Dondog
X. - les Trois-Museaux
X.
LES TROIS-MUSEAUX
Le chauffeur était petit, avec un regard hargneux et des joues grêlées par des cicatrices de variole. Il s’approcha de la portière avant de l’autocar et il pressa le bouton rouge qui commandait l’ouverture pneumatique. La porte soupira violemment et se replia violemment pour lui laisser le passage. Il monta et il se réinstalla derrière son volant, l’air renfrogné, tenant à montrer que le délai imparti pour la visite lui semblait trop généreux et qu’il avait hâte de reprendre la route. À sa suite, les touristes retournèrent s’asseoir à leur place, par petites fournées ou par couples. Ils essayaient de caser dans les filets à bagages les objets qu’ils venaient d’acheter sur la place du village, des plateaux tressés ou des paniers qui déjà se révélaient encombrants et inutiles. Ceux qui n’avaient rien acheté racontaient ce qu’ils avaient vu aux deux matrones endimanchées qui étaient restées dans le car pendant la halte. Elles avaient refusé de quitter leur fauteuil, sous prétexte que leurs jambes avaient enflé pendant le voyage, alors que leurs jambes étaient en réalité déjà enflées au début du voyage et que, si elles avaient renoncé à la visite, c’était tout simplement parce qu’elles avaient eu peur du village, peur à cause des fadaises que la guide avait débitées, et peur des autochtones dont elles ne parlaient pas la langue.
Sur la place du village, l’animation à présent n’était plus qu’un souvenir. La marchande d’artisanat donnait l’impression d’attendre encore près du tourniquet des cartes postales, mais plus aucun chaland ne venait déranger les boules de verre coloré, les théières en cuivre et les T-shirts. Avec la pâtisserie, la boutique d’artisanat avait connu la plus grosse affluence. Bien qu’ayant quartier libre pour une demi-heure, les touristes ne s’étaient pas égaillés dans les ruelles. Ils avaient préféré s’attarder devant les commerces en conservant le car au coin de l’oeil, et surtout sans trop s’éloigner de la guide. Celle-ci, après avoir narré deux anecdotes prétendument historiques, s’était appropriée l’unique table de terrasse de la pâtisserie, et elle y avait passé une demi-heure à boire une grenadine. Si on résume, la plupart des touristes avaient flâné exclusivement sur la place. Ils avaient pris en photo l’ancienne Maison du Peuple, anxieux de retrouver dans leur objectif la même lumière et la même composition que celles des cartes postales en vente dans le village. Ils avaient aussi immortalisé les corbeilles en rotin empilées devant la vannerie, et ils s’étaient photographiés les uns les autres devant le car et à côté de la guide.
Jeune et jolie, vêtue comme une inspectrice de camp un jour d’enquête internationale, la guide nourrissait à notre égard une vive aversion, qu’elle avait réussi à transmettre aux passagers du car grâce à des allusions humoristiques bien ciblées. Ses sarcasmes avaient vite allumé chez eux le carburant raciste, toujours prêt à flamber dans le moteur humain quelles que soient les circonstances. Tous les désagréments du voyage nous avaient été imputés et, dans le car, l’atmosphère avait pris des formes de plus en plus agressives. Avant de descendre, par exemple, on nous avait accroché dans le dos des pancartes signalant sans ambiguïté que nous étions Ybürs.
L’étape du village nous avait permis de souffler un peu. Nous savions qu’une fugue était impensable et qu’il nous faudrait bientôt remonter dans le car, mais nous avions ressenti du soulagement en posant le pied sur la terre desséchée du parking, en face de la Maison du Peuple. Nous avions fait semblant d’écouter la brève conférence imbécile de la guide, et ensuite, sans tenir compte de ses avertissements, nous avions entrepris d’explorer le village par nous-mêmes.
Au début de la visite, nous étions six, mais, assez rapidement, deux d’entre nous s’étaient fait acculer dans un coin par des paysans. On les avait écharpés à la machette, on leur avait fendu les mains et le visage et, pour finir, leurs cadavres avaient été traînés sur le sol répugnant, parmi les brins de paille crottée, dans l’huile de moteur, dans la poussière. Sur la pancarte qu’un des cadavres avait encore au cou, les paysans avaient écrit avec du sang : Y A PLUS L’ERREUR. Une troisième victime, une adolescente nommée Sabiha Baalbekian, avait disparu dans les toilettes municipales. Elle avait eu besoin de s’isoler et, pour la rassurer, nous lui avions promis de ne pas nous éloigner et d’attendre qu’elle ressorte. Nous ne pouvions pas l’accompagner, puisqu’elle était entrée dans le bâtiment des femmes. Au bout de dix minutes, comme elle n’avait pas donné signe de vie, nous nous étions enhardis et, sur la pointe des pieds, nous étions entrés dans la partie réservée aux femmes. Nous l’appelions en chuchotant. Toutes les portes étaient ouvertes. Il n’y avait personne dans les latrines, et, parmi les macules d’excréments et de sang, rien n’était clairement identifiable.
