Dondog

Antoine Volodine · Chapitre 10 sur 19

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Dondog

VIII. - Gabriella Bruna

VIII.

 

GABRIELLA BRUNA

 

Il faisait beau, dit Dondog. On était en plein été. La guerre venait de commencer. L’extermination des Ybürs balbutiait, insignifiante encore au regard du reste, elle en était à ses premiers jours. Dans le ciel voguaient des dirigeables espions, au fuselage sans identité, et quelques monoplans que les soldats abattaient facilement à la carabine. Sur les chemins trottaient de petits détachements de cavaliers ahuris déjà par une semaine de bivouacs précaires, d’incessantes manoeuvres et d’escarmouches. Le front ne s’était stabilisé nulle part. Dans certains hameaux, sur certaines routes, les adversaires se succédaient à peu d’heures d’intervalle. Parfois quarante minutes seulement séparaient le passage des troupes ennemies et celui des Tatars, des Scythes, des Wangres et de leurs alliés de l’époque. Je ne nomme pas tous les peuples ayant pris part à l’action, dit Dondog. Ils étaient destinés à fusionner pendant le carnage, de toute façon, à bientôt se rejoindre en une seule boue hurlante, gorgée de sang.

Le soleil étincelait sur les aéronefs et, plus bas, il roussissait les champs de blé, les forêts, les collines qui entouraient la petite ville d’Ostrowiec, et, à la sortie sud de la ville, il assommait et grillait le quartier industriel, avec sa série de terrains en friche, ses voies ferrées et ses longues murailles aveugles.

La toute jeune Gabriella Bruna se trouvait justement là, dans ce morne labyrinthe de fabriques. Elle était sobrement vêtue en institutrice. La lumière l’inondait. Elle ne flânait pas, elle avançait d’un pas vif, agacée de s’être égarée au milieu des bâtisses grises et des murs de brique grise. Il y avait plus d’un quart d’heure qu’elle cherchait sans succès l’entrée des usines Vassiliev, et elle avait l’impression de s’en être une nouvelle fois éloignée. Elle ne se sentait pas en retard, aucune heure n’ayant été fixée pour sa venue, mais elle souhaitait ne rien manquer du spectacle de l’après-midi, cette exceptionnelle fête du feu organisée dans les forges de Vassiliev. Celui-ci l’avait invitée à venir voir brûler des wagons de sucre et d’alcool que le Commandement avait ordonné de détruire avant que l’ennemi ne s’en empare.

Gabriella Bruna exerçait depuis un an la fonction de préceptrice chez Vassiliev, mais elle n’avait jamais eu l’occasion de s’aventurer dans cette partie d’Ostrowiec. Ses promenades avec les enfants se déroulaient ailleurs, à l’extrémité opposée de la ville, et, en fait, elle ignorait à quoi ressemblaient les fabriques de son employeur. Elle contourna un nouvel entrepôt, elle longea cent cinquante mètres de voie ferrée, elle évita un bassin d’eau stagnante, et maintenant elle s’engageait sur un chemin sans issue, qui menait à un portail noir puis continuait jusqu’à un tas de pierraille. Au-delà s’étendait un énième complexe de bâtisses, de monticules et de champs non cultivés.

Il y avait de l’herbe partout, clairsemée et jaune.

Plantée au bord du fossé, une pancarte indiquait en rouge et en russe que le passage était interdit. La jeune femme s’arrêta. Un coup de vent balaya le mur qui enlaidissait le côté gauche du chemin. Sur son support, la pancarte vibra. Les mots tremblèrent, PROPRIÉTÉ PRIVÉE, DÉFENSE DE, puis la poussière retomba et, pendant un instant, on n’entendit plus rien. Puis, venant du sud-ouest, le brouhaha d’une canonnade roula, s’interrompit, reprit. Derrière les collines, vers Sandomierz et peut-être plus près, peut-être déjà au carrefour du Levanidovo, des bataillons tchouvaches et autrichiens s’entre-massacraient à l’arme lourde.

