Dondog

Antoine Volodine · Chapitre 3 sur 19

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Dondog

Première Partie - Enfants

PREMIÈRE PARTIE

 

ENFANTS

 

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I.

 

BLACK CORRIDOR

 

La boîte de conserve roulait sur le carrelage sale du couloir. Dondog l’avait à peine effleurée, du pied gauche, je crois, et pourtant elle roulait. La pénombre très dense empêchait de savoir s’il s’agissait d’une boîte de bière ou de Coke. Vide, léger, le cylindre d’aluminium poursuivit sa course bruyante puis s’arrêta, sans doute parce qu’il s’était collé à des ordures plus lourdes que lui, plus poisseuses.

Le sol était en pente. Comme partout dans la Cité, lorsque les maçons avaient ajouté des blocs d’habitation sur ceux qui existaient déjà, ils avaient négligé l’horizontalité, persuadés que le ciment travaillerait et que les murs, de toute façon, s’affaisseraient et annuleraient leurs tentatives de bien faire. Le couloir avait donc l’aspect d’un boyau sordide et très mal construit. Il empestait l’ail frit, les entrailles de poisson, l’humidité crasseuse, il sentait les taudis où survivent gueux et Untermenschen, il sentait la pisse de rat, la décomposition, la vieillesse infâme de presque toute chose. Au bout de trente pas, derrière une grille entrebâillée, un escalier montait à l’étage supérieur : au cinquième. Peut-être au cinquième. À force d’emprunter des passages étroits qui le contraignaient à redescendre de quelques mètres, ou des demi-niveaux obliques qui menaient d’un immeuble à l’autre, Dondog avait perdu ses repères. Il n’était plus capable de dire où il se trouvait dans la Cité, à quelle distance de l’extérieur, à quelle hauteur, et il avançait, pour l’instant, dans une allée qu’il situait aux alentours d’un quatrième étage. Au-delà des losanges de la grille articulée, les marches répercutaient une faible lumière verdâtre. Il devait y avoir plus loin un tube fluorescent qui essayait d’éclairer l’espace.

Quand le bruit du métal eut épuisé tous ses échos, Dondog fit encore deux pas prudents puis il s’immobilisa.

Ne sachant pas, tout d’abord, sur quoi concentrer sa pensée, il imagina la boîte échouée contre un bréchet de poulet ou un reste de riz, avec les cafards qui examinaient cet objet étranger, sur le qui-vive, les antennes en émoi, immobiles, eux aussi.

Tout était relativement calme.

Après les cafards, quatre noms se présentèrent à l’esprit de Dondog.

Jessie Loo.

Tonny Bronx.

Gulmuz Korsakov.

Éliane Hotchkiss.

Il les murmura tout bas, car sa mémoire avait besoin de sa bouche pour fonctionner. Ensuite il poussa un soupir.

Dans les profondeurs de la bâtisse, on entendait les moteurs des pompes qui tiraient, vers les réservoirs du toit, l’eau venue des puits. C’était une vibration régulière. Là-dessus se greffaient la criaillerie d’un feuilleton télévisé, et les musiques et les voix de quelques radios. Les habitants de la Cité n’appartenaient pas à une seule ethnie, évidemment. Dondog tendait l’oreille, son oreille habituée depuis des décennies au sabir internationaliste des camps, et il reconnaissait ce mélange des idiomes qui ne s’épanouit véritablement que derrière les barbelés, et qu’il avait eu toute la vie pour apprendre. Pour autant, il n’arrivait pas à identifier avec certitude la moindre phrase. Tout était très déformé, comme cela se produit au coeur d’un mauvais rêve, ou encore quand on cherche à comprendre, par exemple, du mongol lentement ânonné par un Américain, ou du chiu-chow mutilé par un Allemand, ou pire encore.

À l’étage du dessous, quelqu’un enfonça deux clous dans une planche et se tint de nouveau tranquille.

