Dondog

Antoine Volodine · Chapitre 16 sur 19

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Dondog

XIV. - Éliane Hotchkiss

XIV.

 

 

ÉLIANE HOTCHKISS

 

Un jour, commença Dondog, puis il demeura un moment hébété, sans idée, la bouche ouverte.

– Ou plutôt une nuit, reprit-il. Il y a longtemps. Une femme vint à moi.

– Oui, l’encouragea Marconi.

– Je ne l’avais jamais vue auparavant, dit Dondog.

Il hésitait. Ses mots n’avaient plus aucune force, ils atteignaient à peine la silhouette affalée de Marconi.

– Allez, Balbaïan, dit Marconi.

– C’est que je ne me rappelle rien de cette histoire, atermoya Dondog. J’ai dit « Il y a longtemps » parce qu’il faut bien situer l’époque. Mais pour le reste, je ne me souviens de rien.

– Ça vous reviendra en parlant, dit Marconi.

– Et si ça se trouve, dit Dondog, c’était il y a seulement quelques jours.

Il se sentait inerte dans le noir et le moisi du 4A. L’histoire était là, également inerte et noire, et il ne voyait pas pourquoi il la retiendrait en lui, ni pourquoi il lui donnerait naissance. Il n’avait aucune raison de parler ni de se taire. La question ne se posait pas en ces termes. Il avait surtout sommeil.

– Ne vous endormez pas, le brusqua Marconi. Il ne faut jamais s’endormir pendant la nuit qui précède l’extinction.

– Ah ? demanda Dondog.

– Ça porte malheur, compléta Marconi.

– Bah, dit Dondog. Au point où.

– Rassemblez vos forces, Balbaïan, s’emporta Marconi. Vous allez bientôt mourir, ce n’est pas le moment de craquer. Faites comme si Jessie Loo était là. Comme si vous deviez faire bonne figure devant elle.

– Jessie Loo, dit Dondog. Comment croire encore qu’elle viendra, celle-là…

– Elle est peut-être déjà ici, dit Marconi.

Dondog émit des réserves.

– Derrière la porte, suggéra Marconi. En train de chamaniser derrière la porte.

– Je n’entends rien, dit Dondog.

– Faites comme si vous entendiez son tambour, dit Marconi. Facilitez-lui la tâche, Balbaïan. C’est pour vous aider qu’elle est ici. Déballez les images qui vous restent. Peut-être qu’elle en tirera quelque chose d’utile.

Il y eut un silence. Il dura deux bonnes heures. Aucune pensée ne me venait. J’essayais de percevoir le tambour ou les soupirs sorciers de Jessie Loo derrière la porte. Je n’entendais rien.

– Allez, insista Marconi. Une ultime page de lucidité avant l’extinction.

– Avant la vengeance, rectifia Dondog.

– Ah, vous ruminez sur ça encore, regretta Marconi.

– Oh, dit Dondog. C’était juste pour dire quelque chose.

Il prit une inspiration. L’air charriait plus de déchets que de gaz. La moiteur était grumeleuse.

– Courage, Balbaïan, le poussa Marconi.

– Je vous préviens, dit Dondog. C’est une histoire d’amour. Je sens qu’elle sera pénible.

– Peu importe, dit Marconi. Jessie Loo vous écoute.

– Bon, dit Dondog, puis il raconta.

 

Une nuit, dans la touffeur d’un jardin mal éclairé, une femme inconnue vint à moi, et, en une langue que je n’avais pas pratiquée depuis l’enfance, en ybür, elle me dit que je lui avais manqué, que je lui avais manqué infiniment, et qu’elle m’aimait toujours.

On se trouvait à deux kilomètres du portail sud, dans le Camp 21. On approchait de minuit, le jardin public était désert. De l’eau courait dans les canalisations souterraines, sous les buissons. Un orage avait éclaté au crépuscule, mais il ne pleuvait plus. Pressées par l’obscurité et la chaleur, les feuilles des figuiers embaumaient, et çà et là, quand sur elles tombait la lumière d’un des lampadaires de la rue, elles brillaient.

L’inconnue lâcha son discours d’une traite, comme si elle récitait un message appris par coeur. Mais l’émotion altérait sa voix, et, dès la troisième phrase, ses cordes vocales la trahirent. Les mots s’abîmèrent, devinrent inaudibles. L’ombre épaisse m’empêchait de lire sur ses lèvres. Puis elle se tut.

Je ne sus comment répondre, tout d’abord. Il est si inhabituel de se voir interpeller en ybür, au coeur d’une nuit brûlante, par une femme que l’on n’a jamais rencontrée et qui vous aime.