Nous n’étions plus que trois : Schlumm, Yoïsha et moi.
– Vous vous rappelez, quand on a traversé la grande rue en pente, cette espèce de construction bizarre ? dit Schlumm. Ce truc qui ressemblait à un temple tibétain ?
– Non, dis-je.
– Une grande bâtisse avec des piliers, dit Schlumm. En haut de la pente. Allez-y en courant, mais sans faire de bruit. Faites des zigzags pour éviter les paysans. Je vous rejoindrai, je vais passer par les ruelles.
– On pourrait rester ensemble, fit remarquer Yoïsha.
– Oui, dis-je. Ça serait mieux si on restait ensemble.
Schlumm ne répondit pas. Son caractère indépendant l’avait toujours poussé à aller au désastre par ses propres moyens, sans compter sur quiconque, dans la plus grande des solitudes.
Déjà il avait commencé à se déplacer, le dos et la pancarte frottant contre le mur des toilettes, comme dans les films quand il y a une fusillade. Je vis qu’il approchait d’une venelle minuscule, un passage étroit entre deux parois en adobe. Il voulait s’introduire là-dedans.
– On va t’attendre là-bas, dis-je.
Schlumm agita la main d’une manière amicale et ensuite il fut hors de vue. J’entraînai Yoïsha jusqu’à la rue dont Schlumm avait parlé, qui n’était pas très large et qui montait. Nous tentions, Yoïsha et moi, d’avancer le plus discrètement et le plus vite possible. Les panneaux de carton nous tapaient à chaque pas contre les épaules. Nous ne parlions pas. Nous étions seuls. Le village paraissait abandonné. En haut de la pente, il y avait plusieurs édifices qui correspondaient vaguement à la description de Schlumm. L’un d’eux avait une façade haute, avec un toit qui avançait, soutenu par des piliers de bois. Nous arrivâmes à proximité, essoufflés par la course, par l’angoisse. Yoïsha s’accrochait à moi. C’était une grange dont le seuil se prolongeait vers l’extérieur par quatre ou cinq mètres d’une estrade poussiéreuse. Nous étions petits et, pour voir ce qu’il y avait dans la grange, il aurait fallu grimper sur l’estrade.
Nous restâmes indécis, tout d’abord. Plus bas dans le village, des paysans allaient et venaient. J’essayais de ne pas les capter dans mon champ de vision. Schlumm n’arrivait pas. Nous nous engageâmes sur les planches. Le bois craquait, grinçait. Persuadés que les craquements risquaient de mettre en rage de nouveaux villageois, nous nous hissâmes au plus vite sur le seuil, auquel on accédait par une rampe grossière, faite de planches bruyantes, elle aussi.
Aussitôt, Yoïsha poussa une exclamation étouffée, mais il ne dit rien. Le spectacle qui s’offrait à nous n’était ni lugubre ni inquiétant. Il contredisait ce que nous avions aperçu jusque-là dans notre excursion. Nous nous attendions à découvrir un vaste local encombré de bottes de paille, ou un garage abritant des machines agricoles hérissées de lames effrayantes et de piques, et voilà que nous nous trouvions à la lisière d’un monde tranquille, comme si nous allions entrer dans une image magnifique. L’arrière de ce qu’il faut continuer à appeler la grange, qu’il faut continuer à appeler ainsi pour se faire comprendre, n’était pas fermé et ouvrait directement sur un paysage de montagnes dont il émanait une sensation de liberté presque palpable. Le sol de la grange s’abaissait, il suivait une inclinaison douce sur une vingtaine de mètres, jusqu’à l’emplacement d’un mur qui avait été comme retiré en totalité, puis à ce sol protégé par le toit succédait une large plate-forme extérieure, tapissée de mousses d’un vert lumineux, tendre, chaleureux. Ensuite tout s’interrompait. On devinait un vide dont on ne pouvait pas évaluer la profondeur. Une dénivellation d’un mètre de haut ou un précipice. À cheval sur la limite entre la grange et la plate-forme se dressait une cage de tôle, un objet qui avait peut-être été autrefois un habitacle de dirigeable et qu’on avait modifié pour en faire une cabine de téléphérique. En réalité, il n’y avait aucun mécanisme ni câble à proximité, aucune poulie gigantesque, absolument rien de ce genre, mais l’idée du téléphérique s’imposait : un jour, cet objet non volant s’envolerait lentement avec une charge humaine ou sous-humaine, par exemple avec nous, pour traverser les gouffres et nous emmener en lieu sûr, vers les montagnes.
