Darwyne
Chapitre 7
La parade des manakins tijés, c’est toujours un spectacle : Darwyne observe sans bruit les trois mâles virevoltant sur leur branche devant l’unique femelle. Pour lui, ces oiseaux, ils ont un autre nom, d’ailleurs, quelque chose en rapport avec le noir et le rouge et le bleu de leur plumage, avec leur comportement si singulier. Quelque chose qui lui appartient. Il pense, Ça fait longtemps qu’ils n’ont pas fait cela ici. Se souvient de la dernière fois que c’est arrivé, de ce que cela signifie. Parce que les manakins, ils ne font rien au hasard. Et parce que les signes, il faut savoir les interpréter.
Darwyne sait qu’à son retour à la maison, la mère, elle sera contrariée. Que chez la dame des services sociaux, elle voulait qu’il y aille, lui aussi. Pour lui parler, parce que c’est important de répondre aux questions de ces gens-là. Lui parler de lui, lui parler d’elle, lui parler des beaux-pères. Lui dire que les problèmes d’avant s’étaient réglés avec le départ du beau-père sept, Oui madame, tout va très bien à la maison. Que le nouveau, Jhonson (puisque devant la dame, il devrait dire son nom), il était différent.
Mais Darwyne n’a pas obéi.
Parce que parler aux gens, il n’aime pas ça, et encore moins pour dire des choses qu’il ne pense pas vraiment. Mais surtout parce que les services sociaux, il sait ce qu’ils veulent faire : les séparer, lui et la mère. La dernière fois qu’ils ont été évalués, c’est ce qu’elle voulait déjà, l’assistante sociale, même si elle disait le contraire. Elle voulait le mettre dans une autre famille, avec d’autres parents, quelque part dans la ville. Comme Bradley, celui de sa classe, celui que son père a chargé de transporter de la drogue dans son cartable en lui faisant croire que c’était du sucre. Et ça, Darwyne, il ne le veut pas. Non, il ne veut pas d’autre famille. Ce qu’il veut, c’est rester vivre avec la mère et la forêt juste à côté, toute la vie si cela était possible, dût-il pour cela faire avec les beaux-pères jusqu’au numéro mille. Et il ne veut pas non plus retourner dans ce bureau glacial où l’assistante sociale l’a fait asseoir et lui a parlé comme s’il était un demeuré, avec ses petits sourires, sa petite voix, ses petites allusions. Il pensait qu’elle était réglée cette histoire-là, qu’il avait dit et fait ce qu’il fallait pour que plus jamais les services sociaux ne viennent les embêter.
Alors oui, Darwyne a désobéi à la mère.
À l’heure de se mettre en route, il s’est caché dans la lisière. Il l’a observée perdre patience devant la maison, a entendu les mots qu’elle a prononcés, il l’a vue s’éclipser par le portail. Mais il n’a pas bougé. Et quand il ne bouge pas, Darwyne, il est comme invisible, même pour sa propre mère. C’est pour ça qu’elle sera contrariée : elle n’aime pas qu’il lui désobéisse.
C’est normal, c’est la mère.
Son retour, il l’attend donc avec appréhension, jette des yeux inquiets vers la paroi de métal. Entre l’arrivée du beau-père huit et cette histoire d’évaluation sociale, Darwyne trouve que ça fait beaucoup à la fois. Beaucoup de soucis, beaucoup de problèmes à résoudre au même moment. C’est pour cela que les manakins sont ici pour leur parade, comme la dernière fois. À cause des problèmes de Darwyne. Tandis que les mâles poursuivent leur ballet aérien, il plonge son regard entre les arbres plantés derrière comme un peuple immobile. Il se redresse sur ses deux pieds tordus, enjambe un tronc couché en s’approchant de la forêt, attiré par cet autre monde autrement plus accueillant que celui-là. Mais il sait qu’il a interdiction de s’y aventurer. Alors il hésite, piétine le sol terreux en haut de la parcelle.
Et lorsque dans son dos crisse la tôle, il se retourne d’un coup. Les manakins s’enfuient, avalés par la jungle en coups d’aile furtifs.
– Salut petit pian !
Le visage de Darwyne se détend : ce n’est pas la mère. Non, c’est Ladymia, sa grande sœur, qui vient leur rendre visite. Sourire aux lèvres indélébile, illuminant son visage rond comme un ballon de football.
– Mais qu’est-ce que tu es encore en train de bricoler ?!
L’enfant s’écarte des arbres pour se rapprocher d’elle.
– Je regardais un oiseau.
Elle lui ébouriffe la tignasse d’où sort un nuage de poussière. Imite :
– Je regardais un oiseau…
– Oui.
– Pff… Toi, tu ne changeras jamais.
Elle pose son sac à main sur la dalle en béton, file à l’intérieur du petit carbet, en ressort avec un verre rempli de soda bleu tiré du réfrigérateur. S’affale dans le fauteuil de bureau, les roulettes enfoncées dans le sable, puis s’envoie une lampée.
