Darwyne

Colin Niel · Chapitre 34 sur 35

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Darwyne

Chapitre 32

 

Comme un voile sombre et gigantesque, la nuit saisit le sous-bois pour la quatrième fois, et lorsque Yolanda le réalise, lève les yeux vers les hauteurs et voit encore s’y fondre les cimes en une masse plus compacte, lorsqu’elle comprend qu’un jour entier vient encore de s’écouler, les tremblements la reprennent. Parce qu’elle sait que la nuit, c’est pire encore que le jour. Alors, les mains dans la boue, elle pousse pour se remettre debout au pied de l’arbre où elle s’est affalée deux heures plus tôt, manque de tomber en se prenant les orteils dans les racines. Et elle se remet en mouvement, un pas après l’autre, un effort à chaque fois. Et elle se remet à pleurer en voyant tout disparaître autour d’elle, le monde se rétrécir pour venir l’avaler. Et, la voix étranglée, elle hurle à nouveau :

– Darwyyyyyyyne !!

Elle regarde autour d’elle, cherche la silhouette humaine dans la foule végétale. Gémit, larmes et rage emmêlées :

– Darwyne… Je sais que tu es là, sale pian dé-gueu-lasse !! Viens sauver ta mère, espèce de monstre !

Mais à défaut d’être silencieuse, la forêt est muette. Rien d’autre que ces cris et ces sifflements et ces soi-disant chants, qui se transforment avec la venue de la nuit. Yolanda avance, yeux plissés pour distinguer ce qui peut l’être encore dans ces ultimes lueurs. Un endroit, il lui faut trouver un endroit, un coin qui la rassure un tout petit peu, moins incertain que toute cette fange qui la dégoûte et qui l’effraie. Des branches invisibles viennent griffer sa peau nue, s’accrochent aux pans de son paréo devenu haillon et qui seul l’habille encore un peu. Elle descend une pente, mollets entrechoqués, glisse sur ses fesses pour atteindre le bas. Elle devine une rivière qui coule hors de son lit, marche dans l’eau sur quelques mètres, le courant entre les orteils. Lorsqu’elle n’y voit plus rien et que la peur écrase son cœur, elle tend les mains devant elle, évalue les obstacles à tâtons, végétation pliée au-dessus du ruisseau. Bafouille :

– Tu vas me laisser crever, c’est ça. Laisser crever ta mère après tout ce qu’elle a fait pour toi.

Dans l’opacité de la nuit, elle continue d’avancer à contre-courant. Trébuche sur un tronc couché en travers, s’effondre à genoux dans la rivière, se relève en tirant sur son paréo pris dans elle-ne-sait-quoi, le déchire un peu plus. Elle fait d’autres pas parce que s’arrêter ici, c’est impossible, parce qu’il n’y a rien d’autre à faire que de marcher encore. Elle sent enfin du sable sec sous ses plantes balafrées, y met les mains pour être sûre de sa trouvaille, du sable, oui, un bout de plage c’est encore ce qu’il y a de mieux. Alors elle s’y assoit, tâtant les alentours à doigts tendus, casse des branches pour se faire de la place. Et elle ramène ses cuisses à elle, se recroqueville dans une coquille imaginaire qui la protégerait de cet enfer qu’est l’Amazonie, mains jointes sous le menton.

Et elle prie :

– Seigneur Jésus… Toi la Lumière dans les ténèbres… Prends pitié de moi… Toi… Notre Christ… Prends ma prière entre tes mains…

Et elle attend ainsi prostrée sur sa parcelle de sable.

Elle attend que, peut-être, viennent la libérer quelques instants de sommeil. Elle écoute la jungle qui murmure autant qu’elle hurle, les bruits nocturnes venus de partout mais qui lui semblent tous adressés. Il y a ceux qu’elle connaît désormais, auxquels elle s’accroche en se disant Tout va bien, que ce ne sont que des grenouilles ou des oiseaux ou des singes qui ne lui veulent aucun mal. Et il y a ceux qui surgissent de nulle part, jamais entendus, tous plus étranges et inquiétants les uns que les autres. Sans compter ceux qui lui paraissent proches d’à peine quelques mètres, et les bruissements des feuilles, là juste derrière, comme déplacées par le passage d’une bête dans son dos. Et alors Yolanda s’imagine entourée de monstres de toutes tailles. Des jaguars ou des pumas, parce qu’elle sait que ça existe, que cette foutue forêt est peuplée de ce genre de fauves. Mais aussi des créatures inconnues, des démons malfaisants. Elle imagine des bouches pleines de dents, des dards empoisonnés, des esprits, des fantômes envoyés par le diable lui-même, parce que ces bruits, là, ces grognements, ces hululements lugubres, ce n’est pas possible qu’ils proviennent d’animaux que Dieu aurait créés. Et elle se recroqueville un peu plus, écrase ses paumes sur ses oreilles pour ne plus rien entendre, se persuade qu’elle s’est endormie, que ce n’est qu’un cauchemar dont elle va se réveiller.