On avait abordé la deuxième semaine du mois d’août. Les nouvelles étaient alarmantes. Les alliés reculaient, ils perdaient une ville après l’autre. Quand viendrait le tour d’Ostrowiec, ils la défendraient sans doute quelques heures, pour l’honneur, mais, en fin de compte, ils l’abandonneraient à l’ennemi.

La belle Bruna, Gabriella Bruna, hésitait sous l’azur limpide. En dépit des grondements d’artillerie, une grande tranquillité estivale adoucissait tout ce qu’on voyait, aussi bien les sapins au loin que les rails, les tas de charbon ou les ronces qui foisonnaient près des butoirs. La chaleur piquait. L’ombre faisait défaut. Les insectes grésillaient. Personne n’apparaissait nulle part.

Gabriella Bruna se mit à progresser le long du mur, sur le talus pour ne pas avoir à fouler le mâchefer qui risquait d’abîmer ses bottines. Elle préférait piétiner les herbes. Des sauterelles jaillissaient devant ses jambes, dévoilant la splendeur crépitante de leurs élytres, rouge vif ou bleu électrique, ou indigo.

L’usine de Vassiliev fabriquait des aciers spéciaux, et des patrouilles la protégeaient contre les saboteurs. Gabriella Bruna comptait sur des ouvriers ou des soldats pour se faire indiquer le chemin des fourneaux où le sucre allait s’embraser par dizaines de tonnes, cet après-midi-là, mais, depuis un bon moment, elle n’avait pas rencontré âme qui vive. Elle avait dû dépasser le secteur sensible. Sans doute errait-elle à présent dans une partie du quartier industriel où l’activité était en veilleuse depuis la déclaration de guerre. Il n’y avait à proximité aucun bruit lié au travail. Elle s’était éloignée de la ville et des fonderies, et, elle le remarquait maintenant, les cheminées qui fumaient se dressaient dans un tout autre endroit, à bonne distance.

Une guêpe vint vrombir près de son oreille. Elle la chassa.

Elle alla jusqu’au portail. Des rails sortaient, traversaient le chemin et rejoignaient les voies ferrées au milieu des herbes, près du bassin d’eau noire. Sur le portail, sans se priver de crever les cloques de rouille, un militant avait gravé au couteau, en polonais : À BAS LA GUERRE, VIVE L’INTERNATIONALE .

Le slogan était coupé en deux. Le portail n’était pas fermé. Dans la disjointure on distinguait une fraction étroite de sol et, sur le sol, un écrou, une touffe de plantain monté en graine. Pour élargir l’ouverture, Gabriella Bruna appuya les mains sous L’INTERNATIONALE. La peinture s’écaillait. Les gonds résistèrent puis obéirent un peu, avec un cri d’une grande violence.

Au même instant, des claquements de sabots sonnèrent, venant d’un goulet entre deux murailles. Pendant une dizaine de secondes, on ne vit rien, et ensuite un garde à cheval déboucha derrière l’endroit où le chemin s’achevait en cul-de-sac. Il portait un uniforme de l’armée impériale, une casquette plate à large visière, un sabre. Sa monture était une jument alezane qu’il menait au pas. Il escalada un talus, il le descendit. Il fit un détour pour éviter le tas de pierraille, et il fut sur le chemin.

Il se dirigea vers Gabriella Bruna.

Celle-ci, devant l’entrebâillure, se frictionnait les paumes afin d’en ôter la sciure rousse, les paillettes roussâtres et brunes, et elle pensait que tout se combinait pour que le représentant de l’ordre la suspectât d’espionnage : ses mains sales, le portail entrouvert, l’endroit désert, la solitude de l’heure. Au lieu de se réjouir d’avoir enfin devant elle une personne susceptible de lui venir en aide, elle eut l’intuition que ce cavalier n’écouterait pas ses explications, s’obstinerait à voir en elle une créature louche, et qu’il lui nuirait.

Elle prépara son discours.

Je cherche l’entrée de la fonderie Vassiliev… Je viens voir brûler les wagons de sucre… J’habite chez le directeur de l’usine, chez les Vassiliev… Je suis la préceptrice de leurs enfants…

La jument approchait. Elle avait sur le chanfrein une tache en forme de croissant. Ses yeux larmoyants se heurtèrent à ceux de Gabriella Bruna. On y décelait de la folie animale, une humidité affolée et hostile. Nulle sympathie n’y brillait. Elle agitait rageusement sa crinière. Déjà elle était arrivée au portail. Déjà elle enjambait les rails au bord desquels Gabriella Bruna se tenait immobile.

