Dondog

Antoine Volodine · Chapitre 19 sur 19

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Dondog

XVII. - Cockroach Street

XVII.

 

 

COCKROACH STREET

 

Dans le bar inondé de voix et de fumée, il y avait trois lampes à pétrole et quatre femmes. La salle était terriblement obscure, mais je dénombrai les femmes aussitôt, à l’instant même où je franchissais le seuil. Pendant ma captivité, j’avais désappris plusieurs principes de base et beaucoup de droits de l’homme, et ma sensibilité s’était émoussée dans tous les domaines, et ensuite mon décès et mon errance dans la Cité n’avaient pas arrangé les choses, mais mon patrimoine génétique avait peu changé, quand on y pense. En tout cas, j’avais conservé cela : l’instinct sexuel. Quelle que fût l’épaisseur des ténèbres, la densité de l’assemblée, j’y décelais immédiatement une présence féminine, même ténue. Je la décelais avec une avidité intérieure où l’émotion et la précision se mêlaient. Il est vrai qu’ensuite je me comportais d’une façon qui eût sans doute déçu mes ancêtres, mes prédécesseurs forts et barbares, car je ne me précipitais sur personne, je ne violais personne et me maintenais dans une rêverie inoffensive, sans rien entreprendre ni espérer. Souvent le ciment dans un regroupement d’hommes ou d’Untermenschen se limite à de la violence et de la mort. Quand je prenais part à une telle confrérie, savoir qu’une femme existait à proximité me donnait toujours un peu de courage pour continuer à feindre la placidité ou même la vie, même quand je me doutais que cette femme ne jouerait dans mon destin aucun rôle. En vérité, ce soir-là, remarquer les quatre filles du bar ne constituait pas une performance. Sous la mesquine clarté que répandaient les lampes, elles ne se dissimulaient pas, au contraire des clients qui paraissaient faire corps avec l’ombre compacte, comme des araignées avec la toile qui les héberge. Je refermai la porte. Derrière moi soufflaient la nuit, l’humidité lourde de Cockroach Street et les halètements des policiers qui me suivaient à la trace. Je me dirigeai à tâtons vers une table vide, conscient d’avoir une apparence de détenu en maraude ou en fuite. Voilà qu’à mon tour je m’immergeais dans les ténèbres. Aucune réaction collective n’avait accueilli mon entrée, ni plaisanteries agressives ni silence. On se moquait ici des relations que les visiteurs entretenaient ou non avec l’univers concentrationnaire. Cela me convenait. Je m’assis. J’avais tellement sommeil que je ne sentais plus mes jambes. La plus proche lumière pétillait avec effort à douze pas de ma tête. Tout ce qui m’entourait était en sapin crasseux, les bancs, le toit très bas, le sol, et tout empestait. J’avais connu récemment toutes sortes de pestilences, mais elles ne s’étaient pas gravées en moi. Elles ne renvoyaient pas à une expérience mémorisable ou animale normale. Elles ne comptaient plus dans mes systèmes de comparaison, car je ne m’en souvenais pas. Je savais que j’avais traversé la Cité, le 4A, le rezde-chaussée de Parkview Lane, mais aucun événement n’était plus consultable. Ce qui s’était produit ces derniers temps me paraissait extrêmement flou et éloigné. Ce qui s’était produit ces derniers temps était de l’ordre du songe. Dans Cockroach Street maintenant je renouais avec le réel, avec la réalité organique des populations de la nuit. À première vue, les buveurs qui se vautraient là appartenaient au crime et à la glaise. Les vêtements qu’ils frottaient sur les sièges, les doigts énormes qu’ils appuyaient sur les tables, avaient été en contact avec la saleté et le sang, avec les troupeaux, avec les bêtes qu’ils avaient abattues ou escortées et avec leur bouse. Autant dire qu’autour d’eux le nuage était irrespirable. Je pensai aussitôt aux dortoirs du camp. On y avalait une buée moins grumeleuse, à mon avis. Même au petit matin, quand chaque bagnard avait alimenté l’espace en flatulences, la puanteur n’atteignait pas un tel degré d’horreur. Toutefois, j’avais été relâché depuis si peu de temps que, cette fétidité, je la humai à pleins poumons et sans nausée. Bien au contraire. Je m’étais installé derrière ma table et je respirais l’air de la liberté avec une disposition d’esprit qui s’apparentait à du bien-être. Une nostalgie des grands espaces concentrationnaires et des chantiers m’avait tourmenté toute ma vie et même après, mais, en cette minute, je n’éprouvais pas de regret en me remémorant les mille parfums ignobles des camps. Je bloquais mes sacs pulmonaires par habitude de l’apnée plus que dans un réflexe de dégoût.