Au-delà des arbres s’étendait la zone Crowk, un ensemble pavillonnaire où des filles délabrées parfois proposaient à Dondog de misérables services sexuels. L’idée que je me faisais racoler m’effleura, je la chassai aussitôt. Bien sûr que non. Cette femme ne me parlait pas d’amour à un dollar.

Sur l’avenue toute proche, une Jeep munie d’un haut-parleur passa à allure d’escargot et elle aboya une phrase policière, et ensuite le calme revint, feuillu, moite et sans mystère.

– Vous m’avez confondu avec quelqu’un d’autre, dis-je.

La chaleur ténébreuse stagnait. Je sentais des ruisselets sourdre partout sur mon corps. Je n’avais pas parlé depuis longtemps et mon élocution était pâteuse. J’eus honte. Honte de ma voix, de ma sueur, de l’épave que j’étais devenu, si vite, en quarante ans à peine de détention.

– Je parle à Dondog Balbaïan, murmura-t-elle, comme si quelqu’un lui demandait de décrire ses faits et gestes.

– C’est bien ce que je… dis-je. Il y a méprise.

Des insectes criaient au-dessus de nous. Je ne compris pas sa réplique, quelques mots qu’elle avait prononcés à voix basse.

Une branche bougea. Un rayon clair frappa le haut de son nez et, pour la première fois depuis qu’elle s’était arrêtée en face de moi, je croisai ses yeux. Ils m’interrogeaient avec angoisse. Ils luisaient. On dit que le regard des femmes ybüres, lorsque la luminosité ambiante est faible, émet un reflet rouge. Les prunelles de l’inconnue n’avaient pas ce chatoiement de rubis qui lève les doutes sur l’appartenance ethnique. Elles étaient simplement très noires.

Plusieurs secondes s’écoulèrent. Les insectes limaient des tubulures de fer dans des branches, tout près. Il n’y avait aucun souffle de vent, mais les arbres ont leurs propres mouvements, la branche remuait, et la physionomie de la femme s’effaça brusquement, puis de nouveau elle s’éclaira. Elle ne m’évoquait rien, sinon les beautés d’Asie qui souvent visitent mes proses, des femmes magnifiques et sans âge, dont les traits ne se modifient ni entre le début de la vie adulte et la vieillesse, ni après. Je la scrutai pendant un bref instant. Des rides minuscules se ramifiaient aux commissures de ses paupières. Elle avait été en contact avec les cruautés de la vie. Elle les avait regardées en face.

Les insectes venaient de mettre fin à leurs stridences.

– Nous avons été séparés, Dondog Balbaïan et moi, murmura-t-elle. Je n’osais même plus espérer le retrouver. Souvent, dans les camps où je le cherchais, on me disait qu’il avait été euthanasié. Je n’ai jamais cru mes informateurs.

– Il est mort, dis-je. Il a purgé ses trente ans incompressibles et ses dix ans de relégation, et ensuite, le jour où il devait franchir les portes du camp, un schwitt s’est collé à lui et l ’a tué.

– Ah, fit-elle.

– Je suis désolé, dis-je.

Mon coeur battait. Elle était magnifique et sans âge, elle était émue, elle était émouvante. Elle ne me croyait pas. Il y a des jours où je réussis à mentir avec élégance, sans que nul ne s’en rende compte, mais, ici, ma gêne se voyait. Je transpirais, je trébuchais sur toutes les syllabes. Je ne contrôlais plus mon immobilité. Je ne contrôlais ni mon immobilité ni mon mensonge. Je ne sais pourquoi, nous avions rapidement adopté un ton de conversation très assourdi. Nous murmurions comme un dormeur et une dormeuse allongés côte à côte. Nous bavardions comme deux amants qui ne souhaitent pas se réveiller totalement. Cette complicité nocturne me paraissait saugrenue, infondée, et, en résumé, elle me rendait anxieux. Je n’ai jamais été expert en relations humaines ou autres. Je ne savais pas interpréter ce qui se passait entre nous.

J’aperçus encore une fois les sillons qui rayonnaient au départ de ses yeux en amandes. Avec déplaisir, je songeai aux cruautés de la vie que cette femme non ybüre avait peut-être, au temps de la deuxième extermination, regardées en face. Elle avait assisté à des chasses aux Ybürs. Mais dans quel groupe s’étaitelle rangée quand la chasse avait commencé ? Avec les meurtriers ou avec les meurtris ?

– Il est impensable que l’homme que j’aime ne me reconnaisse pas, dit-elle.

– Qu’est-ce que… dis-je.

– Je suis Éliane Hotchkiss, dit-elle.

– Éliane Hotchkiss… répétai-je sur un ton de prudence neutre.

Son nom ne me disait rien. Éliane Hotchkiss se mordait les lèvres. Mon comportement la déprimait.

– Écoutez, proposai-je, allons plus loin. Retournons dans la rue.