Le cavalier tira sur les rênes.

La jument stoppa. Ses naseaux palpitaient. Elle broncha. Son regard était méchant et fou.

Un silence étreignit une nouvelle fois le paysage : le chemin, les voies, le trou d’eau, les entrepôts de marchandises, les bacs à charbon, à gravier, et plus loin la campagne gris-vert, les sapins, et tout près les constructions en brique couleur de vieille cendre. Tout était écrasé de soleil et silencieux, et là-dessus venaient se greffer des zigzags sonores de guêpes, des battements de coeur, des souffles ; et le pilonnage du carrefour du Levanidovo, à trente kilomètres, qui continuait.

La jeune femme n’osait pas prendre l’initiative du dialogue. Elle orientait la tête vers cet homme qui la dominait de toute sa hauteur, et, pour ne pas l’irriter par un excès d’assurance, elle se taisait.

 

De Gabriella Bruna j’aimerais ici évoquer l’apparence remarquable, dit Dondog. Sa silhouette était élégante et elle avait rassemblé ses cheveux, d’un noir onctueux, en un chignon parfait. Elle avait toute la grâce d’une institutrice du début du siècle, mais ce qui m’attire dans cette image, ce qui m’attire irrésistiblement, dit Dondog, c’est l’intelligence qui émanait de son visage à la peau fine, d’une teinte bronze clair comme souvent chez les femmes ybüres juste après l’adolescence, une intelligence dure, visiblement combinée à une énergie indomptable. Sa bouche ne souriait pas, son regard ne fuyait pas. Il allait droit, concentrant sur son objectif deux pierres ténébreuses, à éclat d’ambre. Elle aurait pu passer pour une beauté séfarade ou tchétchène, dit Dondog. Elle avait ce genre de charme.

Elle se tint ainsi devant le cavalier, respectueuse et belle, s’efforçant de conserver un masque paisible en dépit de l’haleine et des pestilences fauves de la jument.

Le garde ne desserrait pas les dents. Il contraignait sa monture à rester de flanc contre le portail. Cette position interdisait à Gabriella Bruna tout déplacement, si ce n’est vers l’intérieur de l’usine, dans l’embrasure où elle n’avait aucune intention de se glisser. Il n’abaissait pas sur elle son regard, il l’ignorait, il feignait d’être seul et de s’être arrêté là par hasard. Gabriella Bruna perçut sa maussaderie, son animosité. La bête bougeait, ses sabots s’énervaient contre la terre, ils claquèrent contre un rail. Peu de distance séparait la jeune femme de ce poitrail frissonnant, de cette croupe en sueur, et d’une botte brillante dans laquelle entrait un pantalon de drap bleu, décoré d’un passepoil vermillon, à odeur de cirage et de caserne.

L’homme, à l’évidence, ruminait de tortueuses et dangereuses pensées. Mieux valait au plus vite en interrompre le cours.

Gabriella leva la tête.

– On m’attend à l’usine Vassiliev, dit-elle en russe. Je connais le propriétaire. Je vis chez lui. Je suis la préceptrice de ses enfants.

L’homme fit un geste du menton. Peut-être exprimait- il une opinion, peut-être quelque chose l’avait-il gêné au niveau du cou, un insecte, un brin d’étoffe rugueuse, la pointe d’un furoncle. Il avait une face brutale que le contre-jour rendait mal lisible, avec une peau hâlée et des yeux bridés qui trahissaient une ascendance sibérienne ou mongole. Rien de particulier, en fait, n’apparaissait dans cette figure commune, rien de bien mémorisable, sinon, sous la mâchoire, les quelques vilains centimètres roses d’une cicatrice.

Tout en parlant, Gabriella Bruna le scrutait. Derrière les paupières presque closes, la mauvaise volonté flambait.

– Vassiliev, poursuivit-elle. L’industriel.