De la sueur en abondance coulait sous les vêtements de Dondog. Il ne s’était pas changé depuis sa sortie du camp et sa veste de chantier était trop chaude. Il sentait des gouttes courir le long de ses joues, le long de ses cuisses, autour de ses yeux, sous ses bras. Dans l’obscurité nauséabonde, il ne bougeait pas. Il était comme n’ayant plus envie de bouger jusqu’à la mort.

Les noms avaient resurgi sur sa langue, mais il ne les prononçait pas. Éliane Hotchkiss. Pour elle, pour celle-là, il faudra vérifier, pensa-t-il.

Un cafard partiellement écrasé se débattait alors sous un talon de Dondog, le droit, il me semble. Il se débattait pour la forme. Nul ne l’avait remarqué et, au fond, il était comme nous, il commençait à se désintéresser de son avenir.

 

Au bout d’un moment, une porte s’ouvrit derrière Dondog, mais pas la grille de fer qui protégeait le logement contre les assassins et les voleurs. Le logement se réduisait à une pièce sans fenêtre, éclairée par un néon central. Dans la lumière soudaine, Dondog apparaissait comme un animal nocturne, pas très agressif mais très désagréable à regarder. Sa veste de chantier donnait à penser qu’il avait raté sa vie, ou du moins qu’il n’avait pas suffisamment progressé dans la hiérarchie des camps pour mériter d’en sortir avec les honneurs et un paquetage propre. Une femme le dévisagea et lui demanda quelles étaient ses intentions, ce qu’il faisait ainsi, figé dans la ténèbre, et s’il préparait un mauvais coup. La grille était entre eux, avec ses losanges noirs sur lesquels pendaient des barbes de poussière noire. Un cadenas la maintenait en place.

– Je cherche quelqu’un qui habite Lo Yan Street, expliqua Dondog. Un couloir dans Lo Yan Street. On m’a dit que c’était au sixième étage.

La femme observa Dondog sans se gêner, avec un mépris ouvert et un regard inquisiteur. Elle devait avoir une centaine d’années depuis assez longtemps pour déjà ne plus compter les dizaines qui avaient suivi. Elle était alerte encore, avec une physionomie autoritaire que le grand âge avait rétrécie, à défaut de la détruire complètement. Sa tenue de coton gris sombre, dépourvue de toute fioriture, rappelait celle des adeptes du kung-fu. Socialement, elle se rattachait à cet état de détresse ordinaire qui n’empêche pas de dormir les heureux du monde, car ils la classent dans la catégorie de la pauvreté digne. Son pantalon était décousu sur le mollet droit, et il découvrait une chair d’un jaune lignifié.

– Quelqu’un au sixième étage, vous dites ? répéta la vieille femme derrière la grille.

Elle avait récemment appliqué sur ses cheveux une teinture approximative, et il y avait dans ses mèches des reflets d’argent mauve, de suie mauve. Au-delà de ces irisations, Dondog huma une odeur de légumes à la sauce d’huîtres qui stagnait là depuis des jours. Un bol en céramique bleue était posé sur la table, à côté d’un couteau de cuisine chinois qui aurait pu servir de hache de défense, en cas d’agression. En cas de nettoyage ethnique ou autre. Les murs ruisselaient. Des journaux avaient été punaisés pour éponger l’humidité. L’actualité était locale, consacrée aux faits divers, peu parlante pour Dondog. De toute façon, depuis un siècle au moins, les nouvelles n’étaient pas bonnes. Un petit ventilateur suspendu dans un recoin les faisait frémir.

– Oui, confirma Dondog. Au sixième étage, dans un couloir appelé Black Corridor.

– Plus personne n’habite dans ce coin-là, dit la vieille femme.

– Ah ? dit Dondog.

– Un incendie a ravagé Black Corridor l’année dernière, raconta la vieille femme.

Elle leva la main vers le cadenas, tâtonna pour vérifier qu’il était fermé, mais on voyait bien qu’elle n’avait pas peur de son interlocuteur.

– L’installation électrique ne vaut rien, ici, se plaignit- elle. Les gens bricolent des dérivations sauvages, ils installent des fils dans tous les sens.

