Darwyne
Chapitre 9
Sourire aux lèvres, Jhonson fait claquer son domino sur la table branlante, puis le pousse du doigt pour l’assembler aux autres. Ses deux adversaires font la moue : Joli coup ! La partie est bien engagée sous le toit de tôle. Une ampoule grésille au-dessus de la tablée tandis que le jour s’efface, livrant Bois Sec à l’électricité pirate. C’est la première fois que Jhonson joue avec ces gars, signe qu’il commence à faire partie du quartier, à s’intégrer. Face à lui, bonnet enfoncé sur la tête, l’homme consulte son jeu, dominos alignés entre les doigts. Il grimace, en mauvaise posture, hésite infiniment.
Posé sur le bois, le portable de Jhonson se met à vibrer : un appel de Yolanda. Il décroche aussitôt, écoute sa princesse en faisant taire les deux joueurs à coups de main dans le vide. Il sait qu’elle n’aimerait pas le savoir ici, sous cet abri visible de tout le quartier, qu’elle dirait Ça ne se fait pas, que les gens vont cancaner. Puis, l’appel terminé, il dit :
– Je dois y aller.
Les deux types s’offusquent : on n’abandonne pas une partie comme ça, Rien n’était joué, Tu n’avais pas encore gagné, gars. Mais Jhonson se lève déjà.
– Désolé. C’est le gamin. Il n’est pas rentré de l’école.
Le bonnet soupire.
– Elle te tient, la Yolanda… Fais attention, mon ami, c’est une mangeuse d’hommes cette femme-là.
– Espèce de jaloux, lance Jhonson en fourrant le cellulaire dans la poche de son treillis.
– C’est vrai, j’avoue : moi, ma femme, je ne la supporte plus. Rien qu’à la regarder j’ai envie de cogner dessus.
– N’empêche, dit l’autre joueur, le jour où tu te tireras d’ici parce que tu ne supporteras plus son taré de gosse, j’espère que tu reviendras nous voir un peu, hein. Parce que les ex de ta Yolanda, ils sont tous partis sans dire au revoir.
– Je t’ai déjà dit, s’esclaffe le bonnet : ils ne sont pas partis, c’est elle qui les a tués. Et cuisinés en fricassées.
– Arrête, ce n’est pas drôle.
– Héhé… À ton avis, la viande, dans les plats qu’elle nous vend, tu crois qu’elle vient d’où ?
– N’importe quoi… Je dis juste que, voilà, les gars, ils auraient pu donner des nouvelles. Du jour au lendemain, on n’a plus entendu parler d’eux.
– Bon, j’y vais, hein, les interrompt Jhonson.
Et il laisse parler ses deux nouveaux amis, tout à leurs fantasmes et leurs rumeurs sordides auxquelles il ne prête aucune attention. Que les anciens amants de sa princesse ne fassent plus partie du paysage et ne traînent plus à Bois Sec, ça lui convient très bien, à lui.
Il enfourche son scooter garé juste là. Il aurait bien aimé la finir cette partie de dominos, mais Yolanda a insisté. La nuit va bientôt tomber, elle n’a aucune nouvelle de l’enfant. Elle est inquiète, la pauvre, il ne pouvait pas se défiler.
Manœuvrant sur la latérite, il dévale la pente du quartier, entre les baraques où s’allument des néons vacillants, il rejoint le goudron. Et se dirige vers l’école en scrutant les bas-côtés. À cette heure, les écoliers sont tous rentrés, plus un cartable dans les ruelles. Rien que des adultes à pied, ou cloîtrés dans leurs voitures dont les phares rasent l’asphalte. Il roule au pas, le moteur pétarade comme s’il allait rendre l’âme. Aux carrefours il jette des regards dans les transversales, cherche la silhouette bancale de Darwyne, reconnaissable entre mille. Il l’imagine mal être allé traîner avec d’autres enfants : de ce qu’il en a vu, ce gosse n’a aucun copain dans le quartier, il ne sort du petit carbet que pour aller à l’école ou à l’église. Il atteint le parvis de l’école primaire. Grilles fermées, barreaux noirs dans la nuit.
Appel à Yolanda :
– Désolé, je ne l’ai vu nulle part sur le trajet.
La mère soupire. Jhonson sait qu’elle a déjà fait trois fois le tour de Bois Sec.
– Tu n’as aucune idée d’où il peut être ?
– Non.
Il n’insiste pas, mais il commence à la connaître, Yolanda. À son ton hésitant, il devine qu’elle ne lui dit pas tout, qu’elle pressent quelque chose, un de ces trucs entre elle et son drôle d’enfant, un de ces trucs que le beau-père ne peut pas comprendre. Mais elle est de plus en plus inquiète, ça, ça s’entend, et il n’aime pas la savoir comme ça, sa petite femme. Alors il la rassure d’un :
– On va le trouver, tu vas voir. Je vais continuer à chercher.