 

Une fille s’approcha de ma table. Elle trébucha sur un corps qui gisait par terre et elle poussa une exclamation qui passa inaperçue dans le brouhaha, une exclamation de lassitude, puis elle enjamba la masse inerte, elle avança vers moi et elle prit place sur mon banc. Je me hâtai d’expirer. C’était une jeune femme plantureuse. Ses joues potelées luisaient : de fatigue, de luxure. Elle était vêtue d’une robe informe, rouge foncé, faite d’ouvertures et de déchirures autant que de tissu. En dehors des reflets de la lampe sur sa peau en sueur, je la voyais à peine. Salut, ma jolie blatte, me dit-elle. Tu sors du camp ? Tu as échappé aux schwitts ? Sans façon, elle se tortilla en ma direction jusqu’à me toucher. Je devinais contre moi sa cuisse et sa hanche brûlantes, comme si aucune étoffe ne m’avait séparé d’elle. Et aux chamanes, tu as échappé aux chamanes ? fit-elle joyeusement. Elle avait introduit une main dans ma manche de veste, une autre rampait vers mon entrejambes. Elle ébaucha sur mon bras gauche une demi-caresse et elle me demanda ce que je désirais. Elle avait une haleine chaude, l’haleine férocement gastrique de quelqu’un qui vient d’ingurgiter de la viande d’homme ou du chien. Je ne veux rien, dis-je. C’est fini. Je veux simplement dormir. Dormir ? répéta-t-elle. Eh bien toi, dis donc ! Toi, alors, t’es d’un nature !… J’écarquillai les yeux sur son visage banal et rond, presque lunaire, où le sourire s’était figé, et je croisai ses pupilles noires. Elles étaient indéchiffrables. Dans les regards de rencontre, j’avais coutume de lire de la compassion méprisante, ou des abîmes de peur haineuse quand je devais absolument mettre ma vengeance à exécution. Une indifférence appuyée aussi était fréquente. Or ici la femme en rouge ne dévoilait rien de ses sentiments à mon égard. Je ne réussissais pas à voir si je lui faisais horreur ou non, ou pitié. Elle continuait à se frotter contre moi. Elle m’informa qu’elle s’appelait Nora Makhno et que, pour l’instant, elle était libre de toute attache. Ce que tu demandes, tu l’auras, ma jolie blatte. Je veux une bière, dis-je. Et dormir. Je ne tiens plus debout. Il y a des jours que je vagabonde dans la Cité sans fermer l’oeil. Il fallait que je retrouve trois traîtres… Il fallait que je les… Et c’est fini, maintenant. J’ai sommeil… Nora Makhno retira ses mains, me tapota l’épaule et se leva. Elle s’éloigna. La lumière était trop faible pour que je la distingue nettement. Je devais faire appel à l’intuition et au flair plus qu’à la vue pour percevoir encore sa présence ainsi que celle de ses compagnes. Bien qu’assez vaste, la salle perdait une partie importante de ses dimensions et de sa réalité dès qu’on sortait des cercles que dessinaient les trois flammes à l’intérieur des trois lampes. On pouvait être sûr que la police ne s’aventurerait pas dans un bouge pareil. Jamais avant le matin, de toute manière, dans l’hypothèse qu’ici, hors du monde, dans les entrailles de Cockroach Street, la nuit pût, à un moment donné, laisser place au jour. Ayant écarté la police de mes réflexions, je me mis à lutter pour maintenir ouvertes mes paupières. Elles pesaient des quintaux et même plus. Je me contraignis à examiner Nora Makhno qui au loin s’agitait derrière le comptoir pour me remplir un gobelet de bière. Je la vis répondre à une question qu’une tablée de cinq ou six hommes bruyants lui avait posée. Des esclaffements boursouflèrent l’obscurité puis décrurent. Alors distinctement j’entendis Nora Makhno dire que j’avais assassiné trois personnes, que je m’étais vengé après les camps et que, même si j’avais l’air d’une nullité ambulante, j’étais le genre de type qu’il valait mieux laisser tranquille. Elle prononça d’autres phrases, mais de nouveau le chahut des rieurs rendait inintelligibles les discours. Nora Makhno revint à ma table. Elle avait pris garde, cette fois-ci, à ne pas buter sur le cadavre ou l’ivrogne qui était étendu en travers de sa route. Elle posa la bière devant mes mains, un récipient de grande taille, et, une nouvelle fois, elle s’assit à côté de moi. Grossièrement, elle se colla à moi et me mordilla, et, en me soufflant sur la bouche le répugnant souvenir de tout ce qu’elle avait ingéré depuis le crépuscule, elle me donna son tarif. Elle m’invitait à lui acheter un peu de tripotage ainsi qu’une fulgurante jouissance. Sa robe était soudain béante jusqu’aux fesses, et elle se démenait pour que j’aie envie d’elle avant de m’écrouler sur la banquette pour dormir. Je possédais les deux dollars que Jessie Loo avait fourrés dans ma veste avant de m’abandonner à Cockroach Street. Je donnai à Nora Makhno une pièce pour payer ma bière. Écoute, Nora Makhno, dis-je. Laisse-moi boire ce gobelet. N’attends rien de moi. Tu es la plus belle fille qui se soit approchée de moi depuis plus de vingt ans, mais je vais seulement boire cette bière et me coucher ici un moment. Va rejoindre les autres. Tu portes un nom magnifique. J’emporterai ton nom dans ma mémoire pour dormir avec toi dès que mes yeux se fermeront. Mais de moi n’attends rien de plus. Elle haussa les épaules, me lança dans le ventre un coup de coude pas trop brutal, et elle me postillonna sur les lèvres une imprécation dépitée. Selon elle, j’étais une blatte loqueteuse et castrée, j’étais une pauvre blatte impuissante, mes organes étaient maudits, desséchés et maudits. Mes oeufs ne valaient pas tripette. Puis elle me quitta.

