Dondog

Antoine Volodine · Chapitre 11 sur 19

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Dondog

IX. - au Bord de la Mourdra

IX.

 

AU BORD DE LA MOURDRA

 

Gabriella Bruna à présent était couchée, dit Dondog. Elle ne dormait plus. Elle suffoquait, dit Dondog. Son thorax imitait les mouvements de la respiration, mais ce qui s’engouffrait en elle ne lui était d’aucun secours. Elle voulut crier, sa bouche s’ouvrit toute grande. Au même instant, contre ses lèvres, contre ses gencives et ses dents vinrent se plaquer des kilogrammes et des kilogrammes de mufle et de naseaux, une viande plutôt guère velue mais très molle, odieusement froide et humide. À la place de l’oxygène, c’était cela qui arrivait. Sur son ventre et ses jambes, un quintal de carne s’était abattu et l’écrasait. Ses mains se mirent à nager de façon autonome, sans force, n’obéissant pas à l’ordre qui leur était donné d’écarter cette carcasse effrayante, puis elles retombèrent sur le lit. Aucun de ses muscles ne répondait. Elle essayait toujours de pousser un cri. Pas un son ne sortait à travers son visage, de dessous la montagne de chair qui lui comprimait la poitrine. L’air gargouilla au fond de sa gorge. Une glu chaude lui noyait les paupières. Une masse étrangère s’était encastrée en elle, floue et rougeâtre, sans envers ni endroit, une tête de cheval. Le sang se mit à ruisseler, mais pas seulement en surface de son corps. Il coulait à l’intérieur. Il coulait à l’intérieur de ses épaules et de son cou. L’organisme animal se fondait à elle.

Elle réussit à gémir.

La tête avait pris la place de la sienne. Elle pesait une tonne. La tête n’avait plus besoin de respirer, elle était sanglante et morte.

Elle entendit son propre gémissement. Puis elle se réveilla.

 

Gabriella Bruna se réveilla, dit Dondog. Elle ouvrit les yeux. Elle avait émergé dans une réalité plus rassurante. Un espace familier l’entourait, une pièce assez petite, encombrée de dossiers administratifs, avec pour humble décoration une plante verte sur une étagère et un portrait de Dzerjinski pendu au mur. On se trouvait dans une Unité de la Légalité révolutionnaire, la Section 44B. Gabriella Bruna y avait été affectée je ne sais quand, dit Dondog. Trois ou quatre ans auparavant, ou peut-être un peu plus. Disons sept, huit ans. Elle y passait la nuit pendant les périodes de travail intense. Depuis la mort de sa fille, elle n’avait plus jamais respecté les temps de repos auxquels elle avait droit. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre, avec une énergie fiévreuse, elle se consacrait à la lutte contre les ennemis du peuple, rentrant chez elle le plus tard possible et le moins souvent possible. Son appartement était exigu, encerclé de voisins bruyants et infesté de punaises. La Section 44B était pour elle un foyer plus agréable. Une banquette en faux cuir lui servait de lit de camp et, le matin, elle se lavait et se changeait dans les douches du sous-sol.

La veille au soir, le dernier interrogatoire terminé, elle s’était enroulée dans un plaid. La couverture avait glissé sur le sol. Elle la ramassa et la plia. Elle se frotta le visage, elle défroissa sa jupe. Maintenant elle était assise, fatiguée, incapable d’évacuer vers l’oubli les visions de son cauchemar. Elle avait encore la sensation que le sang de la bête se déversait dans le haut de sa poitrine.

Ainsi s’écoula une minute.

La lampe avait brûlé toute la nuit et continuait à brûler sur son bureau, mais il faisait déjà jour. En sus de l’odeur de laque surchauffée que le réflecteur émettait, dans la pièce flottaient les parfums policiers de la machine à écrire et des classeurs en carton où on rangeait les procès-verbaux de l’instruction criminelle, les confessions et les autobiographies, toute cette paperasse couverte de semi-vérités puantes arrachées une à une. Sur cela se greffaient les vapeurs que son corps avait exhalées, l’haleine de son mauvais sommeil.

Gabriella Bruna alla vers la fenêtre afin de renouveler l’air. C’était une double fenêtre récemment débarrassée des joints de mastic qu’on avait posés au début de l’hiver. Il y avait déjà un mois qu’il ne gelait plus à pierre fendre. Les bourgeons dehors s’épanouissaient, l’herbe était réapparue. Derrière les sorbiers, des réfugiés chinois s’exerçaient au taijiquan avec une lenteur de scaphandriers. Le groupe comptait huit ou dix personnes d’âge divers. Leur technique était moyenne. Il était tôt, l’animation n’avait pas encore gagné l’avenue. Un tramway passa, argenté, le long des eaux noires de la Mourdra. Le vert nouveau sur les tilleuls était d’une délicatesse attendrissante, en tout cas qui donnait envie de s’attendrir. Sur l’autre rive de la Mourdra se dressait une deuxième Unité de la Légalité révolutionnaire, la Section 44C. Les vitres du bâtiment reflétaient le ciel gris bleu. C’était beau.