– D’accord… Merci.
Il sourit pour lui-même : il aime bien l’idée qu’elle lui soit reconnaissante.
Ça lui donne de l’importance.
Il fait demi-tour, le phare trouant l’obscurité. Refait la route en sens inverse, les yeux dans chaque recoin, dans chaque ombre. Il s’engage dans les rues adjacentes, détaille les attroupements sous les néons des supérettes, autour des gargotes baignées de fumée de poulet grillé. Aucune trace de Darwyne. Il roule ainsi un long moment, longe bidonvilles autant que quartiers résidentiels, s’aventure jusqu’au centre-ville. Après l’inquiétude, ce qui lui vient c’est de l’agacement, sa patience de beau-père mise à mal. Il peste, Non mais où est-ce qu’il a bien pu aller, ce petit crétin ? Un instant, il se surprend à imaginer qu’il lui est arrivé quelque chose de grave, de très grave, qu’on va le retrouver dans un fossé, tabassé par des plus grands que lui, à moitié mort. Il se demande ce que ça lui ferait, à lui, que le gosse ne soit plus là, après tout ce n’est pas son fils. Il pense, furtivement : Ne plus se coltiner la présence de ce petit débile, être seul avec Yolanda, ne l’avoir que pour lui… Chasse aussitôt l’idée comme on chasse un insecte, s’en veut qu’elle ait pu le traverser. Accélère sous les lampadaires en pointillé. Il cherche encore, explore d’autres ruelles, d’autres secteurs toujours plus éloignés de ce foutu trajet que l’enfant n’avait aucune raison de quitter.
Mais en haut d’une butte, il coupe le moteur. Regarde la ville d’en haut, ses lumières en taches éparses qui butent ici sur l’océan, là-bas sur la forêt.
– Seigneur, murmure-t-il, où est-ce que tu es, petit pian ?
Il faut se rendre à l’évidence : il est tard, à présent. Trop tard. D’autres préviendraient la police, mais comme lui n’a pas de papiers et risque à tout moment une reconduite à la frontière, c’est inenvisageable. Il va falloir mobiliser les voisins, les habitants de Bois Sec, il imagine déjà. Il redémarre, et s’en retourne vers le quartier. Cherchant la manière d’annoncer tout ça à la femme qu’il aime. Il roule à vive allure cette fois, regarde à peine sur les trottoirs, certain que ses recherches sont vaines.
Et pourtant Darwyne est là.
Il apparaît d’un coup dans le jaune du phare, à cent mètres de l’entrée du quartier. Entre route et fossé, il est en train de marcher, à supposer qu’on puisse appeler ainsi cette façon de se déplacer. Comme s’il rentrait au petit carbet, l’air de rien. Jhonson roule jusqu’à lui, et réalise sur les derniers mètres que son cartable est noir de terre. Ses vêtements, aussi, jean et tee-shirt tachés de partout. Il s’est roulé dans la boue, ou quoi ? pense le beau-père, furieux d’avoir été baladé toute la soirée. Il se gare en lui coupant la route, fond sur lui en rapace sur sa proie.
– Non mais tu étais où, toi ?!
Darwyne lève deux yeux hagards, reste muet.
– Oh, je te parle, là. Tu es au courant qu’on te cherche depuis des heures ?
Pas de réponse : Jhonson fulmine.
La gifle part d’un coup. Une calotte brutale derrière la tête du gamin, qui trébuche et manque de tomber dans le fossé. Il met un genou à terre, se relève. Plante ses yeux dans ceux du beau-père, avec quelque chose comme de la colère. De l’hostilité. Mais à cet instant, Jhonson s’en fout que le gamin le déteste. Il renouvelle son geste : une deuxième baffe heurte la tempe de Darwyne, le fait reculer de deux pas. Puis il l’attrape par le bras, le traîne violemment jusqu’au scooter. Les pieds rasent le bitume sans pouvoir s’y poser.
– Monte.
Hésitation, lèvres serrées. Rage enfouie.
– Allez, monte, je te dis ! Je te ramène à ta mère.
Darwyne finit par se hisser sur l’engin, derrière Jhonson qui fait gémir son moteur. Direction les hauteurs de Bois Sec. La baraque où Yolanda doit se ronger les sangs.
Lorsqu’ils franchissent le portail, ils la trouvent rivée au mur du petit carbet, en train d’arracher nerveusement des tiges vertes faufilées comme des serpents aux jointures des tôles. Jhonson fait descendre le gamin, dit sèchement :
– C’est bon, je l’ai retrouvé.
