Dondog

Antoine Volodine · Chapitre 18 sur 19

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Dondog

XVI. - Dondog

XVI.

 

DONDOG

 

Il y avait du sang partout dans le local. Personne n’ouvrait les yeux pour le vérifier, mais, sous les pieds, quand on changeait de position, on sentait les flaques. Quand on marchait près des débris de Marconi, évidemment. Ailleurs aussi.

Je fus prostré un long moment. Le sommeil m’enveloppait d’un manteau de plomb. Je me drapais dedans en vain. Je n’arrivais pas à m’endormir. La sensation de fatigue était écrasante, mais je ne sombrais pas. Je restais tassé sur moi-même. J’aurais pu être secoué de frissons, mais non. Il paraît que dans certaines circonstances, leur forfait accompli, les assassins vomissent, les vengeurs tremblent. Chaleur étouffante ou pas, ils tremblent. Des spasmes d’horreur les ébranlent. Mais moi, ici, non. Mon corps a plutôt toujours réagi au crime par l’accablement.

Je me mis à aller dans l’obscurité, avec une lenteur de lémure. Je choisissais les passages où l’épaisseur des ordures était moindre. J’aurais pu me maintenir immobile, mais j’étais préoccupé par l’idée que Jessie Loo allait ouvrir la porte, et je ne voulais pas qu’elle croie que tout était éteint dans le local. Je n’avais pas envie d’entendre Jessie Loo refermer la porte et repartir sans moi. Je voulais qu’elle m’aide à rejoindre Cockroach Street. J’avais peur de me perdre tout seul sur le chemin.

Les minutes se succédaient. Jessie Loo tardait. Je suivais lentement la base des murs. Mes extrémités ballaient. J’étais en position de réfléchir, mais rien ne venait. Je ne savais pas quoi dire, à qui dire adieu et comment, et je ne savais pas quoi faire. Je lambinai sur quelques mètres encore, puis je m’arrêtai. Il fallait tout de même agir une dernière fois ou parler.

Je me plaçai en face d’un mur, à tout hasard.

Il y avait près de moi assez de sang et de matière friable pour imprimer des lettres. Je pouvais écrire sur la brique. Laisser des messages ou de la prose. Il me semblait que c’était quelque chose qui se faisait dans une situation pareille. J’avais en tête des résidus d’images qui me guidaient. Personne ne me dérangeait. J’avais tout mon temps pour trouver la bonne formule.

Je traçai d’abord :

 

BALBAÏAN M’A VENGER

 

Cela me prit une demi-heure. Les caractères étaient maladroits, mais, si la police s’en mêlait, elle les déchiffrerait. En cas d’enquête, maintenant, elle ne retiendrait pas l’hypothèse du crime gratuit.

J’avais du mal à me tenir debout. Je pris appui sur le mur avec l’épaule. À y repenser, cette inscription n’éclairait rien. Il fallait la compléter. Je fis deux pas, je ramassai une poignée d’encre ignoble, je me redressai de nouveau, j’allai plaquer les mains à hauteur d’yeux. Puis j’écrivis :

 

DONDOG M’A TUER

 

Je ne voulais pas qu’à tort on accuse quelqu’un de ma mort ou de celle de quelqu’un d’autre.

Je vacillai longtemps devant ces mots. Pour les faire apparaître, l’effort avait été surhumain. Je me sentais déséquilibré et en état d’hébétude. Confusément, je comprenais que je venais d’accomplir une prouesse absurde. Mon corps se souvenait des phrases que j’avais autrefois collées bout à bout jusqu’à une fin. Il chancelait et il ne se souvenait soudain que de cela. Mon corps se souvenait de cette prose inutile. J’avais mené ma vie jusqu’à son terme, mais je n’arrivais pas à savoir s’il fallait en être satisfait.

Je m’assoupis, je me réveillai.

Satisfait ou non, j’avais mené ma vie jusqu’à son terme. Tout le vécu avait déjà basculé dans le néant, mais de la prose allait survivre. C’était peut-être surtout comme cela qu’il fallait apprécier les choses. Du roman subsistait sur ce mur, et peut-être aussi ailleurs, dans d’autres endroits non moins stratégiques pour la culture humaine et assimilée. J’aurais aimé en savoir plus sur mes livres. J’avais oublié leurs sujets, le nom des chamanes et des lectrices qui les avaient eus entre les mains, les endroits du camp où je les avais cachés.

Je soupirai, je m’assoupis, je me réveillai.

Le mur était très noir. On ne voyait absolument rien, mais, un peu plus loin, il y avait un slogan publicitaire :

 

QUI N’A PAS LU DONDOG N’EST PAS DIGNE D’ÊTRE UN CHIEN

 

Je reconnus mon écriture. J’avais dû composer cela pendant un moment d’absence. J’avais dû écrire cela pour amuser Smoky. Or maintenant cette phrase m’apparaissait surtout pétrie de fatuité et elle me répugnait. Les gouttes de honte ruisselèrent jusque dans mes yeux. Dès qu’on perd conscience, le crime et l’orgueil prennent leurs formes les plus laides.

J’essayai de rendre la publicité illisible en écrasant dessus des poignées de boue putréfiée. Ce n’est pas Dondog qui a écrit ça, avais-je envie de crier. Je ne suis pas Dondog, je ne me souviens même pas du nom des autres, comment pourrais-je me souvenir du mien ?

J’avais ouvert la bouche pour hurler, mais, comme tout était silencieux autour de moi, je me contentai de chuchoter un début d’excuses. D’être une blatte, chuchotai-je. N’est pas digne d’être une blatte.

Puis je m’affaissai vers l’arrière.

Jessie Loo ouvrit la porte et avança d’un pas vers l’intérieur. On se rendait compte immédiatement qu’elle ne désirait pas commenter ce qu’elle découvrait dans le local. Quand elle se tournait vers moi, elle ne me regardait pas. Ou alors, elle me toisait sans douceur. Elle me fit signe de me lever et elle jeta sur moi la veste de prisonnier que j’avais laissée sur le canapé du 4A. Je m’affublai aussitôt sans rien dire et me remis debout.

– Dépêche-toi, me brusqua-t-elle. La police est sur tes traces.

– La police ou les schwitts ? demandai-je.

Elle m’avait déjà tourné le dos. Elle ne répondait pas. Il est vrai que, pour moi, c’était un détail mineur.

Je ramassai un couteau et le glissai sous ma veste. Puis je lui emboîtai le pas. Maintenant, quoi qu’il arrive, nous allions nous rendre à Cockroach Street.

 

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