Je lui frôlai le bras afin de lui indiquer la direction à suivre. Elle pivota et se mit à marcher dans l’allée à côté de moi. Elle avait l’air triste. Elle regardait devant elle, devant ses pieds, mais elle n’évitait pas les flaques et elle entrait dans l’eau avec ses sandales, mouillant sans réagir ses pieds nus, osseux, pas vraiment petits. Elle était vêtue comme nous tous, comme toutes les blattes, dans des haillons de récupération, mais sa manière de les arranger lui avait donné une classe indéniable, et, en fin de compte, sa tenue ressemblait à une création d’avant-garde, comme on pouvait en voir des exemples à la télévision, dans les défilés de mode de l’entre-deux-guerres.

Elle me plaisait, elle venait de me dire qu’elle m’aimait infiniment, mais j’étais depuis des lustres si répugné par la réalité concentrationnaire et par moi-même que je n’envisageais pas de profiter des circonstances, de l’attirer dans mes bras et de la conduire je ne sais où, dans mon dortoir, par exemple, ou dans un baraquement vide, pour faire je ne sais quoi, l’amour, disons, ou des corvées sexuelles avec ou sans déshabillage, avec ou sans pénétration, ou, si rien de cela ne lui convenait, pour parler avec elle jusqu’à l’aube.

Dès que nous fûmes sur l’avenue et bien en évidence sous les lampes, la Jeep de la patrouille nous remarqua et fit demi-tour. Elle ne s’était guère éloignée depuis son passage devant le jardin. Le haut-parleur s’adressa à nous, il nous ordonna de ne pas bouger. Il y avait des années que j’avais perdu l’habitude de désobéir. Nous restâmes sur le trottoir sans rien dire. La voiture roulait en notre direction avec une grande lenteur. J’avais envie de prendre la main d’Éliane Hotchkiss dans la mienne, pour la rassurer et lui témoigner un peu de tendresse trouble. Je n’avais pas songé à l’entraîner dans un espace clos, mais lui saisir la main, cela, oui, j’y pensais. Toutefois, je me rappelai à temps mon apparence physique et mentale, et je n’esquissai même pas le geste.

Quand les glapissements du haut-parleur eurent fini de se répercuter entre les bâtiments, la tranquillité se rétablit dans tout le quartier. Le silence n’est jamais complet dans le camp, et, pendant les nuits d’été où nul ne rencontre le véritable sommeil, il est sans cesse troublé par des conversations, mais ici, près du jardin, régnait un calme relatif. Le moteur de la Jeep ronflait sans pétarade. Dans les baraquements des environs, on entendait bavarder des insomniaques. Les grillons stridulaient doucement un peu partout. Puis, de la zone Crowk, un autre bruit monta, sordide et familier : un fou était arrivé devant une des nombreuses barrières qui transforment le camp en dédale et il la secouait, vociférant contre le destin et les fils chargés d’épines.

La Jeep se gara près de nous. Le fou hurla. La Jeep empestait le métal surchauffé, l’essence, la gomme. Un soldat se pencha par la portière et il mentionna le couvre-feu, puis il nous réclama la pièce d’identité plastifiée que les blattes ont la naïveté d’appeler leur passeport. Éliane Hotchkiss tendit le sien. On le lui rendit sans commentaire après un examen rapide. Le mien disparut dans les entrailles de la voiture.

La radio de la patrouille émettait un grésillement continu, coupé par des faux contacts et des lambeaux braillards de chiffres. Personne dans la Jeep ne prenait le micro pour discuter avec le centre de commandement. Je levais sans arrogance la tête vers les soldats qui auscultaient mon passeport. J’étais en règle : les malades mentaux et les détenus libérables ont le droit d’errer à leur guise, sans respecter le couvre-feu.

Éliane Hotchkiss s’était écartée de deux pas. Elle attendait la fin des formalités me concernant.

– Tu vas être libéré ? me lança le conducteur.

– Oui, dis-je.

– Dans combien de temps ?

– C’est indiqué sur mon, dis-je. Onze ou douze jours.

– Prépare-toi au pire, dit le soldat. Il y a des schwitts près des portes. Ils n’attendront même pas que tu sortes.

– Je sais, dis-je.

– Même maintenant, douze jours avant, ils peuvent commencer à s’intéresser à toi.

– Je sais.

– Tu ferais mieux de retourner te coucher, dit le soldat.

On me restitua mes papiers. La Jeep redémarra et reprit sa précautionneuse navigation en surface de l’avenue. Elle faisait des détours pour ne pas s’engager dans de trop grosses flaques, et quand, sur le ciment troué, jonché de débris, ses roues abordaient lentement des nids-de-poule, elle ressemblait à un module d’exploration lunaire. Au bout d’une minute, elle obliqua entre deux baraques et disparut.

