Dondog
VII. - Cris et Bougonnements
VII.
CRIS ET BOUGONNEMENTS
Plus tard, ils se lassèrent de suffoquer, debout sur le balcon qui à la nuit brûlante restituait la chaleur emmagasinée pendant la journée, et ils furent de nouveau à l’intérieur du 4A, dans la salle de séjour, pour s’asseoir et aspirer l’air un peu moins fétide qu’en fin d’après-midi, mais encore alourdi de papillons, de spores et de miasmes, l’aspirer et le recracher. Ils prirent place dans l’obscurité, s’avachissant au hasard et sans rivalité de territoire, mais tout de même veillant à ne pas se retrouver trop près l’un de l’autre. La température était aussi odieuse dans l’appartement qu’à l’extérieur.
Ils remuèrent peu durant la première heure. Ils attendaient que ralentissent leurs écoulements de sueur. En rentrant dans la salle de séjour, Dondog avait remis sa veste et, même quand il observait une immobilité rigoureuse, des ruisselets de saumure lui ravinaient l’échine, les hanches, les flancs. Marconi ne bougeait pas, mais il transpirait à gros bouillons, lui aussi.
L’immeuble était vide, dit Dondog. Rien de sonore ne témoignait d’une présence dans les appartements du voisinage. On avait abouti loin du coeur de la Cité, dans un secteur dont les habitants avaient disparu. Toutefois, par le réseau des ruelles suspendues et des couloirs, certains bruits de la Cité se propageaient jusqu’à Parkview Lane. On ne peut pas dire qu’ils troublaient la nuit, mais, si on le souhaitait, on les percevait. Il suffisait de tendre l’oreille. C’était, par exemple, le battement régulier des pompes de la mafia, qui acheminaient les eaux souterraines vers les réservoirs des toits. C’était aussi depuis tout à l’heure, et non moins obsédant, le martèlement d’un tambour, d’un tambour rituel : dans un endroit comme la Cité, il y a toujours une cérémonie en cours ou une danse chamanique, à l’arrière d’on ne sait quel dédale non éclairé et insituable. Le tambour devait être de très grande taille. Il était infatigablement frappé. Il émettait des vibrations caverneuses que la distance transformait en ondes fantomatiques.
Ces bruits ne me distrayaient guère, dit Dondog. Je réfléchissais à Gabriella Bruna, à Marconi, à Gulmuz Korsakov.
Je ne me réjouissais pas de la mort de Gulmuz Korsakov, puisque je ne la lui avais pas infligée moi-même, dit-il. Je ne savais pas de quelle Gabriella Bruna avait parlé Marconi et je n’avais pas envie d’entamer avec Marconi une conversation sur ce sujet, car ce type ne m’inspirait toujours pas confiance. Il ne m’agressait pas, il ne se comportait pas comme un schwitt, mais quelque chose en lui continuait à m’inquiéter. On n’a pas envie d’avoir une conversation importante avec quelqu’un qu’on soupçonne de ne pas être vraiment aveugle. J’aurais pourtant aimé être sûr que Gulmuz Korsakov avait été puni et assassiné par la bonne personne et au bon moment, dit Dondog. Marconi avait suggéré qu’une Gabriella Bruna s’en était chargée, qu’une Gabriella Bruna avait fait souffrir Korsakov avant sa mort, et j’aurais voulu en savoir plus sur l’identité de cette femme. Il aurait fallu interroger Marconi, dit Dondog, exiger de lui des précisions, et alors j’aurais sans doute pu reconstituer toute l’histoire. Mais je ne me résolvais pas à dialoguer avec cet homme. On n’a guère envie de s’adresser à quelqu’un qui halète dans le noir et qui n’est ni hostile, ni amical.
Sous les fenêtres de Parkview Lane, la nuit n’était pas totalement silencieuse, reprend Dondog. Le calme régnait, mais parfois de Cockroach Street arrivaient des échos de voix et même des rires. Une porte s’ouvrait, le temps d’accueillir ou d’expulser un fêtard, et, quand elle se refermait, tout redevenait tranquille. On entendait alors l’obscurité. Un chien aboyait. Des crapauds coassaient dans les terrains vagues. Des chauves-souris chassaient aux alentours du quatrième étage.
En dépit de la chaleur, Dondog avait remis sa veste de détenu, j’ai déjà signalé cela, dit Dondog. Il n’avait pas voulu la laisser sans surveillance sur la corde à linge, mais surtout la nostalgie des camps le taraudait, et il avait l’impression d’être moins nu face au destin quand il revêtait son uniforme de prisonnier. La veste avait le désavantage d’ajouter plusieurs degrés à la température ambiante, mais, en même temps, elle lui permettait d’éviter le contact avec le skaï moisi et avec les dalles de linoléum. Il restait assis par terre, appuyé contre le sofa, et l’étoffe lui protégeait le dos et les fesses. Le bagne l’avait habitué à ne pas faire le délicat quel que pût être le décor, mais, ici, les surfaces poissaient trop.
