Dondog

Antoine Volodine · Chapitre 5 sur 19

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Dondog

III. - Yoïsha

III.

 

YOÏSHA

 

Certains jours, on pressentait que quelque chose d’horrible allait se produire. D’autres jours, non. L’abjection rassemblait ses forces pour un futur très proche, les tueurs bouclaient leur ceinturon, les autorités avaient déjà en poche leur discours appelant à la fois au meurtre et à une plus grande mesure dans le meurtre, de longues listes avaient été établies et distribuées dans les casernes et les comités locaux, les voisins ricanaient, et pourtant rien de spécial n’annonçait le cauchemar, de sorte que, quand il fut là, il s’accompagna d’un effet de surprise.

Il y avait aussi des matins où la rupture entre sommeil et veille ne s’accomplissait pas, ou seulement avec une extrême mollesse. L’angoisse alors étreignait Dondog jusqu’au soir, mais c’était une angoisse sans dimension prémonitoire. Elle était liée à une trop nauséeuse combinaison de vie nocturne et de vie réelle. On tirait Dondog du lit alors qu’il était encore engagé corps et âme à l’intérieur d’un rêve. Contraint à ouvrir les yeux et à feindre les mouvements de l’existence, il essayait de bloquer son esprit sur les dernières images de ses aventures oniriques. Il résistait à la réalité par tous les moyens. Il parlait le moins possible, il bougeait de façon mécanique, il réagissait de mauvaise grâce dès qu’on exigeait de lui une phrase, un morceau de phrase.

Le temps scolaire ensuite gouttait heure à heure, fragmenté en leçons de grammaire, en dictées et en récréations, mais l’activité mentale de Dondog demeurait engourdie. Ces jours-là, il ne faisait rien d’autre que ressasser ses visions intimes. Qu’il fût en train d’écrire sur son cahier de brouillon ou en train de participer à des exercices de calcul mental, il réinvoquait, il rabâchait, il revoyait en spectateur les séquences dont il avait été acteur ou témoin, ne sachant plus à quel monde raccorder les impressions qui se succédaient au fond de son crâne. Nuits, passé, hallucinations secrètes, expérience vécue, constructions enfantines, réalité et réalités parallèles se confondaient. Dans quelle sphère de la mémoire, par exemple, devait-il ranger les fermes à l’abandon, les hauts plateaux et les steppes qui l’obsédaient ?… Et ces temples enfumés, ces villes portuaires que la guerre civile ensanglantait ?… D’où venaient ces inconnus qui s’adressaient à lui comme s’ils étaient de proches parents ?… Quand avaitil erré dans ces immenses labyrinthes urbains aux issues toujours closes avec des barbelés ? Et ces maisons de feutre, ces yourtes mongoles où sa famille se comportait d’une manière incompréhensible, y avait-il dormi ou non, et quand ?…

En vérité, de telles questions n’avaient pas lieu d’être, dit Dondog. C’était son monde qui se construisait là, le monde de Dondog, tout simplement le domaine compact de ma vie, de ma mémoire et de ma mort.

 

Et cette autre question, ce problème que d’urgence il devait résoudre, dont il devait au plus vite écrire la solution sur son ardoise, quelle raison d’être auraiton pu lui trouver ? Trois cent quarante-trois moins cinquante-quatre virgule cinq ?

– Je répète. Trois cent quarante-trois moins cinquante- quatre virgule cinq, répéta la maîtresse.

Tout à coup, cette soustraction très simple semblait d’une difficulté insurmontable. Il y avait des minutes comme celle-là, où les rouages de l’arithmétique en Dondog se grippaient, alors qu’en général il se délectait de calculs, en particulier quand le nombre sur lequel il travaillait était aussi sympathique que trois cent quarante- trois, sept fois sept fois sept. Le petit garçon s’était mis à observer d’un air soucieux son crayon à craie, une pince de cuivre dont on resserrait la prise avec une bague. Les cinquante-quatre virgule cinq demeuraient amorphes dans sa tête. Au lieu de les sectionner à quarante-trois et de faire basculer le reste sous la barre des trois cents, le petit garçon préférait se remémorer, une nouvelle fois, les émotions de la nuit précédente.