Un jour, mais pas aujourd’hui.
Nous ne savions pas si nous avions le droit d’entrer dans la grange, et ce qui nous arriverait si nous le faisions. Tout se taisait devant nous. Dans la rue, en revanche, des frottements de semelles, des cliquetis et des marmonnements étaient déjà perceptibles. Les humains se rapprochaient.
Schlumm ne se manifestait toujours pas.
Yoïsha me serrait très fort la main. Nous demeurions immobiles. Nous ignorions si nous devions aller ou non jusqu’à la cabine du téléphérique. Nous n’osions pas nous introduire dans la grange. Quant à retourner nous asseoir dans le car, nous avions décidé d’en écarter l’idée le plus longtemps possible.
À ce moment, le klaxon du car retentit, un beuglement acariâtre qui s’adressait aux retardataires pour les insulter. J’imaginai sans peine le visage grêlé du chauffeur et celui, joli et cruel, de la guide. Je me retenais de pleurer pour ne pas affoler Yoïsha, qui tremblait au bout de mon bras. Je pressentais que nous ne nous sortirions pas de ce mauvais pas, et, en attendant la fin, je ne savais comment assumer mes responsabilités, quelle décision prendre pour nous deux, comment protéger Yoïsha.
– Qu’est-ce qu’on fait ? demandai-je.
J’étais l’aîné. C’est une question qu’on ne pose pas à son petit frère.
– Je ne sais pas, dit Yoïsha.
De là où je me tenais, je ne voyais presque pas la pancarte que la guide lui avait accrochée dans le dos quand il était descendu du car. La mienne me gênait, identique, et, tout à l’heure, tandis que nous visitions les ruelles ou les latrines, elle n’avait cessé déjà de me déranger et de me faire honte. Soudain, Yoïsha se détourna. Il sanglotait, mais il désirait ne pas montrer ses larmes.
Je pus ainsi lire une nouvelle fois le texte de la pancarte, pour la quinzième ou la centième fois, ce texte que je connaissais par coeur : CI-GÎT UN YBÜR. S’IL NE GÎT PAS ENCORE, C’EST QU’IL Y A UNE ERREUR QUELQUE PART .
Au même instant, dit Dondog, avec cette image précise en tête, Gabriella Bruna ouvrit les yeux. Une angoisse épouvantable l’étreignait, et, pendant plusieurs secondes, elle eut l’impression qu’elle ne méritait pas d’avoir survécu, qu’elle devait se recroqueviller de froid et de tristesse entre les draps, qu’elle devait rester sans respirer, agitée de frissons, écrasée par le malheur des siens, par le malheur des Ybürs. Toute tremblante, elle tâtonna pour sentir sous sa main le corps rassurant de Toghtaga Özbeg. Le corps n’était pas là. Le lit était tiède. Toghtaga Özbeg venait de se lever.
– Özbeg, murmura-t-elle.
La chambre était complètement noire. Gabriella Bruna se haussa sur un coude. Au fond de sa gorge, les mucosités avaient une saveur de glaise. Elle renifla, des larmes coulaient sur son visage. Elle ne voulait pas les essuyer ou les combattre.
– Mes petits… Oh, c’est horrible !… Mes pauvres petits, gémit-elle.
Elle ne cherchait pas à comprendre si elle parlait de ses enfants ou de ses petits-enfants. Une immense tendresse la liait à ceux qu’elle venait de voir en rêve, qui n’étaient pas encore nés mais dont déjà elle connaissait le nom, Dondog, Yoïsha et Schlumm.
– Mes pauvres petits, répéta-t-elle.
Hors du lit, l’obscurité était coupée par des lignes gris sombre. Elle se redressa et s’assit. On avait les chairs glacées dès qu’on rejetait les couvertures. De l’autre côté des murs, dans la cour de la ferme, rien ne bougeait ; un froid de loup paralysait la nuit. Par contraste, les bruits infimes qui montaient depuis la cuisine semblaient violents. Toghtaga Özbeg était en train de s’habiller pour sortir et ordonner au jour d’apparaître. Il s’était débarbouillé sans allumer la lampe et, parfois, il heurtait une chaise ou la cuvette posée dans l’évier.
Gabriella Bruna se mit debout, elle trouva près du lit un gilet de laine qu’elle enfila par-dessus sa chemise de nuit, un lourd gilet qui la couvrait comme une houppelande. Elle grelottait. Elle se hâta de glisser les jambes dans des bottes en fourrure de chien. Elle désirait raconter son rêve à Özbeg et lui demander comment il l’interprétait. Si, comme elle le redoutait, il lui attribuait un caractère prémonitoire.
– Une deuxième extermination, soupira-t-elle. Il va y avoir une deuxième extermination des Ybürs.