Maintenant, il essayait de se concentrer exclusivement sur Gabriella Bruna.
Exclusivement sur sa grand-mère Gabriella Bruna, exclusivement sur Gabriella Bruna, la mère de Schlumm, et exclusivement sur la femme qui en avait tant fait baver à Gulmuz Korsakov, selon Marconi. Il essayait de se souvenir de quelque chose à partir de là.
Rien ne venait.
Il écoutait le tambour chamane et les pompes qui battaient dans les profondeurs de la Cité. Des mafieux étaient vautrés près des moteurs et ils comptaient les dollars qu’ils avaient extorqués à la gueusaille. Les tuyaux gouttaient, les odeurs de renfermé noirâtre s’élargissaient, des flaques luisaient sur le sol boueux. Plusieurs mafieux dormaient derrière la chambre des machines, dans une pièce hideuse, carrelée comme une piscine en ruine. Il aurait été facile de se glisser jusqu’à eux et de les mitrailler au nom des pauvres, mais nul dans la Cité ne songeait à organiser ce genre d’opération qui aurait été la norme en d’autres lieux, je veux dire par exemple dans la réalité ou dans les rêves. Dondog quant à lui savait qu’il devait rassembler ses dernières forces pour se venger avant de s’éteindre et non pour relancer le combat égalitariste. Il ne se perdait donc pas dans l’image des mafieux endormis ou exécutés, il écoutait les pompes.
Il se tendait aussi vers les percussions chamanes. Un ou une chamane quelque part dansait, loin des mafieux, loin de tout. Si seulement il pouvait se laisser guider par ces sons magiques, si seulement il pouvait se laisser envoûter par leur tonnerre et cheminer sur leur rythme jusqu’à la transe. Il se souviendrait alors peutêtre de quelque chose de clair au sujet de Gabriella Bruna.
Il s’obligea à nager dans cette musique, celle de la mafia et celle des chamanes. Il y resta immergé une heure ou deux, attendant le surgissement de souvenirs ou d’anecdotes.
Rien ne surgissait.
Plus tard encore, une chauve-souris tournoyait près du balcon et, non sans insistance, elle lançait des ultrasons déchiquetés, et Marconi soudain mâchonna des paroles.
– Celle-là, je la connais, bougonna-t-il.
– Qui ? La chauve-souris ? souffla aussitôt Dondog.
À trois pas de Dondog, Marconi s’était tenu coi, jusque-là. Sans discontinuer, il avait émis des plaintes asthmatiques, comme un agonisant qui tient bon, mais ses râles n’avaient pas débouché sur du langage, et, en cet instant, il entamait une nouvelle phase phonétique, une phase de marmonnements.
– On la connaît, celle-là. Elle aussi, elle lui en a fait baver, à Korsakov, dit Marconi.
– Qui ? cherchait à savoir Dondog.
Mais déjà le marmonnement de Marconi se dégradait.
– Jessie Loo ? suggéra Dondog au hasard.
Les ruminations de Marconi n’étaient plus qu’une pâte confuse. Il était là, dans l’ombre, éveillant toujours en Dondog une sourde méfiance, mandaté par Jessie Loo mais remplaçant très mal Jessie Loo, n’aidant pas Dondog à retrouver la trace de Tonny Bronx, de Gulmuz Korsakov ou d’Éliane Hotchkiss.
Dondog haussa les épaules. Au fond, il ne s’intéressait pas à ce que pouvait livrer la bouche de Marconi.
Les heures défilent, chaudes, ténébreuses.
Les mêmes bruits se reproduisent, encadrés par de longues minutes de silence : les aboiements des terrains vagues, les mêmes cris de la chauve-souris dont Marconi ne prononce pas le nom, les battements de pompes et de tambour rituel, les mêmes rumeurs en provenance de Cockroach Street.
Gabriella Bruna, pense Dondog.
Il le pense ou il le murmure.
Je passe sur les détails, murmure-t-il. J’ai tout oublié ou presque. C’était il y a longtemps, avant ma mort. En tout cas, c’était avant ma naissance. Et même avant. Et même avant encore.
Il se tait. Il a l’impression décevante de discourir sans réussir à fixer des images sur ses phrases. Les mots lui viennent aux lèvres, comme privés de sens. Autrefois, dans les petits livres qu’il composait au camp, souvent ses personnages prenaient la parole dans l’obscurité sans savoir très bien ce qu’ils disaient, eux non plus. Ils débitaient des monologues qui avaient parfois une relation avec l’anecdote en cours, et parfois non. Ils pouvaient murmurer ainsi pendant des heures.
