Darwyne

Colin Niel · Chapitre 8 sur 35

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Darwyne

Chapitre 6

 

 

Mathurine ouvre le réfrigérateur. Et dans le compartiment du haut, elle dépose les quatre boîtes de médicaments tout juste sorties de leur sac congélation. GONAL-f/follitropine alfa : un fécondostimulant, pour favoriser le développement des œufs dans les ovaires. Elle se fait un café, s’installe à la table de sa terrasse. Elle habite un appartement en duplex, avec un petit jardin où elle fait pousser deux-trois choses, plants de piments, maracuja, acérola. Une partie de l’espace est mangée par son matériel de forêt : bidons étanches, hamac Nylon qui sèche sous l’avancée du toit, un canoë à la verticale contre le mur. Et à l’intérieur, alignés sur les planches de sa bibliothèque, des ouvrages par dizaines. Faune et flore amazoniennes, ainsi qu’un beau corpus en anthropologie, souvenirs de ses années d’étudiante, cette époque où elle s’imaginait une autre vie. Parfois, il lui arrive de s’y replonger, de relire des passages sur d’autres manières de penser le monde, sur les mythes et croyances des peuples des forêts. Mais là, c’est tout autre chose qui lui occupe l’esprit.

Les avant-bras collés au bois, elle inspire profondément, ferme les yeux. Sent les larmes qui se pressent en elle, là, toutes proches. Derrière le barrage dérisoire des paupières.

– Arrête, ma pauvre fille, murmure-t-elle. Tu es plus forte que ça.

Elle serre les lèvres, relève la tête. Retient le fleuve à l’intérieur. Puis se décide : elle vérifie le décalage horaire, saisit son cellulaire posé à côté d’elle. Et compose le numéro de l’hôpital, de l’autre côté de l’Atlantique. Pour bientôt dire au médecin, passé les mondanités :

– Je souhaiterais faire encore une tentative.

Un soupir s’échappe du combiné.

– Madame… je comprends votre déception. Mais comme je vous l’ai expliqué à votre dernier voyage, passé quarante ans, le taux de réussite d’une fécondation in vitro chute drastiquement. On parle de quelques pour-cent, pas plus. Vous avez déjà fait trois essais, et il est très peu probable que le quatrième soit concluant. C’est votre décision, bien sûr, mais mon conseil… enfin, mon conseil, en tant que médecin, ce serait d’arrêter là. De commencer à faire votre deuil.

Mathurine resserre les doigts autour du téléphone.

– Une dernière. Je voudrais essayer une dernière fois.

– Comme vous voudrez…

L’appel terminé, elle reste muette un long instant, portable en main, les yeux dans le rose de ses bougainvillées.

Se répète : Une dernière fois.

Juste une.

Au bureau, Mathurine est la seule du service à ne pas être mère, à ne jamais prendre part aux discussions sur les infections urinaires à répétition de la petite Emma, sur l’addiction aux écrans du jeune Keanu. Le discours officiel est rodé : l’éducatrice ne veut pas d’enfant, c’est comme ça. Des arguments, elle en a des dizaines, des féministes, des écologiques, des sociaux, et plus que n’importe qui après toutes ces années à côtoyer des gamins qui, disent-ils eux-mêmes parfois, auraient peut-être gagné à ne jamais venir au monde. Certains jours il lui semble même y croire vraiment, faire partie de ces femmes sûres d’elles dans leur désir de ne jamais enfanter. Elle en connaît plusieurs, elle admire la force de leur choix irrévocable, elle les comprend, elle voudrait réussir à être comme elles. À être cette femme que les collègues croient voir : libre, solide, indépendante, dégagée de tout désir maternel. Mais le problème c’est que tout ça, ce qu’elle leur renvoie sur le ton de la plaisanterie quand elles se plaignent de leurs gamins insupportables, ce n’est qu’un grand mensonge.