 

Nous nous étions rapprochés, Éliane Hotchkiss et moi, mais nous évitions de nous toucher, et, plutôt que de demeurer statiques et maladroits sous les lampadaires, nous amorçâmes une sorte de flânerie. Nous marchions en direction du portail sud. Les projecteurs au loin barbouillaient le ciel en bleu sale. Nous allions sans hâte. Rien ne nous pressait. Les bâtiments concentrationnaires se succédaient à droite et à gauche, en général habités, bruissant de chuchotis et de plaintes dus à l’insomnie ou à des rêves. Certains étaient vides.

J’ignorais quel genre de conversation je devais mener avec Éliane Hotchkiss. Je ne voyais pas pourquoi elle s’obstinait à rester en ma compagnie, du moment que j’avais nié être Dondog Balbaïan. Je me demandais ce qu’elle espérait de moi. Je ne me rappelais rien d’elle, aucune image, aucune sensation. Même son nom avait le plus grand mal à persister dans ma mémoire immédiate. J’évitais de le prononcer quand je me tournais vers elle. Souvent il me sortait de l’esprit. Il y avait aussi des moments où je confondais Éliane Hotchkiss avec Éliane Schust. J’aurais aimé établir une claire différence entre les deux femmes, mais aucun souvenir ne se présentait quand j’énonçais l’identité de l’une ou de l’autre. Je les invoquais en vain. Je les inversais au petit bonheur. Pas un seul écho du passé ne venait à mon aide. Si l’une d’elles avait joué un rôle dans mon existence, je ne savais pas de quoi ni de qui il s’agissait. À deux reprises, je priai Éliane Hotchkiss de me redire comment elle s’appelait, puis, craignant de la blesser, je m’abstins de le faire une troisième fois.

Ces difficultés mises à part, notre dialogue avait des côtés qui l’apparentaient à un dialogue normal.

Elle me raconta qu’elle avait connu Dondog Balbaïan dès l’enfance, dès le temps de la petite école, et qu’à la sortie de la guerre elle avait vécu avec lui dans une commune anarchiste, jusqu’à la première arrestation de Dondog pour continuation clandestine de la guerre, et qu’ensuite, pendant plusieurs années, quand Dondog Balbaïan avait entamé sa longue carrière de blatte, bourlinguant de chantier en chantier et ne quittant les isolateurs spéciaux que pour rejoindre les zones sous régime sévère, elle l’avait suivi de loin, autant que faire se pouvait, cherchant sans relâche à le repérer dans l’univers des barbelés, à connaître sa position sur la carte démesurée des camps.

– Et puis, la vie nous a séparés, dit-elle. Même à l’extérieur, il y avait des transferts continuels.

– Au temps où l’extérieur existait, précisai-je.

 

Nous étions maintenant à cent mètres d’un carrefour que les blattes, observant ainsi une tradition postexotique à l’origine pour moi inconnue, appelaient le Buffalo. Une grosse voiture de la police stationnait sous un lampadaire, tous phares éteints, et sous la lumière acide elle avait surtout un aspect de ruine métallique massive. J’aperçus de loin les quatre passagers qui y étaient installés. Immobiles sur leurs sièges, ils surveillaient la nuit. Le conducteur sortit la main pour régler son rétroviseur. Il avait dû annoncer aux autres notre approche. Brièvement ceux-ci se retournèrent pour nous voir.

Je prévins Éliane Hotchkiss. Nous étions arrivés trop près du Buffalo pour faire demi-tour sans nous rendre immédiatement suspects. Nous allions donc passer à côté de la voiture et commencer à traverser le carrefour, mais il y avait un risque malgré tout que la police nous cherche noise. Au-delà du Buffalo s’étendaient des terrains vagues. Ils annonçaient la première enceinte, un no man’s land, puis la deuxième enceinte, puis le portail sud.

– Mais tu es libérable, dit Éliane Hotchkiss. Dans ton cas on n’est plus soumis au couvre-feu, on peut aller où on veut.

– Je n’ai pas envie qu’on me colle une tentative d’évasion, dis-je. C’est sept ans.

– Sept ans de plus, ça vaut mieux que de se faire saigner par un schwitt le jour de sa sortie, dit Éliane Hotchkiss.

– Boh, dis-je. C’est pareil.

Nous contournâmes la voiture sans jeter le moindre coup d’oeil sur ses occupants. Nous voulions donner l’impression que nous n’avions rien à nous reprocher et que la proximité de la police ne nous faisait ni chaud ni froid. Nous longeâmes le flanc métallique en nous taisant. La peinture était rayée, l’aile avant cabossée. Les inspecteurs nous observaient en silence. Quand nous nous fûmes éloignés de cinq ou six mètres, deux portières s’ouvrirent puis claquèrent.