La voix dans la nuit avait pour fonction d’éloigner les souvenirs les plus pénibles ou de les brouiller, elle agissait sur la réalité en modifiant les aspects les plus douloureux du présent, explique Dondog. La voix dans la nuit s’emparait du présent pour le décharner jusqu’à ce qu’il devienne seulement quelque chose qui était dit, et donc qu’on pouvait brusquement taire. Qu’à tout instant on pouvait brusquement contredire ou taire, dit Dondog.
Il regarde autour de lui.
Marconi est visible au milieu de l’ombre. Maintenant il est debout et il marche.
La nuit n’affecte pas Marconi.
Marconi s’est levé pour aller fureter dans la cuisine et dans la salle de bains. Il manipule les robinets en bougonnant. Il peste contre les têtes de robinet, contre la rouille, contre l’absence d’eau courante, contre les cafards que ses pieds écrasent près de l’évier ou près de la cuvette des cabinets, ou devant le lavabo. Il y a un réservoir à ciel ouvert sur le toit de Parkview Lane, et parfois quelques gouttes tombent. On entend Marconi qui les recueille dans sa paume et qui les aspire. Il boit cela, il maudit le goût horrible de l’eau et il grommelle. Il reproche aux cafards de se trouver là, où il n’y a rien à manger, plutôt que dans les escaliers, dans les étages du bas où l’immondice prospère. Les cafards ne répondent pas. Marconi ne cherche pas spécialement à les écraser, mais cela arrive, de temps en temps.
Quand il ne va pas mendier un peu de liquide dans ce qui reste des canalisations, Marconi promène sa silhouette incertaine d’une pièce à l’autre.
Dondog le suit du regard.
On ne sait comment, quelque chose s’est déclenché en Dondog, sans prévenir, et le voilà qui rassemble des éléments sur l’époque d’avant sa naissance, sur Gabriella Bruna, sur Gulmuz Korsakov, sur des temps d’avant sa naissance et d’avant encore.
Peut-être les battements réguliers du tambour ontils aidé cela à démarrer, ou les cris de la chauve-souris sur la façade de Parkview Lane, ou les déplacements bougons de Marconi, qui ne danse pas comme un chamane dans le 4A, non, mais qui va et vient d’une manière lourde qui peut-être provoque l’hypnose : de manière un peu sorcière, quand on y pense.
Outre la cuisine et la salle de bains, il y a dans le 4A deux chambres, où la pourriture avancée de la literie n’incite pas le promeneur à la flânerie, et une petite pièce qui donne sur la salle de séjour et qui conserve son mystère. Une douche, sans doute, ou un débarras. La porte est bloquée, il est impossible d’y pénétrer et de se rendre compte par soi-même. Systématiquement, Marconi termine sa déambulation dans l’appartement en essayant de décoincer la porte. Il tire sur la poignée, il la secoue, puis il renonce et il retourne s’asseoir. Souvent il se rassied à deux mètres de Dondog, sur le linoléum répugnant, sur le seuil de cette pièce invisitable, et il reprend son marmonnement là où il l’avait interrompu ou ailleurs.
Dondog en fait autant, de son côté.
Ce sont deux êtres qui ont l’habitude de parler dans la solitude, dit Dondog, en pleine nuit, sans se soucier d’avoir ou non des auditeurs, comme les personnages des livres de Dondog. Marconi bougonne à propos de la chaleur et à propos de celles qui en ont fait baver à Gulmuz Korsakov. Dondog gémit. Dans son soupir, on reconnaît vaguement le nom de sa grand-mère ou celui de la mère de Schlumm.
– Pour baver, il en a bavé, maugrée Marconi.
Il lui arrive parfois d’émettre un bruit étrange, que Dondog ne peut pas identifier et qui ressemble à un froufrou pas très prolongé, à un froissement pelucheux, à un chuintement d’éventail qui s’ouvre et se referme. Immédiatement après, Marconi exprime sa gêne. Il bouge les jambes, il balbutie une excuse inaboutie, et ensuite il reste muet pendant un moment, comme s’il était enfin endormi ou mort.
– C’était au début d’une guerre, dit Dondog tout à coup, comme s’il commençait à se souvenir de quelque chose. C’était au début de la première extermination des Ybürs. Je ne suis pas sûr des dates et des détails.
– Dites toujours, allez, murmure Marconi pour lui-même.
À une distance incalculable, les pompes de la mafia et un tambour chamane mêlent leurs rythmes obsédants.
– Gabriella Bruna était alors une très jeune femme, marmonne ou se souvient Dondog. Elle marchait le long d’un mur d’usine. La guerre venait de commencer. C’était l’été. Il faisait un temps superbe.
Un animal aboie aux alentours de Cockroach Street. Dans le 4A, on entend le crissement des blattes qui errent ou s’affrontent au bas des plinthes. La nuit s’épaissit, propice à l’éclosion du récit, semble-t-il, mais aussi propice aux empoignades obscures des bêtes, au mûrissement obscur de leurs oeufs : propice à la prolongation vaine et obscure de leur vie.
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