Sa grand-mère Gabriella Bruna venait de franchir avec lui le seuil d’un temple : une construction basse avec des lanternes éteintes. Pour entrer, ils avaient dû contourner un yack qui stationnait pesamment devant le portail. Il faisait nuit, le yack somnambule bavait et marmonnait. Il sentait mauvais. Gabriella Bruna avait d’abord allumé des bâtons d’encens dans la pénombre, puis elle avait rejoint des hommes qui étaient accroupis derrière un paravent et qui fumaient. Ils avaient tous des tenues de mendiants ou de guerriers mendiants et des fusils. Pour autant qu’on pouvait distinguer des détails, ils avaient aussi des talismans de sorciers autour du cou.

– Embrasse ton grand-père, avait dit Gabriella Bruna.

– C’est lequel ? avait demandé Dondog.

– Là, avait montré Gabriella Bruna. Celui qui s’appelle Toghtaga Özbeg.

Dondog avait tendu les lèvres vers des joues mal rasées et, à son tour, il s’était assis sur ses talons. Les adultes présents se considéraient tous comme des commissaires du peuple. Ils parlaient de la lutte contre l’ennemi de classe, de la guerre classe contre classe et des camps. Ils critiquaient les dernières instructions du Comité militaire qui les obligeaient à s’exiler au-delà des montagnes et de la taïga. Comme le yack, certains d’entre eux sentaient mauvais et marmonnaient. Ils avaient peur. Ils avaient perdu la guerre et ils avaient peur.

Dondog s’était approprié tout cela en tant que souvenir authentique. Il n’avait pas besoin de s’interroger longuement sur le réel et le non-réel. Tout était vrai, tout avait été vécu ainsi. La peur lui avait été communiquée dans ce temple aux lanternes éteintes, et maintenant, ici, à l’école, elle le troublait.

Et la soustraction ? Sans y réfléchir vraiment, il venait d’isoler une petite masse numérique qui se montait à onze virgule cinq. Onze virgule cinq, oui, et alors ? Il évaluait cela avec stupeur. Il avait oublié ce qu’on lui demandait d’en faire.

Déjà la maîtresse tapait sur son bureau avec sa règle de métal. On avait le droit enfin d’agripper son crayon à craie.

Obéissant au signal, les enfants autour de Dondog rompirent l’immobilité qui leur avait été imposée l’instant d’avant. Les mains étaient fébriles. Les pointes blanchâtres partout criaient sur les ardoises. Au deuxième coup de règle, chacun devrait brandir le résultat de son calcul.

Le fer s’abattit.

Dondog leva le bras en même temps que les autres.

Il n’avait pas inscrit un seul chiffre.

La maîtresse le pria de quitter son pupitre, de faire un pas dans l’allée et d’exhiber devant ses camarades la preuve que les Ybürs avaient des trous noirs dans la cervelle. Je me rappelle cette expression, dit Dondog. Je faisais tourner l’ardoise dans toutes les directions. Des trous noirs dans la cervelle. Je me rappelle avec netteté cette formule sarcastique. L’image contenait une menace. Dans la voix de la maîtresse, des fibres inquiétantes tremblaient. La classe hurla un rire humiliant, puis se tut. Dondog se rassit.

 

C’était un jour néfaste, dit Dondog.

Beaucoup plus tard, en feuilletant des journaux dans la bibliothèque du camp, j’ai retrouvé la date exacte. Je suis tombé dessus par hasard et je me suis empressé de l’oublier de nouveau. Ces précisions, laissons- les aux historiens, aux scientifiques qui étudient la laideur. Disons qu’on était en mars. Vers le milieu de mars, je crois. Il ne faisait pas très froid, mais l’humidité imprégnait tout. J’étais au Cours Élémentaire. J’avais sept ans, huit ans.

Ce matin-là, la mère de Dondog n’avait pas réussi à dissimuler les sinistres fantômes qui la hantaient, elle aussi. Elle examinait ses enfants de biais, à la dérobée, et tous ses gestes manquaient de franchise, comme souvent quand un adulte essaie de cacher quelque chose de tragique. Elle avait mis un temps anormal, beaucoup trop long, pour renouer les lacets de Dondog, pour boutonner le manteau de Yoïsha. Le tour de ses yeux était noirci par le manque de sommeil. Dans son regard élargi par cette bordure noire, une fièvre triste scintillait. Le téléphone avait sonné plusieurs fois pendant la nuit. Peut-être était-ce cela qui l’avait empêchée de dormir. On voyait qu’elle s’interdisait d’exprimer l’affection qui bouillait en elle. Elle luttait contre sa tendance à la théâtralité. Elle ne nous serrait pas contre elle avec effusion, elle se retenait de nous caresser. Comme d’habitude, elle avait énuméré tout ce dont il ne fallait à aucun prix s’approcher : du canal, des inconnus qui prétendaient être des oncles, des groupes qui braillaient chansons ou slogans, des corps sur le trottoir s’il y avait des corps sur le trottoir. Elle se maîtrisait, elle avait une voix sévère. C’est à peine si elle les avait embrassés sur le pas de la porte.