Elle poussa la tenture qui fermait la chambre et s’engagea sur les escaliers, mais, au même moment, Özbeg quittait la maison.
La porte claqua.
Maintenant, on était dehors, dit Dondog.
La porte claqua. On était dehors. Trois poules qui avaient survécu aux températures sibériennes de l’hiver et à la température glaciale de la nuit, et qui attendaient l’aube en se tassant l’une contre l’autre, s’écartèrent devant Özbeg, devant celui que pendant un temps les nomades du lac Hövsgöl ont appelé le président Özbeg, et que depuis toujours, avant et après sa mort, ses compagnons de camp ont surnommé Toghtaga Özbeg le Grand.
Le ciel avait sa rude texture non veloutée des nuits de début mars. Des étoiles y clignotaient, dessinant des constellations fort communes et d’autres, beaucoup plus étranges, qu’Özbeg n’avait pas le temps de déchiffrer, ce matin-là, car il estimait qu’il était en retard sur l’horaire. L’ombre régnait. Les poules frigorifiées ne caquetaient pas, ne gloussaient en aucune manière. Dans la cour, seul le croustillement des bottes sur le sol troublait l’obscurité, quand elles martelaient la terre et quand elles écrasaient les saletés, les crottes des animaux et les herbes que le verglas avait rendues sonores.
Sur le mur nord de l’écurie s’adossait un appentis fabriqué avec des planches et des tombées de feutre. Özbeg en ouvrit la porte et il fit un pas à l’intérieur. Le réduit était vide et, en dépit du froid qui atténuait les odeurs, il exhalait une haleine fétide. Dans le sol, une fosse avait été creusée. Sur la fosse, une grille avait été scellée. Sous la grille, un type somnolait, de cette somnolence fataliste des morts que la sorcellerie a privés à jamais de repos.
– Tu es là, Gulmuz Korsakov ? lança Özbeg.
– Oui, dit l’autre.
– Je ne te pisse pas dessus tout de suite, dit Özbeg. Je suis pressé. J’ai une minute de retard.
Gulmuz Korsakov émit un acquiescement. De l’endroit où il se trouvait, il ne voyait pas Özbeg. Il ne voyait rien. Il s’en fichait.
– Ne me regarde pas comme ça, fit Özbeg. Une minute, ça se rattrape. Personne ne va en mourir. Reste en place. Je reviens.
Au-delà des bâtiments en dur, qui formaient un vaste rectangle d’inspiration sovkhozienne, des yourtes avaient été dressées. On y logeait les réfugiés et les commissaires du peuple en surnombre. Özbeg dépassa tout cela qu’on distinguait à peine de la ténèbre. Dès que l’on franchissait la limite du campement, la steppe s’étendait. Özbeg se mit à marcher d’un bon pas au milieu du fourrage noir et des chardons noirs, jusqu’à une petite butte qu’il contourna, retrouvant du côté de l’est le sentier que les bêtes empruntaient quand elles allaient se désaltérer. La piste menait à un étang dont les eaux avaient la faculté de ne geler qu’en surface, quelque mordantes que fussent les attaques de l’hiver. D’un coup de museau ou de poing on crevait aisément la glace.
Özbeg s’arrêta. Il ne comptait pas se rendre au bord de l’eau pour casser la glace et se purifier les mains, puisque aujourd’hui le temps lui faisait défaut. Il resserra le col de son manteau et s’emplit les poumons d’air frais.
Le vent sifflait sur la butte. Cette musique sibilante, aigrelette, se prolongea sept secondes puis s’interrompit et, pendant l’instant suivant, seul le froid souffla.
En raison du relief qui maintenant cachait les tentes et les constructions gouvernementales, on se serait cru sur des hauts plateaux déserts, juste au centre du monde, en pleine steppe, exactement à vingt-trois mètres du nombril de la terre tel que le décrivent les historiens du Hövsgöl : un tas de cailloux plutôt rondouillard, pelé en hiver, herbu à la bonne saison, pas très haut. Et nullement remarquable, quand on y pense.
Özbeg consulta son chronomètre. C’était un oignon avec une chaîne en argent qu’il avait réquisitionné sur un banquier d’Irkoutsk au début du siècle, en un temps où l’armée prétendument Rouge ne lui tirait pas dessus chaque fois que, par extraordinaire, il faisait une apparition au bas des montagnes.
– Disons, grommela-t-il. Disons qu’on va dire que c’est l’heure.
D’un air soucieux, il fixait la moitié orientale de l’horizon. Aucune pâleur nulle part n’ébréchait encore la nuit. Alors, il se décida à écarter les bras, et il les allongea dans le prolongement de ses clavicules. Il était très raide, très massif, sans la moindre souplesse. Comme s’il allait exécuter une variante de polka, il leva le genou droit. Quatre fois il cogna le pied droit contre le sol. L’orient ne réagit pas.