Un agréable souffle de printemps pénétrait à présent dans la pièce. Gabriella Bruna éteignit la lampe.

Derrière la cloison, elle entendit des gens qui circulaient. Des portes s’ouvraient, des salutations s’échangèrent. La relève du matin arrivait, sa première vague, mais, en réalité, l’activité routinière n’avait pas cessé et continuait. Le rythme de travail ici ne fléchissait pas durant les heures obscures. Gabriella Bruna n’était pas la seule du service à ne plus rentrer chez elle pour dormir, car, même si la criminalité ne cessait de baisser dans les statistiques, le nombre d’affaires impliquant des ennemis du peuple augmentait. Dans les sections de la Légalité révolutionnaire, on avait depuis longtemps aboli la distinction entre les tâches diurnes et les tâches nocturnes.

Il devait être six heures. Dans le bureau contigu, celui de Jessie Loo, la radio diffusait une émission de gymnastique pour les lève-tôt. Gabriella Bruna tourna le bouton du haut-parleur qui était accroché à droite de Dzerjinski. Une ambiance musicale de salle de sport envahit la pièce. Avec docilité, elle écouta les injonctions de l’instructeur et elle fit en cadence quelques flexions, des étirements. Seulement alors, elle sentit que se dissipait en elle l’angoisse provoquée par son rêve. Elle agita les bras et elle sautilla encore une minute, jusqu’à l’arrivée de Jessie Loo.

Sans frapper, Jessie Loo entra. Elle avait été belle autrefois, elle avait été une femme mûre et magnifique au temps légendaire de la révolution mondiale, mais, maintenant, tant d’années plus tard, elle commençait à ressembler à ce qu’elle était et à ce qu’elle avait toujours été, une vieille chamane en uniforme de tchékiste, une vieille chamane sans âge déguisée en tchékiste hors du temps, stricte, soignée, d’une beauté peut-être moins évidente au premier coup d’oeil, mais ensuite, si, évidente : une vieille chamane asiate, immortelle, inquiétante et belle.

– Tout à l’heure, je t’ai entendue crier dans ton sommeil, dit-elle.

– Oui, dit Gabriella Bruna. Je rêvais que je mourais étouffée sous une carcasse de jument.

– Ah, c’est pour ça que tu hennissais, dit Jessie Loo.

– Bah, protesta Gabriella Bruna.

– J’ai pris un plateau à la cantine, dit Jessie Loo. Viens boire un thé à côté. Ça te réveillera.

Gabriella Bruna se recoiffait. Elle regardait par la fenêtre tout en se promenant la main dans les cheveux. Quelque part sur la droite de l’image, un soleil de printemps était en train de naître. La Mourdra luisait comme un fleuve de bitume. Par comparaison, l’avenue semblait seulement gris sale. Les Chinois venaient de terminer leur séance de taijiquan. Ils s’égaillaient.

– Tu as dormi ici, toi aussi ? demanda Gabriella Bruna.

– Oui, mais je suis rentrée faire ma toilette à la maison, dit Jessie Loo. Je n’aime pas prendre une douche ici. Les hommes nous regardent.

– Oh, les hommes, dit Gabriella Bruna.

Elles sortirent dans le couloir et rejoignirent le bureau de Jessie Loo. La radio en avait fini avec les élongations et les ciseaux. Maintenant elle diffusait des chants de Komsomols. Nous avions vaincu sur toute la planète, en ces temps de victoire qu’il est difficile aujourd’hui de se représenter, dit Dondog. L’univers radieux du travail et des collectifs fraternels s’était étendu à toute la surface du globe, sans exception ou presque. Le soleil brillait, sur la terre pacifiée les peuples s’entraidaient. Voilà en quels termes s’époumonaient nos Komsomols. Tout en ayant la simplicité des marches pour soldats, la mélodie puisait son inspiration dans les harmonies propres aux mélodies oudmourtes et tchouvaches, pleines de la nostalgie des steppes, et, finalement, elle véhiculait autant d’enthousiasme que d’images de prairies sans limites, aux herbes hautes, ondulant sous le vent et somptueuses. C’était donc une musique dangereuse, estime Dondog.