 

Au même instant, l’épuisement en moi déborda. Je ne me donnai pas la peine d’accompagner Nora Makhno du regard. Une seconde se passa pendant laquelle ma tête ballotta vers ma poitrine. Je sursautai. Je devais d’urgence boire une gorgée, ou sinon j’allais me fracasser la figure sur la table. Alors que je tâtonnais vers la bière, une poigne surgie de je ne sais quel néant goudronneux se referma sur mon bras et interrompit mon geste. J’avais déjà les paupières délicieusement closes, je les rouvris avec réticence. Quelqu’un sur ma droite me considérait de très près et me respirait dessus, mais, pour changer de Nora Makhno, ce n’était pas une femme. Je compris aussitôt qu’il y avait du danger dans l’air. La pince qui me paralysait le poignet n’était pas de celles dont on peut se libérer avec une simple prise de close-combat. J’avais à présent tout contre moi un colosse dont les traits disparaissaient dans le noir. Je reconnus un couvre-chef de nomade, une masse de cheveux spectaculairement sales, et je reniflai des vêtements qui témoignaient d’une longue promiscuité avec des yacks, avec des chiens, avec des animaux velus et parfois morts. Puis un rayon issu de la lampe à pétrole rasa la surface de cette figure, et je surpris des yeux qui m’examinaient, perçants et fixes, qui me mesuraient depuis le fond d’une tête malpropre, ravagée par le soleil des steppes autant que par des milliers de nuits passées à la belle étoile. Dis donc, loqueteux, feula la voix que cette tête émettait. Tu repousses une demoiselle ?… Hein ?… Tu refuses les services de Nora Makhno ?… L’homme avait un accent vaguement allemand et il me cherchait noise. Je calculai au plus vite quelles contorsions je devrais effectuer pour me défendre. Ma main laissée libre pourrait atteindre le couteau fourré à l’intérieur de ma veste, mais dans la fraction d’instant suivant, je serais en mauvaise position pour frapper. Sans élan, de la main gauche, et obligé de piquer là où même un meurtrier aguerri répugne à lancer sa pointe, en pleine bouche, entre les dents. Obligé de darder là, n’ayant pas d’autre choix. Je devrais faire éclater les dents sans casser la lame, ne pas m’arrêter à la langue et aller aussitôt vers le fouillis de l’arrière-bouche pour concrétiser l’attaque. Il faudrait que tout se déroule en un douzième de seconde tout au plus. Voilà où j’en étais dans mon analyse du duel à venir. À cet instant, l’homme poursuivit son discours. Tu sais, loqueteux, quand je suis à côté, pas question que quelqu’un fornique avec Nora Makhno. Ce soir, celui qui la touche pour l’amour est un homme mort. Il me soufflait en plein visage son haleine de colosse. Pour l’amour, t’as compris ? dit-il. Compris, dis-je en fermant les yeux. Même dans cette situation à risque, je ne parvenais pas à empêcher mes paupières de tomber. Je n’avais plus qu’un désir unique, coûte que coûte m’abattre sur la banquette et laisser le sommeil m’engloutir. T’endors pas, dit-il encore. Il resserra sa prise sur mon bras et s’arrangea pour qu’un tendon et un nerf se croisent derrière mon coude. La douleur me réveilla. Regarde d’abord. Regarde par terre un type qui a touché Nora Makhno pour l’amour. Où ça ? demandai-je. Quel type ?… Là, dit-il. Va voir. Déjà il me guidait vers le dessous de la table, en me pesant sur la nuque et en me tordant le bras. Sous ses mains j’étais un animal sans force. J’explique ma docilité par l’état de somnolence épuisée où je me trouvais. Je ne cherchais même pas en direction de mon couteau. J’avais accepté sa supériorité physique. Je lui obéissais avec résignation. Il s’en rendit compte et il me lâcha. Sur ses indications je partis en mission de reconnaissance. L’objectif à observer se situait à environ trois mètres de l’endroit où j’avais été assis jusque-là. Je me mis à progresser à quatre pattes. L’obscurité épaisse du sol m’aurait peut-être permis de filer hors d’atteinte de mon interlocuteur, mais je ne tentai rien de ce genre. J’avais compris que cet être ne me voulait pas de mal. À ce niveau inférieur de l’espace, tout était complètement noir et fétide. La lumière des lampes ne descendait pas si bas. Le parquet poissait. De vieilles coulures d’alcool et des traînées de sang frais me souillèrent aussitôt les paumes. Je les essuyai sur la veste et le pantalon de l’homme qui gisait et qu’on m’avait envoyé voir gésir. Je le palpai furtivement. Il était mort. Sa tête manquait. Je me relevai et vins m’asseoir. Il est mort, dis-je, comme si on avait attendu de moi une information clinique. L’autre ne réagit pas. Je m’étais réinstallé en face de ma bière. Sa tête manque, dis-je. Elle a dû rouler quelque part, dis-je. Mon compagnon s’était encore rapproché, il dirigeait sur moi ses yeux ronds que je ne voyais pas, il soufflait sur moi des gaz pesants, il ne m’agrippait plus comme avant un mauvais coup, s’il me frôlait ce n’était pas pour me sectionner le bras ou m’étrangler. Nos relations se stabilisaient en une espèce de coexistence pacifique. Oui, dit-il, elle a dû rouler quelque part. Je me mis à respirer avec calme, à inspirer avec calme les fumées grasses et les suies qui remplaçaient l’air. Mes poumons à présent se gonflaient bruyamment et ils se dégonflaient, comme étrangers à mon organisme, comme si j’étais déjà inhumé et immobile au fond de mes rêves. Yeux clos, doigts engourdis, je refermai les mains sur le gobelet énorme qui attendait devant moi. Je l’attirai vers ma bouche, j’avalai deux gorgées de mousse. Ne dors pas, loqueteux, ça ne sert à rien de dormir, dit-il. Il me secouait le thorax par l’épaule et, comme il constatait que je restais mou, il comprima fortement ses pouces sur les artères de mon cou, puis il relâcha la pression, puis il recommença. Je savais depuis des lustres que les moines font cela pour maintenir vive la conscience d’un agonisant, pour la maintenir vive le plus longtemps possible. Tu es un lama ? demandai-je. Tu es Schlumm, le lama ? demandai-je. Il continuait à me secouer le torse avec rudesse. Non, dit-il. Le jour où il y aura un lama ici, ce sera la fin du monde. Il avait cessé de me presser sur les carotides. Je t’écoute, dis-je. Il me confia d’abord son nom, Bronx, Tonny Bronx. Puis il m’assura que j’avais failli me retrouver émietté sur le fornicateur sans tête. J’avais été à deux doigts de la dispersion terminale. Seul mon refus des caresses de Nora Makhno m’avait sauvé. Si je les avais encouragées, ces caresses, j’étais mort. Heureusement pour toi que tu es une blatte castrée, loqueteux, se réjouit-il. Je ne suis pas, protestai-je. Ensuite, il se tut.

