Darwyne

Colin Niel · Chapitre 24 sur 35

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Darwyne

Chapitre 22

 

 

Debout sur l’assise du canapé, Jhonson s’énerve contre l’attelle qu’il est en train de fixer sur une poutre, coups de marteau violents sous la tôle malmenée.

– Allez, tu vas tenir, toi…

Il sait qu’il faudrait le changer, ce chevron, reprendre toute la charpente tant le bois est abîmé. Mais là, pas le choix. Ça tiendra bien quelques semaines, le temps de trouver les matériaux, et que la météo lui accorde un répit. Parce que cette pluie qui ne s’arrête plus, qui revient plus forte encore passée chaque accalmie, ça devient infernal, il ne peut pas travailler dans des conditions pareilles. Averse après averse, le toit révèle des brèches insoupçonnées, au-dessous desquelles jaillissent les casseroles de Yolanda. Le petit carbet prend l’eau de toutes parts, en fait, s’avère bien plus fragile que Jhonson ne l’avait cru initialement. Il va de découverte en découverte, maudit le travail inachevé de ses prédécesseurs, les ex de sa compagne passés dans la bicoque et partis en laissant tout en plan. Forcément, c’est à lui de gérer maintenant ! Obligé de s’activer dans l’urgence, redresser murs et parois, improviser des rustines pour colmater les trous. Le dernier clou planté, il regagne le sol dans un soupir, essuie les gouttes qui lui mouillent le visage. Pense, C’est bon, là, terminé pour aujourd’hui.

Comme s’ils avaient besoin d’une telle saison des pluies.

Comme si habiter Bois Sec, ce n’était pas assez difficile comme ça.

Et comme s’il n’y avait pas assez de choses qui lui prenaient la tête, à Jhonson.

Parce qu’il faut l’avouer, en ce moment, ça ne va pas bien.

Devant Yolanda, il continue de faire le fier, pas du genre à s’épancher sur ses problèmes, mais à l’intérieur c’est une autre affaire. Il est tendu comme il n’a pas souvenir de l’avoir déjà été, il s’énerve au moindre truc qui ne va pas comme il voudrait. La nuit, il se réveille souvent, reste les yeux ouverts comme un foutu hibou. Et dans le brouhaha des ondées, il se met à flipper. À s’inventer des bruits qui, peut-être, n’existent en fait que dans son crâne de beau-père. Il sait que c’est ridicule, et jamais il n’ira raconter ça à qui que ce soit, mais au moindre craquement, il jurerait que c’est encore la forêt qu’il entend, qui le provoque, rapport à tous les coups de sabre qu’il lui a assénés. Ou alors ces mauvaises herbes infiltrées jusque dans la chambre, dans tous les interstices. Il lui semble qu’il y a des animaux par dizaines, aussi, qui rôdent autour de la baraque ou même qui rentrent à l’intérieur comme si c’était chez eux, qui se glissent sous le lit, qui grimpent en haut des poutres. Même plus besoin d’avoir bu des litres de bière pour imaginer ce genre de trucs, des fois il croit que pour de bon il est devenu cinglé, et il reste ainsi éveillé jusqu’au matin.

Mais ce n’est pas tout : après, dans la journée, c’est le gamin qui prend le relais. Oui, Jhonson n’arrive toujours pas à comprendre ce qu’un avorton dans son genre pourrait bien faire à un gars de sa carrure, mais depuis quelque temps, le gosse, il lui fait peur, aussi. C’est un truc dans sa façon de le regarder depuis sa souche pourrie, de froncer ses sourcils et de serrer ses lèvres de petit pian en faisant de drôles de bruits. Il en est sûr, maintenant, il a quelque chose de malsain cet enfant, quelque chose qui le met de plus en plus mal à l’aise. Parfois Jhonson voudrait lui en coller une belle, une dont il se souviendrait vraiment, pour qu’enfin il arrête de jouer à ce petit jeu avec lui.

Et il se demande ce qui le retient.

La peur, peut-être bien, justement.

Il pose son marteau sur le haut du réfrigérateur, à côté de la télé qui ne sert plus à rien depuis que le courant est coupé et qu’ils s’éclairent à la bougie. Les gars disent que ça va durer encore plusieurs jours, que pour refaire les branchements, là, c’est compliqué, tu comprends. Ça fait un moment que Yolanda est dehors avec la dame des services sociaux, il réalise. Celle-là aussi elle commence à lui taper sur le système, à causer des soucis à sa petite femme au lieu de les aider à supporter cette vie, elle n’a rien d’autre à faire que de tourner autour du gosse comme si c’était le nouveau Jésus ? Il ne sait pas ce qu’elles se disent depuis tout ce temps, il a évité de sortir, pour laisser Yolanda tranquille. Il pousse le rideau, jette un œil à l’extérieur, discrètement.