Mais Yolanda n’accorde aucun regard à son amant, les yeux vissés sur son fils. Dans la lueur électrique, Darwyne s’avance vers elle à petits pas, épaules rentrées, comme écrasé par une honte indicible. Jhonson observe la scène depuis le scooter à l’arrêt. L’impression que ce n’est pas le même gamin que celui qu’il a frappé quelques minutes plus tôt. Plus de colère, plus d’opposition, plus d’animosité. Résignation, soumission, culpabilité, plutôt. La mère n’esquisse aucun geste de violence. Elle détaille juste la dégaine de l’enfant, les taches sur les habits, les bouts de feuilles collés aux tissus. Ses mots s’immiscent jusqu’aux oreilles du beau-père :
– Tu y es retourné ?
L’enfant hoche son petit menton.
– Tu ne peux pas t’en empêcher, hein ?
– …
– Tu veux que je te dise pourquoi tu y es retourné ? C’est parce que tu n’es bon qu’à ça, qu’à te vautrer dans la boue pour torturer ta mère. C’est parce que tu ne seras jamais comme ta sœur.
– …
Yolanda passe une main dans ses cheveux tressés.
– Tu le sais, hein ? Tu sais ce que tu es, en vrai ? Tu le sais que tu n’es rien qu’un petit pian répugnant. Depuis que tu es sorti de mon ventre, c’est ce que tu es : une sale bête dégueulasse qui me fait honte.
Darwyne se tait, serre les doigts autour des bretelles de son cartable. Jhonson remarque qu’on n’y distingue même plus le robot sous la couche de terre noire.
– C’est vrai, non ? Hein que tu es une sale bête ?
– …
– Dis-le.
Piétinement sur la dalle grise.
– Allez, dis-le que tu es un pian.
Alors d’une voix minuscule, Darwyne répète :
– Je suis un pian.
– C’est ça. Un petit pian dégueulasse.
Et l’enfant dit plus fort :
– Un petit pian dégueulasse. Je suis un petit pian dégueulasse.
– Bon qu’à faire honte à sa mère.
– Bon qu’à faire honte à sa mère. Je suis un petit pian dégueulasse bon qu’à faire honte à sa mère. Une sale bête. Un sale macaque.
– Voilà. Et tu sais où c’est, la place des animaux ?
Silence. Muet dans son ombre, Jhonson se demande de quoi parle Yolanda. Dans la lumière qui perce depuis la cuisine, il devine des échanges de regards entre mère et fils. Le gosse semble hésiter, sa petite face animée de grimaces suppliantes. Il retire son cartable, le pose à terre. Et se dirige vers le fond du terrain. Dans l’obscurité, il dépasse la souche pourrie sur laquelle il s’assoit si souvent. Il semble s’approcher de la forêt, mais s’oriente finalement vers le pied du palmier, vers ce coin de latérite à nu que Jhonson a déjà bien repéré lors de ses défrichements. Par là, c’est farci de fourmis rouges. Pas des petites qui vous chatouillent la plante, non, des saloperies de fourmis de feu qui s’en prennent aux orteils et aux mollets, toutes plus agressives les unes que les autres : depuis qu’il a goûté aux douleurs, jamais plus il n’y a mis les pieds, Jhonson. C’est pourtant là que s’installe Darwyne, en tailleur en plein milieu des nids. La mère le regarde faire, l’air satisfaite que cette fois, il lui ait obéi.
Et enfin elle revient à son homme. Comme si tout était revenu dans l’ordre.
– Tu viens manger ?
Au-dessus du frigo, l’image est presque stable sur l’écran de la télé.
– C’est beaucoup mieux depuis que tu as réparé l’antenne.
Enfoncé dans le canapé, Jhonson hausse les sourcils, Yolanda lui sourit. Il croque l’os de son bout de poulet, en aspire le jus. Recrache les morceaux sur le rebord de l’assiette qu’il tient en main. La fumée du bouillon se dissipe lentement dans l’air du petit carbet. Personne n’a reparlé de Darwyne, mais Jhonson y pense un peu. Le gamin est toujours là-bas, dehors, assis parmi les insectes. Il l’a cherché, ce con, mais ça doit piquer, quand même, se dit le beau-père. Il se demande comment il s’y serait pris, lui, si ça avait été son fils, même si Dieu merci ce n’est pas le cas. Sûr que Yolanda, elle a sa manière à elle de l’élever, ce gamin, de se faire obéir. Mais ce n’est pas lui qui va lui faire la leçon, ça non, chacun ses problèmes. Et puis il ne faut pas se mentir : ne pas avoir Darwyne dans le salon entre lui et Yolanda, ça ne fait pas de mal.
