Dondog

Antoine Volodine · Chapitre 4 sur 19

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Dondog

II. - la Maîtresse

II.

 

LA MAÎTRESSE

 

Maintenant la maîtresse de Dondog repose sous une pierre tombale, maintenant elle gît, maintenant la maîtresse repose et se décompose, on pourrait imaginer sa sépulture par exemple dans un petit cimetière de campagne, à la lisière d’une forêt de sapins, près des champs en friche et près d’une grange délabrée, les os de la maîtresse bientôt auront perdu toute la viscosité de la vie, son corps de maîtresse deviendra humus puis descendra plus bas encore dans l’échelle de la non-vie et perdra la viscosité, l’élasticité, le droit à la fermentation ralentie ou grouillante de la vie, maintenant la maîtresse de Dondog va cesser de fermenter et elle va entamer sa descente et devenir un ensemble filamenteux et friable que nul ne pourra nommer ni écouter ni voir. Voilà à quoi bientôt elle sera réduite, dit Dondog.

Tout son être se sera décharné jusqu’à la poussière et se sera effacé. Tout aura rejoint les magmas non vivants de la terre. Et quand je dis tout, je pense en priorité aux mains qui, dans les marges des cahiers de Dondog, si souvent inscrivaient des annotations malveillantes, et aux yeux qui ont relu le texte de la dénonciation accusant injustement Dondog, ou encore à la langue de la maîtresse qui a léché le bord de l’enveloppe pour la cacheter ; tout cela se dispersera au milieu de la terre non vivante. Les nombreux constituants nobles et ignobles de la maîtresse alors ne constitueront plus rien.

Il y a longtemps déjà que la maîtresse de Dondog n’est plus en mesure de formuler des accusations contre quiconque, elle n’est plus capable de parler ni de se taire, la question pour elle ne se pose plus en pareils termes, les morts ne balancent pas entre se taire et ne pas se taire, entre attendre et agir, les morts et les mortes sont une composante négligeable du silence en deçà du silence et ils ne choisissent pas, les morts et les mortes n’ont plus le choix entre pourrir et avoir pourri.

La maîtresse de Dondog est un morceau de néant hideux sans réalité et sans temps, et même sans hideur, au bout du compte ; elle gît maintenant sans être, elle est étalée en fragments de fragments parmi le compost. À supposer qu’elle occupe une place, la maîtresse de Dondog occupe une place désormais en dessous de tout, elle n’est rien sous l’envers non poli de la pierre tombale, elle est indécelable sous la terre.

La maîtresse de Dondog n’est plus rien qu’un tas dépourvu de sens, elle est insignifiante sous les crottes que lâchent les merles et les merlettes, toujours très sales au décollage, quand ils quittent les buissons tout proches où ils nichent. Maintenant la maîtresse de Dondog passivement s’émiette sous les crottes violettes et acides, sous les graminées folâtres et les mousses, sous les cris incessants des insectes qui hantent et arpentent les herbes et en grand désordre éclosent et sautillent, mangent et muent, copulent et pondent et s’entre-tuent. La maîtresse existe de moins en moins sous les chants nuptiaux des sauterelles, sous les soupirs nocturnes des arbres, sous les murmures du vent et sous les crépitements de la pluie, maintenant elle gît sans voir se succéder au-dessus d’elle les pleines et les jeunes lunes et les orages magnétiques, la maîtresse de Dondog n’est rien sous les nuages qui passent et sous les aurores, et elle n’est rien sous la vibration énervée de la lune quand arrivent les nuits magiques du 24 juin, du 27 juin, du 10 juillet et du 9 décembre, maintenant la maîtresse gît sous les moisissures qui aident la vie à s’épanouir et qui ne font plus l’effort de migrer vers elle, car, même s’il reste encore quelque chose d’elle, cette improbable substance n’entre plus en résonance avec la vie et avec les moisissures de la vie. Elle gît sous le moisi de la terre et sous les champignons, elle gît sous les champignons qui portent des noms admirables, sous les pholiotes et les agarics, sous les russules fétides, les russules noircissantes, les russules de fiel, les russules charbonnières, elle néant sous les cortinaires à odeur de prune et sous les cortinaires resplendissants, sous les lentins tigrés et les panelles ; la maîtresse de Dondog a fini de pourrir et de disparaître, une poussière nue et annulée s’est substituée à elle, infiniment non existante, et cette poussière n’est rien sous les champignons, que ceux-ci soient en pleine santé ou déjà à l’agonie, gâtés et ramollis, cette poussière de maîtresse n’est plus rien sous les limacelles tachées et pourries, sous les amanites dorées et pourries, sous les omphales pourries.