Pernicieuse, même, dit-il. On se laissait gagner par des sentiments de plénitude, par l’immensité épique, et on ne se rendait pas compte que les ennemis du peuple continuaient à mener contre nous une lutte vicieuse, et que, en dépit des camps que nous avions installés partout, les contre-révolutionnaires de toute obédience, y compris ceux qui nous donnaient à présent des ordres, avaient de nouveau rassemblé leurs forces et avaient désormais assez d’influence pour faire s’écrouler ce que nous avions commencé à construire. Les tierces et les quintes diminuées des cadences oudmourtes cachaient cela. À moins d’avoir l’oreille sensible, on en arrivait à ne plus entendre combien ceux qui nous dirigeaient avaient dérivé loin de nos rêves originels, à quel point ils nous trompaient et nous dirigeaient mal. Or ils nous dirigeaient déjà terriblement mal, dit Dondog. Ils avaient renoncé à tout dessein égalitariste et ils s’accrochaient au pouvoir avec pour seule justification la misérable idée de régner encore, coûte que coûte, dit Dondog. Le choeur martial des Komsomols et son romantisme communicatif nous empêchaient de percevoir clairement l’idiotie catastrophique de nos chefs. Car les soi-disant guides et timoniers et responsables de la révolution nous entraînaient vers le barbare et vers le pire, dit Dondog. Ils allaient dans cette direction, déjà cyniquement persuadés qu’il faudrait, à un moment où à un autre, restaurer les vieilles saletés et rétablir les vieilles saloperies, dit Dondog.

Puis il change de ton. Excusez-moi, je me suis échauffé, dit-il.

Jessie Loo referma la porte, reprend-il.

Elle baissa le son de la radio. Deux verres de thé fumaient sur le radiateur, et, au milieu des copies d’interrogatoires et des listes de prisonniers, une assiette de biscuits trônait. Il y avait aussi sur le plateau de la cantine une pyramide de pommes vertes, guère plus grosses que des noix. Le bureau de Jessie Loo ne rompait pas avec la monotonie spartiate qu’on observait dans la Section 44B quel que fût l’étage et quel que fût le grade du fonctionnaire : une répartition policière de l’espace, des étagères croulant sous les archives tchékistes, et du matériel robuste, y compris, sans doute, dans le premier tiroir venu, un pistolet destiné aux opérations mouvementées – ou au suicide, pour le cas où on y était acculé par une enquête interne. Or, par suite d’une subtile modification dans les détails, on avait l’impression que ce bureau n’avait pas beaucoup de rapport avec le reste du bâtiment. C’était comme si on avait atteint un lieu de réalité intermédiaire. Je ne sais pas bien expliquer cela, dit Dondog. On avait l’impression d’avoir pénétré dans un sas qui communiquait d’un côté avec la réalité banale, datée et localisée, et de l’autre avec une réalité magique, où les notions d’espace, de passé, d’avenir, de vie et de mort perdaient une bonne partie de leur signification.

J’explique mal, dit Dondog. Rien, dans la pièce où travaillait Jessie Loo, ne la différenciait d’un local administratif ordinaire. Elle n’était même pas décorée de façon spéciale, aucun matériel chamanique n’y était remisé, ni tambour plat, ni ceinture de sonnailles, ni couronne en peau de belette. Et pourtant, ce matin-là, dès que Gabriella Bruna eut pénétré dans le bureau de Jessie Loo, elle sut qu’elle avait quitté une première sphère concrète du monde et qu’elle venait d’accéder à une deuxième sphère, parallèle.

Elle jeta un coup d’oeil par la fenêtre.

Le paysage n’était plus le même que celui qu’elle avait contemplé depuis le bureau voisin. Il lui ressemblait, certes, mais seulement en partie. Le long de la Mourdra, les rails du tramway avaient disparu. Des pylônes se dressaient de part et d’autre des eaux noires, car un téléphérique à présent reliait les deux sections de la Légalité révolutionnaire. Des cabines se balançaient au-dessus de la rivière Mourdra, s’approchaient, s’éloignaient. Elles étaient peu nombreuses et, pour la plupart, elles étaient rouillées, déglinguées et vides. Les poulies grinçaient en haut des constructions de fer. Le ciel était couvert, le soleil ne rayonnait pas sur la droite de l’image. Aucune rangée de sorbiers ne décorait les allées ou les trottoirs. L’herbe était jaune. Parmi les rares individus qui longeaient la rivière, on remarquait un berger qui poussait trois yacks.

– Bruna, dit Jessie Loo. J’ai une surprise pour toi.

– Ah, dit Gabriella Bruna. Une bonne ou une mauvaise ?

– Tu verras, dit Jessie Loo. On va d’abord se restaurer. Tu as faim ?