– Mon Dieu, cette chaleur… J’avais tellement soif.
Darwyne la regarde faire avec fascination. Il la trouve incroyable, sa sœur. Elle est grosse, elle parle fort, elle agite les mains : elle remplit l’espace, tout le contraire de lui. Son téléphone grand format est glissé dans son décolleté, entre ses deux seins, elle fait toujours comme ça. Quand elle habitait ici avec eux, c’était plus compliqué, il fallait partager la mère avec elle, et Darwyne voyait bien que la trajectoire qui se dessinait pour Ladymia était plus conforme à ce que Yolanda voulait pour ses enfants, qu’elle était plus comme les autres. Certains jours, Ladymia lui en faisait voir de belles : lorsque la mère allait vendre ses plats cuisinés aux voisins, elle le forçait à faire le guet pendant qu’elle faisait du sexe avec toutes sortes de gars sur le grand lit, et elle le menaçait des pires horreurs si par malheur il révélait ses petits secrets. Mais maintenant qu’elle habite avec son amoureux, là-bas, vers le centre commercial, ce n’est plus pareil.
Elle est devenue gentille avec lui.
Enfin, il trouve.
Elle le regarde des pieds à la tête, planté devant elle comme un soldat, habillé de son slip rouge.
– Tu pourrais te laver, quand même, hein. Elle a raison la mère, tu es sale. C’est dégoûtant, tu sais. Darwyne, tu as dix ans, maintenant !
Il tourne la tête, pense Elle a raison, Oui elles ont raison, tu es dégoûtant, rien d’autre qu’un sale pian dégoûtant. Alors il fait un sourire, et hausse les épaules.
– Bon, alors ? fait Ladymia.
– Quoi ?
– Le nouveau beau-père, il est comment ? C’est quoi son nom, encore, Jhonson ?
L’enfant opine, grimace :
– Il est grand.
– Grand ? C’est tout ? Il est juste grand ?
– Oui. Enfin, il est normal, quoi.
– Normal… C’est toi qui dis ce mot-là : normal. Seigneur, tu es trop, toi…
Elle boit encore son liquide bleu. Ajoute, l’air de savoir de quoi elle parle :
– Laisse-lui une chance, petit pian. Je suis sûre que ce n’est pas un mauvais gars.
Darwyne serre les lèvres.
– De toute façon, c’est juste pour quelque temps.
La sœur se balance en arrière dans son fauteuil défoncé.
– Peut-être pas. Si ça se trouve, cette fois ça va durer. Tu sais, l’amour… Regarde, moi ça fait déjà deux ans avec Gregor. (Elle prend une voix langoureuse :) Entre nous, c’est le love…
Elle ferme les yeux, ondule des épaules, mimant une danse sensuelle entre les accoudoirs. Le petit frère murmure :
– Deux ans…
Et pense : une éternité.
Qu’il ne tiendra pas aussi longtemps.
Ladymia lève la tête, inspecte l’état de la baraque, murs, fenêtres, toit.
– En tout cas, il a du boulot, le gars. J’espère qu’il va vous réparer tout ça avant que ça ne s’effondre sur votre tête. Et dire que j’ai habité là, mon Dieu, plus jamais… Le bois, la tôle pourrie, toutes ces plantes, là, c’est fini. Merci Seigneur.
Darwyne observe à son tour le petit carbet, ne le trouve pas si mal en point. Il est toujours debout face à sa sœur lorsqu’elle tire son Smartphone de son décolleté. Elle fait glisser son doigt sur l’écran, chasse l’enfant d’un geste de la main.
– Bon allez, file, petit pian. C’est bon, là, j’ai des trucs à faire.
Alors il s’éloigne, tandis qu’elle parle à sa copine :
– Hé, ma chérie, tu m’emmènes où, ce soir ? Il faut que je danse, je n’en peux plus !!
La voix haute et bruyante, comme s’il fallait que tout Bois Sec sache les détails de son programme nocturne. Et Darwyne imagine sa grande sœur en train de danser, étincelante sur la piste, entourée de plus d’amis qu’il n’en aura jamais.
– Ma fille !! Ça fait trop longtemps…
Le visage de la mère s’illumine lorsqu’elle investit le terrain, suivie de Jhonson et de son deux-roues qu’il fait passer par le portail. Quatre personnes à la fois entre ces parois de tôles, ça fait beaucoup de monde, trouve Darwyne, en retrait près de la forêt. Yolanda pose son cabas rempli de concombres et d’aubergines, fonce droit vers Ladymia, qui coupe enfin son téléphone :
– Je te laisse, la mother vient d’arriver avec son nouveau gars.
Elle fiche le cellulaire entre ses seins, sourit à la mère qui détaille sa coiffure.
– Qui t’a tressée comme ça ?