Et peut-être maintenant, sur l’échelle de ses désirs si elle pouvait prétendre encore à des désirs et à une échelle, placerait-elle au sommet de ses espérances le fait de réussir à pourrir encore du côté vivant de l’univers, au lieu de ne plus pourrir du côté mort de l’univers ; peut-être recevrait-elle maintenant comme une grâce le droit de se glisser pendant quelques minutes, ou fût-ce seulement pendant une demiminute ou un quart de minute, dans l’apparence d’une morille gangrenée, puante et rongée des vers, simplement parce qu’elle serait ainsi recensée dans autre chose que dans le rien. Que ne donnerait-elle pas aujourd’hui pour survivre encore un instant sous forme d’un vieux champignon pourri, même déjà privé d’identité, sans couleur ni nom dicibles !… Que ne donnerait-elle pas, elle qui n’a plus rien et qui n’a même plus conscience de sa chute dans le rien et le pire que rien, que ne donnerait-elle pas pour gésir putréfiée un peu ailleurs et un peu autrement, dans le monde des lumières herbues et des crottes violettes, et pour que les carabes et les bousiers l’émiettent avec dédain, pour que les escargots la mâchouillent, les escargots gris, les limaçons !… Comme elle aimerait exister encore ainsi, en voie de décomposition, certes, mais pas décomposée totalement encore, comme il lui plairait d’être en voie de disparition sous la lune magique du 24 juin ou sous toute autre lune de toute autre nuit, magique ou non !… Pas disparue totalement encore !…

Mais, maintenant, elle gît sans espoir d’être, la maîtresse de Dondog, elle gît dans l’absence, elle ne peut accéder à la beauté rabougrie de ceux et de celles qui abordent leur fin à la lumière, sur le sol, elle ne peut accéder à la flétrissure, l’honneur d’être fétide lui est refusé, elle n’est même pas fétide et insignifiante dans un carré de cimetière, dans le brouhaha du vent et des pucerons, au ras des pâquerettes et sous la menace du bombardement fécal des merles et des merlettes. Entre cet état d’insignifiance au sol et sa propre situation actuelle, la distance est incalculable. C’est comme si elle s’était dissoute au-delà de l’espace noir et de la mort. Nulle parole désormais ne l’atteindra, nul appel ne viendra la consoler ou l’attirer chamaniquement hors du rien ; nul vivant, fût-il immature comme Dondog dans son enfance, ou fût-il mûr comme Dondog avant de s’éteindre, ne mettra en branle ses organes de phonation pour chuchoter que la maîtresse de Dondog est un vieux champignon pourri, nul ne s’avancera ici ou ailleurs pour le clamer : et Dondog moins que les autres.

Et, puisque nous en sommes là, signalons que Dondog aime les champignons, mais sans plus. À aucune période de sa vie, qu’il se soit ou non occupé d’écrire ou de murmurer des romans, les champignons de forêt n’ont figuré dans ses domaines poétiques de référence. Tout crûment dit, les champignons n’ont pas leur place dans l’univers lexical de Dondog. Jamais je n’ai prétendu à haute voix que la maîtresse était un vieux champignon pourri, prétend-il. Cela ne fait pas partie des injures que j’ai coutume de. Ces mots jamais n’ont franchi mes lèvres.

On ne verra donc pas, aujourd’hui non plus, Dondog s’avancer vers la maîtresse pour articuler une formule pareille.