– Oui, j’ai vu, dit Dondog. J’ai vu ça en venant.

– Là-haut, ça a démarré avec un court-circuit, et puis ça s’est déchaîné. Presque tout le monde a brûlé.

– Ah, commenta Dondog.

– Le feu ne s’est pas étendu à l’immeuble, heureusement.

– Oui, heureusement, convint Dondog.

Et, après un temps, il ajouta :

Et est-ce que vous savez si une certaine Jessie Loo a brûlé avec les autres ? C’était la personne que je cherchais.

– Jessie Loo ?

– Oui, dit Dondog.

La vieille femme laissa passer plusieurs secondes. Son visage s’était paralysé sur un sourire de circonstance, pas très aimable, destiné surtout à gagner du temps.

– Vous la connaissiez ? finit-elle par lâcher.

– Non, dit Dondog.

En dépit de l’éclairage défectueux, il se rendit compte que sa réponse n’avait satisfait personne. La vieille femme attendait plus qu’un monosyllabe.

– Moi, je ne la connaissais pas, mais ma grandmère, oui, dit-il. Il y a très longtemps. Dans les années trente. Elles ont été amies, elles luttaient ensemble pour l’élimination du malheur. Elles interrogeaient les ennemis du peuple et elles chamanisaient ensemble. Toutes ces choses. Elles faisaient partie de la même unité. La vie et les camps les ont séparées, mais un jour ma grand-mère m’a dit qu’elle avait revu Jessie Loo en rêve, et qu’elle m’avait vu, moi aussi, tel que je serais à la fin de mon existence, au sortir des camps. Dans son rêve, Jessie Loo habitait dans la Cité et elle avait toujours ses pouvoirs de chamane. Et elle m’aidait à retrouver la mémoire et à…

Dondog essuya ses joues trempées de sueur. À quoi bon poursuivre, pensa-t-il. Le rêve de sa grand-mère, sur lequel il avait bâti ses dernières espérances, ne coïnciderait jamais avec le réel. Jessie Loo avait été carbonisée dans les tanières de Black Corridor, et là se terminait toute l’histoire, sur ces cendres. Jessie Loo n’entrerait pas en transe pour se substituer à sa mémoire défaillante, elle ne l’aiderait pas à traquer les responsables du malheur, ou plutôt de son propre malheur, à lui Dondog : jamais il ne pourrait se laisser guider par elle pour les atteindre enfin et les exécuter, après tant d’années inutiles car sans vengeance.

Pendant une demi-minute, il écouta avec lassitude le chuchotis des pales du ventilateur qui rafraîchissaient le taudis, les pompes qui cliquetaient en bas de l’immeuble, et un lointain fragment de dialogue, sur un poste de télévision, dans la bâtisse qui s’adossait à Lo Yan Street. Aussitôt après qu’il se fut épongé le visage, les gouttes se remirent à sourdre sur ses paupières et sur ses tempes.

– Ma grand-mère disait aussi que Jessie Loo avait promis de ne jamais mourir, quoi qu’il arrive, dit Dondog.

La vieille rota. En sus de la sauce d’huîtres, sa nourriture comportait beaucoup d’ail.

– C’est vrai que le jour de l’incendie, commençat- elle, puis elle rota de nouveau.

Dondog reprit espoir.

– Elle est vivante ? demanda-t-il.

– Vivante, je ne sais pas. En tout cas, elle a échappé à la mort, ça, c’est sûr.

La sueur jaillissait sans répit sur le corps de Dondog, partout. La sueur l’aveuglait. Il mit sa tête dans son bras replié afin de l’essuyer.

– Et vous ? demanda-t-il.

– Quoi, moi ? grogna la vieille.

– Oh, rien, dit Dondog.

 

Un homme en short s’approchait. Il avait sur l’épaule une palanche qui le forçait à se courber, car à chaque extrémité du morceau de bois était accroché un bidon, rempli à ras bord d’une eau clapoteuse. Dondog s’effaça pour le laisser passer. Il se plaqua dans l’ombre contre une boîte aux lettres, juste à côté de la grille. Le cafard qu’il emprisonnait sous son talon en profita pour se dégager. Il continuait à gigoter, tandis que ses jumeaux le surveillaient, guettant le moment où il se transformerait en nourriture.

