré la grande sœur, ce matin, alors qu’elle ne vit plus au domicile… Et en gros, ils décrivent tous la même situation.
– À savoir ?
– À savoir que l’enfant aurait effectivement été victime de violences, de la part de son beau-père, à l’époque de l’information préoccupante. Mais que depuis la séparation, tout serait rentré dans l’ordre. Et que la mère, elle fait comme elle peut, vu sa situation. Pas de danger ni de maltraitance avérée, de ce que j’en sais.
Karine ouvre les mains.
– Tant mieux, non ? Dossier caduc, classement sans suite… Avec tous les autres cas qu’on a à gérer…
– Oui, oui je sais. C’est d’ailleurs ce qu’avait préconisé le premier rapport, il y a deux ans.
– Ah, c’est la deuxième évaluation ? C’est fou, je ne m’en souviens pas du tout… C’était qui, l’évaluatrice ?
– Éliane Brunel. Je l’ai appelée, l’autre jour.
La cheffe grimace.
– Ah oui, d’accord, je comprends mieux.
– Comment ça ?
– Hé bien, Éliane… elle était pleine de principes, sur le secret professionnel, tout ça… La communication, ce n’était pas vraiment son fort. D’ailleurs elle n’était pas bien ici, ni dans le service ni dans le département. Elle est restée moins d’un an, elle a dû traiter moins de dix dossiers, je dirais.
– Ah bon ? Mais pourquoi ?
Karine soupire, fait un geste de la main.
– Je ne sais pas… Elle faisait le job, hein. Mais elle était un peu psychorigide. Tu as vu son allure sur la photo de l’équipe, dans la salle de réunion ? Comme elle a l’air d’une intruse au milieu des autres ? Hé bien ça dit tout du personnage. La fille avait peur de tout, elle ne sortait jamais de chez elle : de l’insécurité, des gens, des enfants, même. De la forêt aussi, ça, ça la terrorisait… Un jour elle a réussi à se perdre en allant courir sur le sentier du littoral, c’est pour dire… (La cheffe secoue la tête, affligée.) Elle s’est fait la peur de sa vie, la pauvre, c’est les gendarmes qui l’ont retrouvée.
– Ah O.K., je vois le genre.
Et Mathurine sourit en visualisant ledit sentier, large de trois mètres et emprunté chaque jour par tous les citadins, avec chiens et enfants.
– Bref, je ne vais pas dire que je la regrette, conclut Karine. Mais pourquoi tu dis que tu es coincée ?
– Parce que l’enfant refuse de me parler. J’ai parlé à tout son entourage, mais à lui, jamais.
– Ah en effet, ça c’est embêtant. Tu peux difficilement boucler ton rapport sans l’avoir entendu.
– Voilà.
Karine réinstalle ses lunettes, fait la cheffe attentive et aidante.
– Propose un nouveau rendez-vous, ou reparle à la mère, non ?
– Oui, oui, mais bon, pour le moment… Non, ce qu’il faudrait, c’est que je trouve une occasion. Un moyen de le mettre à l’aise.
– C’est ça. Ou un endroit plus neutre, où il se sentirait bien.
Mathurine opine, un instant silencieuse. Elle balaye du regard le mobilier du bureau partagé. Les affichettes de Carole, syndicalisme à toute épreuve. Les posters de promotion d’une littérature pour la jeunesse, à laquelle bien peu d’enfants accèdent vraiment. Les graines forestières disposées sur sa table comme autant de petits trophées. Les photos de ses excursions amazoniennes, points de vue panoramiques sur le tapis de la canopée. Et alors lui reviennent les mots du professeur, à l’école, quelques jours plus tôt. Comme quoi le petit Darwyne ne s’intéressait à rien.
À part peut-être à la forêt.
2 AEMO : Action éducative en milieu ouvert. Mesure judiciaire visant à protéger un enfant tout en soutenant les parents et en le maintenant dans son milieu familial.
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