Dondog
Deuxième Partie - Gabriella Bruna
DEUXIÈME PARTIE
GABRIELLA BRUNA
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VI.
PARKVIEW LANE
Je ne sais pas si Jessie Loo se décidera, avait dit la vieille femme de Lo Yan Street en rotant des légumes à l’ail. Mais, si elle se décide, elle sera à Parkview Lane aux alentours de cinq heures. Ne montez pas là-haut depuis la rue, avait-elle ajouté. Passez par les toits. C’est dangereux, il faut enjamber le vide deux ou trois fois, mais, comme ça, vous n’aurez pas à vous frayer un chemin dans les ordures. Les escaliers de Parkview Lane comptent parmi les plus malpropres de la Cité, avait observé encore la vieille.
Et maintenant, comme souvent quand il attendait quelqu’un ou quelque chose, Dondog était accroupi. L’air malodorant dérivait autour de lui et il l’aspirait par modestes bouffées, tâchant d’en avoir besoin le moins possible. À ses pieds il avait posé sa veste de détenu. Lourde et sale, elle prenait beaucoup de place. Des gouttes de sueur roulaient sur les tempes de Dondog, et il les sentait aussi s’accumuler dans ses cheveux, ses sourcils. Elles grossissaient, elles roulaient en biais sur sa face ravagée, et elles tombaient. Au cours de la dernière demi-heure, rien d’intéressant ne s’était produit sur le palier du quatrième étage. Un margouillat se tenait en embuscade dans un coin de plafond, la gorge parfois parcourue d’une pulsation. Des cafards circulaient d’un appartement à l’autre, à raison d’un cafard toutes les huit minutes. Cela mis à part, l’agitation restait maigre.
La lumière arrivait depuis les logements, à travers les murs dont une partie était en briques de verre. Sur cet espace donnaient des portes : celles des appartements 4A, 4B, 4C et 4D, et une dernière, qui communiquait avec la cage d’escalier.
Il était cinq heures moins treize.
Au bout d’un moment, une nouvelle présence se manifesta dans le bâtiment. Quelqu’un était entré par le hall du rez-de-chaussée et montait en s’arrêtant à chaque demi-étage pour souffler. On entendait ses mollets immergés dans les détritus, ses halètements. C’était quelqu’un de lourd, en mauvaise forme physique, et ce n’était pas une femme.
Dondog se remit debout. L’affolement l’avait gagné.
J’avais prévu une rencontre avec Jessie Loo, dit Dondog, mais pas avec un mâle inconnu et poussif. Et si c’était un schwitt ? pensa-t-il. Il avait jusque-là négligé l’existence des schwitts, ces retraités de la police qui, pour une petite somme et pour le plaisir, se chargeaient d’éliminer les évadés, et parfois aussi les détenus qui avaient effectué leur peine, mais dont l’administration désirait poursuivre la rééducation en les transférant, à coups de couteau, dans un monde meilleur. Je ne me sentais pas prêt à me colleter avec un schwitt, répète Dondog.
Il s’était relevé d’un coup, sans ramasser sa veste, qui occupait presque toute la surface du palier. Le coeur battant, il pensait à la mort violente, à la fin. L’inquiétude lui inondait le corps. Dans l’escalier, l’homme progressait. Il piétinait les détritus en bougonnant. Il ne prenait aucune précaution pour se faire discret. S’il s’agissait d’un chasseur de primes, ce devait être une vieille brute pleine de confiance en soi, méprisant tout.
Puis l’homme atteignit le quatrième étage et, derrière la porte palière, il s’arrêta. Il postillonnait des soupirs et de la sueur. Il resta ainsi un moment, puis il tira sur lui le panneau grinçant et il pénétra sur l’espèce de scène de théâtre minuscule où déjà Dondog depuis une heure interprétait son rôle.