La vérité, c’est qu’avoir un enfant, Mathurine en rêve à chaque instant.

Qu’elle en a envie à en mourir.

Qu’il lui arrive, très sérieusement, de se demander si elle pourrait continuer à vivre en sachant de manière définitive que jamais personne ne l’appellera Maman.

Elle s’en veut, infiniment, de ne pas avoir réagi plus tôt. De ne pas avoir vu venir la cruelle échéance de sa quarantaine. Il y a dix ans, elle s’imaginait encore pouvoir rencontrer le bon, l’homme avec qui elle allait partager l’envie d’enfant qui déjà l’habitait. Elle enchaînait les déconvenues sans vraiment s’en soucier, ces mecs qui ne voulaient pas s’engager, qui la quittaient du jour au lendemain, ces histoires toxiques dans lesquelles elle plongeait sans armure. Les copines qui se mariaient à la vie à la mort, qui tombaient enceintes en deux mois dès qu’elles arrêtaient la pilule, ces bébés qui poussaient de partout dans son entourage, ça ne l’effrayait pas encore. Elle se disait que son heure viendrait, qu’elle avait le temps. Mais l’année de ses trente-neuf ans, elle s’est rendue à l’évidence : elle était toujours seule. Et de moins en moins fertile. Les hommes, il n’y en avait plus un seul pour l’approcher, ne serait-ce que pour une nuit. Peut-être parce qu’elle-même n’y croyait plus, se trouvait trop moche, trop vieille, trop grosse, même plus rassurée par les mots des amies, Mais non tu as un très beau corps, C’est juste dans ta tête, Tu es pleine de charme, tout ça.

C’est là que s’est dessiné le projet : l’enfant sans lequel elle ne s’imaginait pas finir sa vie, il fallait le faire toute seule.

Et vite.

Elle a tout envisagé, les sites de rencontres spécialisés pour se trouver un géniteur, l’achat de paillettes de sperme sur Internet, l’insémination artisanale, à la pipette. Avant de s’orienter vers la fécondation in vitro, dans un de ces pays d’Europe où la pratique est autorisée pour une femme seule. Cinq voyages transatlantiques, trois tentatives, plus de vingt mille euros dépensés : ces deux dernières années, c’est toute sa vie qui a été consacrée à ce désir d’enfant. Deux années au cours desquelles la notion d’horloge biologique lui est apparue plus concrètement que jamais auparavant. L’impression d’une course infernale contre le temps qui passe.

Contre ce corps à obsolescence programmée.

Retour au bureau, le travail pour refuge. Carole n’est pas à son poste, en déplacement dans l’est pour une de ses évaluations. Une fratrie de huit enfants dont trois ados qui, à l’entendre, ont pris le pouvoir sur le domicile familial, jusqu’à en faire un point de vente quasi officiel de stupéfiants. Les parents totalement dépassés par la situation.

Lorsque, depuis le bureau voisin, Orlane lance :

– Mathurine ! Ton rendez-vous est là.

L’éducatrice regarde sa montre : Yolanda Massily est ponctuelle. Ce n’est pas fréquent, surtout quand on habite un quartier comme le sien, avec tout ce que cela comporte d’imprévisible.

Lors de la visite à domicile, la mère s’est raidie en apprenant qu’elle se trouvait sous le coup d’une évaluation sociale. Mais dès le lendemain, c’est d’elle-même qu’elle a rappelé Mathurine, J’ai des choses à vous dire, madame. Sans doute sait-elle que s’opposer à une démarche des services sociaux risque de lui attirer plus d’ennuis qu’autre chose. Après tout, c’est la deuxième fois que ça lui arrive, et la première avait conclu au classement sans suite, de quoi la rassurer. Ce qu’a demandé l’éducatrice, c’est qu’elle vienne avec Darwyne, et d’avoir un moment seule avec lui. Elle garde en tête son premier contact visuel avec cet enfant qu’elle devine un peu particulier. Son étrange discrétion sur le terrain familial, cette façon de se fondre dans le décor, sa silhouette voûtée et claudicante. Sa réaction fuyante voire franchement hostile, aussi, lorsqu’elle a tenté d’établir un contact. Il va falloir qu’elle soit patiente avec lui, elle se dit déjà. Patiente et attentive.