– Oui, dit Gabriella Bruna.

– On va d’abord déjeuner, dit Jessie Loo.

Elles burent leur thé, grignotèrent les sablés durs et rances, les pommes acides. Elles partagèrent un bocal de lait caillé que Jessie Loo avait acheté à une marchande devant la gare routière, elles comparèrent la qualité des yoghourts de la cantine et celle des laitages qui venaient de la rue. Elles bavardèrent. Dehors, les cabines parfois s’immobilisaient un moment au-dessus de la Mourdra, suite à des incidents dans le moteur, dans l’enroulement des câbles.

Succédant aux Komsomols, une chanteuse lyrique accapara le micro. Elle interrogeait, très haut au-dessus de sa tête, le vol triangulaire des oies sauvages, elle se plaignait de ne plus avoir de nouvelles de son bien-aimé, puis, après un bulletin météorologique (il avait gelé cette nuit sur les rives du lac Hövsgöl), une chorale féminine réaffirma, avec des accents d’une sincérité non feinte, notre foi en l’avenir.

– Tu sais, dit Jessie Loo. Ici, la révolution a échoué. Ça va devenir de plus en plus dégradant et terrible.

– Quoi, ça ? fit Gabriella Bruna.

Jessie Loo répondit par un geste. Elle montrait à la fois la Section de la Légalité révolutionnaire, l’extérieur, la ville tout entière et la planète tout entière.

– Tout ça, dit-elle.

Gabriella Bruna acquiesça en silence. Elle examinait un groupe qui venait de s’installer au bord de la Mourdra, à l’écart du téléphérique. C’étaient une fois encore des silhouettes chinoises, et, de nouveau, elles reproduisaient au ralenti un combat contre des tueurs dotés d’une résistance exceptionnelle, mais leur technique était dix fois meilleure que celle des pratiquants de tout à l’heure. Il s’agissait, en fait, exclusivement de femmes, de vieillardes coriaces, autoritaires, habillées de guenilles noires. Leur style était sobre, leurs gestes impeccables. Elles se souciaient moins d’élégance que d’efficacité. Elles veillaient surtout à ne laisser aucune chance à leurs imaginaires adversaires, et, lorsqu’elles en avaient frappé un, elles se baissaient vers le trottoir et elles l’achevaient.

– À partir de maintenant, il va falloir se débrouiller, reprit Jessie Loo. Il faudra s’installer en permanence dans l’état de transe chamanique. Autrement, si on ne glisse pas d’une existence à une autre, en confondant volontairement la vie d’avant la mort et la vie d’après la mort, je ne donne pas cher de notre peau.

– Tu veux dire qu’on est menacées par une enquête interne ?

– Pas dans l’immédiat, dit Jessie Loo. Pas que je sache. Mais ça viendra.

– Oui, dit Gabriella Bruna. Ça va venir. On n’a aucune chance d’en réchapper.

– Je ne parle pas tellement pour moi, dit Jessie Loo. Moi, je vais survivre. Je survivrai toujours. Ici ou dans un camp, comme gardienne ou comme détenue, tu vois ?… Je m’arrangerai toujours pour survivre à tout pendant un ou deux siècles encore. Ça fait partie de ma nature profonde. Mais c’est pour toi que je parle, Bruna. C’est pour toi que ça deviendra de plus en plus difficile. Il faut que tu changes d’air.

– J’ai déjà vécu pire, dit Gabriella Bruna. Les guerres, la famine, l’extermination des Ybürs. Moi aussi, j’ai l’impression que je survivrai toujours.

– Bah, dit Jessie Loo, peut-être que oui. Mais peutêtre que non. Tu ne possèdes pas toutes les techniques nécessaires.

– Apprends-les-moi, dit Gabriella Bruna.

Jessie Loo secoua la tête avec indulgence. Elle alla redresser le portrait de Dzerjinski, qui penchait un peu. Juste à côté, elle avait épinglé la photographie des extrémistes les plus chers à son coeur : Vassilissa Lukaszczyk, Tarik Djaheen, Ogon Platonov, Mahalia Kahn, et quelques autres que je n’eus pas le temps de reconnaître, dit Dondog. Sa main effleura Ogon Platonov, elle l’effleura presque amoureusement.

– Ça ne s’apprend pas, dit-elle.

– Oui, je sais bien, soupira Gabriella Bruna.

Elle ne regardait plus les cabines pourries du téléphérique, ni les vieilles Chinoises qui paraient à main nue les coups d’épée et y ripostaient par des saisies faciales et des bris de vertèbres. Elle alla s’asseoir dans le fauteuil de Jessie Loo. Elle avait épousseté les miettes de biscuits. Elle se mit à feuilleter des listes de noms.