– Je sais, dit-il. Une minute de retard.
La bise avait recommencé à souffler. Pendant de longues minutes, il maugréa une supplique à la Grande-nichée pour que celle-ci ne lui tînt pas rigueur de ce décalage avec lequel débutait la cérémonie. Il calait ses diphtongues sur la mélodie du vent dans les herbes mortes.
Maintenant, il intériorisait un chant nasal. Il s’adressait à Dame lumière. Il lui demandait de bien vouloir se réveiller et d’avoir l’obligeance d’accoucher du jour.
De nouveau, il heurta le sol avec le talon.
Il chamanisait pesamment et sans excès de gestes. Il surveillait le ciel à travers ses cils, et, comme à présent le ciel se modifiait, il entonna un hymne un peu différent, plus efficace. Il s’était mis à vagir des triphtongues qu’il combinait avec des liquides rétroflexes. Puis il se tut.
Les étoiles se dissolvaient dans le ciel déjà d’un beau gris-bleu abyssal. Autour de l’étang que ternissait une mince pellicule, des oiseaux commencèrent à pépier. Je crois qu’il s’agissait de traquets des steppes, mais, à cette altitude, je n’en mettrais pas ma main au feu, dit Dondog. Des bêlements fusèrent depuis les étables, un hennissement retentit. Une cuvette de fer fut déséquilibrée à l’intérieur d’une yourte et tomba, et, dans la seconde qui suivit, on entendit la Mémé Oudval, dont le quatrième siècle d’existence était déjà plus qu’entamé, proférer un juron effroyable.
Le jour frémissait enfin.
– C’est pas trop tôt que ça naisse, dit Özbeg en hochant la tête.
Il se relâchait, maintenant que l’essentiel s’était accompli. On l’entendit soupirer, expulser de l’air par plusieurs orifices.
Il avait rabattu les bras le long de ses flancs et il fouillait dans une de ses poches, désirant en extraire un objet qu’il ne dénichait pas, sans doute un paquet de cigarettes ou la liste des tâches qu’il devrait répartir entre les commissaires du peuple lors de la prochaine réunion, ou encore un morceau de fromage de yack, compact et gris, qu’une crampe d’estomac lui commandait de croquer sans délai, ou peut-être aussi une prière aux Dix-sept Grands Ciels noirs, qu’il avait composée pendant la nuit et qu’il n’avait pas eu le temps d’apprendre par cœur.
Révélé enfin par l’aube, le décor n’avait rien de spectaculaire : collines rases, ondulations jaunâtres, d’un brun boueux, prairies décolorées, comme semées de flaques de mercure. À l’ouest, une frange assombrissait la terre, obscurcie encore par un reste de nuée nocturne. C’était la taïga, les premières rangées de mélèzes. La forêt immense débutait là, pour s’étendre sur des milliers de kilomètres, jusqu’aux clôtures des camps et jusqu’à l’obscène parodie de révolution qui avait remplacé la révolution mondiale.
Une route effacée allait dans cette direction, une route déserte douze mois sur douze. Or Özbeg, en y promenant par hasard les yeux, y distingua soudain une sorte de bâtonnet minuscule, un homme que la distance avait réduit à cela, à une paillette noire verticale dans une image : autant dire à rien.
– Quoi que c’est, ça ? s’interrogea le président Özbeg.
Ses paupières effilées se rapprochèrent. Pour voir le mieux possible, il imagina qu’il était un rapace à la vue perçante, en suspens au-dessus de la taïga, là-bas, mais la distance était énorme. Ses rétines ne recevaient rien d’interprétable. Il faudrait plusieurs heures encore avant que le voyageur pût ressembler à quelque chose.
– Quand il sera arrivé aux Trois-Museaux, on verra ce qu’on en fait, de celui-là, dit Özbeg.
L’odeur du fumier qui brûlait dans les poêles avait commencé à se répandre. Les bêtes s’agitaient autour des yourtes, entravées, ou dans leurs enclos, ou dans les étables du sovkhoze. Plusieurs chameaux vaguaient en dehors du cercle des tentes. Habillés de nippes vingt fois rapiécées, trois commissaires du peuple allaient et venaient, transportant des seaux ou parlant avec les bêtes, multipliant sur le dos des bêtes les tapes fraternelles. La Mémé Oudval était déjà assise sur un petit banc, à l’entrée de sa yourte. Toute chenue et comme perdue dans un manteau beaucoup trop ample pour elle, elle fumait sa première pipe de la journée et elle surveillait le réveil des Trois-Museaux.
Özbeg vint la saluer, écouta d’elle un récit de rêve, ainsi que le nouvel argumentaire idéologique qu’elle avait conçu pendant la nuit pour lutter contre la social-démocratie, puis il se rendit dans la cabane qui jouxtait l’écurie et, à travers la grille, il urina sur Gulmuz Korsakov. Celui-ci s’ébrouait, car, comme tous les matins, Gabriella Bruna venait de verser sur lui un seau hygiénique.