Plus tard, après des heures peut-être, elle croit entendre des pas dans la boue.

Des pas qui lui paraissent un peu humains.

Enfantins, peut-être.

Elle dit :

– Darwyne, c’est toi ?

Mais on ne lui répond pas, les sons noyés les uns dans les autres. Alors elle prie à nouveau son Seigneur Jésus Christ de venir la délivrer. Parce que, juge-t-elle, il n’y a que lui qui puisse encore faire quelque chose pour la sauver.

Lorsque le jour revient, Yolanda ignore si elle a dormi, si ses souvenirs sont ceux de ses rêves ou de la réalité devenue tout aussi incertaine. Elle redécouvre ce lieu où elle a passé la nuit, la rivière à ses pieds, les contreforts massifs des troncs noirs et mouillés. Son corps entier la fait souffrir, plaies et griffures à l’extérieur, estomac noué à l’intérieur, comme s’il avait séché à force de ne plus manger. Elle tente de se relever mais s’effondre aussitôt pour vomir sur la plage en hoquets douloureux, la joue collée au sable. Elle reste là couchée plusieurs instants, se lamente et gémit. Puis à quatre pattes elle se déplace vers la rivière toute proche. L’eau y est sombre et turbide, chargée de mille débris organiques, mais qu’importe à présent : elle y plonge le visage. Lape l’eau comme le ferait un animal, comme si à présent elle n’était plus que ça, une bête parmi les bêtes. Quand des morceaux de feuilles ou des brindilles lui pénètrent la bouche, elle les recrache sur le côté en postillons malpropres. Et quand elle redresse la tête, elle ne réalise même pas combien sa face est brune de vase.

Elle parvient finalement à se remettre debout, mais dans le mouvement son paréo s’accroche encore et se déchire en lambeaux informes, qui ne tiennent même plus sur elle. Après deux tentatives de les nouer entre eux, elle abandonne le tout, se remet à avancer sans plus rien pour la vêtir. Rien d’autre que ce qui reste de vernis sur ses ongles cassés. Elle ne sait plus pourquoi elle marche d’ailleurs, elle ne croit plus en la possibilité de retrouver la ville, un sentier, un chemin, une trace de présence humaine et civilisée, elle est certaine d’être partie très loin, à des kilomètres de Bois Sec et de la lisière de la forêt. Mais elle marche quand même, pour pouvoir se dire qu’elle est toujours vivante. Elle marche sans aucun but, même pas en ligne droite, sinue entre les arbres et les palmiers, yeux mi-clos, vue brouillée, elle suit parfois des sons, parfois des traces prises au hasard pour directions provisoires. Elle pose la main à chaque mètre, ici sur une écorce, là sur des épines qui s’enfoncent dans sa chair et la font reculer de douleur, mais qu’elle n’essaie même pas de retirer.

Yolanda progresse au ralenti, traverse une pinotière, de la boue jusqu’aux genoux, s’empêtre dans les entrelacs d’une forêt de lianes. Elle gravit des pentes en y mettant les mains pour ne pas déraper, s’écorche la peau sur des roches affleurantes. Elle titube en maudissant encore son fils, l’appelle babouin, macaque, pian, rat, pécari, caïman, toute la faune en renfort de ses insultes, dit :

– Je t’ai mis au monde ici et tu vas m’y faire mourir…

Et à d’autres moments elle s’en remet à Dieu :

– Seigneur, viens-moi en aide… Accorde-moi ta grâce et ton amour…

Au bas d’une pente, du tapis de feuilles mortes lui montent des odeurs piquantes et sucrées, elle repère des taches orange qui lui évoquent des fruits en train de pourrir. Alors elle s’agenouille et en porte des morceaux à sa bouche, une charpie de pulpe mêlée de terre et de litière, l’impression de manger de la forêt. Un instant elle croit que ça lui fait du bien, un peu de sucre, un peu de force. Mais un haut-le-cœur lui dit le contraire, elle vomit le tout sur ses genoux dénudés.

Plus loin elle franchit un petit col, descend derrière en manquant de s’étaler, les pieds pris l’un dans l’autre. Elle gagne une zone encombrée d’un chaos rocheux, blocs noirs et couverts de mousse, un peu partout dans le décor. Et l’idée de contourner l’obstacle ne l’effleure même pas, elle s’y engouffre sans réfléchir. Elle pose ses pieds déjà meurtris sur les arêtes, s’y blesse encore, enjambe des trous qui s’ouvrent en grottes sans fond. Elle s’appuie comme elle peut sur les rochers trempés où s’accrochent des lianes tordues, la progression périlleuse. Et d’un pas maladroit, elle se prend le pied droit dans une fissure, s’y enfonce jusqu’à la cheville. Douleur intense qui la fait vaciller, elle bascule sur le flanc en sentant craquer l’articulation.