– Qu’est-ce que c’est, cette liste ? demanda-t-elle.

– Laquelle ? demanda Jessie Loo.

– Irena Soledad, Nora Makhno, lut Gabriella Bruna. Éliane Hotchkiss, Éliane Schust, Maggy Kwong…

Elle s’interrompit. Il y en avait encor e une dizaine.

– J’ai mis Éliane Hotchkiss ? demanda Jessie Loo.

– Oui, vérifia Gabriella Bruna.

– Pour celle-là, je ne suis pas sûre, dit Jessie Loo.

– Mais, c’est qui, ces femmes ? insista Gabriella Bruna.

Jessie Loo prit un air entendu, comme si elle se préparait à lâcher une plaisanterie, mais, finalement, elle ne lâcha rien. À mon avis, elle était incapable de répondre, dit Dondog. Elle avait dû puiser ces noms dans un rêve, et elle n’en savait pas plus.

– Tout ça, c’est pour plus tard, et ça ne te concerne pas, dit Jessie Loo. Regarde plutôt ce dossier, là, sous le lait caillé.

– Ah, oui, c’est vrai, la surprise, dit Gabriella Bruna.

 

Elle écarta le bocal, elle retourna la chemise cartonnée et elle lut le nom de l’affaire, le nom du suspect, calligraphié à l’encre violette comme on le faisait alors dans la police, une combinaison de caractères qu’elle n’avait cessé d’espérer lire depuis qu’elle travaillait avec la Légalité révolutionnaire, depuis que jour et nuit elle manipulait des procès-verbaux d’instruction et depuis que sous ses yeux défilaient des listes de détenus, de prévenus, de témoins, de meurtriers, de voleurs, de brutes, de criminels politiques, de proxénètes, de propagandistes de l’économie capitaliste, d’ennemis du peuple, de trafiquants, de sadiques, d’empoisonneurs. Elle lut ce nom qu’elle exécrait depuis une époque qui remontait à avant la révolution mondiale. Un nom de violeur. Gulmuz Korsakov.

– Gulmuz Korsakov, souffla-t-elle.

Les yeux de Jessie Loo pétillèrent.

– Korsakov est un nom très commun, dit-elle.

– Pas associé à ce prénom, dit Gabriella Bruna.

Le dossier Korsakov commençait par une fiche signalétique dépourvue de photogramme et qui ne signalait rien, sinon une cicatrice sous la mâchoire. Venait ensuite une notice biographique. Korsakov avait traversé la guerre sans blessure, d’abord dans la cavalerie puis dans un détachement disciplinaire. Il avait participé à la guerre civile sans se tromper de camp, mais ses faits d’armes aux côtés de la révolution mondiale étaient fort maigres et, en regard de la rubrique extermination des Ybürs, l’enquêteur avait inscrit : « activités douteuses ». Au cours des quinze dernières années, il avait occupé des emplois sans qualification. Actuellement, il travaillait comme gardien. C’est parce que des marchandises disparaissaient dans le magasin où, la nuit, il effectuait des rondes, qu’il avait affaire aux magistrats.

– Il est en face, dit Jessie Loo.

– Dans la 44C ? demanda Gabriella Bruna.

– Oui. Ils vont le transférer chez nous sur ma demande. Ça leur est égal de nous refiler le dossier et le bonhomme.

– Gulmuz Korsakov… dit Gabriella Bruna. Après tant de temps, savoir que ce type est maintenant entre mes mains. Ça arrive si brusquement, c’en est presque irréel…

– J’espère que tu vas lui en faire baver, dit Jessie Loo.

– Ne t’inquiète pas, dit Gabriella Bruna.

Derrière la fenêtre, les cabines du téléphérique n’avançaient pas, mais elles se balançaient au-dessus de la Mourdra, entre les pylônes d’une laideur métallique repoussante. Elles étaient peu nombreuses, je l’ai déjà dit, et majoritairement hors d’usage, certaines réduites à l’état de squelettes, d’autres déchiquetées par des balles, sans doute lors d’une ou de plusieurs évasions. Les épaves n’avaient pas été retirées et elles donnaient à l’ensemble du système un aspect calamiteux. Aucune vitre n’était intacte, dans la plupart des fenêtres ne subsistaient que des brisures tremblotantes. En réalité, il y avait seulement deux cabines encore utilisables. Depuis le bureau de Jessie Loo, on ne voyait pas l’endroit précis de la Section 44C d’où elles commençaient leur voyage circulaire, ni la station qui, dans la Section 44B, les recevait et les renvoyait.