– Tu vois, dit Toghtaga Özbeg. Je t’avais bien dit que je reviendrais.
Il refermait sa braguette, et ensuite, comme si Gulmuz Korsakov avait émis des objections morales à propos du traitement qu’on lui infligeait, comme si Gulmuz Korsakov se plaignait une nouvelle fois de ne pas avoir une mort tranquille, il ouvrit la bouche pour parler.
– Je sais, Korsakov, dit-il. La vengeance individuelle n’a aucun sens quand on la compare à la vengeance collective, et toi, tu n’es même pas un important responsable du malheur. Mais c’est comme ça. Pour toi, c’est écrit comme ça.
Dans la cour, Gabriella Bruna vint à lui. Elle avait sur les épaules une pelisse décorée de fleurs rouges, une vieille pelisse que le Commissariat du peuple à l’Équipement lui avait attribuée bien des années auparavant, quand elle était arrivée aux Trois-Museaux.
– J’ai fait un rêve abominable, dit-elle.
– Ne reste pas avec ça dans la tête, conseilla aussitôt Özbeg. Raconte-le.
– C’étaient mes petits-enfants ou mes enfants, je ne sais pas, dit-elle. Des petits. Mes pauvres petits. Ils essayaient d’échapper à une deuxième extermination des Ybürs. Tu te rends compte ? C’était comme pendant une deuxième extermination.
Elle lui raconta son rêve. Ils étaient tous les deux dans le vent et le froid, drapés dans des manteaux sales, qu’elle avait passé des semaines et des semaines à broder ou à doubler de feutre et de peaux de chiens. Il la regardait avec affection et il se demandait comment il allait lui annoncer que son rêve était à cent pour cent prémonitoire.
– Je ne peux pas continuer à exister ici, à faire la révolution sans m’occuper de rien et loin de tout, alors que dans le monde réel se prépare une deuxième extermination des Ybürs, dit Gabriella Bruna. Il faut que je retourne là-bas, près des miens.
Toghtaga Özbeg l’attira contre lui, contre sa poitrine, et il la serra.
– Si tu quittes Les Trois-Museaux, dit-il, tu devras faire au moins quinze ans de camp avant de te retrouver dans la réalité, parmi les humains.
– La réalité, c’est les camps, dit Gabriella Bruna. Il n’y a plus que ça partout. La réalité, c’est les prisonniers, c’est les blattes, du nord au sud. Je ne vois pas le rapport avec les humains. Tu vois des humains, toi, dans la réalité, là-bas ?
– On les appelle comme ça, dit Özbeg.
Il la consola encore. Il avait aimé plusieurs femmes au cours de sa vie et après, et en rêve il avait connu Jessie Loo, mais il savait qu’il ne se consolerait jamais d’avoir perdu Gabriella Bruna, et que la nostalgie d’elle serait destructrice, obsédante, accablante, jusqu’à la fin.
Ils rentrèrent à la maison. Toghtaga Özbeg caressa la tête de Gabriella Bruna, il l’embrassa avec tendresse, puis il se mit à baratter le thé au beurre et au sel.
– Tout de même, je n’arrive pas à croire que la révolution, même très dégénérée, ne réussisse pas à prévenir un deuxième massacre des Ybürs, dit-il.
– La révolution ? explosa Gabriella Bruna. Où tu as vu une révolution ?
Özbeg fit la moue et ne répondit pas. Maintenant, ils buvaient à petites gorgées le liquide bouillant. Ils se brûlaient les lèvres, la langue.
– Un type va venir aujourd’hui aux Trois-Museaux, annonça Özbeg. Il a débouché de la taïga un peu avant l’aube.
– Heureusement, au moins, il y a les camps, dit Gabriella Bruna.
Elle n’avait pas entendu ce qu’il avait dit. Elle n’avait prêté l’oreille qu’à ses propres ruminations.
– Une fois qu’on a appris à y survivre, continuat-elle, on peut s’y installer durablement. C’est moins risqué qu’à l’extérieur.
– N’idéalise pas les camps, dit Özbeg. Les camps, c’est pour les blattes et pour les morts.
– Donc c’est pour nous, dit Gabriella Bruna.
Plus tard, à l’entrée de la cour, le voyageur fit son apparition. La Mémé Oudval l’avait invectivé lorsqu’il était passé devant elle sans la saluer, mais il n’en avait pas tenu compte. C’était un soldat rouge en piètre état, qui avait manifestement traversé nombre d’épreuves. Avant de pénétrer sur le territoire des Trois-Museaux, il avait tenté de se décrotter et même de recoudre les manches de sa capote militaire, et il avait glissé un pistolet dans le cuir abîmé de son ceinturon afin de proclamer son appartenance à un pouvoir invincible, mais, d’une manière générale, il n’évoquait pas sous un jour prestigieux les institutions et les organes qui l’avaient envoyé jusqu’ici.
