Darwyne
Chapitre 31
Vingt-quatre heures ont passé, près de quarante depuis le glissement de terrain. À la radio, à la télé, on ne parle que de ça, de cette catastrophe qui restera comme une blessure dans la mémoire du territoire, on cherche des responsables, élus, État, associations complices de ces installations sauvages. Les fouilles ont avancé, on a trouvé des corps, des hommes, des femmes, des enfants, on a identifié les moins meurtris. On a sauvé des vies, aussi, une gamine coincée indemne sous les décombres, destin miraculeux qu’on se racontera pour oublier un peu l’ampleur des pertes humaines, pouvoir malgré tout dire Merci Seigneur.
Mathurine n’est pas retournée au bureau, impossible de se replonger dans ses évaluations pour le moment. Une seule idée en tête : Darwyne. Elle se persuade que l’enfant est encore en vie, qu’il ne se sera pas fait emporter par le glissement de terrain. Oui, il est vivant, c’est certain, elle se répète. Parce que d’après sa sœur, il est parti dans la forêt, bien avant le sinistre. Et parce que Mathurine sait qu’en forêt, Darwyne ne peut pas mourir, non impossible. Qu’il sait se repérer, se débrouiller, trouver de quoi manger, où dormir. Même plusieurs jours, elle se convainc. Parce que la forêt, c’est son élément, quoi qu’en pense Ladymia. L’endroit où, en réalité, il est le moins en danger.
Hier, en fin de journée, l’éducatrice s’est aventurée sur la colline de Bois Sec, elle a marché jusqu’au sommet, tout près du précipice ouvert par le glissement. Elle a cherché des traces de son passage, elle a crié son nom à travers le sous-bois. Elle est redescendue à la tombée de la nuit, s’est dit qu’il était sûrement plus loin, pas dans ce morceau de jungle périurbaine et fréquentée. Et à présent c’est en voiture que Mathurine sillonne les ruelles aux abords de la montagne, celles qui longent le front boisé, limite bitumeuse entre ville et forêt. Elle rêve de voir surgir Darwyne au détour d’un croisement. Elle n’a pas oublié ce qu’il a dit, une fois, que c’était pour sa mère qu’il revenait toujours de ses incursions forestières, seulement pour elle. Yolanda Massily étant sans doute une des victimes du glissement de terrain, elle se dit par moments que, peut-être, il ne reviendra jamais. Mais elle cherche quand même.
Rêve qu’il rentre malgré tout.
Pour elle, cette fois.
Et elle ne peut s’empêcher de penser, Je serai là, je m’occuperai de toi, je panserai tes blessures. Je t’aiderai à faire le deuil de cette mère maltraitante. Et jamais nous ne parlerons ni de l’assistante sociale, ni de Roodney, ni d’aucun de tes beaux-pères.
Quoi que tu aies fait.
Ce secret-là aussi, je le garderai.
Plus de dix fois déjà elle a parcouru ces rues, contournant la zone interdite au public, encore trop dangereuse. Quand la journée se termine, elle pense Tu ne le trouveras pas, pas aujourd’hui, laisse tomber. Elle continue pourtant de chercher, passe encore devant les centres commerciaux, devant les échoppes, devant les salons de coiffure improvisés sous les toits rouillés, les yeux dans le moindre fragment de forêt coincé entre deux constructions. Elle allume ses phares lorsque le jour décline, tourne encore et encore, presque machinalement, le trajet comme un symbole infini dont elle ne saurait plus sortir. Elle dépasse un attroupement de quatre-cinq personnes tout près d’une borne à incendie.
Et s’arrête net.
Fait marche arrière, regarde mieux à travers la vitre.
Et le reconnaît, assis sur un moellon au pied des hommes. Presque nu, un caleçon déchiré au bas de son torse épais.
Jhonson.
Il a l’air épuisé, se tient la tête dans les paumes. Un des passants est accroupi à côté de lui, une main sur son épaule. Un autre lui apporte une bouteille d’eau pour le faire boire. Mathurine se gare, rejoint le groupe. Le beau-père semble ne pas la voir.
– Ça doit être un gars de Bois Sec, explique un des types. Je l’ai trouvé là, je ne sais pas comment il est arrivé.
Jhonson vide l’intégralité de la bouteille d’eau, s’en met partout, sur la tête, sur le corps. Ferme les yeux.
– Ça va ? lui demande-t-on.
Le beau-père s’essuie le visage d’un geste gauche. Dit enfin :
– Je… Je ne sais pas…
Il respire bruyamment, reprend ses esprits. Mathurine écoute, en retrait.
– Qu’est-ce qui s’est passé ? Tu étais dans le… enfin, dans les décombres, quoi ?
– Non… Quand c’est arrivé, j’ai… je me suis réfugié dans la forêt. J’ai tout vu, mon Dieu j’ai vu tout le quartier disparaître, c’était monstrueux. Je voulais redescendre tout de suite, mais comme c’était la nuit, je… je me suis perdu, quoi.
Les hommes échangent des regards compatissants.
– Seigneur…
– J’ai… j’ai vraiment cru que j’allais y rester… J’ai marché, mon Dieu j’ai tellement marché. (Il s’interrompt, reprend :) Je crois que je n’aurais jamais retrouvé la route si je n’avais pas…
– Pas quoi ?
– Si je n’avais pas vu les traces.
Mathurine s’approche pour mieux entendre. Jhonson renifle, rassemble ses souvenirs.
– Il y avait des traces de pas, je les ai suivies toute la matinée. C’est comme ça que j’ai réussi à retrouver un sentier.
– Mon Dieu… Tu as eu de la chance, toi. Allez viens, tu ne peux pas rester là.
Ils s’y mettent à deux pour l’aider à relever son corps affaibli. Le beau-père secoue la tête. Des questions à poser, Mathurine en aurait des dizaines, mais elle se tait, reste muette devant cet homme secoué par ses deux jours en forêt. Elle le regarde marcher, titubant, aidé par les autres, se diriger vers une baraque ouverte sur la route, s’asseoir sur une chaise qu’on lui apporte. Elle entend :
– Mais tu étais tout seul ?
– Non… Non, il y avait ma femme, au début. Yolanda… On est partis ensemble. Mais je ne sais pas… Dans la nuit, avec la pluie, je ne sais pas pourquoi, je… Enfin je crois qu’on s’est séparés et…
Il ouvre deux yeux hagards, comme s’il réalisait seulement.
– Je l’ai perdue, quoi.
OceanofPDF.com