Devant les pieds du porteur d’eau, dans la lumière qui se répandait depuis le taudis de la vieille, un rat trottina puis s’éclipsa.

– C’est Tonny Moon, dit la vieille, quand l’homme se fut enfilé dans un couloir que Dondog n’avait pas remarqué, qui s’ouvrait à angle droit juste avant les escaliers.

– Moon, répéta Dondog. Dommage. C’est un autre Tonny que je cherche.

– Je ne lui achète pas son eau, dit la vieille. Il la vend trop cher. Un dollar le seau, pour une cochonnerie qui pue le pétrole !

– Vous n’avez pas l’eau courante ?

La vieille haussa les épaules.

– Il y avait un tuyau en caoutchouc qui arrivait chez moi, dit-elle d’une voix dépitée. Mais la mafia l’a coupé. J’avais des dettes. C’était soit leur donner de l’argent, soit se retrouver sans eau.

– Oui, dit Dondog. Parfois, on n’a pas le choix.

 

– Alors, si j’ai bien compris, en dehors de Jessie Loo, vous cherchez un type nommé Tonny ?

La vieille se passa la main dans les cheveux. Sous ses doigts, le mauve argenté adoptait des nuances noires.

Brusquement, Dondog se décida à avoir avec elle la conversation qu’il aurait pu avoir avec Jessie Loo.

– Je sors de camp, dit Dondog. Je peux vous dire ça à vous, parce que vous… Je peux bien vous dire ça, hein ?

– Oui, confirma la vieille.

– Je n’en ai plus pour longtemps, quelques jours au maximum, mais, avant de mourir complètement, j’aimerais bien régler des comptes avec deux ou trois personnes. Tuer deux ou trois personnes, et ensuite m’éteindre.

– C’est un programme minimum comme un autre, approuva la vieille.

– Avant les camps, j’ai appartenu à une formation qui voulait en finir avec les heureux du monde, s’épancha Dondog, mais nous nous sommes presque tous fait fusiller. Ensuite, j’ai vécu en zone spéciale. Et puis, on a beau les tuer, les responsables du malheur se reproduisent à une vitesse qui nous dépasse. En venant ici, je pensais que je pourrais au moins assassiner les deux ou trois dont j’ai encore le nom en mémoire.

– Des proches ? demanda la vieille.

– Pas vraiment, dit Dondog. En fait, je ne me rappelle pas. Je souffre d’amnésie depuis l’enfance. Ça m’a aidé à survivre à l’enfance, mais, aujourd’hui, ça me handicape.

– C’est toujours difficile d’assassiner des proches, dit la vieille sentencieusement.

Dondog se lança une minute dans une théorisation politique sur l’inaccessibilité des autres, des nonproches, des mafieux qui gouvernaient le malheur, que ce fût depuis le plein jour ou depuis l’ombre, et sur leur punition nécessaire mais irréalisable. Il abordait ainsi l’idée qu’il fallait bien réviser sa vengeance à la baisse. Mais bien vite il se tut. Son discours n’avait aucun sens, prononcé ainsi, dans la pestilence et l’étouffement, devant des cafards et devant une vieille pauvresse et au-dessus d’une boîte de bière vide, ou de Coke. Son discours n’avait aucun sens, aucune base idéologique, il n’était inspiré par aucune valeur morale, il ne servait qu’à justifier très maladroitement un désir de vengeance personnelle, un besoin de vengeance ruminé cinquante ans, mâché et remâché à partir de souvenirs improbables, le temps d’une vie pendant les camps.

– Ceux que je cherche, ils ont peut-être abouti dans la Cité, eux aussi ?… Comme Jessie Loo ? espéra-t-il, après un silence.

La vieille tendit vers lui son visage raviné et elle lui demanda leurs noms. Elle était tout ouïe.

– Tonny Bronx, dit Dondog. Éliane Hotchkiss. Gulmuz Korsakov.