Toghtaga Özbeg l’accueillit au nom du gouvernement. Derrière son président se tenait la petite foule des habitants des Trois-Museaux, les commissaires du peuple, les démobilisés, les réfugiés et les chamanes, ainsi que des bergers et des éleveurs qui avaient rejoint le sovkhoze. Tous examinaient le soldat qui avait une tête de dur et qui leur rendait leurs regards sans ciller, alors qu’il devait être épuisé par des semaines de voyage, de froid polaire, lunaire, et de faim.
– Le reste du détachement a été dévoré par les loups, expliquait le soldat. Nous étions venus arrêter quelqu’un. Les autres sont morts. Maintenant, c’est moi qui représente ici la révolution mondiale.
– Bon, dit Özbeg.
– Ne résistez pas, dit le soldat. Remettez-moi la personne que nous recherchons.
Les commissaires du peuple s’esclaffèrent.
– Qui recherches-tu ? demanda Toghtaga Özbeg, avec un sourire aimable, car l’insolence et le courage du soldat forçaient l’admiration.
– J’ai un mandat, dit l’autre.
– Montre-moi ça, dit Özbeg.
Le soldat mit un certain temps à extraire la feuille de papier qu’il conservait sous ses haillons intérieurs. Ses gestes manquaient de force. Il avait été mordu par les fauves, les blessures se rouvraient à la moindre occasion, on voyait qu’il luttait contre le tournis et la fatigue. Il tendit le document à Özbeg.
– Remets-moi la prisonnière, dit-il.
Toghtaga Özbeg déplia le papier. C’était un ordre d’arrestation qui avait été établi dans la Section 44B de la Légalité révolutionnaire. Il portait de nombreux tampons, ainsi que la signature très lisible de Jessie Loo.
– C’est un mandat en blanc, fit observer Özbeg.
– Notre commandant était seul habilité à le remplir, dit le soldat. Mais ensuite, il s’est fait déchiqueter. Quant à moi, ce matin, je me suis rendu compte que je n’avais rien pour écrire. Et puis ma main a été mordue, elle n’est plus bonne pour rédiger les documents officiels. Tu sais écrire ?
– Oui, dit Özbeg.
– Alors écris, ordonna le soldat. Mets un nom là où il y a une ligne à compléter.
– Quel nom ? dit Özbeg.
– Je ne sais pas, dit le soldat.
De nouveau, les commissaires du peuple éclatèrent de rire. Tout le monde riait, à l’exception de Toghtaga Özbeg et du soldat.
– Le commandant ne nous a pas mis dans ses confidences, dit le soldat. Quand il m’a confié le papier, les loups nous encerclaient. Ils lui avaient déjà mangé la moitié de la gorge. Il ne pouvait plus articuler quoi que ce soit. Il m’a fait un signe et il est mort.
Le document circula de main en main, les commissaires du peuple l’auscultèrent, puis il revint vers les chamanes. Gabriella Bruna l’examina à son tour et, quand elle aperçut tout en bas la signature de Jessie Loo, elle comprit de quoi il s’agissait : son amie lui donnait une chance de revenir dans le monde, au milieu des affreuses réalités du monde, pour être avec ses petits pendant les massacres et dans les camps. Et cette chance, il lui fallait la saisir tout de suite, sans tergiverser.
– Ce ne serait pas Marfa la Noire, par hasard, cette criminelle que vous deviez arrêter ? demanda-t-elle.
– Peut-être bien, dit le soldat.
– Elle est accusée d’avoir abandonné son poste pendant la lutte contre les ennemis du peuple, lut Gabriella Bruna.
– Oh, on met ça parce qu’il faut bien mettre quelque chose, dit le soldat.
– Ça veut dire quinze ans de camp, avec au moins sept ans de régime sévère, dit Toghtaga Özbeg.
– C’est le tarif, effectivement, dit le soldat.
Il vacillait, des gouttes de sang coulaient le long de son bras et s’éparpillaient par terre, à côté de sa jambe gauche, toute déchirée de crocs et de chutes. Mais il serrait les mâchoires, et il s’obstinait à croire que son uniforme et le papier à en-tête impressionnaient les bandits contre-révolutionnaires qu’il avait en face de lui.