Le père de Dondog, quant à lui, ne s’était pas montré. Il dormait encore, sans doute, ou il n’était pas encore rentré à la maison, car, la nuit, pendant que tout reposait dans la ville et dans les campagnes, il luttait contre l’ennemi de classe. Ni Dondog ni Yoïsha n’auraient été capables d’évoquer les formes que prenait ce combat nocturne : simplement ils savaient que dehors, après minuit, dans la clandestinité héroïque et les ténèbres, leur père rôdait.

 

La porte se referma derrière eux, sur cette anxiété non explicite, sur ce chagrin non commenté. Les petits garçons ne dévalèrent pas les escaliers comme deux chiots surexcités. Au contraire, ils lambinèrent et, une fois sur le trottoir, ils se mirent à progresser sans entrain.

Un dense brouillard avait envahi les rues. La sonnette des vélos grelottait de faibles notes enrouées. Les camions et les rares voitures particulières émergeaient du néant cotonneux, grondaient, puis replongeaient, instantanément réabsorbés et silencieux. Dondog et Yoïsha marchaient sur le trottoir du quai Tafargo, mais ils n’avaient pas envie de traverser la chaussée pour aller contempler, en contrebas, les eaux incertaines du canal ou les barges. Ils ne rencontraient presque personne. Ils avançaient en frôlant les murs dont certains n’avaient pas été recrépis depuis la dernière guerre insurrectionnelle et portaient encore des traces de balles. D’ordinaire, Dondog et Yoïsha marquaient une pause devant les cratères et les balafres qui s’étoilaient à leur hauteur. Ils les touchaient avec fierté, ils les palpaient, ils les contemplaient d’un air connaisseur, comme s’ils avaient eux-mêmes participé à la fusillade. Or, ce jour-là, aucun des deux n’avait le coeur à jouer les anciens combattants. Ils dépassèrent sans réagir l’endroit où le ciment était criblé d’impacts. Dondog ne voulait pas se laisser distraire. Il remuait et remuait la pâte de son sommeil. Il revoyait les mendiants armés qui avaient peur et il repensait à l’adieu maladroit de sa mère sur le palier. Elle les avait regardés comme quand on se sépare sur un quai de gare.

Yoïsha ne cachait pas son humeur maussade, lui non plus.

Il était préoccupé. Les raisons de son appréhension étaient plus rationnelles que celles qui perturbaient Dondog : la veille, des grands l’avaient menacé. Il y avait dans la classe de Yoïsha un garçonnet, Schielko, qui avait été longtemps un bon camarade de Yoïsha et même son meilleur copain, mais qui à présent se disputait fréquemment avec lui, tantôt pour des motifs de rivalité scolaire, tantôt parce que tous deux revendiquaient l’amour exclusif de Vassila Temirbekian et de Nora Makhno, deux petites filles du Cours Préparatoire. Dans ces querelles de petits, Schielko s’arrangeait pour faire intervenir son frère aîné, on ne sait pourquoi surnommé Tonny Bronx. Yoïsha exposa les méandres de son conflit avec Schielko. Sa narration était désordonnée. Il sautait des beaux yeux de Nora Makhno à une sombre histoire de triche pendant une interrogation de géographie. Dondog l’écoutait d’une oreille distraite.

– Et en plus, compléta Yoïsha, les parents de Schielko sont contre la révolution mondiale.

– Tu dis des bêtises, fit Dondog.

– Je connais Schielko mieux que toi, s’indigna soudain Yoïsha. Je sais mieux que toi ce que ses parents pensent de la révolution mondiale. Ils n’y croient pas et ils sont contre.

– Tu m’amuses, dit Dondog. C’est impossible d’être contre. Même les petits commerçants sont pour, maman nous l’a expliqué. Même les petits propriétaires.