Mais alors qu’elle se lève pour gagner la salle d’attente, Mathurine s’étonne : l’enfant n’est pas là. Il n’y a que Yolanda Massily, et un homme qu’elle suppose être son compagnon. Dos droit, tresses impeccables, maquillage, tenue citadine : la mère s’est apprêtée pour venir en centre-ville. À sa droite, un cabas de supermarché rempli de courses.

– Darwyne est resté dehors ? s’étonne l’éducatrice.

– Non, madame. C’est que… il n’est pas là.

– Ah. On avait convenu qu’il viendrait avec vous, non ?

– Je sais, mais… il n’a pas voulu venir. Il a eu peur, il n’aime pas beaucoup les bureaux, c’est pour ça.

Mathurine grimace.

– Hum… C’est embêtant. C’est important que je puisse parler avec lui, vous comprenez ?

– Oui, oui.

– Peut-être qu’on pourra organiser cela d’une autre manière ? À l’école, par exemple, c’est moins intimidant.

– Oui, madame. À l’école, c’est bien.

Sourire professionnel, pour faire comme si ce n’était pas grave.

– Vous venez avec moi ?

– Jhonson m’a amenée en engin, il peut venir, aussi ?

Coup d’œil vers le compagnon.

– Si vous voulez. Ça ne pose pas de problème.

Yolanda Massily opine, empoigne son sac de provisions. Elle et son amant suivent Mathurine dans le bureau, où ils balayent du regard les décorations des deux collègues. Ambiance forestière d’un côté, syndicale de l’autre. Ils prennent place sur les chaises visiteurs, la mère réajuste les plis de sa jupe, l’homme s’appuie sur le dossier qui grince sous le poids. Carrure imposante, cheveux ras, pantalon noir à poches, il n’a rien de l’élégance de sa compagne, juge Mathurine. L’air un peu perdu, pas du tout à son aise dans ce genre d’endroit. Elle ouvre son dossier, croise les mains.

– Bon. Vous vouliez me parler ? Ce n’est pas pour me donner des conseils pour mes piments, j’imagine…

Microsourire de Yolanda Massily : pas d’humeur à rire aux blagues.

– Non, je voulais vous parler de cette… Enfin de celui qui a appelé le numéro, là, comme vous disiez, pour…

– L’information préoccupante ?

– Voilà. Je voulais vous dire : je ne sais pas qui a parlé de nous, mais à mon avis ce sont des jaloux.

– Des jaloux ? De vous ?

– C’est ça, oui.

Hochement de tête du compagnon, muet mais bien d’accord.

– Vous savez, madame, reprend Yolanda Massily, la vie dans le quartier, c’est difficile. Pour l’argent, pour les papiers, pour l’électricité, pour l’eau… Alors les gens, ils regardent ce que vous faites, ils regardent tout. Et après, ils parlent dans votre dos, ils cancanent. Croyez-moi : on crée des associations pour faire des choses ensemble, pour avoir l’air unis, tout ça, mais en fait, à Bois Sec, c’est chacun pour soi. Et moi…

– Et, vous, vous arrivez à vous débrouiller, devine Mathurine.

– C’est ça. C’est dur, hein. Mais c’est vrai, je me débrouille avec le marché, la cuisine. Comme ça fait longtemps que je suis là, c’est pour ça. Et aussi… (Elle marque une pause.) Aussi, il y a les femmes qui sont jalouses de moi.