La dame est partie, en fait, avec ce temps il n’a même pas entendu crisser le portail. Yolanda est toute seule, sur son tabouret, les yeux dans le néant de cette averse perpétuelle. Il y a le toit qui la protège de la pluie, mais elle se fait quand même mouiller quand le vent pousse les gouttes vers elle, tout un pan de son paréo est trempé, remarque Jhonson. Pourtant ça n’a pas l’air de la déranger. Ça fait bizarre de la voir comme ça, immobile, elle qui d’habitude ne tient pas en place, toujours un truc à faire.

– Yolanda ? il dit.

Aucune réaction.

Il s’approche d’elle, pose une main sur son épaule éclaboussée. Et elle penche sa tête sur le côté pour la poser contre l’avant-bras de son homme, et il sent sa peau contre la sienne, moites l’une et l’autre. Et elle ferme les yeux comme si elle voulait s’endormir là et ne plus jamais se réveiller, prise d’une fatigue trop grande pour une seule femme. Jhonson voudrait lui parler, lui dire mille choses, ces trucs que certains savent dire et qui parfois peuvent faire du bien. Mais il dit juste :

– Allez rentre, tu es trempée, là.

Lorsqu’il voit l’enfant apparaître de derrière la tôle, tout entier recouvert d’un poncho bon marché, Jhonson sait déjà que quelque chose va arriver. Il ne sait pas quoi, ce que Yolanda a prévu, si elle va le punir ou au contraire le prendre dans ses bras comme elle le fait avec sa fille mais jamais avec lui, parce qu’elle aurait réalisé un truc en parlant avec la dame des services sociaux, décidé de lui donner un peu de son amour. Elle n’a presque plus parlé de l’après-midi, murée dans un silence que le beau-père ne pouvait qu’essayer de déchiffrer. Il a continué de bricoler, et elle de déplacer sans cesse son linge pour trouver l’endroit où il pourrait enfin sécher. Mais quand la sortie de l’école a commencé à approcher, il a bien vu qu’elle s’est mise à regarder l’heure sur son portable toutes les deux minutes. Qu’elle se préparait à l’arrivée du gosse. Elle a fini par sortir du petit carbet, par attendre debout sur le seuil de la maison, les yeux plantés dans le portail rouillé que la pluie rinçait sans relâche.

Sous sa cape jaune et transparente, son cartable tel la coquille d’un escargot, Jhonson lui trouve une drôle d’allure, au petit pian. On devine seulement son visage sous la capuche trempée. Il marche vers le toit où est abritée sa mère, les baskets dans la boue, n’évite même pas les flaques. Une fois au sec, il retire tout, pend le poncho à un clou, pose son sac d’écolier sur un fragment de béton. Pour, un pas plus loin, se heurter à Yolanda, dressée sur son chemin en un obstacle infranchissable. Ils se regardent sans ouvrir la bouche, dans un langage muet et connu d’eux seuls, façonné en dix ans de vie. Une tête en dessous d’elle, Darwyne grimace, passe par mille expressions.

Et enfin :

– Tu sais ce que tu serais devenu si je ne m’étais pas occupée de toi pendant toutes ces années ?

Pas de réponse. L’enfant, tassé sur lui-même, plus encore que de coutume.

– Tu crois vraiment qu’une autre famille t’accepterait ? Toi, dans une vraie maison ?

Haussement d’épaules, à peine perceptible.

– Tu crois que d’autres auraient fait mieux que ta mère qui s’est tuée pour te redresser ?

– …

– Allez, Darwyne, réponds, là.

– Non.

– Non, ce n’est pas ce que tu crois ?

– Non, ce n’est pas ce que je crois.

Bref silence, la pluie en bruit de fond.

– Pourquoi ?

Darwyne hésite, quelques secondes. L’air juste un peu moins docile que les fois précédentes.

– Parce que… Parce que je ne suis pas vraiment un enfant.

– C’est ça, opine la mère, raide et glaciale. Parce que tu es… ?

– Parce que je ne suis rien d’autre qu’un sale petit pian dégueulasse.

– Bon qu’à… ?

– Bon qu’à faire honte à sa mère.

Elle hoche le menton, comme rassasiée par cette soumission retrouvée. Jhonson se tient à l’écart, près du rideau de porte. Et bizarrement, il réalise que lui aussi, ça l’apaise d’entendre le gosse dire ces choses-là, ces choses qui le rabaissent et le salissent un peu plus. Ça remet les choses dans le bon sens.