– C’est toujours comme ça, maugréa Yoïsha. Dès que tu n’es pas d’accord, tu t’abrites derrière une phrase de maman. On ne peut pas discuter avec toi.

 

Le dialogue vira à l’aigre, puis, très vite, il prit fin. Les enfants boudaient, chacun de son côté avalant à contrecoeur l’hostile humidité ambiante. Le brouillard charriait des odeurs de vase, de gas-oil, des bouffées de poisson mort. On respirait aussi des gouttelettes de défoliants qui avaient pour origine les secteurs de la ville dont la reconstruction n’avait pas encore commencé.

À l’intérieur de l’école, cette puanteur de toxique douceâtre s’accentua. Les salles de classe produisaient des échos, comme si la présence physique des élèves ne suffisait plus à combler le vide. D’une voix amplifiée par la réverbération de ses voyelles, une petite fille devant Dondog prétendit que la fumée lui piquait les yeux, alors qu’on ne décelait de fumée nulle part. Quand tout le monde se répandit dans la cour pour la récréation de dix heures, la viscosité de la grisaille avait augmenté. L’espace dépourvu de ciel pesait sur l’imagination. Le parfum entêtant du défoliant inspirait des plaisanteries et des jeux fondés sur l’asphyxie, sur les masques à gaz, sur les pets nauséabonds et sur la guerre chimique. Quelqu’un fit courir l’information selon laquelle la fraction Werschwell était en train de se lancer dans l’extermination des Ybürs, et que c’étaient des gaz à Ybürs qui flottaient dans l’air.

Dans sa crainte de subir l’agression du frère de Schielko, Yoïsha resta collé à Dondog, ne s’éloignant de Dondog sous aucun prétexte, et il appliqua de nouveau cette tactique pour la récréation de fin des cours du matin et pendant le repas à la cantine. Mais ensuite, rassuré par le manque d’agressivité de Schielko et par l’indifférence de Tonny Bronx, qui manifestement n’avait pas hâte de lui faire la peau, il retourna se mêler aux élèves de sa classe.

Les cours reprirent, dit Dondog. Dans une atmosphère aussi obscure que celle de la matinée, si enténébrée que la maîtresse dut allumer la lampe du tableau pour que nous puissions recopier son résumé de la leçon de choses, l’après-midi s’étira. C’était une leçon sur le sucre. Dondog s’était réveillé, mais il continuait par moments à patauger dans l’écume tiède de ses songes. Il essayait de fixer en lui la figure de son grandpère Toghtaga Özbeg. Il restait inattentif. La maîtresse le rappela à l’ordre sur un ton cinglant, si odieux qu’il incita ses camarades au silence, cette fois, plutôt qu’à des démonstrations d’hilarité.

 

À quatre heures, je retrouvai Yoïsha près des grilles. Il boitillait, la mine défaite, une jambe sale. Vers la fin de la dernière récréation, à trois heures, Tonny Bronx et d’autres grands l’avaient traîné derrière les cabinets pour lui faire peur. Ils l’avaient ceinturé et ils avaient déclaré leur intention de lui baisser sa culotte. Yoïsha s’était débattu, il avait glissé hors des bras qui l’emprisonnaient, il avait fait une chute en avant et il s’était ouvert le genou. Le sang avait impressionné ses tourmenteurs. Ils s’étaient calmés aussitôt. Le frère de Schielko avait donné le signal de la dispersion, et, d’ailleurs, la cloche sonnait. Les élèves se remirent en rangs. Pour tout le monde, si on excepte Yoïsha, l’incident pouvait être considéré comme clos.

Devant les grilles, à présent, Yoïsha avait une attitude très inhabituelle. Elle oscillait entre le désespoir d’un chien battu et un besoin fiévreux de bavardage. Dès qu’il eut achevé son récit, une terrible sensation de faute me ravagea, dit Dondog. Je n’avais rien vu de la brimade dont Yoïsha avait été victime, ce qui en soi était déjà condamnable, mais, surtout, pendant l’aprèsmidi, tandis que la maîtresse expliquait pourquoi le sucre fondait dans l’eau et comment il se caramélisait, je n’avais rien partagé de la détresse de Yoïsha. Cette distance égoïste était impardonnable. Durant une heure longue et sombre, tandis que les lampes éclairaient lugubrement la classe du Cours Préparatoire, Yoïsha s’était retrouvé seul avec sa douleur et avec le souvenir de sa frayeur, et peut-être avec sa honte. J’avais failli à mon devoir d’aîné qui était de protéger mon petit frère. Et j’avais failli à la solidarité la plus élémentaire qui était de connaître les mêmes affres que lui, en même temps que lui.