Quand elle parvient à dégager son pied, elle le découvre plié par une entorse et largement ouvert par une méchante blessure. Elle le touche, essaie de le bouger, mais chaque tentative lui tire un cri de douleur. Elle veut se remettre debout, n’y parvient même pas : poser la plante ravive l’algie et la refait tomber.

Alors elle comprend que son chemin s’arrête ici.

Qu’elle n’ira pas plus loin.

C’est en rampant et à la force des bras qu’elle gagne une roche à peine plus plate, s’y affale dos coincé dans un creux minéral. Elle est là, nue au milieu des pierres géantes, réduite à l’attente. Elle bascule la tête en arrière, pleure encore sur son sort, certaine qu’elle va mourir en ce lieu maudit, que jamais personne ne viendra la secourir. Et elle attend puisqu’il n’y a plus rien d’autre à faire. Immobile et perdue, elle laisse le jour dévider ses heures infinies. Et la nuit vient encore, la cinquième il lui semble.

Le jour suivant, elle demeure sans bouger du matin jusqu’au soir, affalée sur sa pierre entourée d’autres plus hautes, cheville rompue, corps usé, estomac à l’agonie. Sa plaie au mollet est déjà rouge et enflée, elle le constate seulement sans rien pouvoir y faire. À défaut de pouvoir manger, elle lèche l’eau qui suinte sur la roche et dans les mousses autour.

Les paupières entrouvertes et mouillées, elle respire bruyamment en observant le plafond boisé. Elle y voit voler des oiseaux dont elle ignore les noms, certains petits, d’autres plus gros, certains plus colorés que d’autres, coups d’aile furtifs parmi les branches épaisses. Fatigue, faim et douleurs unies en elle pour l’affaiblir, elle reste ainsi à regarder ce monde qui ne lui évoque rien et continue de grouiller sans plus se soucier de sa présence. Comme s’il avait compris que désormais cette humaine rivée au sol ne représentait plus le moindre danger.

D’autres jours passent encore, cinq, dix, cinquante, qu’importe, elle s’étonne chaque matin de se découvrir encore en vie. La jambe plus enflée, chaude autour de la blessure, une chaleur qu’elle croit sentir monter en elle, l’envahir organe après organe. Et plus les jours passent, plus Yolanda se fond dans le décor amazonien, immobile et fiévreuse, la terre sur sa peau comme un camouflage élaboré, son odeur devenue elle-même vaguement sylvestre. L’impression que peu à peu, la forêt la fait sienne. Et jour après jour, elle découvre sans le vouloir d’autres faunes : délivrées de la peur les bêtes lui passent tout près, sans faire de détour. S’approchent, curieuses, même. Ainsi parmi le chaos minéral s’aventure un daguet rouge, qui chemine à pas prudents sur les rochers en équilibre, lui jette deux yeux étonnés, juste quelques secondes, puis s’en va en foulées agiles pour disparaître entre les tiges. Ainsi voit-elle errer un petit groupe de coatis affairés queues en l’air, ignorant jusqu’à sa présence. Plusieurs fois également, dans les houppiers, elle devine des mouvements, des silhouettes noires et jaunes qui sautent de branche en branche, elle croit reconnaître des singes.

Et parfois elle se surprend à confondre toutes ces bêtes avec son fils.

À murmurer un vague :

– Darwyne…

Et chaque soir elle s’endort sans savoir si elle se réveillera.

Mille nuits lui semblent être derrière elle lorsque Yolanda ouvre les yeux dans une semi-lumière, aurore ou crépuscule, qui sait. Comme elle mélange rêve et réel, elle ignore même si elle est vivante ou morte, et peut-être est-elle quelque part entre les deux, d’ailleurs, sur le chemin d’un paradis qui serait long à atteindre mais auquel elle se sait promise. Elle ne sent plus grand-chose de son corps de femme, elle est au-delà, pense-t-elle, perdue dans un mélange de fièvre et de carences de toutes sortes. La jungle autour d’elle baigne dans une étrange pénombre, lueurs éparses et ténues qui révèlent des contours incertains.