La mère se redresse, Mathurine pince les lèvres. Elle s’apprête à demander des précisions, s’interrompt aussitôt. Elle a très bien compris : des femmes jalouses à cause des hommes. Parce que Yolanda Massily attire les hommes, et peut-être ceux censés être déjà pris. L’éducatrice regarde encore l’amant qui n’a pas ouvert la bouche depuis le début de la discussion, pense à ce marché de la séduction auquel elle-même n’a jamais vraiment eu accès. S’empresse de changer de sujet :

– Vous voulez dire que ce qu’a dit la personne au 119, c’étaient des mensonges, par jalousie ?

La mère secoue la tête.

– Non, ce n’est pas ça, madame. Je me demande juste qui a pu faire ça. Mais c’est vrai que Darwyne…

L’éducatrice redouble d’attention : on y vient.

– C’est vrai que, à l’époque dont vous parlez, là, je me souviens, c’était dur pour lui. C’était à cause de Roodney.

– Roodney ?

– Celui qui vivait avec nous, quand le gars a appelé.

– Votre compagnon, vous voulez dire ? Avant… Jhonson ?

– Oui, Roodney. Il était dur avec Darwyne.

– Dur ? C’est-à-dire ? Il le frappait ?

– Il le frappait, oui. Avec les mains. Et aussi, des fois… avec des plantes.

– Des plantes ?

– Des branches qu’il coupait dans les arbres. Avec des feuilles, et des épines aussi.

Mathurine froisse le regard à cette évocation, s’imagine le gamin sous les coups des badines. Elle se masse le menton, observe la mère qui raconte ces sévices avec une troublante facilité, comme endurcie par l’âpreté de son quotidien. Elle observe le compagnon, aussi, l’air peu concerné.

– Ça arrivait souvent ?

– Souvent, oui.

– Parce que Darwyne ne voulait pas lui obéir ?

– Oui, mais… Enfin pas vraiment, c’est…

– C’est quoi ?

– Non, c’est que Roodney, avec Darwyne, c’était compliqué, quoi…

L’éducatrice hausse les sourcils, pas certaine de comprendre où veut en venir la mère, qui continue :

– Enfin, vous voyez, Darwyne, il n’est pas comme les autres enfants.

– Vous voulez parler de son… de ses pieds ? Est-ce qu’il a déjà vu un médecin pour cela ?

La mère s’offusque :

– Ah oui, ça, il en a vu des médecins, madame. J’ai fait ce qu’il faut pour le soigner, croyez-moi. Non ce n’est pas ça, c’est… Enfin, il est un peu…

– … un peu solitaire ? Un peu sauvage ?

– Oui. Il est…

Elle soupire, cherche ses mots. Fixe un petit cadre accroché au mur : un singe atèle, pris au téléobjectif lors d’une excursion dans le sud du département.

– En fait, il est un peu comme un animal, vous voyez ? C’est pour ça que Roodney le tapait.

Silence. Sur son cahier, Mathurine note ces mots : comme un animal. La mère semble satisfaite, comme si elle venait seulement de trouver la manière adéquate de décrire son enfant.

– Mais c’est terminé, s’empresse-t-elle d’ajouter. Maintenant tout va bien.

– Parce que Roodney n’est plus là ?

– C’est ça, oui. Dieu merci, il est parti.

– Vous savez, pour les enfants, c’est toujours difficile, ces situations, quand un homme vient vivre avec leur mère. Pour les hommes, aussi, d’ailleurs. Il a vécu combien de temps avec vous et Darwyne ?

– À peu près un an.

– Et vous le voyez encore ?

Yolanda secoue sèchement la tête.

– Jamais, madame. Il est reparti au pays, on m’a dit. Mais franchement, ça ne m’intéresse pas du tout. Qu’il aille au diable, mon Dieu, je ne veux plus entendre parler de ce gars-là.

Elle se tortille dans sa robe, agitée par la colère. L’éducatrice la laisse redescendre. Et se tourne enfin vers celui qui a pris la place de ce Roodney. Le nouveau beau-père.

