Dondog
XII. - Prière au Camp des Blattes
XII.
PRIÈRE AU CAMP DES BLATTES
Quand je sus que Khokhot Maltchougane allait peut-être violer Irena Soledad avant moi, j’en conçus un profond déplaisir, grommelle Dondog.
Mais lorsque j’eus sous les yeux une lettre qui m’informait que le forfait avait déjà eu lieu, mon déplaisir se mua en désespoir. Je ne pus retenir un mugissement de blessé grave, dit Dondog. J’étais dans le bureau du directeur, derrière le directeur, presque appuyé sur le fauteuil du directeur, et je découvrais la dénonciation en même temps que lui. Le mugissement continuait. Le directeur se retourna vers moi et me chassa.
– Dites donc, Balbaïan, hurla-t-il, quelqu’un vous a autorisé à lire par-dessus mon épaule ?… Allez, déguerpissez !
D’après l’informateur, Khokhot Maltchougane et Irena Soledad se retrouvaient chaque soir avant le couvre-feu, à la lisière des barbelés, près du baraquement des femmes, et, sous les sapins, dans le silence que rompaient les éclats de voix venus du club culturel, tantôt ils s’allongeaient sur les aiguilles mortes, tantôt ils restaient debout contre l’écorce, profitant du crépuscule et du relâchement de la discipline à cette heure de loisir, profitant de chaque seconde de répit pour échanger des baisers lascifs et des étreintes. Signé Khrili Untz, avec mes salutations respectueuses.
J’allai à la fenêtre. Pendant un instant, les yeux embués, je fus immobile en face de l’automne. Un unique mirador émergeait du paysage, bancal et comme rabougri au pied des majestueux mélèzes. Je contemplai cela en grinçant. Mes épaules, des sanglots les bousculaient. Irena. Sanglot. Soledad. Sanglot.
– Allez-vous-en, Balbaïan ! se fâcha le directeur. Je n’ai pas le temps de m’occuper de vous. Retournez au bloc sanitaire ! Vous m’entendez, Balbaïan ?
– Oui, dis-je.
Je quittai les appartements du directeur sans rien voir, bras écartés pour conserver un semblant d’équilibre. Je me cognais contre les portes, les angles. Étourdi de désarroi, écumant, j’aboutis dans le hangar où les prisonniers avaient empilé des bûches pour le chauffage de la maison du directeur. J’étais couvert de bave et de terre, sans force dans les jambes, l’esprit vide. De temps en temps, Irena Soledad se glissait sous mes paupières, boudeuse, appétissante, mais presque aussitôt Khokhot Maltchougane arrivait à sa suite, la serrait contre lui et la pelotait avec fureur.
Je m’accroupis et me mis à gémir entre deux stères de bois, dans les odeurs de sciure humide et de champignons.
À cette époque on me tenait pour insane, dit Dondog, et, faute de volontaire pour m’euthanasier, on m’avait relégué à l’infirmerie en attendant que mon état s’améliore. J’avais des crises de chamanisme, des troubles de la personnalité, une mémoire entièrement détruite, et si peu d’énergie physique que ma dispense de travail était renouvelée de semaine en semaine depuis des mois. En réalité, on ne savait que faire de moi. Les armoires à pharmacie du bloc sanitaire contenaient de quoi soigner les incidents de bûcheronnage, amputations à la hache et autres écrabouillages, mais, quand il fallait apaiser mes angoisses schizophrènes les plus bruyantes, l’infirmier de service fouillait en vain parmi les fioles. Il rugissait des jurons obscènes et me renvoyait dans le dortoir sans piqûre. Faute de traitement chimique, on avait donc préconisé pour moi des promenades, du repos. On me permettait de déambuler à ma guise dans le camp. Je jouissais d’une grande liberté de mouvement, dit Dondog. Comme je n’étais ni très sale ni vraiment désobéissant, on acceptait partout ma présence. On me tolérait aussi parce que j’avais encore assez d’intelligence pour répondre à des questions, et même quelquefois pour soutenir une petite conversation, dit Dondog.
Je restai près des bûches pendant une heure, poursuit Dondog, puis je décidai de réagir. Dondog, pensai-je, rien ne prouve que tu sois seulement un chamane de pacotille. Vas-y, essaie de mobiliser autour de toi les forces obscures !… Rends-toi dans l’espace noir !… Au lieu de verser des larmes, tu n’as qu’à tordre et distordre et courber le présent jusqu’à ce que Khokhot Maltchougane se sépare d’Irena Soledad !… Allez, Dondog, chamanise, rêve, transforme tout !…
Je me relevai. Le hangar était silencieux. Personne n’avait assisté à mes lamentations devant les bûches. Je m’essuyai le visage, je m’époussetai de la tête aux pieds et je remis de l’ordre dans mon apparence. Irena Soledad se matérialisait devant moi à chaque battement de coeur, charnue et belle, mais, derrière mes paupières, Khokhot Maltchougane déjà ne copulait plus avec elle en permanence. J’avais réussi à les séparer. Maltchougane fumait, adossé à un poteau électrique, pas très loin de la barrière qui séparait le secteur des hommes et celui des femmes, et, dans l’humidité crépusculaire, rien de spécial ne se produisait. On entendait des détenus coréens chanter dans le club culturel. Khokhot Maltchougane examinait la cime des clôtures barbelées et, au-delà, il observait les sapins, les mélèzes. Il était seul. Nulle femme ne venait à lui. Soledad errait ailleurs. Cela au moins, je l’avais réussi.