Théoriquement, le téléphérique était un moyen idéal pour échanger des dossiers ou des prisonniers entre les deux bâtisses, mais, dans la pratique, il comportait des désavantages. Quand un transfert avait lieu, le prisonnier était flanqué de deux miliciens et il était cadenassé à un montant de fenêtre ou au plafond. Dans l’étroite cabine, les trois hommes étaient debout, la peur au ventre, car tout grinçait, craquait et bringuebalait autour d’eux de façon sinistre. Souvent, et, en particulier, lorsque les moteurs devaient tirer une charge humaine supérieure à un individu, la rotation s’interrompait pour cause de panne. Il fallait rester longtemps en suspens, à la verticale des eaux goudronneuses de la Mourdra, ou un peu plus loin, juste au-dessus de la terre inhospitalière, dure, parfois par un temps détestable, sous les bourrasques de neige ou tandis que la foudre frappait les pylônes les plus proches, ou par temps calme, mais dans une situation ridicule, exposés au regard sans complaisance des promeneurs, des bergers, des réfugiés chinois, des yacks. Après un quart d’heure de pénible attente, on entendait enfin le début des opérations de secours. Des ouvriers ou des tchékistes cognaient sur des parois et des rouages de fer. Ils obtenaient le réveil des moteurs pendant une seconde, une demi-seconde, rarement plus, accompagné d’un tangage terrible et d’une secousse criarde des câbles, puis le système se bloquait de nouveau. Il fallait longtemps pour arriver à bon port.

Autre incident fréquent lors des transferts, les gardiens parvenus à destination n’avaient pas le temps de décadenasser le prisonnier avant que la cabine, un instant immobilisée, se remît en marche dans l’autre sens, en direction de son point de départ. Les miliciens se trouvaient alors séparés de leur prisonnier qui repartait seul, effectuait une rotation complète puis revenait, six minutes plus tard, ne sachant trop ce que l’aventure lui avait apporté, un moment de liberté ou un moment de froid, de vide, de peur, de solitude et d’abandon.

– Je vais bien m’occuper de lui, dit Gabriella Bruna. Il va regretter d’avoir vécu.

– Ne lui fais pas de cadeau, dit Jessie Loo. Donne-lui la nostalgie d’une mort inaccessible. Et ensuite, on réglera ton avenir, à toi. J’ai tout prévu. Je vais t’envoyer aux Trois-Museaux. Je signerai un ordre de mission pour que ta disparition soit naturelle. Tu resteras là-bas.

– Combien de temps ?

– Je ne sais pas. Le temps que la révolution mondiale ressemble à autre chose que ce ratage. Ça peut durer longtemps.

– Les Trois-Museaux, répéta Gabriella Bruna rêveusement.

C’était la première fois qu’elle entendait mentionner l’endroit.

– C’est loin, dit Jessie Loo. Dix-neuf jours de téléphérique, trente jours dans des péniches et des trains, quinze semaines de marche.

– Bon, dit Gabriella Bruna.

– C’est au-delà des camps, prévint Jessie Loo. Si jamais tu essaies de revenir, il faudra traverser les camps. Il faudra que tu séjournes dans les camps. Douze, quinze ans. Je te dis ça pour que tu aies une idée.

– Bon, dit encore Gabriella Bruna.

– Aux Trois-Museaux, tu seras accueillie par un homme incomparable, dit Jessie Loo. Un ami à moi, un ami très cher, Toghtaga Özbeg. Nous nous rencontrons en rêve depuis toujours. J’ai encore rêvé de lui il y a deux nuits. Ses compagnons de camp l’ont surnommé Toghtaga Özbeg le Grand. Quand tu le verras, dis-lui que je pense à lui nuit et jour. Essaie de ne pas trop vite t’amouracher de lui. Si tu t’amouraches de lui, n’oublie pas que je pense à lui nuit et jour.

– Compris, dit Gabriella Bruna.

Bien que Jessie Loo fût en train de lui confier des informations essentielles, elle ne parvenait pas à s’intéresser en même temps à ce chamane incomparable qui vivait au-delà des camps, dans les rêves de Jessie Loo, et à Gulmuz Korsakov, cet homme détesté qui n’avait vécu, dans ses rêves à elle, que pour subir une vengeance, et qu’elle allait maintenant terroriser et briser, sans jamais le faire mourir, jusqu’à ce qu’il regrette de ne pouvoir mourir.