– Bon. Mais dites-moi : avec vous, comment ça se passe ?

L’homme hausse les épaules, et c’est la mère qui répond :

– Ça va beaucoup mieux, madame. Aucun rapport, vraiment. Jhonson, il est… (Un sourire se dessine sur ses lèvres.) … enfin, il est gentil, quoi. C’est un bon chrétien, pas comme Roodney.

Mathurine scrute le visage soudain moins grave de la mère. Croit y deviner quelque chose, une forme de légèreté. De la naïveté, peut-être. La naïveté d’une jeune fille amoureuse. Et comme le beau-père n’a toujours pas parlé, l’éducatrice insiste en souriant.

– C’est vrai, ça ? Vous êtes gentil, monsieur ?

L’homme se réinstalle, mal à l’aise sur sa chaise.

– Oui, fait-il enfin. Et puis… c’est… c’est son fils, pas le mien, quoi.

– Hum, dit Mathurine.

Et elle se dit qu’en fait, il a l’air un peu bête, ce type. Gentil, peut-être, mais pas très malin. Face à l’éducatrice, la mère tend la main, vérifie l’état de ses ongles. Une moto passe dans la rue voisine, bruit de moteur assourdissant.

– Et avec vous, madame Massily ? Vous et Darwyne, comment ça se passe ? Il m’a l’air d’avoir son petit caractère, non ?

– Ça va, dit la mère. Je sais comment il est.

– À cet âge-là, les enfants, ils sont difficiles, hein. Parfois, ça ne doit pas être simple de se faire obéir.

– C’est vrai, oui. Mais ça va, je sais m’y prendre avec lui.

Souvenir de la visite à domicile, lorsque l’enfant a filé chercher de l’eau sur ordre maternel.

– J’ai vu ça, oui. Mais quand il vous pousse à bout, quand il va trop loin…

– Vous croyez encore que je suis une mauvaise mère ? Que je frappe Darwyne comme le font les hommes ?

Mathurine secoue la tête, s’empresse de calmer le jeu :

– Non, non, non, pas du tout. Je n’ai pas dit ça. Je suis sûre que vous faites ce que vous pensez devoir faire pour lui…

– Oui.

– … parce que vous l’aimez, hein ? Comme toutes les mamans.

– Bien sûr. C’est mon fils, madame.

La mère et le beau-père repartis, Mathurine reste immobile à son bureau, se remémore l’entretien. Se dit que cette évaluation sociale va sans doute être bouclée très vite, finalement. Que le risque auquel l’enfant était effectivement exposé quand l’appelant a contacté le 119, il n’est plus d’actualité à présent que le beau-père violent est séparé de la mère. Elle consulte encore son dossier, relit le rapport de la première évaluation réalisée deux ans plus tôt, la préconisation formulée à l’époque.

Classement sans suite.

L’éducatrice n’avait pas encore intégré le service : de l’évaluatrice qui en était chargée, elle ne connaît que l’image sur une photo de groupe encadrée dans la salle de réunion, que parfois elle regarde avec curiosité, ou commente en se moquant devant les collègues. Avec son visage rond, un peu austère, avec son chemisier terne et guindé comme on en voit peu en climat tropical, cette femme debout à côté des cinq autres lui a toujours fait penser à une caricature d’assistante sociale, comme on les imaginait dans les années 1980. Renseignements pris, depuis qu’elle a quitté le service et le département, elle a rejoint sa région d’origine, rurale et tempérée, pris un poste à la mutualité sociale agricole.

Mathurine décroche son téléphone, compose le numéro.

– Éliane Brunel ? fait-elle après transfert par le standard.

– C’est pour quoi ?

Voix sèche et aiguë.

L’éducatrice se présente, explique qu’elle souhaiterait l’entendre sur un dossier en cours, dans le cadre du secret professionnel partagé. La situation du petit Darwyne Massily, vous vous souvenez ? Un silence suit la question : trou de mémoire, imagine un instant Mathurine. Puis :

– C’est l’enfant avec les pieds en dedans, c’est ça ?