Je fis un crochet par la buanderie, je voulais me faire offrir un verre de thé par la vieille que tout le monde ici appelait, je ne sais pourquoi, Marfa la Noire. Cette vieille femme à allure de sorcière sibérienne était l’impératrice de tous les services d’intendance. Elle m’invita à m’asseoir dans mon local préféré, la pièce où elle remisait les réserves de linge, les draps, les chaussures en feutre, les manteaux de rechange et les gants supplémentaires pour l’hiver. Par la fenêtre, taillée directement à la cognée dans un mur de mélèzes, tombait une lumière grise. Je m’adossai aux draps des prisonniers, dit Dondog. La lessive n’avait pas suffi à en ôter les relents de sueur, les remugles de forêt à ours, de chantier et de résine.
Marfa apporta le thé. Au fond de mon verre tourbillonnait une cuillerée de confiture de myrtilles. Contre mes dents le récipient tinta. Le thé aussitôt m’ébouillanta les gencives. Ramolli sous l’effet des gâteries de Marfa, j’eus de nouveau envie de geindre. La vieille femme sans impatience dialoguait avec moi. Elle ne me rabrouait pas. Depuis longtemps elle était au courant de mes problèmes.
– Qu’est-ce que tu as à te soucier de cette salope ? dit-elle.
Déjà elle formulait des malédictions pour me faire plaisir. À Maltchougane elle souhaitait un transfert dans un camp à régime sévère, pour Irena Soledad elle imaginait des pustules, des mamelles brusquement affreuses, des vergetures ignobles, la calvitie. Ça serait parfait que du jour au lendemain elle cesse d’être désirable, cette vache, marmonnait-elle. Elle m’encourageait à me choisir une autre femme et, comme je lui avais confié mon intention de distordre le présent en ma faveur, elle me déconseillait de pratiquer le chamanisme. Tu n’as aucune aptitude au chamanisme, me répétait-elle. Au post-exotisme, peut-être, à l’invention de narrats pour détenus, peut-être, mais au chamanisme, pas du tout.
Les myrtilles sucrées éclataient l’une après l’autre sur ma langue.
D’un geste de la main, je fis disparaître la morve qui me mouillait les lèvres. Je comptais et recomptais en face de moi les chemises numérotées, pliées en piles effrayantes, je comptais les draps, les uniformes des gardiens, les caleçons, les paires de moufles, les couvertures. Sur le plancher sombre, je pressais alternativement le devant de mes bottes et leurs talons. Puis j’interrogeais le regard décoloré de la vieille femme qui me consolait, de Marfa, la reine des cuisines, des buanderies et des bains. Maintenant elle énumérait les prisonnières du camp qui, selon elle, méritaient plus ma sympathie que Soledad. Elle me vantait les mérites d’Éliane Schust, la petite bibliothécaire. Puis elle revenait à mon destin. Elle était forcée d’admettre que je n’étais pas né sous une bonne étoile. Et aucune plongée chamanique n’y pourra rien, mon petit, appuyait-elle, et surtout n’essaie pas d’invoquer des puissances qui te dépassent, ne te frotte pas à cela !
– Mon pauvre petit, disait-elle. Comment, toi, tu pourrais modifier le présent ? Même la révolution mondiale n’a rien pu changer à la saloperie du monde. Même elle ne pourrait pas intervenir en ta faveur.
– C’est dire, soupirait Dondog.
Sur ces entrefaites, la nuit passa.
Maintenant le directeur venait de se réveiller. Autour de lui, la chambre sentait les sous-vêtements d’officier, la respiration et les pets. Il ne sortait pas encore de son lit et il écoutait les communiqués à la radio. Sur le front agricole, les avancées avaient été triomphales. Grâce à la nouvelle politique de nos dirigeants, la production de céréales et de pommes de terre se comptait en millions de tonnes même dans les régions du monde où des conditions atmosphériques détestables empêchaient les céréales et les pommes de terre de pousser. L’approvisionnement des camps, un instant menacé, ne serait donc pas interrompu cet hiver.
Dehors, l’herbe et les barbelés scintillaient sous les lampadaires. Le mirador luisait. L’aube tardait.
Le directeur ouvrit la fenêtre de sa chambre.