Maintenant, il y avait là deux acteurs statiques, à peu de distance l’un de l’autre. Par inadvertance ou malveillance, le nouveau venu avait posé un pied sur la veste de Dondog. Il remuait la tête avec circonspection, les yeux vagues, comme un malvoyant cherchant compenser son infirmité en faisant appel à ses autres sens, et il reniflait les relents de poubelle qui l’avaient suivi depuis la cage d’escalier. C’était un être râblé, d’une cinquantaine d’années, qui portait une chemisette blanche trempée de sueur et un pantalon d’inspiration militaire, avec plusieurs poches et beaucoup de taches. Autour de sa ceinture, son ventre débordait en bourrelets. Il ne brandissait pas d’arme. On ne pouvait déterminer s’il s’agissait ou non d’un schwitt.
Six secondes s’écoulèrent. Puis une septième.
Alors l’homme demanda :
– Vous êtes là, Balbaïan ?
Dondog scrutait le visage épuisé, ruisselant, la peau jaunâtre que l’afflux sanguin avait brunie, les cheveux gris, et il sonda le regard inexpressif de cet individu qui allait peut-être sortir de derrière son dos un couteau de parachutiste pour le tuer, ou peut-être pas. Les yeux de l’homme avaient une dominante marron trouble. Ils ne voyaient pas.
– Oui, dit Dondog.
L’autre orienta son oreille gauche dans la direction d’où avait surgi la voix de Dondog, et ses pupilles se décalèrent d’une façon irrationnelle, comme si elles prenaient pour cible la porte de l’appartement 4B.
– Je suis là, insista Dondog avec réticence.
– Jessie Loo m’a envoyé à sa place, dit l’autre.
– Ah, fit Dondog.
– Je m’appelle Marconi, se présenta l’homme.
Il avait rectifié l’angle de frappe de son regard. On avait l’impression qu’il concentrait désormais son attention sur l’épaule droite de Dondog.
– John Marconi, dit-il encore.
– Et Jessie Loo, dit Dondog, elle ne viendra pas ?
– Elle devrait venir, je pense, dit Marconi. Mais plus tard.
– Ah, commenta Dondog.
– Elle ou moi, pour vous, ça ne change rien, dit Marconi.
Il fouillait dans sa poche arrière. Dondog s’adossa au mur. Il s’était préparé à voir surgir une lame d’acier bien aiguisée et à la recevoir dans le foie, pour commencer, mais déjà Marconi avait extrait une clé de verrou, associée à une étiquette de plastique sur quoi figuraient le chiffre 4 et la lettre A. Sans hésiter, sans tâtonner, il introduisit la clé dans la serrure du 4A. Cette sûreté dans le geste éveilla en Dondog le soupçon que peut-être le nouveau venu feignait la cécité. L’hypothèse toutefois impliquait tant de développements incongrus et désagréables qu’il valait mieux l’écarter tout de suite. Ça n’a pas de sens, pensa Dondog. Ça ne mène à rien.
Comme Marconi avait fini de s’essuyer les semelles sur sa manche de veste, Dondog ramassa celle-ci et la secoua, puis, ne sachant qu’en faire, il l’enfila. Déjà, Marconi était entré dans l’appartement. Dondog le suivit.
Le 4A était en bon ordre, mais trop d’années s’étaient égrenées sans que quiconque entrât pour nettoyer ou aérer. C’est pourquoi des champignons noirs avaient proliféré dans la chaleur humide de l’été et dans le froid humide de la saison froide, et une couche duveteuse avait pris possession de toutes les surfaces. Les meubles sombraient sous leur lèpre, le sofa paraissait transformé en piège gluant, le linoléum du sol avait été comme aspergé d’une colle brunâtre. Au plafond et sur les murs s’épanouissaient d’immenses taches velues, à dominante charbonneuse mais avec des nuances : aile de corbeau, aile de chauve-souris, ou bistre, anthracite, poussière d’anthracite.
L’oxygène avait disparu. Une intense puanteur de moisi l’avait remplacé.
– Oh, là, là ! C’est irrespirable, dit Marconi.