 

L’alcool avait déjà traversé les parois de mon estomac pour aller rugir ailleurs. Le sommeil déferla de nouveau. Je ne faisais plus de différence entre silence et bruit, ombre et ténèbres, intérieur et extérieur. J’étais accoudé au-dessus de mon gobelet, le crâne entre les poings, essayant de formuler une protestation pour l’adresser à Tonny Bronx. Je demeurai ainsi je ne sais combien de secondes ou d’heures. Et si, objectai-je enfin, et si, au lieu de Nora Makhno ?… Puisqu’il y a quatre filles… Quoi ? grommela Bronx près de mon oreille. Si quoi, au lieu de Nora Makhno ?… Il reprenait mes bouts de phrases en leur donnant une intonation teutonne. Il y a quatre filles dans le bar, expliquai-je. Si, au lieu de Nora Makhno, j’en avais touché une autre ?… Si, pour l’amour, j’en avais touché une autre ?… Bronx souffla, de nouveau il affala sur mon flanc droit sa masse inquiétante, son suint, ses remugles de boucherie souterraine et de bétail. Il m’immobilisait le bras, une nouvelle fois. T’avise pas, loqueteux ! rauqua-t-il. Elles s’appellent toutes Nora Makhno. Toutes les quatre. Ah, dis-je. J’ignorais. T’avise surtout pas, loqueteux !… gronda-t-il encore, puis il me repoussa. Il avait libéré mon bras. Je soupirai, je m’étirai, je replongeai les lèvres dans la bière. Le liquide était naturellement nauséabond, mais le mauvais goût était aggravé par la salive des clients, par les écumes qui encroûtaient le rebord jamais lavé du récipient. J’avais soulevé les paupières. Au-delà de mes mains, il n’était pas facile de percer l’ombre. J’avais les lampes à pétrole pour bouées, mais les flammes survivaient à grand-peine dans leur cellule de verre et elles n’éclairaient rien. Parfois j’arrivais à situer des silhouettes assises dans le noir, parfois non. Des dents ou des yeux brillaient, ou l’extrémité de cigarettes, ou çà et là des gouttes de sueur ou des boutons métalliques. Dans la grande salle se tassaient des dizaines de consommateurs. La plupart restaient cachés à la vue. Seules Nora Makhno et ses semblables se déplaçaient de façon repérable, allant d’un groupe à l’autre, nettement visibles, agitées, débraillées, pépiant des plaisanteries à la cantonade. Dans les déchirures des robes, leurs corps étaient immédiatement accessibles aux mains peloteuses, aux pattes, aux antennes, aux griffes. Les quatre filles ainsi allaient et venaient derrière le comptoir, puis avec des cruchons et des chopes elles retournaient s’introduire dans la masse dense des mâles qui riaient avec elles, et dont certains les touchaient pour l’amour. Moyennant un dollar ils se faisaient caresser brièvement, dans la ténèbre, jusqu’à l’orgasme. Je me tournai vers Tonny Bronx. Je lui demandai pourquoi il admettait ce tripotage mercenaire, ces palpations et ces succions, certes pas strictement à côté de lui, mais tout de même à petite distance de lui, à moins de quinze mètres, à moins de dix, de sept mètres. Je ne tolère rien, dit-il. Je surveille. Ils n’ont plus aucune chance, rauqua-t-il. Prends-en de la graine, loqueteux. T’avise pas. Ceux qui ont touché Nora Makhno pour l’amour n’ont aucune chance d’en réchapper. Et, de fait, Tonny Bronx agissait. Dès qu’il s’éloignait, j’en profitais pour dormir, mais, entre deux avalanches de sommeil, je me rendais compte que Bronx mettait en pratique ses grondements. J’en prenais de la graine. Il parcourait la travée centrale du bar, il se dirigeait vers tel ou tel client de Nora Makhno, que Nora Makhno fût alors vêtue de vermillon, de carmin, de vert ou de bleu, et, sans perdre une seconde, il l’empoignait et il lui mordait la cage thoracique jusqu’au coeur. Puis il rejetait la carcasse blessée entre les jambes des convives, où hors des regards elle gigotait encore quelques instants. Elle devait gigoter encore un peu, je pense, frémir. La compagnie ne se montrait pas concernée. Le destin d’un individu n’ayant pas su se défendre ne suscitait pas de commentaires. Les hommes qui avaient assisté à la scène continuaient à boire et à rire et à s’amuser avec les filles. Tonny Bronx se rasseyait à côté de moi. Il avait des dollars qu’il faisait tinter sur la table et, régulièrement, Nora Makhno renouvelait devant lui les liquides qu’il affectionnait, des mélanges de vins très noirs dont l’odeur rappelait l’acide picrique. Après avoir posé les pichets et les gobelets devant lui, Nora Makhno souvent venait s’installer sur le banc entre Bronx et moi. Qu’elle fût la fiancée en robe verte, en robe rouge ou en robe bleue, elle m’ignorait. Elle se lovait contre lui et, dans l’atmosphère goudronneuse, leurs parfums âcres à tous deux se ravivaient. Les bouffées augmentaient, jaillissaient plus fort, de plus en plus corsées et épaisses. Je les recevais en pleines narines et elles agissaient sur moi, elles remuaient en moi des scintillations de lumière noire qui se transformaient en images d’ivresse et de coït. Nora Makhno et Tonny Bronx se touchaient pour l’amour. Parfois pendant leurs soubresauts la cuisse ou un bras de Nora Makhno venaient s’appuyer sur moi, ou encore des étoffes moites s’enroulaient autour de mon cou, se plaquaient autour de ma bouche, des morceaux ruisselants ou spongieux de corps ou de vêtements. Cela m’empêchait de dormir. Quand elle quittait Bronx, Nora Makhno faisait le geste de défroisser ses nippes informes, tantôt rouge vif, tantôt rouge sombre, ou bleues comme la nuit, ou émeraude, et elle me regardait avec une physionomie qui changeait selon le cas. Rond et quelconque était le visage qui accompagnait l’arrivée du rouge clair, ovale et légèrement grêlé le visage avec robe verte, lourdement simiesque celui qui surmontait la robe carmin, aiguisé et mobile comme celui d’une belette le quatrième, celui de la fille en bleu. La fiancée de Bronx me considérait toujours avec indolence, comme on rêvasse devant un Untermensch déjà rigide ou un seau d’ordures. Elle ne faisait pas preuve d’agressivité à mon égard. Hé, dis-je une fois à l’une des filles. Hé, Nora Makhno !… Je vais m’allonger sur le banc pour dormir. Si la police ou un schwitt demande après moi, dis que je ne suis plus ici, ou encore dis que j’ai été tué par Tonny Bronx. Nora Makhno hocha la tête, ne manifestant ni accord ni désaccord, mais Bronx m’interpella depuis sa ténèbre. Je m’en charge, loqueteux, promitil. Tu peux dormir sur tes deux oreilles, maintenant. Si les flics arrivent, je te tue. Ce n’est pas ça que, marmonnai-je. Ce n’est pas vraiment ça que. Puis je sombrai dans la nuit.