Assise sur une souche de mélèze, une sentinelle harassée par douze heures de garde somnolait, inclinant sa carabine vers son pied droit comme si elle réfléchissait au meilleur angle de tir pour se mutiler. Le soldat se redressa, dirigea vers le directeur un regard d’acier et ébaucha un salut réglementaire. Comme j’étais déjà sorti du bloc sanitaire et que je me baguenaudais à proximité, dit Dondog, je fis la même chose. Le directeur nous répondit par un geste informel. Derrière le directeur, le son du poste était réglé sur le maximum. En attendant le programme de gymnastique matinale, d’immenses mers de maïs et de riz ondulaient, de gigantesques montagnes de betteraves gonflaient sur l’horizon, et rien ne contrariait notre prospérité planétaire, ni grêle ni foudre ni déluge, ni les dévastations dues aux tornades magnétiques et au changement de climat, ni les saboteurs, ni les ennemis du peuple, ni les invasions de vermine mutante, ni les maladies du bétail, ou mentales.
La fenêtre du directeur se referma.
Il était encore très tôt.
– Dégage, Balbaïan, bougonna le soldat.
J’allai m’accroupir devant la clôture, et, quand la sentinelle se fut écartée, je revins vers la souche.
J’avais de nouveau en tête les somptueux balancements de hanches d’Irena Soledad. J’ignorais si la journée à venir ressemblerait ou non à la précédente. Est-ce qu’Irena Soledad allait encore une fois se donner corps et âme à Khokhot Maltchougane ?… À la pensée de ce coït probable, ma gorge se noua. Je désirais tant un aujourd’hui différent, où Irena ne serait pas un jouet entre les mains de Maltchougane ! Le réel me faisait affreusement souffrir. Allez, Dondog, c’est maintenant ou jamais, me disais-je. Désobéis à Marfa la Noire, plonge dans les univers obscurs ! Chante pour que le présent se métamorphose, Marfa la Noire ne t’en voudra pas !…
J’abattis mes poings sur ce qui restait du mélèze mort. Le bois ne résonnait pas. J’entrepris néanmoins de tambouriner et de marmonner des nasales magiques. Il faisait très froid. Il y avait du givre autour de moi. La lampe qui éclairait la pelouse et les fils de fer lançaient des lueurs d’hiver. Je me mis à taper de plus belle. Si quelqu’un m’avait demandé ce qui m’arrivait, j’aurais répondu que je cherchais à me réchauffer, mais, en réalité, je priais. Je n’ai jamais reçu la moindre éducation religieuse et je ne crois à rien, et j’avais oublié le nom des dieux auxquels les blattes et les chamanes s’adressent en cas de détresse, mais il me semble que c’était une prière qui serpentait hors de ma bouche.
Puisque ce n’était pas une lamentation, en tout cas, ce devait être une prière.
Maître mélèze, chantonnais-je bouche presque close, maître, par cette souche que je heurte en chantonnant dans la nuit encore noire, par ce tronc mutilé qui continue à exister dans la terre comme si les haches et la mort n’avaient eu sur toi aucune action néfaste, maître, par ta chair boisée qui refuse de se rendre, par cet aubier et ces racines qui refusent de se rendre et de pourrir, et aussi par le premier cercle des clôtures et par la deuxième enceinte barbelée, et par ces touffes d’herbe que ce matin le givre brûle, par les nuages que le vent dans les hauteurs rudoie, par les premières neiges qu’ils annoncent, je te supplie, maître mélèze, maître, et tes compères les cent vingt-sept corbeaux, je vous supplie, par ces étendues de moins en moins vertes qui agonisent entre les baraquements, par cette terre qui est sonore sous nos pieds car maintenant chaque nuit le gel de nouveau la pétrifie, par cette terre qui nous nourrit toi et moi et nous supporte, toi mort plus que mort et moi insane plus qu’insane et déjà mort, par l’écorce de tes congénères qui embaument au petit matin quand l’escouade franchit les barrières, par le fil hirsute des barrières contre lequel parfois se déchirent des mains impatientes, je te supplie, maître mélèze, je te supplie, par les prairies ignorées et les trouées que la forêt autorise entre ses murailles, par les champs de betteraves et par les champs de pommes de terre que la vermine grâce à nos dirigeants dédaigne, par les infinitudes que tout-puissant tu administres d’un point cardinal à l’autre, maître mélèze, que tu administres avec tes onze fois onze sèves et avec les forces du vent et de la révolution mondiale, par l’odeur des champignons qui poussent sous le plancher surélevé des baraquements, par cette odeur de plein automne qui sinue maintenant à travers les collines et les bois, par la ligne des premières fougères au-delà des barbelés, par le premier maigre rideau de bouleaux et le premier fossé, maître, maître mélèze, je te supplie, au nom de la révolution mondiale et de la forêt profonde, je te supplie, maître, par ces ordres clamés au lever du jour, par le rituel de la revue, des repas, du travail, de la rééducation, je te supplie, par les gardiens et les soldats qui nous surveillent jour et nuit, je te supplie, par les murmures de la forêt qui met longtemps à s’ébrouer dans les brumes du petit