– Gulmuz Korsakov… répéta la vieille avec difficulté, comme pour le mémoriser, comme si c’était important pour elle, alors que, manifestement, ça ne l’était pas.

– Celui-là, c’est plutôt pour venger la mémoire de ma grand-mère, dit Dondog.

– Ah, dit la vieille, circonspecte.

– Et pour Éliane Hotchkiss, je ne suis pas sûr, ajouta Dondog.

– Ils ont habité tous les trois dans la Cité, se rappela la vieille. Tonny Bronx, dans Reservoir Road. Les autres, je ne m’en souviens plus. Ils ont habité ici un moment, et puis ils se sont mis à vieillir. Et puis ils sont morts.

– Oh… ils sont morts, fit Dondog, avec un accablement qu’il ne pouvait déguiser.

Si l’information était exacte, elle saccageait une fois pour toutes ses projets de vengeance.

– Oui, dit la vieille. C’est des choses qui arrivent.

Quelque chose grésilla derrière elle, à l’intérieur de la pièce. Le ventilateur ronfla d’une manière bizarre, la lumière du néon se mit à papilloter et, au bout du couloir, l’autre tube baissa d’intensité et s’éteignit. Une odeur de plastique en feu perçait depuis on ne sait quelle bifurcation délirante de câbles.

– Il faudrait quand même que je les tue, s’obstina Dondog. Ils ont une dette à payer. Ce n’est pas possible qu’ils s’en tirent comme ça.

– Ah, une coupure, dit la vieille.

La nuit venait de tout envahir autour d’eux. Comme aucune ouverture ne donnait sur l’extérieur, c’était une nuit épaisse.

Dondog posa sa main sur la grille. Il ne voulait pas toucher le mur, s’électrocuter dans l’enchevêtrement des fils et des canalisations. Sa main atteignit le cadenas de la vieille et s’y raccrocha.

– Qu’est-ce que vous faites ? s’inquiéta la vieille.

– Rien, dit Dondog. J’essaie de me tenir droit dans l’obscurité.

Il essayait de se tenir droit dans l’obscurité. Celle-ci était d’autant plus irrespirable qu’on l’imaginait déjà gonflée de fumées toxiques. Les pompes ne vibraient plus dans les caves, la radio ne criait plus nulle part, que ce fût en mongol, en américain ou en blatnoï des camps. Maintenant on entendait enfin la nuit brute, les craquements des ténèbres miséreuses, les bêtes qui grignotaient au bout du couloir, et, tout près, les cafards qui se chevauchaient ou s’achevaient les uns les autres. Partout, de l’eau gouttait.

Ils restèrent un moment sans parler, de part et d’autre de la grille de fer aspirant et rejetant l’air humide, l’air chaud, fétide et moisi jusqu’à la moelle. Ils reniflaient avec soin les bouffées de vinyle fondu, afin de savoir si, à proximité ou non, le feu menaçait. Parfois l’angoisse qu’ils partageaient était très forte, et parfois non.

– Donc, Jessie Loo, c’était une de vos voisines ? dit Dondog, pendant une période où la perspective de finir torréfié se faisait moins nette.

– Je ne lui parlais guère, dit la vieille.

– Vous pourriez peut-être me donner sa nouvelle adresse, suggéra Dondog.

– Ne comptez pas là-dessus, dit la vieille. Je ne sais pas qui vous êtes, après tout.

Dondog avait l’impression d’avoir déjà tout exposé sur lui-même, et même d’en avoir beaucoup trop révélé. Mais il savait que sa mémoire de l’immédiat fonctionnait mal, elle aussi, et que souvent il confondait ce qu’il avait pensé et ce qu’il avait dit. C’est pourquoi il reprit la parole. Sans impatience, il expliqua une nouvelle fois à la vieille qui il était et d’où il venait.

– Je suis le petit-fils de Gabriella Bruna, une complice de Jessie Loo pendant les années trente, une soeur de sang de Jessie Loo, dit-il. Mon nom est Dondog Balbaïan. Je vais mourir. Voilà qui je suis.