Elle tourne la tête, cherche à reconnaître l’endroit. Les rochers lui semblent avoir changé de forme durant son sommeil, pris des silhouettes plus découpées, presque animales. La forêt est différente, elle aussi, les troncs moins verticaux, à moins que ce ne soit sa vue qui se joue d’elle. Comme les jours précédents, elle devine des animaux en train de se mouvoir dans le paysage, évoluant autour d’elle comme si elle n’existait plus vraiment. Mais à bien y regarder, il lui apparaît que ces animaux-là ne ressemblent à rien de ce que connaissent les humains. Ils ont des couleurs incongrues : ce pécari est rouge, ce fauve arbore du bleu. Elle jurerait que certains, aussi, ont l’air d’être mêlés, pattes de singe-corps d’oiseau, chenille-lézard, serpent-insecte, des formes intermédiaires qui ne devraient pas être. Comme si un monde insoupçonné se dévoilait enfin à elle, et de derrière un rocher semblent même surgir des silhouettes partiellement humaines, qui l’observent discrètement. Et alors plus que jamais Yolanda se dit qu’elle est en train de sombrer dans la démence, que ces visions-là sont son délire de mourante.

Démons penchés sur son lit de mort.

Alors elle ferme les yeux. Et dans un sursaut d’énergie, comme elle ne l’a plus fait depuis plusieurs jours pourtant, elle se remet à pleurer. Elle pleure parce qu’elle réalise à quel point elle ne veut pas mourir. Elle se remet à prier, aussi, à supplier Jésus de lui venir en aide. Mais ses prières lui paraissent sonner faux. Comme si ici, en ce lieu reculé, dans cette jungle qui semble avoir recouvert la terre entière, mangé les villes et les cités, avalé toute l’humanité pour se venger d’elle ne sait quoi, le Seigneur lui-même ne pouvait plus rien pour elle. Alors elle pleure encore. Et encore, et encore.

Puis les mots lui arrivent.

De très loin.

Montent en elle comme tirés du fond de la terre où elle-même les aurait enfouis.

Des mots jamais prononcés, jamais même pensés.

D’une voix qu’on n’entend presque plus, elle murmure :

– Darwyne… Je t’en supplie, viens… Darwyne, mon enfant à moi… Mon… Mon trésor…

Et dans ces mots beaucoup jureraient qu’il y a l’amour d’une mère pour son fils.

La respiration difficile, brûlante de fièvre, Yolanda se retourne alors sur sa pierre, fait face au ciel bleu nuit que cache la canopée, plafond boisé inextricable. Elle entrouvre les yeux, paupières collées, vision brouillée. Elle attend qu’arrive enfin son heure.

Elle attend un long moment.

Jusqu’à ce qu’au sommet d’un autre rocher qui la surplombe d’au moins deux mètres, sans le moindre bruit, ni branche cassée ni rien, elle croie voir s’approcher une créature.

Une créature qui ressemble à un enfant.

Il a quelque chose de son fils, c’est évident, mais ce n’est pas tout à fait Darwyne. Non, cet enfant-là n’est ni voûté ni refermé sur sa propre silhouette, l’air de s’excuser d’exister. Il se tient droit, le torse ouvert, les bras de part et d’autre, soutenus par des épaules carrées, un long bâton dans la main droite. Comme fier d’être ce qu’il est, rempli d’une assurance qu’elle ne lui a jamais connue. Elle le détaille, et au bas de ses jambes elle ne voit pas d’orteil dépassant du caillou, non, elle voit ce qui ressemble à un talon charnu, et elle se souvient de l’aspect qu’avaient ses pieds avant les premières interventions médicales. Avant qu’avec les médecins, elle ne s’échine à les remettre droit. Ces pieds parfaitement à l’envers, à l’opposé des genoux. Et cette vision lui perce le cœur comme les dards de milliers d’insectes. Du fond de son trou, elle cherche le visage dans le contrejour, à déchiffrer les émotions qui traversent l’enfant à cet instant. Mais elle n’y parvient pas, remarque seulement sa tignasse plus ébouriffée que jamais, avec ses reflets roux, dressée en pointes épaisses au-dessus de sa tête, à la façon d’un petit brasier figé.

– Darwyne… bredouille-t-elle. Viens, mon garçon…

Mais la créature n’en fait rien.

Reste muette en haut de son belvédère. Penche la tête comme pour mieux la regarder, démêler le vrai du faux dans ces mots si nouveaux. Attend un peu. Et d’un bond étrangement silencieux, avec une agilité qui n’a plus rien d’humain, elle disparaît derrière la roche.

Pour ne plus jamais revenir.

Comme si ce moment n’avait pas eu lieu.

Alors Yolanda referme les yeux. Garde la vision en elle comme une des toutes dernières, pas certaine qu’elle soit vraie. Et elle attend qu’enfin tout cela se termine.

Rêve, réalité, vie, mort, qu’importe tant qu’il existe une fin.

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