 

Du temps se déversa autour de moi pendant un bon moment. Je m’étais mis en quasi-sommeil, blotti sur la couchette puante, le dos meurtri par les planches de la paroi, les membres recroquevillés dans une risible posture d’autodéfense. Les gouttes de condensation me trempaient les omoplates à travers ma veste. Jusqu’à mes narines ondoyaient les flatulences et les haleines. Du temps et de l’eau se déversaient continuellement sur moi. Surtout du temps. Quel que fût mon niveau de lucidité ou ma position par rapport à Bronx, j’avais la sensation de cet écoulement. Quand je me réveillais, la sensation perdait en netteté. J’ouvrais les yeux, et c’était toujours l’obscurité et la pestilence qui m’entouraient, les fumées, les conversations incompréhensibles et rudes. Le lieu ne désemplissait pas. Pourtant, peutêtre parce que Bronx veillait amicalement sur ma sieste, personne ne songeait à prendre ma place. Quand de nouveaux amateurs d’alcool et de filles pénétraient dans le bar, ils posaient leur croupe de façon effrayante non loin de moi, mais jamais sur moi proprement dit. Il m’arrivait aussi de me redresser et de m’accouder sur la table pour offrir un appui à ma tête. Mon gobelet avait été débarrassé et je n’avais plus de dollar pour commander une deuxième bière, car quelqu’un m’avait dépouillé de ma veste pendant que je dormais. Pour m’abreuver, il me fallait à présent lécher les fonds de cruchon ou les restes de pichets que m’abandonnait Tonny Bronx. Il est indéniable que Bronx désormais jouait pour moi le rôle d’un bon camarade. Quand nos yeux se croisaient, il m’envoyait un regard de connivence, allant certaines fois jusqu’à desserrer les lèvres pour me parler. Il me rappelait volontiers qu’il ne me livrerait pas vivant aux mains des flics. Ce n’est pas ça que je, marmonnais-je. Pas exactement ça que. Puis je m’écroulais encore dans la nuit, rassuré. Je ne rêvais pas, j’étais trop épuisé pour avoir des rêves. Je m’enfonçais dans une léthargie sans fantaisie, dans des boues noires au fond desquelles toute activité mentale devenait poussive. Cela durait un temps incalculable, puis j’émergeais, soudain sensible à une excitation venue du monde externe. J’avais réagi, par exemple, à des muscs, à des bruits, à des frottements. J’émergeais, et, à proximité, je devinais Nora Makhno qui se démenait sur le corps d’un consommateur. J’entendais des borborygmes de muqueuses, des gargouillis et un brusque ahanement de jouissance mâle, puis Nora Makhno se redressait et rétablissait l’ordre dans sa tenue rouge, ou verte, ou bleue, et, presque aussitôt, Bronx m’enjambait pour chercher querelle au client encore un peu ahuri et humide. Il le tuait en lui mordant le cou ou en lui arrachant d’une seule torsion tous les os du crâne, puis il le jetait sous la table, puis il revenait devant son vin chaud en m’enjambant de nouveau. Nora Makhno, murmurais-je de temps en temps. J’avais l’impression d’avoir déjà entendu ce nom quelque part. Nora Makhno, un nom magnifique. Puis je me rendormais. Au camp, pendant les douze ou quinze mille nuits de ma captivité, j’avais beaucoup rêvé de femmes. Je me remémorais celles qui avaient traversé ma vie, je manipulais mes souvenirs pour faire apparaître en songe de nouvelles personnalités féminines imaginaires. Toutes portaient des noms de guerre superbes. Peut-être Nora Makhno était-elle de leur nombre ? Ma mémoire ne me répondait