matin, qui longtemps prolonge la froide rudesse de l’aube, par les mille et neuf bruits des hommes et des bêtes, par les échos que produit le détachement quand il marche sur les chemins jonchés de feuilles noires et rousses, d’aiguilles brunes et rousses, maître mélèze, maître, par la musique des cognées et des scies qui blessent et tourmentent les troncs, par les voix des détenus qui s’interpellent de vallon en vallon, par les loups silencieux qui sont tapis près de la coupe et qui attendent le crépuscule pour bouger, par l’amertume des ivraies à l’orée des clairières, je te supplie, je te supplie, par le cercle qui ne figure sur aucune carte mais qui, selon la légende, ferme la zone pénitentiaire, comme s’il pouvait y avoir une extrémité sur une surface sphérique, je te supplie, maître mélèze, par les sept baraques du camp des hommes et par les trois baraques du camp des femmes, par les chants que certains soirs les détenus entonnent au club culturel, par ces chants harmonieux et souvent tristes, souvent joyeux, souvent barbares, je te supplie, je te supplie, maître, maître mélèze, par le bloc sanitaire où les médicaments sont si rares, par les bains qui vers la fin de l’été ruissellent de crésyl et de goudron, par les dortoirs encombrés de nippes et de vêtements de travail blanchis de sueur, par la note aiguë de la lame de Khrili Untz qui entame une branche, par la note moins aiguë que tient le vent pendant des heures au sommet des collines, par le martèlement de mes poings sur ton corps de maître, par la vibration de ce tambour muet, je te supplie, par les étendues de maïs et les céréales géantes et indestructibles qui survivent aux incendies des saboteurs et aux rats, par les incantations miraculeuses des agronomes de la révolution mondiale, par l’hiver qui recommence, je te supplie, maître, je te supplie, maître, par les onze fois onze parfums de l’hiver, par les grands froids et la neige qui vont venir, par toutes les cruautés et les morts qui vont venir, par cette saison qui meurt, par ce climat qui s’enténèbre, je te supplie, par les mélodies que soir après soir Éliane Schust la petite bibliothécaire glisse dans le gramophone du club culturel, par la nostalgie qui alors nous étreint tous, détenus et gardiens, car ces chansons racontent le passé de la révolution mondiale et le passé des peuples nomades ou sédentaires qui construisaient fraternellement et librement les camps de la révolution mondiale, je te supplie, maître, maître mélèze, je te supplie et je te supplie…
Quelques instants plus tard, comme un gardien se dirigeait vers le baraquement n° 3, je m’interrompis dans ma litanie et je le suivis. Le gardien ne m’accorda aucune attention. Pour lui, j’étais un chien dans la nuit, rien de plus. Je l’accompagnai jusqu’au seuil du dortoir. Il entra, il donna un coup de matraque sur la banquette où reposait le chef de chambrée et il fit de la lumière dans le dortoir. Le chef de chambrée sursauta, un type nommé Djogane Sternhagen, condamné comme moi pour assassinat de tueurs et sabotage.
Sternhagen ouvrit ses yeux de fauve endurci, et sans regret il quitta le monde du sommeil, car comme toutes les nuits il avait rêvé qu’il était entouré d’Ybürs massacrés et qu’il ignorait s’il faisait partie des Ybürs ou des massacreurs. Il rejeta sur ses pieds la pelisse trouée qui lui tenait lieu de couverture et pirouetta souplement pour atterrir face au soldat.
– À vos ordres, chef ! claironna-t-il.
Debout sur le plancher glacé, il ressemblait à un ours en petite culotte, nu et pelé et grisonnant, ridicule peut-être, mais capable de briser une échine d’un revers de patte. Le froid aussitôt commença à lui mordre le ventre. Le soldat avait laissé la porte grande ouverte. Sternhagen agrandit son sourire faussement servile, dévoilant toutes les caries de ses incisives. Il avait la chair de poule. C’était le doyen des détenus du dortoir.
Le soldat jouait avec sa matraque. La mauvaise humeur grondait dans ses moindres gestes.
– Pas la peine de faire le pitre, Sternhagen. Ta baraque est en retard. Dis à tes blattes de cesser de ronfler, c’est toi le responsable, non ?
Sternhagen brailla quelques commandements féroces à la cantonade. Après une demi-minute de brouhaha, les seize détenus du n° 3 furent alignés dans les travées, à côté de la masse terne des lits de planches, avec à hauteur de visage les guenilles de travail suspendues, trop légères désormais pour la saison. Les hommes observaient un garde-à-vous approximatif. Ils étaient en petite tenue et ils attendaient l’ordre pour s’habiller. Le courant d’air avait instantanément expulsé toute la chaleur de la nuit. Un frisson général parcourut les rangs.
Le soldat prenait son temps. Il voyait que l’humidité glaciale du dehors indisposait les détenus immobiles. Dans son regard à l’intelligence très moyenne perçait la tentation du sadisme ordinaire, presque inévitable dans cette situation, où un homme en uniforme fait face à des loqueteux à moitié nus et frigorifiés. Le silence se prolongeait.