 

Gulmuz Korsakov fut transféré avant midi à la Section 44B. L’escorte une fois repartie par téléphérique, on le conduisit directement dans le local des interrogatoires, où Gabriella Bruna l’attendait. La pièce était située en sous-sol, derrière la chaufferie et les douches. Un tabouret vissé au sol était prévu pour le suspect, en face d’une table où l’enquêteur pouvait s’appuyer, prendre des notes ou boire tranquillement son thé pour meubler le silence ou les cris. Gabriella Bruna fit menotter Gulmuz Korsakov au tabouret et elle ne demanda pas à la sentinelle de rester présente, car dans l’immédiat elle n’avait pas l’intention de faire tabasser Gulmuz Korsakov. Il avait probablement déjà été malmené pendant son incarcération dans la Section 44C, et, pour l’instant, les mauvais traitements ne s’imposaient pas.

Elle fit répéter à Gulmuz Korsakov les éléments qui figuraient déjà sur sa fiche biographique. L’homme n’était pas bavard, mais il répondait aux questions qu’on lui posait. À tout moment, elle pouvait faire assommer cet homme, elle pouvait le faire battre, elle pouvait clore l’affaire en inscrivant dans le dossier des allégations qui le mèneraient devant un peloton d’exécution ou dans un camp à régime sévère.

– Vous savez, Gulmuz Korsakov, dit-elle. Ce n’est pas à cause des vols de marchandises que vous êtes ici.

L’homme ne réagit pas. Plusieurs nuits de prison avaient suffi à le rendre fataliste. Ne disposant plus d’aucun pouvoir sur son destin, il attendait que l’institution lui dictât la conduite à suivre, qu’elle choisît à sa place les conditions de sa survie ou de sa mort. Il savait qu’à tout moment on pouvait le tuer ici même ou dans une cave quelconque, et, au fond, son unique grand espoir désormais était de tenir jusqu’à la fin de l’instruction, et d’atteindre la brève minute de comparution devant un tribunal, où on lui signifierait sa peine.

Gulmuz Korsakov était à présent un quadragénaire finissant, au physique banal, avec un visage aux traits un peu lunaires et, derrière des paupières bridées, noircies par l’insomnie carcérale, un regard qui obliquait de façon fourbe. Quand il parlait, il ne posait pas les yeux sur son interlocutrice. Il levait la tête vers elle, mais il fixait un point situé au-delà d’elle. Sans ce refus caractéristique de croiser le regard avec le sien et sans la cicatrice sous le menton que signalait sa fiche anthropométrique, Gabriella Bruna aurait eu du mal à reconnaître le cavalier qui, un quart de siècle plus tôt, l’avait poursuivie et violentée.

 

Soudain elle eut envie de lui dire : Gulmuz Korsakov, espèce d’ordure, espèce de chien lubrique, vous avez été le père d’une petite fille que j’ai portée, que j’ai élevée pendant dix-huit ans et qui est morte. Mais elle ne dit rien. Elle revoyait, en vrac, la dernière semaine d’août à Ostrowiec, la jument qui se cabrait dans la cour de l’usine, le viol dans l’écurie, le lendemain du viol, les bombardements d’artillerie de la fin août, les convois militaires, les batailles perdues, l’exode. À cela vinrent se superposer aussitôt les chemins qui menaient vers l’est, ce long périple, cette invraisemblable errance ayant pour objectif mythique les plaines de l’Ourchane, les petites capitales provinciales de la Bielaya, les hameaux tranquilles qui se reflètent dans la Siougne, la Djilime. Elle avait zigzagué à pied d’une route à l’autre, avec les Vassiliev pour commencer, puis sans eux, à partir du moment où ils avaient appris qu’elle était enceinte.

Mille images scintillaient en même temps dans le tremblement désordonné de sa mémoire. Elle se rappelait avec une netteté affolante les bivouacs sales, l’hiver passé à Berezniatchki avec un groupe de réfugiés tsiganes, elle revoyait des épisodes atroces d’extermination, puis l’accouchement, plus tard, près de l’horrible rivière Ourguille. Et d’autres images déferlaient, le nettoyage ethnique, les boucheries où des têtes d’Ybürs étaient pendues à des crochets, les gibets pour Ybürs, les fosses gluantes de sang, puis la tempête consolatrice de la révolution mondiale, les guerres civiles brûlant en même temps sur tous les continents. Et déjà dans cette fresque apocalyptique surgissait la figure de Jessie Loo, déjà brillait l’amitié de Jessie Loo, cette femme qui l’avait rejointe au coeur de l’extermination et avec qui elle avait partagé le bonheur du triomphe de la révolution mondiale, et qui ensuite n’avait cessé de l’accompagner et de la soutenir, recourant de plus en plus souvent à la magie au fur et à mesure que sa malheureuse fille grandissait et sombrait dans la schizophrénie, et au fur et à mesure que la révolution s’approfondissait, que la révolution s’étendait et prenait des formes imprévues, démentes et affreuses, absurdes et affreuses, concentrationnaires et affreuses.