– Alors comme ça, tu t’y connais en arbres et en bestioles ? reprend la mère.

Nouveau haussement d’épaules.

– C’est vrai, ça ?

– Oui, murmure enfin Darwyne. C’est vrai.

Et Yolanda soupire :

– La forêt, c’est ça qui est important pour toi ? C’est là que tu voudrais vivre ? Dans la terre et dans la boue, là où tu es sorti de moi le jour où je t’ai mis au monde sans l’aide de personne ?

– …

Elle jette un regard silencieux vers le front boisé, noyé sous le grain dément au fond de son terrain. Puis elle se retourne, s’engouffre à l’intérieur de la baraque, en ressort avec une bassine en plastique. La rose, note le beau-père, celle avec des fleurs dessinées dessus.

– Viens avec moi, elle dit à son fils.

Et elle se jette sous les trombes d’eau.

– Allez, viens, je te dis.

Alors le gamin la suit, et Jhonson décolle son dos du mur pour mieux voir leurs silhouettes s’enfoncer dans l’ondée. Ils marchent tous deux vers le bout de jungle, aussitôt ruisselants, les habits gorgés de pluie. Yolanda mène Darwyne jusqu’aux broussailles, cette frontière incertaine entre ville et nature, théâtre des batailles entre plantes et beaux-pères. Sur le sol boursouflé de racines et d’humus que l’enfant piétine du bout de ses jambes torses, elle pose la bassine. Et, relevant le bas de son paréo, elle s’accroupit parmi les tiges coupées, pour gratter la terre à pleines mains. Arracher des poignées de boue et de débris végétaux mêlés en une bouillie informe, puis les jeter dans le bac plastique comme dans l’auge d’un bestiau. Elle creuse avec méthode, ses ongles manucurés fouillant au pied des souches, elle déniche pierres et insectes mélangés au terreau. La bassine se remplit à vue d’œil, paquet après paquet, et elle déborde bientôt de cette bourbe brune qu’amasse la mère. Alors Yolanda s’interrompt, secoue ses mains salies, les essuie comme elle peut sur les feuilles qui l’entourent.

Et elle dit à son garçon :

– Mange.

Comme elle l’a fait d’autres fois, avec ses piments.

– Vas-y, manges-en de ta forêt.

Darwyne reste immobile, debout sous la pluie. Il résiste, on dirait, refuse de se plier à l’injonction. Peut-être même qu’il dit Non, mais de là où il est, Jhonson n’en est pas certain. Première fois qu’il voit ça en tout cas, comme si le gosse voulait maintenant tenir tête à sa mère. Comme s’il avait un peu changé, peut-être à cause de la dame des services sociaux et de leurs balades dans la forêt, il imagine. Première fois, aussi, que Yolanda lui demande de l’aide.

– Jhonson ! elle crie soudain depuis sa jungle.

Le beau-père croit avoir mal entendu : d’habitude, son crétin de gosse, elle le gère toute seule. Mais elle insiste :

– Jhonson, tu viens ?

À première vue, s’impliquer là-dedans, c’est une idée qui ne lui plaît pas bien, au beau-père. Parce que le gosse le fait flipper en ce moment, et la forêt où ils se tiennent encore plus. Ou peut-être parce que c’est de lui-même qu’il a peur, de ce qu’il pourrait faire si on le poussait un peu trop loin. Mais il y va quand même, quitte le toit et le béton.

– Attends, l’interrompt Yolanda.

Il s’arrête.

– Prends ton sabre.

Ça, c’est une mauvaise idée, il se le dit tout de suite. Mais il y a un autre bout de lui-même qui n’est pas d’accord, qui trouve au contraire que c’est exactement ce dont il a besoin pour qu’enfin le gamin apprenne ce qu’est le respect. Alors il avise la machette posée contre le mur de la baraque, et l’empoigne par le manche, avant de rejoindre la mère et le fils dans les débris de forêt. La pluie le douche tout entier, brouille sa vue d’un voile trempé.

– Mange, répète Yolanda.

Et alors l’enfant ruisselant lève vers elle ses deux yeux d’animal, soutient le regard de sa mère comme jamais Jhonson ne l’a vu faire. Avec cette insolence qu’il pensait réservée au beau-père qu’il est. Et Jhonson devine Yolanda en train de se fendre intérieurement, son autorité maternelle mise à l’épreuve. Elle se tourne vers son homme, fait un signe de tête pour dire Vas-y. Et bizarrement, Jhonson ne se fait pas prier. Il se plante dans le dos du gosse, et applique le bout du sabre sur son omoplate, comme le fait chaque jour la mère avec son couteau de cuisine. Il presse la pointe contre le tee-shirt gorgé d’eau. Darwyne résiste un peu, les pieds solidement ancrés dans la boue, mais comme Jhonson appuie plus fort, il finit par céder, tombe à genoux devant la bassine.