Le cavalier ne répondait pas. Il comprenait peutêtre très mal le russe. Il semblait tendre l’oreille vers les lointaines canonnades. Gabriella Bruna songeait à formuler une nouvelle phrase lorsqu’il s’anima enfin. Il donnait des instructions à l’alezane, il lui dictait, des mains et des genoux, la conduite à tenir. La bête devint soudain au-dessus de Gabriella Bruna une menaçante montagne de chair chaude. Elle secouait sa longue tête d’animal psychiquement atteint, elle frémissait, elle se déplaçait de flanc. Elle repoussait Gabriella Bruna vers le portail. La jeune femme tout d’abord se plaqua contre VIVE L’INTERNATIONALE. Sous la pression, l’ouverture s’agrandit. Les charnières de nouveau se plaignirent, une roulette cria sur la terre durcie.

Maintenant, Gabriella Bruna avait pénétré sur le territoire de l’usine.

La masse alezane progressa derrière elle, et, bien manoeuvrée, frissonnante, impressionnante, elle la contourna pour l’obliger à se rabattre vers l’envers du portail. Aussitôt, le cavalier avait refermé le panneau roulant, avec sa jambe et son bras gauches, comme s’il s’agissait d’une opération absolument normale. Gabriella Bruna avait dû reculer, et, pour éviter le contact avec la moiteur fauve de l’animal, de nouveau elle s’adossait contre la surface métallique. Elle savait qu’elle se salissait de rouille, de poussière.

On se trouvait dans une cour limitée au sud par une écurie et, à l’ouest, par des bâtiments hauts et grands ouverts, qui devaient être des ateliers. Aucun ouvrier n’était visible. Les rails allaient vers un portique de levage et s’enfonçaient ensuite dans une seconde cour dont on devinait seulement deux citernes qui reposaient sur des piliers de ciment. Le soleil martelait ce lieu désert avec une férocité poudreuse. Il faisait trembler les toits d’ardoise des bâtiments, les murs en brique sombre. Partout perçaient des touffes de plantes montées en graine, des herbes solitaires et laides.

La jument renifla. Pendant la dernière minute, Gabriella Bruna n’avait cessé de croiser ses yeux avec appréhension, ses gros yeux globuleux où la démence rôdait.

– Je dois me rendre à la fonderie, dit-elle en réfrénant l’indignation qui montait en elle. Vassiliev m’attend.

Elle regrettait d’avoir cédé à la jument et au cavalier. L’espace avait rétréci autour d’elle. Elle devait se tenir debout dans un couloir inconfortable, entre du fer rouillé et une bête dont les odeurs et la chaleur la dégoûtaient.

L’homme, lui, restait taciturne. Sans rien dire il fit avancer Gabriella Bruna le long du portail, puis le long du mur. Elle se laissa diriger, elle ne voulait pas être bousculée par les muscles énormes et le cuir brûlant de sueur. Elle marcha sur du plantain, des bardanes, quelques orties. Elle portait une jupe d’indienne bleue, à motif de fleurs noires, et, sous un gilet de velours, un chemisier blanc, brodé, aux manches longues. Son coude gauche frottait contre la brique, parfois son épaule. Elle abîmait ses vêtements.

Bien qu’il manoeuvrât en permanence pour lui obstruer tout passage vers la cour, le cavalier feignait de ne pas s’intéresser à elle. Il semblait avoir d’autres priorités. Ainsi, par exemple, il suivait avec une grande attention les agissements de trois corbeaux qui voulaient se poser sur le toit de l’écurie et se chamaillaient, le bec rempli de clameurs.

 

– Je veux parler à un officier, dit Gabriella Bruna, et elle refusa d’aller plus loin.

Le cavalier n’admit pas cet arrêt intempestif et il la poussa encore sur une demi-douzaine de pas, puis il lui fit faire deux mètres supplémentaires, puis encore un mètre. Elle trébucha, elle se rattrapa au mur en s’écorchant la main. Elle essayait de conserver son sang-froid. Elle esquivait la tête qui se balançait vers elle, la bave et les écumes de l’alezane, son haleine épouvantable, ainsi que l’étrier de fer qui lui frôlait le bras, comme par inadvertance, dès qu’elle se raidissait.