– On peut se couvrir les fesses, chef ?… Parce que pour grelotter, ce matin, on grelotte ! se plaignit une voix hardie, celle de Khokhot Maltchougane, un gaillard aux côtes saillantes, pas trop remplumé mais vigoureux, condamné comme nous tous pour incitation aux assassinats politiques et banditisme. Il avait des canines encore blanches, l’ivoire peu démoli encore par la mauvaise nourriture et les bagarres.
Je me trouvais collé au gardien à ce moment-là, dit Dondog, et je le gênais. Il se débarrassa soudain de moi avec brutalité. Je fis deux pas vers l’extérieur, mais je continuais à suivre les événements seconde par seconde.
– Tiens donc, Khokhot Maltchougane qui grelotte ! commenta le gardien.
Il eut d’abord un rictus, puis il se renfrogna pour ruminer. Pupilles étrécies, il réécoutait ce que Khokhot Maltchougane avait dit. S’agissait-il d’une simple marque d’irrespect, ou d’une rébellion ? Il en soupesait le poids d’insolence. La rouspétance, passe encore, mais toute attitude séditieuse devait être signalée au directeur, qui la sanctionnait automatiquement et sans pitié. La chambrée se tenait coite. Tout le monde attendait. Une minute s’écoula, ou peut-être beaucoup moins, ou peut-être un peu plus. Le soldat ne donnait même plus de coups de matraque dans la paume de sa main gauche. Un tic lui harcelait la joue. Méditer en imposant, mine de rien, une brimade collective, devait lui apporter une certaine joie. Dans le dortoir, des dents claquaient. Les hommes tremblaient. Ils ne s’étaient pas réhabitués encore aux basses températures.
– Khokhot qui grelotte, ça doit être son petit coeur qu’a la branlotte ! hasarda Sternhagen.
Il avait trop froid. Pour son propre bénéfice plus que pour celui de la chambrée ou de Khokhot, le voilà qui se décidait à intervenir. Et alors, ainsi que l’avait prévu Sternhagen, comme toujours quand quelqu’un utilise des mots où l’image sexuelle du branlement est présente, il se fit entre les mâles une complicité fangeuse, graveleuse, toute en images sales et en souvenir de sensations solitaires.
Le soldat avala sa salive. Une expression de rouerie lubrique apparut sur son visage niais.
– Allez, dit-il, remuez-vous les fesses ! Tout le monde au réfectoire dans dix minutes !
Khokhot Maltchougane cherchait le regard de Djogane Sternhagen, il voulait remercier celui-ci d’un clin d’oeil. Mais le chef de chambrée à présent triait quelques nippes qui constituaient sa garde-robe pour les premiers froids. Il les examinait avec soin, puis il les enfilait ou les accrochait à un clou du bat-flanc. Il ne voyait pas Khokhot, il ne s’intéressait pas à lui. Et ainsi, par ce souci théâtral de régler en priorité les choses intimes de sa vie, il manifestait son intention d’être rémunéré pour le service qu’il venait de rendre.
Et d’être rémunéré autrement que par un clin d’oeil.
Et cela n’échappait pas à Khokhot Maltchougane, car, comme toutes les blattes, il connaissait les usages et les tarifications en vigueur.
Djogane Sternhagen avait-il vraiment sauvé Maltchougane d’une grave punition ? Son intervention avait-elle vraiment été décisive ? Pendant toute la journée, la question fut débattue entre les détenus, dans le bloc sanitaire ou ailleurs. J’écoutais les éclopés, les malades, j’allais et venais dans le camp que les prisonniers avaient déserté pour rejoindre les chantiers d’abattage. De l’avis général, la diversion de Sternhagen avait empêché Maltchougane de sombrer dans le malheur. Elle lui avait évité quelque chose comme un transfert en zone minière avec rallonge disciplinaire de cinq ans. Des invalides citaient le Code des blattes pour déterminer le prix du service rendu. D’après eux, Sternhagen pouvait exiger beaucoup de Maltchougane, Sternhagen avait désormais le droit de demander à Maltchougane de lui céder sa petite amie pour quelques soirées, et même pour toujours.
Je traînais à la buanderie, mais Marfa la Noire refusait de répondre à mes interrogations sur les amours et la danse nuptiale en atmosphère concentrationnaire. Elle ne m’incitait même plus à oublier Irena Soledad, elle ne me vantait même plus les mérites d’Éliane Schust en comparant celle-ci à Irena Soledad. Elle me servait des verres de thé en maugréant et elle retournait dans les magasins et la buanderie préparer la grande distribution des effets d’hiver. Elle me parlait à peine. Elle m’en voulait de lui avoir désobéi, d’avoir tapé sur le mélèze comme un chamane alors que je ne possédais pas l’art des chamanes. Quelqu’un lui avait rapporté mes activités d’avant le lever du jour, ou bien elle m’avait entendu. Pour des raisons qu’elle ne me confiait pas, sans doute parce que cela touchait en elle des souvenirs enfouis, elle ne supportait pas mes crises de chamanisme.