Il avait l’air hébété, comme si du poison l’avait privé en un instant de toute capacité d’initiative. Alors qu’il reculait d’un pas en rauquant, il heurta la porte. Le panneau se referma derrière eux. Dondog sursauta en entendant le claquement, mais il lui était égal que l’appartement fût clos ou non. Il ne songeait même pas à regagner le palier. Puisqu’il se trouvait dans le 4A, en quelque sorte sur l’invitation de Jessie Loo, il n’avait pas à faire le difficile et à en ressortir. Son unique souci était de faire entrer d’urgence des gaz frais. Il nagea à travers la semi-pénombre suffocante, avec l’intention d’ouvrir ou de fracasser la porte-fenêtre du balcon. Un rideau pendait devant la vitre. Il s’en empara. L’étoffe aussitôt se déchira, libérant environ sept cent soixantedeux papillons miniatures, d’un gris terne qui n’incitait pas à l’indulgence envers les lépidoptères.
Les bestioles se mirent à voleter massivement en tous sens. Elles tournoyaient dans un total silence.
– Des mites, commenta Marconi.
Dondog se retourna, cherchant, dans les yeux de Marconi, la lueur de vivacité qui eût expliqué comment un aveugle avait pu identifier les parasites avec une telle certitude. Rien de décisif ne se dissimulait dans les iris de Marconi, marron clair avec un peu de vert aqueux. Les pupilles n’étaient ni mortes ni vivantes. On ne pouvait rien en déduire.
Marconi ensuite inclina bizarrement la tête sur l’épaule.
– C’est bloqué ? demanda-t-il.
– Quoi donc ? dit Dondog.
– La porte du balcon, siffla Marconi.
– Je ne sais pas, dit Dondog. Je vais l’ouvrir.
– Oui, faites vite, approuva Marconi.
Il était à présent perdu dans la contemplation du sol, d’un point précis du sol. Il ne bougeait pas.
De nouveau, Dondog empoigna le rideau. Des débris de tissu et des ailes mortes lui pleuvaient dessus. Il se retenait complètement de respirer. Maintenant, il tentait de manoeuvrer la porte sur sa glissière. La clenche, la vitre, le cadre d’aluminium résistaient et tremblaient sous tant d’efforts, et ensuite une brèche se fit. Dondog l’agrandit et se faufila à l’extérieur, impatient de pouvoir avaler enfin de l’air non putréfié. Il agitait les bras devant sa figure pour éloigner les mites omniprésentes.
Marconi le rejoignit, lui aussi moulinant contre des adversaires disposés en essaim, et poussant des vagissements dégoûtés et crachant, car que faire d’autre quand on a sur la langue une bête de huit millimètres d’envergure, sans saveur.
Dehors, le ciel était d’un gris étale, dit Dondog. Derrière ce couvercle de marmite, le soleil ne s’épargnait pas. La chaleur humide était infernale. Marconi avait allongé les bras et, en s’aidant de l’extrémité des doigts pour définir son itinéraire, il s’était approché du parapet du balcon. De grosses gouttes de sueur lui perlaient sur le front, dit Dondog. Je me débarrassai de ma veste et je la suspendis à la corde à linge qui supportait déjà, depuis la nuit des temps, un reste de serpillière dur comme du bois, puis j’allai m’accouder à côté de Marconi. Nous étions tous deux assommés par la haute température. Nous transpirions à ruisseaux.
Il était cinq heures, une des heures les plus lourdes de la journée. Même si une averse tropicale avait éclaté à cet instant, elle n’aurait pas allégé l’atmosphère.
Marconi ne retrouvait pas son souffle. Il promena son regard ambigu sur les nuages et se tamponna les joues avec le poignet gauche. Sa personne rondouillarde avait un aspect légèrement comique, mais, en raison des questions qu’on continuait à se poser sur ses relations avec les schwitts ou les aveugles, il en émanait surtout quelque chose de lugubre.
– Vous savez, Balbaïan, dit-il après un silence. Tous les jours, à cette heure, je m’imagine que je vais crever. Je ne suis pas d’ici, je suis du Nord, je n’ai jamais pu me faire à ce climat. Je ne supporte pas cette chaleur. La nuit, elle vous empêche de dormir. Et le jour, elle vous tue.