Yoïsha m’adressa un sourire nerveux et commença à nettoyer avec de la salive la tache de sang qui noircissait la jambe de son pantalon. Il ne songeait pas à m’en vouloir et, d’ailleurs, il allait jusqu’à exprimer maintenant sa satisfaction de s’en être tiré à si bon compte. Les grands n’avaient pas eu le temps, en effet, de lui baisser sa culotte, opération que les élèves appelaient une mise à l’air.

– Ne raconte pas ça à la maison, me supplia Yoïsha.

Il avait le regard instable.

– Et ton genou ? objectai-je.

– On dira que je suis tombé pendant la récréation, dit Yoïsha. Pas la peine de parler des grands, ni de Schielko. Pas la peine de parler de mise à l’air.

– D’accord, je te le promets, dis-je. Mais attends. Ils te l’ont faite, la mise à l’air, ou pas ?

– Ils n’ont pas eu le temps, rougit Yoïsha.

– C’est vrai ? demandai-je.

– Puisque je te dis que non, cria-t-il.

Maintenant, j’étais moins sûr que Yoïsha avait évité l’infamie. Le déculottage était un événement pénible, beaucoup plus démolissant qu’un tabassage. Sans recours, et très brutalement, on se voyait rejeté dans l’enfance répugnante de l’espèce ; devant les autres on montrait qu’on n’était rien, sinon un animal solitaire et ridicule, pourvu d’organes sexuels ridicules. Bien que la menace fût courante, je ne me rappelle pas avoir assisté à de nombreuses mises à l’air ; ceux qui pratiquaient cette forme de persécution n’ignoraient pas que sa rareté la rendait encore plus redoutable.

En fait, je me rappelle une seule mise à l’air, celle de Schlumm. Schlumm était un grand très maigre, efflanqué comme un loup, avec des cheveux châtains taillés en brosse très courte. Il se tenait sous le préau, au centre d’un cercle. La marmaille autour de lui se répandait en quolibets. On se moquait de lui parce sa famille vivait sur une péniche, parce qu’il était né de père inconnu, parce que sa soeur aînée avait été fusillée ; on trouvait aussi utile de stigmatiser sa mère, qui avait le tort de porter des vêtements de style mongol, aux broderies voyantes. Schlumm avait une physionomie de bête traquée, mais de bête peu commode, de sorte que personne n’osait venir le taquiner de trop près. Il haussait les épaules en attendant que le harcèlement s’épuise de lui-même. Avec perfidie, un élève s’était approché de Schlumm par-derrière et, dans un mouvement imparable, il lui avait rabattu à la fois son pantalon et son slip sur les chevilles. Une grasse manifestation de joie collective avait salué l’attaque, même si, pour tout dire, la nudité de Schlumm restait peu apparente derrière la chemise froissée, pendante.

Schlumm, qui jusque-là avait tenu bon face aux ignominies, soudain se voûta et se pétrifia, comme si une force terrifiante lui avait ôté toute énergie. Son visage jaunâtre avait rosi. Ses yeux se brouillèrent. Ses paupières tremblaient. Il demeura ainsi près de cinq ou six secondes avant de se ranimer. Il se baissa. Il n’arrivait pas à se rhabiller vite. Reboutonner son pantalon semblait exiger un effort immense. Je ne sais comment cela se produisit, mais je me sentis alors blessé autant que Schlumm. J’avais envie de pleurer, dit Dondog. La vague de solitude qui déferlait en Schlumm, elle déferlait aussi en moi au même moment. J’ai assisté à quantité d’abominations au cours de mon existence, à des déchaînements de sauvagerie bien pires, mais je n’ai pas oublié cette lenteur incoercible de Schlumm, ces mains engourdies d’un Schlumm brusquement exclu du monde, foudroyé.

Dondog s’interrompit, puis il reprit.

Je serrai la main de Yoïsha dans la mienne, dit-il. Je ne savais comment faire pour le consoler.

– La prochaine fois, dis-je, appelle-moi de toutes tes forces. Crie, hurle.