Au milieu de la matinée, Irena Soledad fut convoquée par l’autorité. Je la vis franchir la barrière du secteur des femmes, flanquée d’un gardien avec carabine. Je les rejoignis et les accompagnai tous deux jusque dans le bureau du directeur. Je me dandinais à très petite distance, à leur rythme, sans les déranger. J’étais leur ombre. Ils n’attachèrent aucune importance à mes gesticulations.
J’entrai en même temps que la prisonnière.
Je me glissai derrière le directeur et je restai tranquille.
Irena Soledad rêvassait en face de nous. Elle tripotait les franges de son châle qui avait glissé, une grande pièce de laine placée de travers sur ses épaules. Le soldat s’ennuyait dans un coin, la carabine négligemment pointée sur le plafond.
– Irena Soledad, vous m’écoutez ? demanda le directeur.
Elle avait un air buté. En sus de l’hostilité naturelle dont les prisonnières font preuve quand on les interroge, on distinguait surtout de l’indolence dans son attitude. La clarté de ses iris, d’un brun pâle rarissime, illuminait l’espace qui nous séparait, mais, il faut le reconnaître, aucune intelligence ne venait briller aux frontières de ce regard paresseux, inattentif.
Le directeur utilisait l’argot des camps pour que le contact intellectuel fût meilleur. Il mettait en garde la jeune femme contre la loi des détenus, le Code des blattes, et contre l’application que Khokhot Maltchougane et Djogane Sternhagen pourraient en faire. Il lui rappelait que le règlement du camp la protégeait contre les sévices et que son corps n’était pas une marchandise échangeable entre détenus mâles. Vous êtes ici pour vous rééduquer, pas pour vous dégrader, moralisait-il tout en louchant sur elle. Il l’encourageait à venir se plaindre immédiatement si quelqu’un voulait lui imposer par la violence des relations affectives ou sexuelles.
Irena Soledad ne répondait pas à ce discours. Elle triturait son châle, elle se balançait, elle amenait ses mains à la naissance de ses seins opulents, les promenait jusqu’à son cou, ses joues, elle déléguait un doigt au coin de ses lèvres pulpeuses, afin d’y essuyer une perle de salive. Elle ne souriait pas. Elle soupira. Ses hanches dansotèrent. Elle faisait comme si le directeur n’existait pas. Elle ressemblait à une jeune paysanne en excellente santé, sourde et muette.
Vexé, le directeur se tut, puis il la congédia. Entre ses mains frémissait le dossier d’Irena Soledad, condamnée comme nous autres pour prostitution avec récidive et complicité à groupe terroriste.
La prisonnière pivota et sans un mot elle se dirigea vers la sortie, précédant le soldat d’escorte qui n’ouvrait pas la bouche, lui non plus. Je leur emboîtai le pas. Tous les trois en silence nous traversâmes la pelouse, le chemin de terre, puis nous dépassâmes un buisson de groseilliers, quatre bouleaux, et nous longeâmes la cour sablonneuse où les escouades avaient tracé un réseau de sentiers parallèles pendant l’appel. Le camp était écrasé de nuages. Un front continu roulait bas sur les mélèzes, bousculant au passage les choucas et les corneilles qui guerroyaient par petits groupes contre le vent. L’air sentait la neige.
Au lieu de la reconduire dans le secteur des femmes, le soldat abandonna Irena Soledad devant le club culturel. Je m’élançai sur les talons du soldat, mais celui-ci me houspilla avec des vocables et des gestes orduriers, m’ordonnant de disparaître ou sinon. Finalement, je pris à mon tour le chemin du club.
Dans la bibliothèque, les radiateurs venaient d’être allumés. Ils répandaient un parfum irrespirable, de fonte huileuse et de poussière torréfiée. Irena en chaloupant du postérieur alla s’asseoir sur le radiateur le plus proche. Ses joues avaient rosi. Elle toussa.
– Ça serait temps qu’on nous distribue des manteaux, commenta-t-elle.
La responsable du travail culturel, Éliane Schust, condamnée comme moi pour assassinats de tueurs et trafic de faux papiers, fronça son museau fouineur et s’étonna :
– Comment que ça se fait que t’es pas partie avec le détachement, Soledad ? T’as passé à l’infirmerie pour une dispense ?
– Mais non. C’est que j’ai été convoquée par le directeur.
Éliane Schust siffla entre ses dents.
– À cause que tu fréquentes des hommes ? dit-elle.
Elle s’exprimait en blatnoï, avec un accent ybür qu’elle forçait jusqu’à la caricature. C’était une jolie fille, une petite brune qu’on avait affectée à la bibliothèque parce qu’elle était menue, fragile, incapable de supporter la dureté des chantiers en forêt. Dès qu’elle travaillait à l’extérieur, ses os se cassaient. Elle accumulait les fractures, et, comme fréquemment elle séjournait au bloc sanitaire pour ses plâtres, j’avais eu mainte occasion de faire sa connaissance.
J’avais même une fois dormi sous son lit, dit Dondog.