Une fine couche de sable recouvrait le trottoir, la chaussée. La pluie ne l’avait pas entraînée vers les égouts et, maintenant, sous les chaussures, elle crissait.

Deux hommes nous suivaient. Ils se mirent à marcher derrière nous, sans essayer de nous rattraper, comme des noctambules que seul un hasard avait placés sur notre chemin, mais ils ralentissaient quand nous ralentissions et, dès que nous accélérions, ils accéléraient.

Je me dirigeai avec Éliane Hotchkiss vers une étroite avenue sur notre droite. Nous n’avions pas traversé le Buffalo. Nous n’allions plus vers la sortie du camp, nous revenions vers les épaisseurs urbaines, vers la zone Crowk, avec autour de nous, de nouveau, des alignements de dortoirs sans étages, aux toits goudronnés, et parfois des allées de palmiers, des figuiers, des sophoras, des tilleuls. Les voies étaient souvent interrompues par des séparations barbelées qui dataient des décennies précédentes, par des barrières et des chicanes que l’on avait ouvertes sans les démolir. Il n’y avait presque personne nulle part. De temps en temps, les vociférations démentes et les grincements de grillage reprenaient. Le fou se manifestait dans le voisinage. Il concluait ses crises de rage par des sanglots, puis il se taisait. Tout était éclairé par des ampoules puissantes qui rendaient les ombres très franches, très cassantes. Nous parcourûmes ainsi trois cents mètres.

 

Les policiers ne nous lâchaient pas. J’avais réussi à contenir mon angoisse pendant les deux cents premiers mètres, mais, maintenant, elle débordait et me noyait.

Éliane Hotchkiss regarda par-dessus son épaule.

– Ne tiens pas compte d’eux, dit-elle. Si tu ne montres que de l’indifférence, ils ne te feront pas de mal.

– Je sais, dit Dondog.

Elle posa sa main sur le coude de Dondog. C’était la première fois qu’elle m’effleurait ainsi, volontairement, et, comme elle maintenait ses doigts en place, transformant le simple frôlement en pression amicale, cela augmenta mon malaise, car la main de cette femme était sèche, tandis que la peau de mon bras était répugnante de sueur. Dondog se tourna vers elle. Il aurait voulu lui dire quelque chose d’aimable, de doux, mais, comme il avait oublié comment elle s’appelait, il bégaya une formule confuse et referma la bouche.

– N’aie pas peur, dit la femme. Ils sont derrière nous, mais ils ne nous écoutent pas. Évite seulement de parler en ybür. C’est interdit.

– Je sais, dis-je.

– C’est interdit afin de ne pas rouvrir les vieilles plaies, expliqua la femme, comme si elle se sentait tenue de reprendre la didactique officielle.

– Oh, dis-je, je ne m’exprime plus qu’en argot des blattes ou comme un Untermensch. Les autres langues que je connaissais, je les ai oubliées. Tout s’est envolé avec le reste. Avec mon enfance et le reste. Il n’y a plus rien dans ma tête. Ma mémoire ne peut… Ma mémoire ne…

– Calme-toi, dit la femme.

Elle se coula vers moi. Je sentis sa chaleur contre moi, son bras nu, la chaleur de sa hanche. Nous avancions dans une petite rue silencieuse. Sur un arbre, des oiseaux soudain gloussèrent comme des poules. J’ignore de quels oiseaux il s’agissait.

Les pas des deux policiers crissaient derrière nous.

– J’ai été battu sur la tête, ma mémoire s’est éteinte. On m’a laissé pour mort.

– N’aie pas peur, dit la femme en me comprimant avec affection les alentours du coude, sans montrer son dégoût pour ma peau humide. Je suis là.

– On m’a battre, dis-je. Ma mémoire s’est éteindre. Une fois pour toutes elle s’est éteindre.

– Retrouve ton calme, dit la femme. Ça va bientôt finir.

– Ma peau est devenir mouillée, dis-je. Mes souvenirs en entier se sont dissoudre. On m’a laisser pour fou.

– Oublie tout ça, dit la femme. Ça va finir. Je suis là pour ça, pour que ça finisse. Je t’ai retrouvé. Je t’aime.

L’angoisse ne cessait de gonfler en moi.

Je ne me rappelais toujours rien de cette femme, je ne savais toujours pas si elle avait vraiment appartenu à mon passé, je ne savais pas si je l’avais autrefois désirée ou non, je ne réussissais pas à répondre à son discours amoureux, les phrases s’arrêtaient dans ma gorge.