Encore une fois la jambe s’approcha d’elle, le drap bleu, la couture rouge, la botte. L’étrier était couleur d’argent mat. Sur le fourreau du sabre elle chercha une indication de corps d’armée, pour plus tard se plaindre aux autorités militaires, mais il n’y en avait aucune. Sur la selle, en revanche, elle eut le temps de lire un nom gravé en caractères cyrilliques. Gulmuz Korsakov.

Mais qu’est-ce qu’il me veut, celui-là ? pensa-t-elle.

Une pause infime se produisit, puis ses entrailles sursautèrent.

Il ne veut tout de même pas me violer ? pensa-t-elle.

Au même instant, une pruine de terreur lui glaça le ventre. Des images de sauvagerie mâle se présentèrent à elle, nettes, très crues, rouge violacé, avec une série de visions anatomiques non édulcorées, horribles. Ce film muet était complété par les sensations prévisibles, par des râles, des grognements masculins idiots, des saccades grognantes, de la douleur, de l’avilissement, des giclures grognantes.

Petite sœur, murmure Dondog. Il est désolé qu’elle ne puisse pas l’entendre. Il l’a accompagnée jusque-là comme dans un simple récit de rêve, mais à présent il partage son angoisse.

Gabriella Bruna n’était pas une oie blanche, dit-il. Elle n’ignorait rien de la violence humaine. Elle était née dans un clan ybür où les choses étaient dites. On lui avait appris à vivre parmi les humains, à survivre dans le danger, au coeur du crime, en face des humains ordinaires.

– Je vous ai dit que je voulais parler à un officier, dit-elle d’une voix claire, impérieuse, même.

Ils étaient arrivés devant l’écurie. On avait dû parquer là, on ne sait quand, mais, de toute façon, avant les réquisitions récentes de l’armée, les chevaux qui tiraient les plates-formes chargées de ferraille. Dans un des grands vantaux de bois, une porte plus petite avait été découpée. Elle était ouverte à demi. On discernait plus loin de l’obscurité tiédasse, marbrée de vieux crottin et de paille. La jument tourna vers Gabriella Bruna son museau brûlant, la tache en forme de croissant qui lui marquait le chanfrein, et aussi son oeil exorbité, méchant, puis elle fit claquer ses sabots.

– Conduisez-moi à vos supérieurs, ordonna Gabriella Bruna. Je m’expliquerai avec eux.

Le vent ronfla dans une gouttière.

Maintenant hors de vue, les corbeaux dérapaient sur les ardoises et croassaient.

L’homme se pencha. Il avait des pommettes aplaties, des oreilles peu développées, des cheveux ras. Il ne la regardait pas en face. Elle recula hors de portée de la main qui se tendait vers elle. L’homme soupira, puis il dit :

– Allez, l’institutrice. Entre.

Pour l’éviter, elle glissa le long de la porte de l’écurie. La jument obliqua, et Gabriella Bruna se retrouva juste devant sa tête. Durant une grosse seconde, elle contempla l’oeil massif, hystérique, aussi fuyant que celui de son maître. Et ensuite, à toute volée, elle gifla ce qui était à portée de gifle : la bouche humide à côté du mors, la base des naseaux brillants de morve. L’animal hennit affreusement et se cabra, et se tortilla aussitôt dans la douleur, dans la peur, essayant de se débarrasser de son cavalier, déversant son excès de souffrance dans des acrobaties mortelles.

 

Gabriella Bruna bondit. Elle échappa aux sabots qui barattaient l’air devant sa figure et elle se précipita là où elle imaginait pouvoir s’enfuir saine et sauve. La jument allait en tous sens dans la cour, immaîtrisable, et elle barrait tantôt le chemin du portail, tantôt celui qui menait aux citernes. Elle cabriolait et sautait, elle dépassait la fugitive au grand galop puis ruait en multipliant les mouvements irrationnels et les volte-face. Gabriella Bruna courut vers les ateliers. Elle espérait à tout moment entendre le bruit de la chute du cavalier désarçonné. Malheureusement, le cavalier était excellent et il tenait bon.