Il lui arrivait de s’adresser à moi, dit Dondog. Elle feignait de ne pas remarquer ma présence et elle évoquait à haute voix son enfance. Je ne réussissais pas, en réponse, à lui raconter la mienne. Sur les années d’avant les camps rien ne franchissait jamais mes lèvres. J’avais oublié, ou je ne pouvais rien dire.
Pour satisfaire sa curiosité, j’inventais néanmoins de brèves autobiographies que je recopiais sur des feuilles de journal pliées en huit ou en seize. J’écrivais entre les lignes imprimées. J’allais ensuite subrepticement glisser cela sur les rayonnages de la bibliothèque, entre les volumes officiels. J’ignore si Éliane Schust avait remarqué mon manège. J’ignore si elle lisait ma prose. Elle n’abordait jamais le sujet devant moi. Elle s’intéressait assez peu à l’écriture concentrationnaire. Elle préférait la vie réelle, je suppose. Elle ne manquait pas une occasion de cancaner sur les amourettes et les menues tragédies du camp.
– Non, c’était comme ça, pour rien, dit Irena Soledad.
D’un air méprisant, Irena Soledad inspecta le local culturel : la table centrale, les murs de rondins avec les affiches idiotes qui appelaient à préserver la forêt et sa faune, et, sur les étagères, des revues scientifiques et des classiques de la littérature, dont les pages servaient en priorité à rouler des cigarettes de lichen, d’herbes sèches. J’allai fouiller de ce côté-là pour voir si quelqu’un avait emprunté le texte que j’avais inséré la semaine précédente parmi les reliures crasseuses, un mince chiffon post-exotique intitulé Schlumm. Mais il avait glissé hors de portée des lecteurs, derrière Les Mille et Une Nuits. Personne n’y avait touché. Personne n’avait touché à Schlumm, je veux dire. Le titre, peutêtre, avait eu un effet dissuasif. Ou le papier, moins attirant encore que le titre.
– Il est très à cheval sur le règlement, continua Irena Soledad.
Éliane Schust de nouveau fronça le bout de son nez.
– T’es sûre que c’est pas plutôt sur toi qu’il aurait envie d’être à cheval ? fit-elle.
Soledad pouffa.
Dondog s’appliquait à remettre Schlumm en évidence sur l’étagère.
Je pense que je donnais l’impression de reclasser les livres par ordre alphabétique, dit Dondog. Mais, de près, mes mains avaient des spasmes. Mes doigts tremblaient. La proximité d’Éliane Schust me bouleversait, dit Dondog. Les pages de Schlumm m’échappèrent, elles se déchiraient et se froissaient. Je me mis à mouliner des bras, dit Dondog. Je devais être au bord d’une crise, une crise impétueuse. En moi soudain il faisait chaud et noir. Éliane, murmurai-je. J’essayais d’avancer prudemment en direction d’Éliane Schust. Mes jambes ne m’obéissaient pas. La distance était infranchissable. Éliane Schust riait, elle aussi, comme Soledad, mais sans la vulgarité de Soledad. Elle tendait vers moi sa physionomie lumineuse de petit animal, puis je m’aperçus que son regard ne s’arrêtait pas sur moi. Elle ne me voyait pas. Je n’existais pas. En tout cas, je ne comptais pas pour elle.
Les radiateurs craquaient autour de nous. Maître mélèze, je te supplie, balbutiai-je. Je me rappelais quelques bribes de l’enfance d’Éliane Schust, je me rappelais m’être glissé un jour sous son lit du bloc sanitaire et m’y être endormi, je me rappelais les appréciations élogieuses que Marfa la Noire avait formulées à propos d’Éliane Schust. L’obscurité autour de nous sentait les sous-bois, les renardes, les taupes. Devant moi, à un pas, inaccessible, Éliane Schust riait. J’avais l’impression que cette fille avait été très proche de moi, sans doute avant les camps, et qu’ensuite nous nous étions perdus de vue sans nous oublier complètement, et que, maintenant, enfin, le destin s’apprêtait à nous réunir. Toutefois, j’avais beau m’agiter, l’espace qui nous séparait encore ne se réduisait pas. J’eus l’idée de meugler un appel pour qu’elle m’entende. Je n’aurais pas osé lui avouer que je la trouvais merveilleuse, mais lui meugler quelque chose, ça, je le pouvais, dit Dondog.
À peine eus-je fini de crier que les deux femmes cessèrent de rire. Elles paraissaient dégoûtées soudain par mes manifestations sonores ou mon aspect physique. Elles s’étaient emparées d’un balai pour me repousser vers la sortie. Elles me balayèrent en vociférant. La brosse me tapait tantôt sur le dos, tantôt sur la tête. Derrière moi, la porte du club culturel claqua, dit Dondog.
Dondog roula sur les marches et resta allongé par terre quelques minutes. Il s’appuyait sur un coude, il regardait la cour, les baraquements, les barbelés, la barrière entre le secteur des hommes et celui des femmes. Puis les escouades apparurent sur le chemin de la forêt et s’approchèrent de l’enceinte. Les détenus franchirent les portes, déposèrent le matériel entre les clôtures, toujours en bon ordre traversèrent la cour sablonneuse, et, quand l’appel eut été effectué devant les dortoirs, ils s’égaillèrent.