Après dix ou vingt minutes de silence, aucune fumée n’avait envahi l’étage. L’idée de l’incendie se dissipa. La vieille lui promit de faire la commission à Jessie Loo dès que possible, et elle lui fixa un rendezvous auquel elle lui assura que Jessie Loo se rendrait. Elle était complètement invisible derrière la grille, au milieu des puanteurs de rouille, de câbles surchauffés, de gaz, de cuisine, de rongeurs. Dondog ne bougeait pas et, en fait, ils paraissaient tous les deux assez à leur aise dans ce décor noir, comme s’ils appartenaient aux ténèbres depuis des années, depuis toujours.

– L’essentiel pour moi est que je puisse lui demander son aide avant ma mort, dit Dondog.

– Rendez-vous à Parkview Lane, dit la vieille. Bâtiment 2, au 4A. C’est un appartement très agréable. Il donne sur l’extérieur.

– Parkview Lane. D’accord. À quelle heure ?

– Disons cinq heures de l’après-midi, lança la vieille.

– Et si elle ne vient pas ? demanda Dondog.

La vieille haussa les épaules. Dondog l’entendit hausser les épaules.

– Si elle ne vient pas, eh bien, tant pis. Vous n’aurez qu’à vous installer là-bas en réfléchissant à la suite des choses.

 

Maintenant il avançait pas à pas, en laissant sa main droite explorer le chemin. Les nids de poussière humide se succédaient sous la pulpe de ses doigts, les ruisselets et les tuyaux visqueux, les aspérités friables, les pointes. Entre une progression sans lampe dans une mine de charbon et l’actuelle promenade, la différence d’ambiance était mince.

Il avait en tête l’itinéraire que la vieille lui avait conseillé d’emprunter. Tourner à angle droit avant les escaliers, là où Tonny Moon s’était engagé, vous vous rappelez, oui, je me rappelle, prendre Reservoir Back Street, descendre la déclivité bétonnée, descendre de cinq marches dans la galerie qui traversait le premier groupe d’immeubles, dépasser la porte de fer de Pekfoo Back Lane, s’introduire dans le deuxième couloir transversal qui faisait partie du réseau de Pekfoo Back Lane. À la fin du couloir, il tomberait sur Harbour Street. Il serait alors tout proche de l’extérieur et, même si le courant électrique n’avait pas été rétabli dans l’intervalle, il commencerait à voir la lumière du jour. La Cité n’était pas un dédale dans lequel on errait sans espoir, avec effroi, jusqu’à l’agonie ou la folie, insistait la vieille. C’était un endroit comme il en existait partout ailleurs, avec des constructions anarchiques qui s’étaient peu à peu empilées et encastrées, ce qui avait rendu l’ensemble dense, inextricable et insalubre. Mais, une fois qu’on avait débouché sur Harbour Street, prétendait la vieille, on n’avait plus de souci à se faire pour sortir, et, après ça, on n’avait aucun mal à accéder à Parkview Lane.

De temps en temps, Dondog se trompait de chemin et essayait d’ouvrir la grille d’un appartement, croyant qu’il s’agissait de la porte de fer qui marquait l’entrée de Pekfoo Back Lane. Parfois des voix l’interpellaient avec colère depuis les profondeurs de la nuit. Craignant de se retrouver blessé par des coups de hachoir, il retirait les mains qu’il avait cramponnées au fer, et il s’excusait. Il demandait sa route et attendait une réponse qui ne venait pas, puis il repartait.

 

Plus tard il perçut devant lui une lueur qui semblait naturelle, et très vite, après avoir escaladé un palier de ciment, il fut dans la lumière du jour. Il avait rejoint une allée banale, une longue galerie carrelée et vétuste. De son extrémité arrivait la lumière. Dondog alla dans cette direction sans penser à quoi que ce fût de précis. Il savait bien que cet endroit ne s’appelait pas Harbour Street, et il était fatigué d’errer et de se perdre.