Jhonson pose l’assiette sur le rebord du congélateur, s’essuie les mains. Yolanda s’en empare, la dépose dans l’évier, fait couler de l’eau dedans, range deux-trois trucs. Puis elle revient au canapé, s’allonge sur le flanc, se colle contre son homme en soupirant de fatigue. Il la laisse faire, installe sa tête sur ses cuisses habillées du treillis, soulève les tresses pour mieux les étaler sur le tissu léopard, observe son front brillant de transpiration, le dessin de ses sourcils, la rondeur de son nez. Il lève sa main droite, la glisse dans le soutien-gorge à l’élastique détendu, entoure un sein de ses doigts épais, le sent lourd et chaud au creux de sa paume. Yolanda se tortille en murmurant :
– Hmmm…
Et Jhonson se dit que des instants comme celui-là, ça vaut tous les sacrifices du monde, que pour la garder auprès de lui il pourrait supporter cent Darwyne. Que cette femme qui à présent partage sa vie, il en est dingue. Et ils restent ainsi l’un près de l’autre, à regarder d’un œil distrait leur série télévisée, sans plus penser au gamin pendant plusieurs minutes. Jusqu’à ce que Jhonson y revienne :
– Dis, ça vient d’où ce surnom, petit pian ?
La mère ne répond pas tout de suite.
– C’était quand il était petit, elle finit par soupirer. Quatre ans, quelque chose comme ça. À l’époque, on était la seule maison à monter aussi haut sur la colline, la forêt nous encerclait presque de partout, sur les côtés, tu vois. Il y avait un pian qui traînait dans le coin, un truc énorme, jamais je n’ai jamais vu un opossum de cette taille-là. J’avais dit à Lucca de l’attraper, je n’en pouvais plus de voir courir cette grosse bestiole le long du mur, dès qu’il faisait nuit.
– Lucca ?
– Oui, enfin… Le gars avec qui j’étais, quoi. Tous les soirs il essayait de le coincer, tous les soirs ! Il avait mis des pièges, tout ça : impossible de tuer cette saloperie. Ça a duré des semaines.
– Mais quel rapport avec Darwyne ?
– Attends, tu ne peux pas deviner. Un soir, je vais me coucher, je jette un œil à Darwyne. Il dormait sur le matelas en mousse, celui qui est sous le lit, tu vois. Et tu me croiras si tu veux, mais le pian, il était là. Collé à mon fils, comme si c’était son doudou, avec son museau rose et ses poils répugnants, je te jure. Il ne bougeait pas, l’animal.
Jhonson se gratte la nuque, tente de se figurer la scène.
– Tu as fait quoi ?
– J’ai appelé Lucca. On a poussé un peu Darwyne et… et il l’a tué d’un coup de machette derrière la nuque.
Elle secoue la tête.
– La bête n’a pas bronché, pas un bruit. Mais Darwyne, il s’est réveillé d’un coup.
– Et quoi ? Il a eu peur ?
– Je crois bien, oui. Il a pleuré comme si on lui avait tranché un bras. C’est pour ça. C’est Lucca qui a commencé à l’appeler petit pian, pour se moquer de cette histoire. Après, c’est resté.
Silence. Jhonson jette un œil au téléviseur. Se dit que, franchement, ce gosse, ce n’est pas un cadeau. Yolanda pose sa main sur celle de son homme fourrée dans le soutien-gorge, appuie pour mieux sentir son sein dans la paume masculine. Et se résout enfin à se dégager de l’étreinte.
– Je vais le chercher, dit-elle.
Et elle sort de la baraque, s’enfonce dans la nuit jusqu’à l’endroit de la punition. Jhonson se retourne sur la banquette, la regarde faire à travers les rideaux de la fenêtre. Il devine seulement les deux silhouettes dans la pénombre, et n’entend pas tout ce qu’elle lui dit, imagine seulement qu’elle doit finir de lui faire la morale, mettre un terme à cette histoire et aux piqûres des fourmis de feu. Mais il saisit clairement quand elle ordonne :
– Lèche.
Et voit le gosse se baisser pour lécher les pieds de sa mère.
Peu après, ils regagnent tous les deux le petit carbet, Yolanda en tête, visage fermé. Darwyne la suit tête basse, s’invite à l’intérieur entre canapé et évier. Et tandis que la mère est tournée côté chambre, il lève ses petits yeux noirs vers le beau-père, avec dedans une rancœur affleurante. Comme si tout était de sa faute, à Jhonson. Comme si la sanction maternelle qu’il venait d’endurer n’était rien à côté de la gifle qu’il lui avait collée un peu plus tôt.
OceanofPDF.com