– Je t’ai appelé, mais tu n’as pas entendu, raconta Yoïsha.

Nous commençâmes à marcher le long du canal. Pendant la journée, le monde des adultes avait sombré dans une démence sinistre, tout ce qui avait la parole appelait au nettoyage ethnique, mais de cela nous n’avions aucune idée encore. Un camion militaire nous dépassa, puis un deuxième. On voyait des soldats assis sur les bancs latéraux, avec des brassards de la fraction werschwell. Nous les suivîmes à peine des yeux. Les véhicules de l’armée et la tête des fantassins ne nous captivaient absolument pas à cette heure.

Sur le quai, de l’autre côté de la chaussée, il y avait un corps allongé. Le deuxième camion freina à sa hauteur. Trois hommes en descendirent. Ils soulevèrent le corps, ils le couchèrent sur le parapet et, après deux secondes de sale silence, ils le firent rouler pour qu’il bascule dans l’eau.

Yoïsha et moi, nous échangions des regards furtifs.

– Ne le dis pas, me supplia encore Yoïsha.

– Quoi, demandai-je.

– La mise à l’air, souffla Yoïsha.

– Ne t’inquiète pas, dis-je. Parole d’honneur.

 

Le brouillard ne s’était pas dilué, il avait juste profité du léger réchauffement de l’après-midi pour monter à la hauteur des toits, et maintenant il redescendait vers le sol. Quand le camion fut reparti, nous résistâmes à l’envie de traverser la rue pour voir le corps immergé dans le canal, mais ensuite, quand Yoïsha émit le souhait de s’arrêter un moment près de l’écluse, nous fîmes semblant d’en avoir reçu la permission depuis toujours.

Alors que nous étions en contemplation devant les jaillissements de l’eau dans le bassin, une forte femme s’approcha de nous, vêtue d’un tricot noir brodé et d’une vaste jupe noire, laineuse, qui sentait fort le feu de bois et le mazout. Elle se baissa vers nous, elle nous embrassa et nous prit les mains dans les siennes.

– Comme c’est bien que je vous trouve ici, mes petits, dit-elle. Votre grand-mère se faisait un souci d’encre. Elle m’a envoyée à votre rencontre.

Yoïsha se sentit aussitôt en confiance et il le montra. Dondog aurait aimé être plus prudent, mais son coeur battait. Il avait eu, pendant une seconde, l’illusion que le rêve de cette nuit reprenait, et que sa grand-mère et cette femme ne faisaient qu’un. Elles avaient la même manière de s’habiller et, en gros, la même apparence physique. Au bout de trois secondes de réticence formelle, il décida d’oublier les mises en garde contre les créatures malfaisantes et les inconnus. Cette femme, même s’ils ne l’identifiaient pas clairement, venait de mentionner leur grand-mère. Il était absurde de croire qu’il s’agissait d’une ruse de marchande d’enfants, de sorcière ou de pogromiste.

– Nous ne rentrons pas chez vous, dit la femme. Nous ne rentrons pas dans l’appartement du quai Tafargo. Nous allons ailleurs.

– Où ? s’informa Yoïsha.

– Vers les péniches, dit la femme.

– On va aller dans une péniche ? demanda Yoïsha.

– Oui, confirma la femme. C’est une maison comme une autre, sauf qu’elle est flottante.

– Je suis déjà monté à bord d’une péniche, dit Dondog, non sans fierté. L’an dernier.

– Je sais bien, dit la femme. Ta grand-mère me l’a raconté. Elle était venue nous rendre visite. Malheureusement, il n’y avait personne.

– Non, il n’y avait personne, dit Dondog. Juste les chiens.

– Et toi, questionna Yoïsha, tu es une amie de ma grand-mère ?

– Oui, dit la femme. Je suis une amie de ta grandmère. Nous portons toutes les deux le même nom. Gabriella Bruna. Je suis la mère d’un garçon qui est dans la même école que vous. Je suis la mère de Schlumm.

– Ah, oui, Schlumm, dit Dondog, c’est un grand.

– Oui, c’est un grand, dit la mère de Schlumm.

– On n’est pas dans la même classe, on ne se parle pas, dit Dondog.

– Ça ne fait rien, dit Gabriella Bruna. De toute façon, Schlumm n’a jamais été un causeur… Allez, mes garçons ! On va passer de l’autre côté de l’écluse.