– Mange ta saloperie de forêt.

Du regard, la mère pousse le beau-père à poursuivre. Il remonte un peu sa lame, la cale cette fois sur la nuque du gamin, là où se termine sa tignasse pleine de nœuds et gorgée d’eau. Et il appuie encore. Dirige la tête comme s’il en tenait les rênes. Vers la fange brune, le visage juste au-dessus de la surface.

– Mange, petit pian. Mange.

Et enfin Darwyne s’exécute.

Sabre derrière le crâne, à genoux dans les racines, il ouvre sa petite bouche et la plonge dans la boue, sans même s’aider des mains qui reposent inertes sur les côtés de la bassine.

Et il mange.

– C’est ça, oui, mange tout.

Et il lape.

– Voilà.

Comme le ferait un chien, se dit Jhonson. Parce que sa mère a raison, c’est tout ce qu’il est : un sale bestiau, il faut arrêter de se voiler la face. Un instant le beau-père sent le manche trembler au bout de son bras, et alors il se demande si tout cela est vraiment en train d’arriver, s’il est vraiment en train de participer au châtiment décidé par Yolanda. Si ce n’est pas juste un mauvais rêve dans lequel il se serait perdu, un rêve dans lequel il n’y aurait plus aucun interdit, plus de retenue, plus de morale, plus de conséquences. Et il se rend compte qu’après ces derniers jours passés à se tourmenter pour des trucs insensés, à prendre peur pour un rien, avoir le dessus sur l’avorton, ça libère des trucs en lui. Que ça lui fait du bien, en fait. La scène dure, l’enfant avale de la forêt, s’en met partout, écrasé par le sabre, écrasé par la pluie, écrasé par les mots de la mère qui l’encourage à continuer, mains sur les hanches au-dessus de lui.

Puis il s’arrête.

Relève la tête en butant contre la lame. De la terre trempée sur toute la face, dans les cheveux, dans les oreilles, sur le tee-shirt. Jhonson croit que c’est fini, que Yolanda va mettre un terme au supplice. Mais à voir la tête qu’elle fait, il comprend que non, ce n’est pas terminé.

– Continue, elle dit. Mange tout.

Sous la pluie battante, Darwyne respire bruyamment, les poumons encombrés. Il réprime un haut-le-cœur. Baisse un peu le visage, comme s’il allait se remettre à bouffer. Mais reste bloqué au-dessus de la boue. La mère le presse :

– Continue.

Comme si arrêter là serait capituler.

– Allez, elle dit plus fort.

Mais l’enfant ne bouge plus du tout, statue dégoulinante érigée à l’orée de la jungle. Et Jhonson a beau juger que la punition a déjà bien duré, que là, il a eu sa dose, le gosse, lui aussi il a envie de le voir encore leur obéir, à lui et à sa mère. C’est plus fort que lui, ça vient de l’intérieur : il a envie de le voir plier. Là, maintenant. Se soumettre sous sa lame comme les arbres se soumettent quand il a un terrain à défricher. Ne plus se laisser impressionner, ni par un gamin ni par le moindre bosquet. Parce que les enfants, c’est comme les arbres, finalement, il ne faut pas les laisser pousser n’importe comment. L’eau est partout autour des trois silhouettes, plus rien n’est sec. Le sol, une mare géante où s’enfoncent leurs appuis. La voix de Yolanda, un refrain ressassé à l’infini.

– Continue.

Et les cris des grenouilles, et le ronronnement de l’averse, et le bruit des mille torrents qui dévalent la montagne.

– Continue, je te dis.

Aucun mouvement, juste ce dos voûté, le gosse à genoux devant Jhonson. Après, il va regretter son geste, le beau-père, quand il y repensera plus calmement. Mais sur le moment, aucune pensée régulatrice ne lui traverse le crâne. Quand Yolanda serine :

– Con-ti-nue.

Quand elle plante son regard dans les yeux de son homme, son regard noir comme un gouffre sans fond, Jhonson frappe.

Il lève son sabre.

Et l’abat sur l’épaule de l’enfant.

La lame pénètre la chair, bute peut-être contre l’os.

Darwyne s’effondre sur le côté, une main sur sa plaie. Il ramène les genoux à lui, se recroqueville comme s’il avait une carapace où se blottir à jamais. Et le sang se met à couler le long de son bras, vient grossir les rivières en un affluent rouge.

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