Conscient que je devais au plus vite maîtriser mes hésitations et sortir de moi quelques formules sympathiques, je dirigeai la main vers l’épaule de la femme et la touchai avec le moins de lourdeur possible. Mes doigts tremblaient d’une façon grotesque. Nous avions ralenti, nous étions presque à l’arrêt sous l’ombre épaisse d’un tilleul. Il m’était plus facile de la regarder en face quand je ne distinguais pas ses yeux.

À quelques blocs de distance, les pleurs énervés du fou avaient repris de la vigueur.

– Pardonnez-moi, Éliane, finis-je par dire. Tout se brouille sous mon crâne. Je ne me rappelle plus du tout votre nom. Éliane comment, vous m’avez dit ?

 

Avant qu’elle ait eu le temps de répliquer, les policiers nous rejoignirent. Pantalon gris, chemisette blanche, matraque et menottes à la ceinture, ils se placèrent devant nous et, après nous avoir invités à passer dans un endroit éclairé, ils nous interrogèrent sur notre identité. Docilement, nous tendîmes nos passeports.

– Éliane Hotchkiss, lut d’une voix pensive le premier inspecteur, et il rendit à Éliane Hotchkiss son document plastifié.

Le deuxième se plongea dans la lecture de mon passeport comme s’il avait sous le nez une passionnante fiction post-exotique. La lecture durait. Je ne savais pas si elle était malveillante ou non. Le policier tournait lentement les pages. Les gouttes coulaient de mon front à travers mes cils, la saumure me piquait les yeux.

– Tu as encore une semaine devant toi, dit le policier.

– Oui, dis-je. Onze jours.

– Je serais de toi, je ne ferais pas de bêtises.

– Je ne pense même pas à m’évader, dis-je. Au contraire, je veux encore bien profiter du camp avant de partir.

– C’est en compagnie d’un schwitt que tu veux en profiter ? s’étonna le policier.

– Quel schwitt ? dis-je.

Éliane Hotchkiss aussitôt s’interposa.

– Et alors ? dit-elle. Ça le regarde, non ?

Elle était mécontente.

Et très belle, aussi, sur le trottoir, sous l’éclairage cru, très attirante. Elle me rappelait quelqu’un que j’avais aimé, je ne sais quand, par exemple autrefois, dans un livre ou dans la réalité, ou ailleurs. J’avais envie de le lui dire, mais la présence des deux hommes m’en empêchait.

Le policier hocha la tête. Il n’ajouta rien. Je récupérai mon passeport. Sans remercier ni dire au revoir je contournai les chemisettes blanches, les pantalons couleur de cendre. Nous reprîmes notre marche.

Les policiers nous emboîtèrent le pas.

– Ne t’inquiète pas, dit Éliane Hotchkiss. Parle de manière normale si tu le peux. Oublie-les. Eux aussi, oublie-les.

– Vous êtes attirante, Éliane, dis-je.

– Tu te souviens de moi ? dit-elle.

Je sentis sa main qui, de nouveau, cherchait la mienne. Elle tremblait.

– Oui, mentis-je.

Elle avait perçu mon manque de franchise. Sa main frissonna encore, puis s’écarta. Nous nous étions engagés dans une impasse, nous avions abouti à une palissade très haute, surmontée de fils de fer. Des planches avaient été enlevées. Nous nous penchâmes dans l’ouverture. Le bois sentait la poussière. De l’autre côté, il y avait de la végétation et un baraquement vide, moyennement délabré.

– On pourrait aller là-dedans pour la nuit, dit-elle.

– Où ? demandai-je.

– Dans le dortoir.

Mes lèvres s’agitèrent sur une parole muette. J’étais incapable de trouver des raisons pour acquiescer ou refuser. Alors que la police nous serrait de près, une femme, qui prétendait m’avoir aimé et recherché toute sa vie, me proposait de passer la nuit avec elle dans un dortoir vide. Cela me faisait penser aux petites féeries qui circulaient dans le camp, d’aucunes sous ma signature, et où tout était angoissant et faux et finissait mal, mais, en dehors de cette littérature concentrationnaire à trois sous, rien de stable ne me traversait l’esprit. Soudain, je me préoccupais seulement de refermer la bouche, afin de ne pas être surpris avec un fil de bave entre les dents.

– Viens avec moi, dit-elle.

Je la rejoignis de l’autre côté de la palissade. Elle avait déchiré une toile d’araignée en avançant et elle s’époussetait l’épaule gauche avec violence. Nous n’étions pas dans l’ombre. Le terrain qui entourait la construction était éclairé par les lampadaires de la rue voisine. Les plantes exhalaient des parfums de terre, de bois pourri, de pluie tiède. Elles étaient charnues contre mes jambes.

– Viens, Dondog, dit Éliane Hotchkiss. Je suis contente que tu te souviennes de moi, même si tu n’en es pas très sûr. C’est bien que tu termines ta vie de camps avec moi.