Elle aurait voulu maintenant se jeter sur Korsakov et hurler au-dessus de lui, le terroriser, crier ou chuchoter au-dessus de Gulmuz Korsakov : Après le crime d’Ostrowiec que vous avez commis sur moi, une petite fille a été mise au monde pour souffrir, pour avoir peur et pour mourir. Votre fille n’a rien connu de la vie, sinon le cauchemar d’être enfermée en elle-même et en ses rêves. Elle est morte à dix-huit ans, après dix-huit ans d’isolement, elle est morte sans avoir parlé à quiconque, sinon à elle-même. Et, cette créature misérable, que j’ai longtemps refusé d’aimer mais qu’ensuite j’ai aimée de toutes mes forces, j’ignore où elle est recluse depuis sa mort. Elle ne fait pas signe, elle s’est perdue. C’est ce qui peut arriver de pire. Je ne la retrouve pas dans l’espace noir quand je la cherche chamaniquement, avec ou sans l’aide de Jessie Loo. Il est possible qu’elle n’existe plus, ni dans l’espace noir ni ailleurs, contrairement à vous, Gulmuz Korsakov, et c’est tellement injuste que cela aussi je vais vous le faire payer, Gulmuz Korsakov. Je vais faire en sorte que votre mort se déroule dans l’effroi et dans le dégoût de vous-même, Gulmuz Korsakov, et je m’arrangerai pour que cette mort dure infiniment, même si je ne suis plus là pour vous l’infliger personnellement. Cette mort sera pour vous le début d’une longue existence sans issue. Sans perspective et sans issue. Je vous préviens, Korsakov, ce ne sera pas une promenade agréable. Voilà ce qu’elle aurait voulu crier.

Mais, pendant un moment, elle ne dit rien.

Elle examinait le prisonnier qui fixait toujours le même coin du mur, avec obstination, comme s’il était aveugle ou déjà exécuté. C’était un homme sans importance, enchaîné à un tabouret, vil et taciturne, mais qui d’autre peut-on écraser, contre qui d’autre, finalement, peut-on exercer sa vengeance, sinon contre de tels êtres ou contre les blattes, dit Dondog, pour reprendre le terme qu’utilisent les détenus et les gardiens quand ils tentent de se situer eux-mêmes sur l’échelle animale ou humaine, contre qui d’autre ?…

Elle se préparait à lui annoncer qu’elle allait lui en faire voir de toutes les couleurs pendant les séances d’interrogatoire, et qu’ensuite, lorsqu’il aurait écopé d’une peine très lourde, elle veillerait à ce qu’on le tue plusieurs fois au cours de son séjour en camp, jusqu’à ce qu’il soit si totalement métamorphosé en blatte que quelqu’un finirait par l’écrabouiller par inadvertance sous sa chaussure. Et elle désirait lui expliquer aussi que très bientôt elle allait entreprendre un déplacement magique loin des désastres de la révolution. Je vais partir, s’apprêtait-elle à chuchoter méchamment devant Gulmuz Korsakov, je vais voyager dix-neuf jours en téléphérique, trente jours dans des péniches et des trains, et après cela marcher et cheminer durant quinze semaines. J’atteindrai un havre magique où la révolution et les camps seront plus purs, plus propres. Et, une fois là-bas, je m’arrangerai pour obtenir votre transfert, Gulmuz Korsakov. Je m’arrangerai pour qu’on vous transfère au lieu-dit Les Trois-Museaux, et vous serez de nouveau à ma merci. Elle ne savait pas encore comment elle mettrait sa menace à exécution, mais elle savait qu’à partir du moment où il serait aux Trois-Museaux, elle lui en ferait baver le plus possible, qu’il soit déjà mort ou non, encore vivant ou non, capable de bouger et de penser librement ou non, capable de se libérer de ses cauchemars ou non. Elle avait cela au bord des lèvres.

Dans un premier temps, tu pouvais le faire assommer à coups de crosse, petite soeur, suggère Dondog. Il suffisait d’appeler le soldat qui se trouvait derrière la porte.

Mais elle n’arrivait pas à parler.

Elle pouvait, raconte Dondog, le faire assommer à coups de crosse, elle pouvait l’accuser de sabotage contre-révolutionnaire et de tentative d’évasion, elle pouvait lui confier, avec des intonations sarcastiques ou, au contraire, sans aucun théâtre, d’une voix neutre, tout ce qu’elle avait au bord des lèvres. Elle savait qu’elle ferait cela. Mais, dans un premier temps, elle n’arrivait pas à parler, et elle le dévisageait sans rien dire.

 

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