Dondog se remit à quatre pattes, puis à deux. Le camp alentour bruissait des activités de la fin d’aprèsmidi. Dans la bibliothèque entraient ceux qui avaient besoin des classiques de la littérature pour leurs cigarettes, puis ils ressortaient. Les hommes du baraquement n° 2 faisaient la queue devant le bâtiment des douches. Sur le gramophone du club tournait déjà le rouleau préféré des Coréens, un pansori interprété par une chanteuse de l’entre-deux-guerres. On voyait Marfa la Noire et un soldat recruter des volontaires près du baraquement n° 6 pour transporter des piles de linge propre, des ballots énormes. Les sentinelles venaient d’être relevées en haut des miradors. La plupart des détenus étaient vautrés sur leur paillasse. Ils pensaient à la cantine, à leur fatigue et au soir à venir.
Le ciel était de plus en plus gris. Un dirigeable bleu foncé le traversait d’est en ouest, luttant contre le vent qui souffle en altitude, gigantesque, chargé de troncs très sombres.
Ainsi que cela se produit parfois au milieu du brouhaha, il y eut quelques secondes de silence. Un loup aboya dans un vallon des environs, à moins d’un kilomètre. Et alors, comme si c’était le signal qu’elles attendaient pour reprendre, les rumeurs reprirent.
Djogane Sternhagen sortit du baraquement n° 3 et il se dirigea vers l’arrière du club culturel. Il alla jusqu’au bosquet de sapins. Entre les barbelés et les arbres, il y avait un espace tranquille. Il s’adossa à un sapin et tira une cigarette de sa poche, et il la pétrit pour qu’elle redevienne à peu près cylindrique.
Je contournai la bibliothèque et je le rejoignis, dit Dondog. Sous mes pieds, le sol crissait, des pommes gémissaient. Comme Djogane Sternhagen ne m’ordonnait pas d’aller me faire pendre ailleurs, je cessai de sautiller à côté de lui, dit Dondog. Je m’adossai à un tronc voisin, je me figeai. Je respirais les odeurs âcres du sous-bois, les parfums riches. Un renard avait uriné ici la veille ou l’avant-veille, sur le tapis des aiguilles mortes.
Maintenant, Djogane Sternhagen avait allumé sa cigarette d’herbes sèches. Il la fumait en observant, à travers les branches, les nuages, car le dirigeable était à présent hors de vue. Ensemble nous prêtions l’oreille, dit Dondog, aux bruits du camp avant le crépuscule, et nous écoutions le pansori que les Coréens avaient remis sur le gramophone.
Après une minute environ, Khokhot Maltchougane dépassa l’arrière du bâtiment culturel et se dirigea vers Djogane Sternhagen. Dès qu’il fut près de nous, dit Dondog, il baissa les yeux et attendit sans rien dire, comme l’exige le Code des blattes quand le moment est venu de savoir à combien s’élève le prix du service rendu.
Sternhagen haussa les épaules, puis il proposa une cigarette à Maltchougane. L’autre accepta d’un geste. Ils se mirent à fumer l’un en face de l’autre. L’ombre était bleutée sous les sapins. Je voyais très bien le visage jeune et dur de Maltchougane et, de profil, la tête du vieil ours baroudeur qu’était Sternhagen. J’avais l’impression qu’aucune conversation ne se nouait, mais, ensuite, je constatai qu’ils s’étaient mis à discuter à voix basse. Ils chuchotaient en argot des camps. Leurs lèvres ne remuaient presque pas.
– Ta petite amie, c’est bien la bibliothécaire ? répétait Sternhagen.
Je percevais tout juste la moitié de leurs paroles, et, quand je me concentrais, j’en percevais moins encore.
– Oui, disait Maltchougane. Ça a changé. Maintenant, c’est la bibliothécaire.
– Bon, dit Sternhagen. Tu me la refiles pour l’hiver.
– Oui, dit Maltchougane.
– C’est le prix, dit Sternhagen.
Ils fumaient en regardant les nuages à travers les branches, ils évitaient de croiser les yeux, et pourtant ils avaient l’air assez à l’aise l’un avec l’autre.
– D’accord, dit Maltchougane. Mais je la reprends au printemps.
– Si t’estimes qu’elle en vaut toujours la peine, dit Sternhagen.
L’ombre avait bleui encore.
Je me mis à taper sur l’écorce du sapin. Éliane. Sanglot. Schust. Sanglot. J’assénais mes poings sur les rides et les crevasses dures de l’écorce. Je m’agitais. Je ne saisissais pas très bien ce qu’ils disaient, peut-être même pas le dixième. Je comprenais simplement que Djogane Sternhagen allait violer Éliane Schust avant moi, et cela me causait un profond déplaisir, et, à force de cogner sur l’arbre, le déplaisir se muait en désespoir.
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