– Oui, c’est dur, dit Dondog. C’est vraiment dur.
Ils demeurèrent un moment sans rien ajouter. Une cigale à proximité entonna une longue stridulation acide. Marconi tendit l’oreille vers la cigale, et ensuite il promena sa tête de façon brouillonne en face du paysage. Il écoutait le paysage. Ses yeux restaient fixes.
Du balcon on dominait un vaste puzzle désolé, sans la moindre grâce, avec des chantiers à l’abandon, des constructions inachevées, et des terrains imprécis, encombrés de ferraille rousse et de bois de coffrage. Il y avait des arbres. Sur certaines terrasses, du linge séchait, mais personne n’était visible nulle part. Des herbes couvrantes et des lianes donnaient aux choses une touche verdoyante, très douce. De temps en temps, de gros oiseaux noirs s’élevaient de quelques mètres pour planer jusqu’à un site d’ordures ou de nourriture que la végétation cachait. Au fond, ces images ne différaient guère de ce que Dondog avait connu pendant la dernière partie de sa vie, après son transfert dans les camps du Sud.
Sur le visage de Marconi, mais aussi sur celui de Dondog, la poussière et les mites écrasées laissaient des traînées horribles.
– Vous voyez, là-bas, ces maisons très basses, toutes grises, avec des toits goudronnés ? fit soudain Marconi.
– Non, dis-je.
J’essayai de suivre son regard, dit Dondog. Il avait la tête tournée vers le ciel. Ses yeux fonctionnaient, mais il ne regardait rien.
– Là-bas, au milieu des arbres, dit Marconi.
Maintenant, il pointait la main gauche vers un tiers approximatif du panorama. Il balayait ce tiers avec mollesse.
– Ah, oui, je vois, dit Dondog. Des pavillons en ciment, à un étage.
– C’est Cockroach Street, dit Marconi.
Des pavillons en ciment, à un étage, au milieu des arbres, avec des toits goudronnés. Dondog les examina. Il n’y remarquait rien de particulier.
– Cockroach Street, dit-il. Bon. Et alors ?
– C’est là que vous allez mourir, dit Marconi.
Dondog reçut l’information sans réagir. On est toujours un peu muet après avoir entendu une phrase de ce genre. On a toujours tendance à y voir une menace. Schwitt ou pas schwitt, Marconi avait parlé avec une objectivité odieuse, comme quand un bourreau décrit son travail à un condamné dont il a la charge. Dondog hocha la tête. Il continuait à examiner là-bas les vilaines constructions et les dépotoirs. Il désirait ne pas trahir ses sentiments. Il ne décelait pour l’instant aucune hostilité chez Marconi, mais il avait l’impression que la situation pouvait changer.
– Jessie Loo m’a dit que ce n’était pas tellement important, dit Marconi.
– Quoi ? s’irrita Dondog. Qu’est-ce qui n’était pas important ?
– Je ne sais pas, dit Marconi. Ce qui se passera à Cockroach Street, je suppose.
– Pour moi, ça l’est, dit Dondog.
Ils restèrent un bon quart d’heure sans prononcer une parole, accoudés au balcon, aspirant comme des asthmatiques l’air bouillant. Le ciel s’assombrissait lentement, mais l’orage ne se décidait pas à éclater. Un éclair zébrait la voûte toutes les dix ou douze minutes, un éclair sans tonnerre, mais rien ne suivait. Les nuages avaient fusionné en une seule couche, uniforme comme un bain d’étain.
À l’étage du dessous, la cigale continuait à striduler. Elle produisait un grésillement intense pendant une minute, et ensuite elle se calmait. Personne ne lui répondait. Dans le silence qui succédait au cri, on entendait parfois une goutte isolée, énorme, s’écraser sur une carcasse de climatiseur. L’averse se réduisait à ces paquets d’eau erratiques. On se demandait s’il pleuvrait ou s’il ne pleuvrait pas. À l’opposé de Parkview Lane, de l’autre côté de la Cité, il y avait des gens et de la circulation, des voitures, des rues commerçantes, mais, ici, les bruits de la vie étaient rares. On était comme au bout du monde.