pas. Je me mis à penser avec tendresse à Nora Makhno. Comme le passé était loin et oublié, j’avais plutôt envie d’imaginer quelque chose qui nous lierait dans le futur, Nora Makhno et moi. Disons dans un futur très proche. Je me mis à penser à Nora Makhno tantôt sur le mode de la tendresse lascive, tantôt en colorant nos rapports d’obscénité affectueuse. Cela dit, je ne négligeais pas l’irascibilité de Tonny Bronx, sa jalousie maladive qui entre nous risquait de faire obstacle. C’est pourquoi je me gardais bien de joindre le geste à la pensée. Car Tonny Bronx ne plaisantait toujours pas avec ceux qui avaient bénéficié des faveurs de sa fiancée. Il plaisantait même de moins en moins, à mon avis. Il les laissait tranquilles pendant la prestation sexuelle, mais aussitôt après il surgissait devant eux et, avec une technique formidablement sûre, il les obligeait à trépasser au plus vite. Certains adversaires, aussi monumentaux que lui, sursautaient au bon moment et se préparaient au combat, ou lançaient une violente attaque préventive, mais leur tentative de résistance n’aboutissait jamais. Alors qu’il s’agissait de gaillards qui avaient le meurtre et la rixe dans la peau depuis l’enfance, ils s’amollissaient au premier choc. Je les voyais être vaincus l’un après l’autre. Le poignard qu’ils brandissaient pour foudroyer Tonny Bronx se retrouvait rabattu sous leur aisselle ou dans leur entrejambes, tandis que Bronx inexorablement poursuivait son premier geste offensif. Une très mince seconde plus tard, Bronx leur dépotait la cervelle, ou il leur creusait un funeste sillon de hanche à hanche, ou il leur ôtait le thorax. Aucun ne réussissait à esquiver à temps ou à parer. Je me surpris à spéculer sur un affrontement au cours duquel Bronx se heurterait à un combattant plus teigneux et plus massif que lui. Si Bronx rencontrait un tel type, il était perdu. Nora Makhno serait alors accessible à mes caresses. Je me mis à ruminer des scènes où Nora Makhno enfin se coulait librement contre moi, et où je la touchais pour l’amour. Je me mis à espérer la mort de Bronx. Parfois celui-ci me réveillait en revenant s’asseoir après un règlement de comptes. Je m’arrêtais de ronfler et je me réinstallais en position affable, le dos collé aux planches qui débordaient de résine, ainsi que d’humidité et de crasse, humaines ou non. Nous engagions alors la conversation comme le font une paire de vieux complices de régiment, ou encore des compagnons de baraquement ou de gang : un dialogue avec de larges silences pacifiques et avec des sujets récurrents, tournant de préférence autour de ce qui se déroulait dans le bar, c’est-à-dire pas grand-chose. Les réservoirs des lampes allaient vers leur fin. La lumière avait baissé encore. Nous ne nous regardions pas en devisant, côte à côte nous scrutions les espaces indevinables ou ténébreux qui nous faisaient face, et nous échangions nos sentiments sur la nuit en cours. Bronx à présent connaissait mon nom, je le lui avais énoncé, mais il l’utilisait assez peu. Il préférait me traiter de loqueteux ou de blatte castrée. Il me laissait aspirer la lie de ses verres. Comme je n’ai pas eu un grand nombre d’amis dans mon existence, je tiens à louer ici à haute voix le comportement fraternel de Tonny Bronx à mon égard. Nous nous taisions en sirotant. Nous parlions aussi de nous-mêmes, quoique sans longs débordements autobiographiques, avec pudeur.