– Oh, une copine…
– Mon Dieu, tu es belle…
– Maman, arrête…
La mère ne prend pas le temps de présenter son homme, qui s’avance de lui-même pour serrer la main de la jeune fille en disant :
– Jhonson.
La sœur le détaille comme on évalue un morceau de viande, tête, épaules, torse, jambes, pieds. Bouge les lèvres, l’air satisfaite, échange un regard complice avec sa mère. Tandis que le beau-père s’en va ranger machette et débroussailleuse, Yolanda sert un autre soda à Ladymia, s’assoit à côté d’elle pour l’assaillir de questions.
– Bon, quand est-ce qu’il te fait un enfant, ton mari, là ?
La fille élude d’un éclat de rire sonore.
– Tu restes dîner ici, hein ?
– Oui, oui. Je sors, mais ça va.
– Je vais te nourrir, moi, tu as un peu maigri…
Darwyne suit la scène depuis sa souche. Il aime quand sa grande sœur vient à Bois Sec, cette ambiance différente qui s’empare du petit carbet en sa présence. Il aime voir la mère arrêter de s’activer dans tous les sens et se pâmer pour sa fille, ces éloges qui lui sortent de la bouche à chaque visite. C’est un peu comme à l’église avec Dieu et Jésus, même si Darwyne sait que Non, en fait c’est différent, que c’est une autre sorte d’amour parce que c’est interdit d’aimer quelqu’un autant que le Christ. Il aimerait que parfois la mère lui dise ce genre de choses à lui aussi, oui, il aimerait tellement. Il croit qu’il pourrait faire n’importe quoi pour ça, pour quelques-uns de ces mots-là.
Vraiment n’importe quoi.
Et il se rassure en se disant que ça viendra, Oui, un jour, c’est sûr. Après tout, entre la mère et Ladymia, ça n’a pas toujours été comme ça. C’est juste que pour le moment, c’est impossible.
Tant qu’il est un petit pian.
Et tant qu’il y a les beaux-pères, aussi.
Il se garde d’intervenir dans ce moment mère-fille, les regarde comparer la couleur de leurs ongles, l’homme rentré à l’intérieur de la baraque, sûrement calé face au téléviseur. Darwyne sait que la mère est contrariée, il n’a pas oublié. Pour le moment elle l’ignore, comme il y a Ladymia, ça retarde un peu les choses, mais son moment va venir, forcément. Il baisse les yeux, touche du doigt une tige verte en train de pousser parmi les branches coupées. La mère se lève, va ranger son cabas, la sœur en profite pour se replonger dans son téléphone, tapote des mots à toute allure sur l’écran tactile. La petite famille s’affaire pendant que le jour avance.
C’est quand arrive l’heure du dîner que la mère se décide. De la baraque où elle cuisine s’échappe une fumée épaisse.
– Tu fais un bouillon ? demande la sœur, toujours assise à l’extérieur.
– Évidemment.
– Hmmmm… Trop bon, maman.
La mère sort de la maison, cueille des piments qu’elle dépose dans un pot, retourne à l’intérieur. Sans un mot pour l’enfant qu’elle frôle pourtant. Quelques minutes s’écoulent encore, elle revient vers Ladymia, lui tend une assiette en plastique fumante que la sœur regarde avec gourmandise. Puis elle marche vers Darwyne, un autre bol en main.
– Mange, dit-elle.
Et Darwyne se redresse pour découvrir son dîner.
Dans le bol, il y a cinq gros piments.
Rouges et fripés et gorgés de soleil.
Il lève la tête vers la mère, qui ne lui rend pas son regard. Elle est calme, elle est toujours calme, la mère, dans ces moments-là, elle ne s’énerve pas. Son visage est fermé comme un coffre inviolable, ni colère ni exaspération, non rien de tout ça. Elle répète :
– Prends. C’est ça que ça mange, les animaux, tu le sais.
Darwyne le sait, oui. Et aussi que si elle fait ça, c’est parce que c’est ainsi qu’il faut s’y prendre avec lui. Alors il tend le bras et s’empare du bol. Yolanda fait demi-tour, va rejoindre sa fille chérie avec ses tresses, ses ongles et son love pour ce Gregor qui bientôt lui fera un bébé et fera d’elle une grand-mère. Le petit pian tourne le dos à sa famille, recroquevillé sur son manger, face aux arbres gigantesques mais qui à cet instant ne peuvent rien pour lui. Du pouce et de l’index, il saisit la hampe d’un des piments pour le mener à sa bouche. Il sait comment faire pour les manger, qu’il faut éviter de toucher les lèvres, sinon ça brûle trop fort. Il croque dans le rouge, ferme les yeux. Et il sent venir en lui le feu du fruit ardent, coulé de la langue vers les organes cachés. Et il se dit qu’un jour, oui, un jour c’est certain, la mère n’aura plus besoin de faire ce genre de choses pour l’aider à devenir comme les autres.
OceanofPDF.com