Gabriella Bruna échangea un long regard avec Özbeg. Ils discutaient sans paroles. Le nom de Jessie Loo les avait tous deux énormément troublés, et ils en discutaient, à l’intérieur d’une sphère privée, hors de l’espace et du temps, chacun d’eux profitant de l’occasion pour évoquer longuement et tendrement leur vie commune, les liens qui les avait liés aux Trois-Museaux et qui continueraient à les enchaîner l’un à l’autre, quelles que soient la durée et la nature de la séparation à venir. Gabriella Bruna regardait Özbeg avec amour. Özbeg essayait de la raisonner et de la retenir. Elle ne cédait pas à sa prière. Ils s’embrassaient passionnément, mais elle lui avait communiqué une fois pour toutes que sa décision était irrévocable. Il la supplia encore sans rien dire, pendant plusieurs journées et plusieurs nuits qui parurent se limiter, devant les témoins de la scène, à un grand quart de seconde. Elle ne cessait de lui rappeler son cauchemar de la nuit, et la lâcheté qu’il y aurait eu à rester en lieu sûr quand, en deçà des camps, se préparait un deuxième massacre des Ybürs.
– C’est moi, dit-elle brusquement au soldat. Je suis Marfa la Noire.
– Bien, dit le soldat. Je t’arrête.
La Mémé Oudval grommela. Les habitants des Trois-Museaux et, en tout cas, les chamanes mâles et femelles, comprenaient ce qui se passait. Ils savaient ce qu’allait signifier pour Gabriella Bruna le retour à la révolution mondiale sans passer par l’espace noir. Ils n’avaient pas de mal à imaginer les souffrances et les difficultés qui l’attendaient, Gabriella Bruna. Déjà ils la voyaient anonyme parmi les blattes, réduite à rien, malheureuse. Cela dit, elle était libre, et elle avait ses raisons. Ils aimaient tous beaucoup Gabriella Bruna, mais ils la respectaient assez pour ne pas se lamenter en public sur le choix qu’elle venait de faire.
Özbeg avait son masque des mauvais jours. Lui non plus ne pouvait pas s’opposer à la décision tragique de Gabriella Bruna. Il avait épuisé tous ses arguments et, maintenant qu’il avait frappé le sol de son talon et que la lumière brillait sur Les Trois-Museaux, il ne disposait plus d’aucune énergie sorcière.
– Allez, soldat, dit-il. Avant que tu l’emmènes avec toi, on va te conduire à l’infirmerie. Quant à Marfa la Noire, elle ne va pas partir comme ça. On va lui faire une fête d’adieu. C’était une femme qui nous était très chère.
– Je vais où ? bredouilla le soldat, qui vacillait de plus en plus.
– Le commissaire du peuple à la Santé va s’occuper de toi, dit Özbeg. Des blessures de loup, ça se soigne en moins d’une heure.
Plus tard encore, la fête d’adieu se déroula.
Toghtaga Özbeg ne montrait pas qu’il avait le coeur lourd, le soldat ne montrait pas que l’idée de repartir avant la nuit lui déplaisait, Gabriella Bruna ne montrait pas que tout en elle était brisé de chagrin et de peur.
Toghtaga Özbeg avait sorti dans la cour le phonographe à cylindres, et l’une après l’autre sonnaient aux Trois-Museaux les chansons révolutionnaires de notre enfance. De temps en temps, la Mémé Oudval plaquait des accords sur son petit accordéon. Tout le monde dissimulait sa peine, et la fête avait une atmosphère en apparence joyeuse, mais personne ne voulait s’éloigner vraiment de Gabriella Bruna, et les bergers s’étaient arrangés pour faire paître les bêtes à immédiate proximité de la ferme et des yourtes, afin de participer aux réjouissances sans en manquer une miette.
À un moment, Gabriella Bruna voulut hisser un très large drapeau rouge au mât qui occupait le centre de la cour. Un coup de vent fit gonfler l’andrinople comme une voile en colère et Gabriella Bruna se retrouva entièrement enveloppée dans l’étoffe, dans le vermeil aux ondulations admirables. Le soldat aussitôt se mit en souci, car il redoutait que sa prisonnière lui échappât à la suite d’un tour de magie, et, effectivement, le drapeau l’avait fait disparaître. Le soldat était brave et il avait survécu aux loups, mais, éduqué par une propagande un peu grossière, il confondait encore illusionnisme et chamanisme.
– Hé ! Marfa la Noire ! appela-t-il d’une voix rauque.
Le vent soufflait, un chant de Komsomol déchirait l’air autour de nous, le soldat était debout, inquiet, la main sur son pistolet sans cartouches. Gabriella Bruna avait été avalée dans les vagues très rouges. Et finalement, non, elle se débattait, elle écartait ce qui se plaquait sur elle, sans doute avait-elle aussi séché les larmes qui noyaient ses yeux, et déjà elle s’était dégagée, déjà de nouveau on voyait son visage.
Voilà. C’est tout pour Gabriella Bruna, dit Dondog.
C’est tout pour Gabriella Bruna.
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