On était comme au bout du monde, on avait devant soi Cockroach Street, et, quand on s’appelait Dondog Balbaïan, on savait qu’on était aussi comme au bout de sa vie.
Puis Marconi fit l’effort de ranimer la conversation.
– Je sais que vous recherchez plusieurs personnes pour les tuer, dit-il.
– Oh, les tuer, dit Dondog. C’est vite dit. Il paraît qu’elles sont déjà mortes.
La cigale se taisait. Les oiseaux noirs ne se donnaient même plus la peine de voler au fond du paysage. Ils agitaient paresseusement les ailes pour se laisser choir d’un toit à l’autre. Il n’y avait aucun bruit animal. Une goutte de pluie gigantesque fila vers le sol. Elle explosa sur une bâche de plastique. Tout était tranquille.
– Jessie Loo m’a laissé entendre que c’était pour une vengeance, dit Marconi.
– Une vengeance, je ne sais pas, dit Dondog. Quand on sort du camp et qu’on va mourir, on a envie de tuer deux ou trois personnes. Des gens qu’on a connus autrefois. Je ne sais pas si c’est une vengeance.
– Bah, dit Marconi.
– En tout cas, on en a envie, dit Dondog.
Une minute passa. Une goutte tout près heurta un rectangle de ciment qui saillait sur la façade.
– Pour moi, c’est difficile de les retrouver, dit Dondog. J’ai été blessé à la conscience. Ma mémoire remue des boues sans forme et sans couleur. Je me rappelle seulement quelques noms.
– Dites toujours, l’encouragea Marconi.
– Gulmuz Korsakov, Tonny Bronx, dit Dondog. Et peut-être Éliane Hotchkiss. Mais pour elle, je ne suis pas sûr.
– Gulmuz Korsakov… souffla Marconi.
Dondog se tourna vers lui. Les bras de Marconi étaient luisants de sueur, des insectes s’y collaient, réduits à un caillot gris ou noyés. Marconi haletait. Sa peau révélait une détresse organique générale.
– Ça a l’air de vous dire quelque chose, fit Dondog.
– Quoi ? dit Marconi.
– Korsakov, dit Dondog.
– Ah, oui, Gulmuz Korsakov, dit Marconi.
– Vous l’avez connu ? demanda Dondog.
– Oui, dit Marconi. Il en a bavé avant de mourir.
Il y eut un silence. Marconi n’en disait pas plus. Il laissait ses yeux errer en direction de Dondog, mais sans regarder Dondog précisément, et, maintenant, il avalait sa salive
– C’est une certaine Gabriella Bruna qui en avait après lui.
– Ah, dit Dondog.
– Et vous, Gabriella Bruna, ça vous dit quelque chose ? demanda Marconi.
Dondog réfléchit avant de répondre.
– Vous savez, dit-il prudemment, c’est un prénom très courant. Rien que dans mon enfance, j’ai connu deux femmes qui le portaient. Elles se ressemblaient énormément. Je crois que je les confonds, vous savez. Je les confonds la plupart du temps. Elles ont été tuées pendant la même nuit. Ma grand-mère, et la mère d’un ami.
– Elle lui en a fait baver, soupira Marconi.
– Gabriella Bruna ?
– Oui.
– À Gulmuz Korsakov, vous voulez dire ?
– Oui, à Gulmuz Korsakov.
– Sans doute qu’il l’avait mérité, non ? dit Dondog.
– Bah, se renfrogna Marconi, puis il se replia sur lui-même, sur ses souvenirs, sans plus rien dire.
Le crépuscule s’avança. La nuit tombait. Ils n’avaient pas bougé depuis des heures, tous les deux. Le ciel était sans étoiles, mais une clarté diffuse permettait de deviner des masses et des contours. Du côté de Cockroach Street, une petite lueur brillait, la flamme d’une lampe à pétrole, peut-être.
– Finalement, il ne pleuvra pas, dit Dondog.
– Non, finalement, dit Marconi.
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