Elle atteignit le seuil de l’atelier qui était grand ouvert à la poussière et au vent, de plain-pied avec la cour. Le claquement des fers et les clameurs chevalines se répercutaient entre les murs. Des cascades aiguës, des quintes de démence animale. Elle se retourna pendant une fraction de seconde. Gulmuz Korsakov n’avait même pas perdu sa casquette. Il était couché sur l’encolure, il embrassait la crinière, il prononçait des paroles dans l’oreille droite de la jument. Il ne se dissociait pas de sa monture. Il lui murmurait on ne sait quoi de complice et d’enjôleur.

La jeune femme fit des zigzags entre les machines mortes. Il lui fallait absolument ressortir dans la seconde cour, disparaître dans la seconde cour, ou, à défaut, trouver ici une arme pour se défendre. Des chaînes pendaient à des cabestans, lourdes, inutilisables. Près d’un four s’éparpillaient des fragments de charbon. À travers les vitres crasseuses, la lumière de l’été scintillait.

Dehors, le rythme des ruades avait ralenti.

Les portes qui ouvraient sur la seconde cour étaient verrouillées. Gabriella Bruna se jeta dessus et les secoua. Les serrures étaient solides. Gabriella Bruna n’insista pas et fit demi-tour. Elle se mit à explorer la marge des machines, les abords du four, en quête d’un outil qu’elle eût pu brandir, un marteau, une pelle. Il n’y avait rien.

Dans la cour, la jument se calmait. On la voyait près du portail, soufflant et tremblant, avec son cavalier de nouveau assis et bien en selle.

Ah, petite soeur ! se désola Dondog.

Comme si elle avait entendu la voix de Dondog, Gabriella Bruna se figea. Sa tentative de fuite avait échoué. Il lui restait maintenant à affronter le réel en en méprisant l’horreur, ou à faire appel au surnaturel, ou à se tuer pour que le présent n’advienne pas. Elle recommença à s’agiter et à aller de côté et d’autre, incapable de déterminer quelle serait pour elle la meilleure des trois solutions, puis elle se tint devant une machine, de nouveau immobile, et elle attendit. Elle s’était décidée. Elle savait qu’elle ne voulait pas mourir tout de suite, et que le surnaturel n’existait pas. La seule voie de salut était donc de faire le vide en elle-même et de s’y réfugier au plus vite, dans ce vide.

Dans la cour, le cavalier forçait la jument à trotter en rond. Il fit deux tours, à allure de plus en plus tranquille, et ensuite il se rapprocha des ateliers. La bête flairait la présence de la femme qui l’avait molestée tout à l’heure, et la fureur lui tordait la bouche. Ses yeux injectés de sang grossirent encore. Gulmuz Korsakov franchit le seuil du bâtiment, formant avec elle un ensemble gigantesque au milieu des chaînes qui pendaient, du ciel brillant, des scintillements, et, après lui avoir flatté le garrot avec une tendresse insistante, il sauta à terre. La jument recula de trois mètres. Elle eut un frisson convulsif, elle broncha.

L’homme alla vers Gabriella Bruna avec le flegme d’un lutteur avant un combat de démonstration. Il était râblé et de taille moyenne. Le sabre cliquetait contre sa jambe. Elle le regardait venir. Elle avait les yeux mi-clos et elle ne bougeait plus, comme épuisée, résignée, ou comme écoutant des voix intérieures qui la consolaient. Il supposa qu’elle priait. Après avoir vérifié qu’elle ne tenait aucun morceau de fer ou qu’elle n’en dissimulait pas sur elle, il la saisit à l’articulation du coude.

– Allez, dit-il. C’est fini.

Il l’entraîna vers l’écurie. Elle ne résistait pas. La jument, sitôt qu’ils étaient sortis dans la cour, avait trotté à l’écart.