– Voilà. Un peu sauvage.

– Je vous laisse vos qualificatifs. Mais je me souviens, oui, c’était un de mes derniers dossiers. Il y a encore eu une information préoccupante à son sujet ?

– Encore, oui. Un appel au 119, comme la première fois. Et comme vous aviez proposé un classement sans suite, je me demandais…

– Je ne comprends pas : vous insinuez que je serais passée à côté de quelque chose ?

Houla, pas commode, réalise Mathurine.

Sur la défensive, voire complètement paranoïaque.

– Non, non, pas du tout. Je voulais juste avoir votre avis. Entre collègues, quoi.

– Hum… soupire Éliane Brunel. Excusez-moi, je suis un peu tendue, on a eu un suicide d’agriculteur la semaine dernière… Et puis tout ça, cette époque, ce ne sont pas que des bons souvenirs pour moi.

– Je comprends. Je suis désolée.

Silence dans le combiné. Mathurine devine son interlocutrice en train de s’adresser à une collègue en couvrant le micro de la main.

– Alors mon avis, puisque vous le voulez… D’abord c’est que cet enfant, il n’est pas facile. Quand je l’ai pris en entretien dans le bureau, il était complètement braqué, il n’ouvrait presque pas la bouche. Je crois qu’en fait il me prenait pour son ennemie, il était persuadé que j’allais l’enlever à sa mère. Et moi aussi, je vous avoue, il me mettait franchement mal à l’aise, il avait quelque chose d’un peu malsain, je ne sais pas quoi… Enfin, bref, je vous épargne les détails.

– Ah O.K. Alors c’est peut-être pour ça qu’il refuse de me rencontrer.

– Peut-être bien, oui. J’ai fait comme j’ai pu.

– Je n’en doute pas, ce n’était pas un reproche.

Manque de confiance en elle, rectifie l’éducatrice. Elle a besoin d’être rassurée.

– En revanche, la mère, je l’ai trouvée… assez impressionnante, je dois dire. Surtout vu sa situation.

– Oui, c’est une femme intelligente, on dirait. Et coopérative.

– C’est le souvenir que j’en ai également. Je ne suis pas sûre qu’elle soit très affectueuse, mais il me semblait qu’elle avait toutes les ressources nécessaires pour répondre aux besoins de son enfant.

– Je comprends.

– Je ne sais pas si vous avez eu un contact avec l’hôpital, pour ses pieds…

– Non, pas encore, je pensais le faire.

– J’ai réussi à parler à l’orthopédiste qui s’est occupé de lui. C’est une grosse malformation qu’il avait à la naissance, cet enfant-là. Un genre de pied-bot. Il a fallu le plâtrer, il a eu des attelles, il a été opéré deux fois, tout ça entre zéro et quatre ans… Franchement, il revient de loin : quand je l’ai vu, il marchait presque normalement, il n’était même plus considéré comme handicapé. Et ce que m’a dit le médecin, c’est que la mère, à l’époque des interventions, elle venait d’arriver ici, sans papiers évidemment. Et pourtant elle a géré tout ça parfaitement.

– Avec l’aide médicale d’État ?

– Exactement. Je ne suis pas restée longtemps dans le service, mais des comme elles, je n’en ai pas rencontré beaucoup.

Mathurine revoit Yolanda Massily, trente minutes plus tôt dans son bureau. C’est vrai qu’elle est étonnante, se dit-elle. Elle n’est pas seulement belle, elle dégage aussi quelque chose, une présence, une force de caractère.

– D’où votre proposition de classement sans suite ?

– D’où ma proposition, oui. Et d’ailleurs comme je l’ai écrit, je pense que l’information préoccupante, elle était mensongère. Une histoire de vengeance, je crois, quelque chose comme ça.

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