À un moment, je fis le bilan de mon séjour au bar. Pendant mon premier sommeil, quelqu’un m’avait délesté de ma veste et de mon deuxième dollar ; pendant mon deuxième sommeil, on m’avait dérobé mon couteau. Eh, oui, dit Bronx. C’est un monde de voleurs, tu fais trop confiance aux gens, tu laisses tout traîner, loqueteux. Pas étonnant que. Et puis, tu passes ton temps à dormir, me reprocha-t-il encore. Tu devrais avoir récupéré, à la longue. La fille à la robe bleue passa devant nous et s’arrêta, et elle vint s’installer entre nous deux. Elle ne tarda pas à s’occuper de Bronx. Elle se contorsionnait nerveusement contre moi. Cette fille à la robe bleue me plaisait plus que les autres, avec son faciès de carnassier, ses yeux étirés vers les tempes, son odeur corporelle différente de celle des autres, une odeur de sang poivré, de cambouis imprévu, de sève tropicale, sur quoi les remugles de ses partenaires sexuels s’accrochaient mal. Nora Makhno, demandai-je. Combien d’heures reste-t-il avant le matin ? Elle avait la chair en nage sous l’étoffe, et, si la lampe la plus proche n’avait pas été mourante, j’aurais aperçu dans les échancrures de voluptueuses portions crues, intimes et luisantes. En réalité, je ne voyais rien d’elle. Seules me parvenaient maintenant les exhalaisons qu’elle partageait avec Bronx. Quel matin ? dit-elle sans pivoter en ma direction, et d’une voix déformée, car elle était occupée avec sa langue. Tu vois, loqueteux, dit Tonny Bronx. Tu gaspilles ton temps dans la boue des rêves, c’est ce que je m’épuise à te dire. Tu ne sais même plus vers quoi on est en route, vers le soir ou vers le matin. Arrête avec tes remontrances injustes, Bronx, pensai-je. On m’a amené ici pour y mourir, je ne gaspille rien d’essentiel. J’avais tout juste fini de construire ma phrase et je m’apprêtais à la maugréer à voix haute, quand j’avisai une forme mâle qui zigzaguait dans l’ombre, entre les tables. Une des lampes venait de s’éteindre au-dessus du comptoir. La forme s’approchait à grande vitesse. Attention, sifflai-je en direction de Bronx. Un rival, et il n’a pas l’air commode. Tonny Bronx m’avait entendu. T’inquiète pas, loqueteux, dit-il. Il y eut un instant de tension fétide. La rumeur continuait dans la salle, mais un silence particulier se creusa dans notre voisinage immédiat. J’écarquillai les yeux pour recevoir les bribes de lumière qui çà et là traînaient. Une lampe fonctionnait encore près du comptoir. Là-bas, une fille en robe verte remplissait un broc de bière ou de vin. On devinait un peu partout des chapeaux de bouviers, des masques figés sur des rires ou des bavardages. Loin dans l’obscurité, les filles en rouge s’agitaient, la robe carmin et la robe vermillon. Le rival de Bronx s’approcha encore de deux pas. Qu’est-ce que, grogna-t-il d’une voix affreusement grave. Quoi, dit Tonny Bronx. Qu’est-ce que quoi. Tu touches à Nora Makhno, dit l’autre. À contre-lumière de la dernière lampe, avec son chapeau et ses membres cachés dans un long manteau, il ressemblait à un grillon gigantesque. C’est ma fiancée, dit l’autre, tu touches ma fiancée pour l’amour. Je sentis Nora Makhno se dégager en urgence du corps de Tonny Bronx, se vriller contre moi, basculer, me piétiner une jambe, me chevaucher une fraction de seconde, s’écarter. Elle fuyait le cercle de la bagarre. Elle jaillissait hors de ce cercle avec une promptitude extraordinaire. J’étais maintenant seul à côté de Tonny Bronx. Fébrilement, je me mis à chercher le couteau qu’on m’avait volé. Te mêle pas de ça, loqueteux, entendis-je. Rendors-toi. Je cessai de fouiller sur la banquette, je m’immobilisai. Ensuite, les événements se précipitèrent. Tout fut beaucoup plus rapide à voir qu’à dire. Bronx bondit. Il était armé d’une lame et il dépliait son bras de façon vicieuse. Je reconnus mon couteau et j’approuvai la manière de le brandir. Le grillon géant laissa Bronx venir à lui. Sans hésiter il pénétra sa garde et lui démantela le bras, puis, après une pause de trois ou quatre dixièmes de seconde, il introduisit sa tête dans la poitrine de Tonny Bronx. Tout ce qui était dur dans Tonny Bronx s’émietta, tout ce qui était mou dans Tonny Bronx se répandit en vrac sur l’obscurité. J’entendis des fragments de chute. Désormais, Bronx n’existait plus que sous forme de quelques tronçons saisis de spasmes. Mon couteau s’était égaré je ne sais où parmi les ruines de Tonny Bronx. Le rival s’ébroua. Il était furieux et géant. Il ne prononçait aucune parole. Comme s’il souhaitait contempler son oeuvre le plus longtemps possible, il s’éloignait à reculons dans la travée centrale. C’est ainsi qu’il se heurta la nuque dans la lampe à pétrole qui brûlait toujours, mais sans éclairer véritablement la scène. Je ne sais pourquoi, ce choc le surprit et le mit en rage. Il décrocha la lampe et il la jeta sur ce qui restait de Tonny Bronx.