Alors qu’ils allaient pénétrer dans l’obscurité, Gabriella Bruna leva les yeux vers le ciel. Un dirigeable flottait au-dessus du quartier industriel, pas très haut. Des corneilles intriguées l’escortaient, des hirondelles, des choucas. Le soldat avait levé la tête, lui aussi. Ils étaient là, tous les deux, flanc contre flanc, examinant les objets volants et les oiseaux, comme un vieux couple qui n’a pas besoin de construire des phrases pour bien se comprendre. Ils observèrent cette pause. C’était une époque où les esprits avaient encore du mal à concevoir le voyage aérien, le glissement silencieux, superbe, d’un engin manifestement plus lourd que l’air. Puis le soldat murmura :

– Viens, maintenant.

Gabriella Bruna ne se débattait pas. Ce qui allait suivre était inévitable et serait hideux. Elle n’avait qu’à traverser cela comme la parenthèse d’un mauvais rêve.

 

L’homme barricada la porte et il la conduisit dans un coin où jaunissaient quelques brassées de paille, sous les mangeoires, et, comme elle semblait ne plus protester contre son destin, il lui lâcha le coude et l’invita à s’allonger devant lui. Elle le fit. L’ombre n’était pas très dense. Il dégrafa son ceinturon, il alla le poser avec son sabre à plusieurs pas de là, au bas du mur, et, ayant ôté sa casquette, il voulut l’accrocher à une pièce de bois qui saillait, mais, sans doute parce que la fébrilité le gagnait, il n’y réussit pas. La casquette tomba, il ne la ramassa pas. Ensuite, il s’agenouilla dans la paille devant sa victime. D’une main, il remonta sa jupe, et, de l’autre, il tira vers ses chevilles le pantalon de coton qui, sous la jupe, lui protégeait l’entrejambes. Elle ne réagissait plus. On aurait pu croire qu’un maléfice l’avait privée de l’usage de ses tendons et de ses nerfs. Lui se méfiait toujours et, pendant un moment encore, il se demanda quelle fourberie elle ourdissait derrière une aussi spectaculaire docilité. Puis il fut persuadé qu’au fond cette prostration avait à voir avec un sens millénaire de la défaite, avec de la soumission femelle, avec de la soumission ancestrale et consentante. Cette méditation sur les femmes le rasséréna. Il finit de se déboutonner et il s’occupa de sa verge et, après qu’il eut disposé son bassin à elle d’une façon pratique pour lui, il entama quelque chose qui allait être, si on considère cette chose sous un angle abstrait, une relation entre leurs sexes.

Et ensuite, quand il en aura terminé ? se demanda Gabriella Bruna.

Elle avait mal, elle sentait en elle la brûlure sanglante et honteuse du viol, et sous son corps la dureté meurtrissante du sol. Elle tentait de respirer comme les vieux Ybürs le lui avaient enseigné, mais les remugles de la litière et les particules voltigeantes de la paille l’étouffaient. L’homme la chevauchait avec lourdeur. Il avait renoncé à la posture agenouillée du début, qui le contraignait à un effort et l’empêchait d’avoir les mains libres, et il s’était couché sur elle. Il lui écrasait les seins et plantait ses doigts dans ses épaules. Parfois il tirait sur les mèches de cheveux qui s’étaient échappées de son chignon. Il soufflait fort. Maintenant, il la regardait. Il avait entrouvert ses yeux sibériens, il avait agrandi ses pupilles et il cherchait à s’approprier ce qu’elle cachait, ce qui gisait intimement au fond de son âme.

…Quand il en aura terminé ? comprit-elle. Mais c’est tout simple : il se lèvera et, afin que tu n’ailles pas te plaindre auprès de ses chefs, il te tuera.

Les remuements de l’homme devinrent plus convulsifs. Il maugréa quelque chose de guttural et ferma les yeux, puis il les rouvrit.

Sous la charpente et dans les interstices des murs, le vent chantonnait. Les corbeaux griffaient les ardoises. Vers le carrefour du Levanidovo, les obusiers grondaient.

Après trois secondes de rigidité cadavérique, Gulmuz Korsakov se ranima. Dans l’ombre on distinguait son visage impavide. Déjà il avait renoué avec son habitude de ne pas regarder en face. Il se releva en examinant des brins de foin en équilibre au bord de la mangeoire. Elle sentit qu’il se retirait. Il s’était retiré. À présent il scrutait une toile d’araignée. D’abord il s’agenouilla, comme au début. Il s’essuyait la verge avec la main.

