Darwyne
Chapitre 23
Carole consulte sa montre. Et, la voix haute pour couvrir le vacarme de la pluie qui dehors s’abat sur la ville, elle s’écrie :
– Merde, je suis encore en retard, moi. Je dois récupérer Keanu à son cours de judo.
Elle range ses affaires en vitesse, fourre téléphone et chargeur dans son sac à main.
– Je ne vais pas me plaindre, hein : c’est le seul truc qui l’intéresse en dehors de ses Youtubeurs… Toi, tu restes encore un peu ?
Pas de réponse : l’assistante sociale réalise qu’elle parle dans le vide.
– Mathurine ?
L’éducatrice lève enfin la tête de son écran.
– Toi, tu galères sur ton rapport, là, je me trompe ?
– Non, tu as raison, sourit Mathurine. Je ne sais pas par quel bout l’attaquer.
Carole se dirige vers la sortie.
– C’est demain que tu prends ton avion ?
– En début d’après-midi, oui.
– Tu as peut-être autre chose à penser, alors. Il n’y a pas d’urgence, le gosse n’est pas en péril, non ?
– Non, non. Enfin, je ne crois pas.
L’averse redouble d’intensité, s’acharne sur les toits du bâtiment : il faut parler plus fort encore.
– Rentre chez toi, tu verras ça à ton retour. Vu comment les dossiers traînent à la CRIP, on n’est pas à une semaine près, hein.
Mathurine opine en soupirant.
– Bon, je file, fait Carole, porte entrouverte sur le couloir. Et… bon courage, là-bas. Je veux dire… avec ta tante.
– Merci. Ça va aller, ne t’inquiète pas.
La collègue disparaît, laissant l’éducatrice seule dans les bureaux du service et le brouhaha venu de l’extérieur. Seule avec son gros mensonge. Et seule avec ce rapport d’évaluation impossible à rédiger. Trop impliquée personnellement, Darwyne dans chacune de ses pensées.
Et trop remuée par son dernier entretien avec Yolanda Massily, aussi.
Il y a cette éducation que la mère fait subir à son enfant et dont Mathurine commence seulement à deviner la teneur, tant Darwyne autant qu’elle ont voulu taire ce qui se passait réellement derrière les tôles du petit carbet. Une éducation faite de punitions et d’humiliations, une éducation que la mère elle-même compare à du dressage. À du re-dressage, se corrige l’éducatrice en se remémorant les mots dits à Bois Sec. Mais ce n’est pas ce qui la secoue le plus : à vrai dire, des méthodes éducatives, Mathurine en a vu des pires depuis qu’elle fait ce métier. Des plus violentes, en tout cas. Non, ce qui la hante depuis son retour de Bois Sec, c’est l’aveu lucide et glaçant de la mère, formulé spontanément, comme pour se libérer d’un poids.
Son incapacité à voir ce qu’il y a de magnifique dans cet enfant.
Son incapacité à l’aimer.
Dans cet aveu-là, Mathurine voit quelque chose d’infiniment triste. Et de terriblement injuste, aussi. Parce que Darwyne, même maltraitante, il l’aime sa maman, ça l’éducatrice en est persuadée. Il est béat d’admiration devant elle, ça crève les yeux, il ferait n’importe quoi pour attirer son attention. Alors, plus que pour tout autre dossier, face à ce rapport qu’attend sa hiérarchie, Mathurine bute sur chaque mot, les doigts pétrifiés au-dessus du clavier. Aide éducative à domicile, accueil parent-enfant, accueil de jour, action éducative en milieu ouvert, placement : l’éventail des mesures administratives ou judiciaires lui apparaît plus vain que jamais, aucune d’entre elles susceptible de faire du bien à cet enfant hors normes. Mathurine s’imagine Darwyne dans une famille d’accueil, dans un appartement en centre-ville, loin de sa forêt, loin de cette mère qu’il aime autant qu’elle le déteste. Elle pense à la petite Gabriella placée contre l’avis de Carole, elle pense à tous les drames survenus au sein de ces familles de remplacement.
Et elle pense Non, c’est impossible.
Et alors se profile une idée insensée.
L’idée qu’en fait, personne d’autre qu’elle-même ne sera jamais en mesure de comprendre un tel enfant. Ni de prendre soin de lui. Elle le sait, que c’est ridicule, impensable, pas professionnel, que son boulot, c’est d’évaluer, rien de plus, évaluer et passer le relais. Mais rien à faire, le scénario s’échafaude malgré elle. Mathurine s’imagine revenir de son voyage outre-Atlantique, dans quelques jours, apprendre encore une fois que sa FIV est un échec, parce que Oui, il faut arrêter de rêver, ma pauvre fille, jamais tu ne seras vraiment maman. Elle s’imagine revenir vers Yolanda Massily, non plus en tant que travailleuse sociale mais juste en tant que femme. Et elle s’imagine lui proposer de prendre Darwyne chez elle. De l’élever. Vivre avec lui au quotidien, l’accompagner, l’aider à grandir dans ce monde qui semble n’avoir jamais voulu de lui, l’aider à faire de ses dons une force pour se construire et non plus un fardeau à porter. Elle saurait faire, elle se convainc, elle saurait s’occuper de lui, elle saurait garder le lien avec la mère, parce que c’est important de garder le lien.
Et bien sûr, elle saurait l’aimer.
Lui apporter cet amour auquel il n’a jamais eu droit.
Mathurine rêve ainsi plusieurs minutes, sans ajouter la moindre lettre à son rapport. Jusqu’à ce que se mette à sonner son portable, et que sur l’écran s’affiche ce numéro appelé plusieurs fois au cours des derniers jours, accompagné du nom enregistré dans ses contacts.
Roodney.
Elle regarde vibrer l’appareil sur le bois de sa table, hésite à répondre. S’interroge furtivement sur l’intérêt de rencontrer l’ancien beau-père de Darwyne, avec tout ce qu’elle sait désormais. Avant de se dire que Si, elle aimerait bien l’entendre, quand même. Connaître la version de cet homme dont les violences ont peut-être été à l’origine de l’information préoccupante transmise à la CRIP, il y a des mois de ça. Alors elle décroche, et devine aussitôt le bruit de la pluie au bout de la ligne.
– Roodney ?
La voix est grave et sèche :
– Ça dépend qui le demande.
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