Un frisson hérissa l’échine des deux enfants. Descendre un escalier du quai et s’approcher de l’extrême bord du canal était un interdit qu’ils avaient déjà plusieurs fois voulu violer sans oser le faire, mais ce que la mère de Schlumm leur proposait aujourd’hui dépassait en audace tout ce qu’ils avaient jamais imaginé : franchir l’abîme de l’eau en marchant au sommet des portes de l’écluse, sur l’étroite, la luisante plate-forme métallique noire.

– On n’a pas le droit de passer par là, fit remarquer Yoïsha.

– Non, dit la mère de Schlumm. Mais avec moi, si vous me tenez bien la main, vous pouvez.

– On ne va pas se faire gronder ? demanda Dondog.

– Non, dit la mère de Schlumm.

La traversée de l’écluse était une aventure si formidable que nous en oubliâmes les peines du jour. À droite, un gouffre mugissait. Sur notre gauche, l’eau était haute, lisse, d’un vert sombre que des souillures de gas-oil irisaient. Nous voyions enfin de près les roues crantées que l’éclusier manipulait, les leviers, les volants de fer. Nous sentions sous nos pieds la vibration de la passerelle. La terreur de la noyade nous exaltait. Le monde des adultes n’avait plus de secrets pour nous.

De l’autre côté de l’écluse, les pavés étaient trempés de brume. Nous fîmes halte, nous nous retournâmes pour contempler avec orgueil le chemin parcouru. Au-delà du canal, le paysage n’avait plus rien d’habituel, et même le canal ne ressemblait plus à ce que nous avions connu jusque-là. Nous avions du mal à croire que nous nous trouvions toujours à deux cents mètres de chez nous. Le point de vue avait changé, les immeubles s’étaient déplacés, ils paraissaient maintenant nus et sordides. La ville était étrangère. Le brouillard absorbait le haut de notre maison. En comptant les étages, nous pouvions voir le balcon auquel nous nous penchions parfois, quand nous crachions sur les passants. Les fenêtres étaient ouvertes, un rideau pendait bizarrement à l’extérieur. Dans le bas de l’immeuble, près de l’entrée, un transport de troupe était garé, des soldats et des policiers discutaient. Sur le trottoir, on apercevait des chaises cassées, des éclats de vitre et le buffet de la salle à manger. Lorsque, depuis le cinquième étage, nous nous amusions à laisser tomber quelque chose sur les gens d’en bas, c’était de la salive. Ou des boulettes de papier. Jamais des meubles.

– Et nos parents ? se renseigna Dondog. Ils savent qu’on va sur une péniche ?

Yoïsha balançait à bout de bras son cartable. Il avait l’air insouciant, mais je suppose qu’il ne l’était pas.

– Quand on sera sur la péniche, ils vont venir nous chercher ? fit-il.

La femme nous caressa la tête, elle s’inclina vers nous, elle embrassa Yoïsha. Elle s’accroupit devant mon petit frère pour arranger l’écharpe autour de son cou, puis elle l’embrassa de nouveau. Elle sentait vraiment très fort le feu de camp, le chien, l’essence. Au début, elle m’avait un peu effrayé, mais, maintenant qu’elle nous serrait ainsi contre elle, je la trouvais gentille.

– Écoutez, dit-elle. Écoutez, les enfants. Votre grand-mère sera là-bas tout à l’heure, mais pas vos parents. Ils ne viendront pas vous chercher ce soir. Vous dormirez dans la péniche.

– Et demain, dit Yoïsha, on ira à l’école en péniche ?

– Il n’y aura pas école demain, dit la mère de Schlumm.

– Quoi ? s’étonna Yoïsha, avec une exagération comique. Pas école demain ?…

La nouvelle l’enchantait, manifestement.

– Dis donc, qu’est-ce que tu as à la jambe ? demanda soudain la mère de Schlumm. Tu es tombé ?

– Oui, dis-je, d’autorité. Il est tombé dans la cour. Un grand l’a poussé.

– C’est vrai, confirma Yoïsha. Un grand m’a poussé.

– Il l’a fait exprès ? se renseigna la mère de Schlumm.

Yoïsha se remit à balancer son cartable dans tous les sens. L’agitation lui avait fait rosir les joues.

– Non, il ne l’a pas fait exprès, dit-il. Ça s’est fait comme ça.

 

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