Tout était insupportablement calme.

Et maintenant ? demanda Gabriella Bruna.

Maintenant, prends-le de vitesse, dit Dondog. Tuele, toi.

 

Elle était comme apathique. Lui, commençait à se rhabiller. Il se détournait. Sans dire un mot, sans un regard sur elle, il marchait avec lenteur vers l’endroit où sa casquette avait roulé.

Gabriella Bruna remua. Elle remonta son pantalon, elle triturait sa jupe, elle se tortillait pour remettre de l’ordre dans ses vêtements. Puis, sans transition, elle jaillit, allongea son corps et ramassa le ceinturon qui avait été abandonné au bas du mur. Voilà, elle s’était emparée du fourreau. Elle refermait la main droite sur le pommeau du sabre. Elle le tirait à toute vitesse. Voilà, elle se débarrassait du fourreau.

Puis elle fut debout, tenant le sabre dénudé derrière son épaule gauche, menaçant de décollation le soldat débraillé, qui avait bondi vers l’avant pour récupérer son arme puis vers l’arrière quand il avait vu sortir la lame, et qui sifflait comme une vipère.

Le fourreau ricochait encore par terre, le soldat sifflait comme un serpent ; peut-être désirait-il ainsi troubler son adversaire, ou peut-être était-ce sa manière à lui de prier, une fois qu’il s’était rendu compte qu’il ne pourrait pas désarmer son adversaire. J’avais placé en effet Gabriella Bruna dans une position martiale idéale, redoutable, et, elle qui n’avait jamais manipulé d’arme blanche, elle se tenait en face de Gulmuz Korsakov comme une escrimeuse ayant assimilé des secrets séculaires. Elle avait les bras croisés sur le haut de sa poitrine et elle cachait entièrement derrière son dos le sabre qu’elle sentait vibrer à l’horizontale, aiguisé, vorace, comme animé d’une force autonome. C’est une garde que m’avaient enseignée des prisonniers japonais, dit Dondog.

Quand il est temps d’agir, ne laisse pas s’écouler un dixième de seconde, petite soeur, dit Dondog.

Gabriella Bruna détendit le bras droit et fit parcourir à la lame une vaste courbe fulgurante. Tout d’abord elle coupa les doigts de la main que le soldat avait projetée devant lui, par réflexe, sans doute avec l’illusion qu’il pourrait saisir l’arme au vol ou en freiner les effets. Puis elle lui trancha le cou.

Ne crois pas que cela suffise à ma vengeance, Gulmuz Korsakov, pensa-t-elle, puis elle eut un haut-le-coeur. Elle recrachait l’air sale qui sentait le décapité, le crottin de cheval, le sang, la paille souillée de moelle épinière et de purin, le sperme, qui sentait les bottes graissées pour l’exercice du petit matin, l’hymen flétri, les artères cisaillées à pleine vitesse, qui sentait le crime et la punition du crime.

Le corps s’était affaissé sous les mangeoires. Il ne glougloutait plus. Gabriella Bruna n’avait pas lâché le sabre. Elle en orientait la pointe vers le bas, comme pour piquer un obstacle qui se fût trouvé devant elle, à hauteur du genou. Elle évita quelque chose d’écarlate qui gisait à ses pieds, elle tira avec difficulté sur la barre qui bloquait la porte, et elle sortit.

Et maintenant, petit frère ? demanda-t-elle.

Je ne sais pas, dit Dondog. Maintenant, petite soeur, tu vacilles dans la cour, sous le soleil. Tes cheveux sont défaits, ta jupe est abîmée, déchirée, constellée d’éclaboussures affreuses. Tu sens des liquides froids couler en haut de tes cuisses. La jument tape du sabot à proximité, près du mur de brique. Elle malmène sa crinière, elle s’impatiente, elle a été, depuis le début, solidaire de son maître, elle oriente vers l’écurie des yeux saillants, ses yeux mécontents et fous, elle te lance un regard haineux, elle n’a été, depuis le début, qu’un double animal de son maître, aussi criminel que son maître.

Le sabre toujours en main, tu te diriges vers elle.

 

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