Sur des feuilles de carton gisait une panière pleine de gravats. Il la dépassa. On voyait aussi traîner un quart de lavabo et un tas de ferraille. Il marcha plus loin. En fait, l’allée ne menait nulle part. Elle se terminait sur un petit parapet, et, au-delà, il y avait un puits formé par l’agglomération de quatre immeubles. Comme ils avaient été construits à plusieurs années d’intervalle, les étages étaient décalés d’un immeuble à l’autre.

Dondog s’approcha de l’ouverture. Le gouffre était étroit, profond et gris. Tout en bas, le ciment de la cour disparaissait sous les immondices. La protection contre les plongeons accidentels se limitait à deux parpaings. Elle était dérisoire. Un zigzag suffisait pour aboutir dans le vide. Après un moment, Dondog s’assit sur le parapet ridicule. Il laissait ses jambes baller du côté de la chute. Il n’avait jamais souffert de vertige.

Il était là, au bord du rien.

Il réfléchissait à ce qui allait suivre.

Gulmuz Korsakov, pensa-t-il. Tonny Bronx. Ceux-là, les éliminer en priorité.

Éliane Hotchkiss.

Pour l’instant, classons-la un peu à part, cette fille, pensa-t-il.

La silhouette d’Éliane Hotchkiss trois secondes flotta derrière ou devant ses yeux, sans chair ni étoffe, sans apparence précise. Le nom était là, lié à son désir impérieux de vengeance avant la mort, mais, en dehors du nom, l’image était illisible. C’était comme s’il avait mentionné une figure secondaire d’un rêve de son enfance, ou comme s’il avait évoqué une maîtresse furtive du temps des camps, lorsque la nuit on l’enfermait au pavillon des grands blessés et des fous, ou encore comme si elle avait appartenu aux courtes années de clandestinité totale, quand jour après jour se perdait la guerre pour l’égalitarisme et le châtiment des pogromistes, des mafieux et des milliardaires. Le flou entourait Éliane Hotchkiss. Comme Tonny Bronx ou Gulmuz Korsakov, elle se cachait au fond d’un des abîmes décevants de sa mémoire, dont une grande quantité était à jamais clos et inexplorables. Mais elle était moins distincte encore que les deux autres.

Peut-être une ennemie très lointaine, pensa-t-il. Ou très récente. Peut-être une ennemie de toujours, ou peut-être pas.

Il faudrait que je la retrouve pour savoir.

Il faudrait sans doute que j’aille jusqu’à mon enfance pour savoir.

L’idée de ruminer sur son enfance, de descendre jusque-là, seul, ne lui plaisait pas, car avant de toucher au but il devrait revivre la deuxième extermination des Ybürs, domaine du souvenir qu’il avait évité de remuer durant toute son adolescence et plus tard, afin de ne pas immédiatement être foudroyé de chagrin ou de dégoût.

Et si j’en finissais tout de suite, pensa-t-il, au lieu de tout ça.

Il était au bord du basculement, et il n’aurait eu qu’à tortiller un peu des cuisses et des fesses pour que, dans l’instant, s’estompent toute lassitude, toute incertitude sur l’avenir, sur l’exercice de la violence, sur ce qu’il y avait eu dans son enfance ou après, pendant la deuxième extermination des Ybürs et après.

Il hésitait à sauter. Il pouvait renoncer brutalement à sa vengeance. Il ne se décidait pas.

C’est vrai que, parfois, on n’a pas le choix, pensa-t-il. Maintenant qu’on a fixé pour moi un rendez-vous avec la chamane, je ne peux pas lui faire faux bond, à cette femme.

Je vais te dire, Dondog Balbaïan, pensa-t-il encore. Si tu veux les surprendre là où ils se cachent et les tuer, si tu le veux vraiment, il faudra que tu les traques à l’intérieur de ta propre tête, chamane ou pas. C’est leur seul abri, désormais. C’est là seulement que tu pourras régler l’affaire. Et pour Éliane Hotchkiss, puisque tu ne sais toujours pas ce qu’elle mérite, tu verras bien. Le moment venu, tu verras bien.

 

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