– Bah, dis-je.

– Ça aurait pu être avec quelqu’un d’autre, dit Éliane Hotchkiss. C’est mieux ainsi, avec moi.

Derrière nous, les policiers s’étaient approchés de la palissade. Ils examinèrent les lieux et ils se faufilèrent à leur tour dans la brèche. La discrétion ne les étouffait pas. Ils écrasèrent les herbes dures que nous venions de fouler, les plantes brouillonnes. Il y avait trois marches pour accéder au baraquement. Quand nous fûmes devant le seuil, sous l’auvent, prêts à ouvrir la porte, les policiers nous firent signe et montèrent l’escalier.

– Contrôle d’identité, annonça l’un d’eux.

Ils nous séparèrent, Éliane Hotchkiss et moi. Le contrôle d’identité proprement dit ne dura pas, mais il évolua jusqu’à ressembler à un petit interrogatoire. Chacun de nous se trouvait en face d’un référent qui lui posait des questions à voix basse. Je dus donner le numéro de mon dortoir, le nombre de personnes qui y logeaient, me souvenir du médecin qui avait signé mon attestation de non-simulation, décrire l’itinéraire que j’avais emprunté pour me rendre de mon dortoir à la zone Crowk. Je pense qu’il souhaitait tester ma sincérité. Puis l’homme me demanda pourquoi j’errais dehors après minuit.

– Je ne réussissais pas à m’endormir, dis-je. Je pensais que je trouverais un peu de fraîcheur sous les arbres. C’était une erreur.

En accord avec la réglementation concentrationnaire, un projecteur était allumé au-dessus de la porte d’entrée. Nul bâtiment, qu’il soit habité ou non, ne peut se dispenser d’éclairage extérieur nocturne. La lampe était puissante. Des insectes tourbillonnaient autour de nous, avec des trajectoires ivres lorsqu’ils avaient heurté le verre éblouissant. Nous bavardions ainsi tous les quatre, en deux groupes distincts, au milieu des bourdonnements et des frappes de phalènes. De l’autre côté du baraquement, extrêmement proche à présent, le fou hurlait. Il secouait l’obstacle grinçant, il hurlait, il geignait.

– Et elle ? demanda le policier en chassant un papillon énorme qui lui attaquait les joues.

– Quoi, elle ?

D’un geste de la tête, le policier m’indiqua Éliane Hotchkiss.

– Tu sais qui c’est ?

– Oui, dis-je. J’avais oublié, mais maintenant je sais.

– Ah, dit-il.

– On s’est connus autrefois, expliquai-je. C’est une amie de jeunesse.

Tout près, le fou criait.

En raison des questions qu’on me posait, je respirais de manière convulsive. Je ne pouvais pas non plus cacher que je me sentais très fier d’avoir une amie d’enfance à côté de moi, une femme affectueusement complice, belle comme une héroïne post-exotique, très émouvante, très attirante, alors que la nuit d’après minuit inondait le Camp 21 et que bientôt un terme allait être mis à mon existence de détenu, et sans doute à mon existence tout court.

– C’est bête, dit le policier en me rendant mes papiers.

– Quoi ? demandai-je.

– Rien, dit-il.

L’autre aussi mettait un terme à l’entretien. Éliane Hotchkiss et lui avaient échangé des phrases dont aucune n’était parvenue à mes oreilles.

Les policiers nous laissèrent ouvrir la porte. Elle n’était pas verrouillée. Elle ne grinça pas. Sous nos pas, le plancher craquait. J’entrai avec Éliane Hotchkiss et un nuage de phalènes dans le bâtiment vide. La lumière de la rue coulait à flots par les fenêtres grillagées du dortoir. Il n’y avait rien d’autre que le treillis métallique pour faire barrage aux rayons blancs des lampadaires. Les lits étaient répartis comme dans une salle d’hôpital. Ils étaient rudimentaires, mais plus larges que des bat-flanc, et sans couchette supérieure. Certains possédaient des paillasses. Dans l’air moussait une forte odeur d’urine et de renfermé. Éliane Hotchkiss alla ouvrir plusieurs fenêtres, puis elle revint vers moi.

Nous nous assîmes côte à côte sur un lit.

– Mets-toi contre moi, dit-elle.

– Excusez-moi, dis-je. De nouveau, je ne me rappelle plus votre nom.

– Ça ne fait rien, dit-elle.

Le fou gémit tout près de nous.

On le voyait, maintenant. On le voyait bien. Il était au milieu de la rue, juste devant notre baraquement. Il se plaquait contre un fouillis de barbelés et de poutrelles. Une lampe suspendue à un câble, un peu plus loin, projetait son ombre contre les murs du dortoir. Les grincements des fils de fer donnaient l’impression qu’il se balançait avec régularité. Il ne hurlait pas et ne gesticulait pas en permanence. On l’entendait maugréer longuement et renifler, et parfois même, à voix très basse, il chantonnait.