 

Tout d’abord, on eut l’impression que la flamme s’était éteinte, puis une petite flaque de feu pétilla près d’une épaule de Bronx, puis le plancher s’embrasa. Le feu rendit les choses différentes. On voyait très bien sous les tables des masses qui ressemblaient à des carcasses de viande habillée, et qui appartenaient à la fois à Bronx et aux victimes de Bronx. Le spectacle était lugubre, mais, surtout, l’atmosphère devenait irrespirable. Le sol brûlait, les tabourets et les tables aussi. Au-delà des flammes, je vis Nora Makhno courir et, dans son sillage, la foule des consommateurs fluer et refluer avec des exclamations et ce qui me sembla être encore des rires. Tout flambait, à des hauteurs diverses. La sortie vers Cockroach Street était barrée par un mur hurlant et jaune. Nora Makhno trébuchait en direction de la porte, Nora Makhno butait sur un cadavre, Nora Makhno essayait de démolir le mur du fond avec une chaise, Nora Makhno serrait sur son ventre la caisse de dollars du comptoir. À la lumière de l’incendie, j’avais retrouvé ma veste. Elle avait tout simplement glissé sous la banquette. Cela me rassura. Finalement, le monde ne comptait pas que des voleurs. Je m’allongeai de nouveau sur la banquette, je m’enveloppai dans ma veste pour ne plus rien voir ni entendre. J’aurais aimé faire des projets d’avenir avant de perdre conscience, mais mes pensées étaient pâteuses. Pendant un long moment, mon imagination resta bloquée sur les péripéties d’une union avec Nora Makhno. Je savais que les fiançailles seraient brèves. Je savais que l’union ne durerait pas. J’essayais tout de même d’en distinguer quelques détails. Je ne voyais rien, l’incendie m’entourait. Je ne percevais même plus les couleurs autres que celles du feu. J’imaginais encore de courts bonheurs. J’aurais aimé être sûr que ma Nora Makhno était bien celle en bleu, celle que je préférais, mais déjà les couleurs s’éteignaient, même celles du feu. Je ne réussissais plus à coordonner mon esprit sur la moindre image. Je ne savais plus quoi dire ni voir.

C’est tout pour ma vie.

 

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Antoine Volodine

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