Dans le dortoir s’engouffrèrent des odeurs d’herbe mouillée, de rouille. Les inspecteurs à leur tour faisaient leur apparition dans la pièce. L’ouverture de la porte avait provoqué un courant d’air.

Ils étaient maintenant immobiles, inactifs.

Celui qui avait interrogé Éliane Hotchkiss avait pris place sur une paillasse à dix mètres de nous, il était assis, les mains croisées sur le ventre, comme un illettré qui attend un autobus. L’autre nous tournait le dos. Son ombre nous frôlait. Il s’était accoudé en pleine lumière, et il regardait le spectacle de la rue, les barbelés au milieu de la rue, le fou qui fredonnait pour luimême une chanson des camps, et qui ensuite perdait patience et hululait.

Je me serrais contre Éliane Hotchkiss. Je conservais les yeux fermés le plus souvent possible. Elle chuchotait à mon oreille pour que seul moi puisse entendre ses paroles, mais j’étais trop troublé pour traduire en langage ses chuchotements. Je ne comprenais rien de ce qu’elle me confiait. Je désirais surtout me serrer contre elle. Je crois même que je l’enlaçai, à un moment. Je crois même que nous échangeâmes des caresses. Elle était paisible sous mes maladresses. Tout se passait comme dans un rêve.

De temps en temps, les policiers s’approchaient de nous. Ils nous ordonnaient de nous lever, ils contrôlaient notre identité, ils vérifiaient nos documents, ils nous questionnaient. Ils voulaient savoir pourquoi nous nous étions fixé rendez-vous dans un dortoir vide. Ils me demandaient si je faisais exprès, dans mes réponses, de confondre la date de ma sortie du camp et celle de mon trépas. Ils me priaient de dire si je connaissais vraiment le temps qu’il me restait avant ma libération ou avant ma mort. Parfois ils fouillaient nos poches, parfois ils confisquaient le couteau de combat qu’Éliane Hotchkiss portait sur elle, parfois ils le lui rendaient et ils la laissaient tranquille. Quand ils avaient fini de nous déranger, ils se retiraient au fond du dortoir. Nous étions tous baignés par la lumière vive et blême de la rue, exactement comme les gens normaux peuvent l’être par de vifs et blêmes rayons de lune.

 

Quand le fou ne criait pas, je me rapprochais d’Éliane Hotchkiss, et, quand il criait, je m’en rapprochais encore plus. Je me blottissais contre cette femme dont j’avais renoncé à retenir le nom.

Parfois je bégayais une phrase. Je parlais de mes projets de vengeance.

Elle m’assurait qu’elle s’en occupait. Ne t’inquiète pas, disait-elle. Je m’en occupe. Je vais t’aider à passer de l’autre côté. Je vais te faire sortir en un rien de temps. Tu aboutiras directement dans la Cité. Ça va finir.

Il me semble que nous nous allongeâmes l’un sur l’autre, vers la fin. Je ne sais pas si c’était pour copuler, j’ignore si nous ne fîmes qu’un, comme dans les fables minuscules que j’aimais autrefois écrire ou lire, ou comme dans mes rêves. Une fois sur moi, en tout cas, elle joua avec sa lame de parachutiste et avec moi. Ça allait bientôt finir. Elle m’écrasait un peu, elle acceptait mes mouvements idiots contre son corps, elle supportait mes mains dégoulinantes sur son dos. La posture, en tout cas, évoquait une posture amoureuse. Nous nous chuchotions à l’oreille des promesses idiotes, comme de nous retrouver ensuite dans le monde extérieur, dans la Cité qui était toute proche, dans nos rêves. Elle me disait de me calmer, elle m’assurait que tout allait bientôt finir, que l’attente horrible ne durerait pas, que ce n’était plus qu’une question de minutes et non de jours.

Le fou insultait les barbelés. Je ne le voyais plus, mais j’apercevais encore son ombre sur le mur. Parfois il ressemblait à une grosse phalène engluée dans une toile d’araignée, incapable de s’en dépêtrer, certes, mais décidée à faire du raffut jusqu’à sa mort ou jusqu’à l’aube.

Je ne me souviens de rien d’autre et je n’ai pas envie d’en dire plus, dit Dondog.

La dernière chose que j’aie enregistrée, c’est une phrase. Elle avait une voix que la tendresse ou l’effort éraillaient. Elle me disait que c’était bon, maintenant, que c’était en train de finir. Je ne savais pas si je devais la croire, mais j’aimais sa voix.

Voilà, c’est tout pour Éliane Hotchkiss. Et pour les camps.

C’est tout pour les camps.

 

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