Et pourtant, une plainte a été déposée contre Dondog, une accusation vicieuse, on y affirme qu’il y a eu outrage de la part de Dondog, on y spécifie que, dans les vestiaires du Cours Élémentaire Deuxième Année, vers onze heures trente, Dondog a ouvert la bouche pour dire : « La maîtresse est un vieux champignon pourri. » Un vieux champignon pourri !…

La plainte a abouti, une lourde procédure judiciaire s’est mise en branle, l’interrogatoire a été couronné de succès, des aveux ont été extorqués, les pseudo-aveux ont été consignés, le mensonge brûle encore à l’intérieur de Dondog. Un demi-siècle s’est écoulé depuis lors. Bien que le délai de prescription pour les crimes soit dépassé, le mensonge brûle encore à l’intérieur de moi, il brûle comme, dit Dondog. Il dit cela très violemment, avec effort, tandis que son regard cherche en vain un endroit où se calmer.

 

Il est au bord du rien, à l’extrémité d’un couloir sordide, dans les parages de Pekfoo Back Lane. Ses jambes surplombent le vide, et, au fond de la cour, quinze mètres plus bas, le sol est jonché de sacs en plastique et de détritus. Il suffirait d’une minime contorsion des reins pour que le corps de Dondog les rejoigne, et que tout récit, toute vengeance et toute haine prennent fin. J’ai dit cela déjà, dit Dondog. Peu de fenêtres donnent sur ce puits. Il suffirait de se soulever comme si on désirait ne plus s’asseoir.

Le mensonge brûle en moi sans que ses flammes s’apaisent, reprend Dondog.

J’avais sept ans à l’époque, et Yoïsha, mon petit frère, six. La dénonciation avait été glissée dans le casier de la mère de Dondog, qui enseignait la musique à l’École Normale. Sans soupçonner l’existence de cette missive scélérate, nous nous étions rejoints, Yoïsha et moi, devant le portail des petits. Il était quatre heures. Depuis mon entrée au Cours Élémentaire, nous pouvions revenir seuls à la maison, mais, chaque matin au moment de partir, nous devions promettre de rester à l’écart du canal.

Ce jour-là, on avait annoncé un orage magnétique.

– Tu sais quand ça va éclater ? demanda Yoïsha.

– Non, dis-je.

Nous levions le nez vers le ciel. Rien de spécial ne se produisait encore parmi les nuages.

Dans les rues, la circulation n’avait pas été affectée par la menace venue de l’espace. Les prolétaires en bleu de chauffe pédalaient avec nonchalance, la cigarette au bec, sans se soucier des camions qui les dépassaient en klaxonnant, militaires ou non. Ils avaient l’esprit ailleurs. Les grèves insurrectionnelles de l’après-guerre avaient été écrasées, mais le rêve des fraternités ouvrières frémissait encore et, dans les usines, les hommes de la fraction Werschwell maintenaient un profil bas. Partout, en vue de la révolution mondiale, des îlots clandestins subsistaient.

De loin, car nous n’avions pas oublié notre promesse, nous regardions flotter les péniches remplies de charbon, de ferraille, de sable, et, à un moment, trichant sans fierté avec la parole donnée, estimant que celle-ci ne s’appliquait qu’à un itinéraire défini, nous prolongions de cinquante mètres notre trajet de retour et nous poussions jusqu’à l’écluse. La différence de hauteur des eaux nous fascinait. En dépit de l’énormité des portes, le dispositif nous paraissait fragile. Nous étions persuadés qu’un jour, sous nos yeux, les formidables volets ne pourraient plus résister à la pression et éclateraient. C’était cela que nous guettions en vain cet après-midi-là encore, penchés vers le grondement de la cascade, muets et fautifs.

Comme nulle catastrophe n’advenait, nous nous écartâmes de la zone interdite. À présent nous marchions sous une rangée de platanes. L’automne venu, les balayeurs rassemblaient les feuilles mortes en montagnes élastiques, jaunes, brunes, odorantes, bruissantes. Nous nous enfonçâmes là-dedans avec délice. Nous faisions la course. Il s’agissait d’avancer en traînant sur le trottoir nos pieds invisibles, emprisonnés dans cette masse ni vraiment liquide ni vraiment morte. Je me rappelle l’humidité froide qui croulait autour de nos jambes nues. Yoïsha criait comme un gamin incontrôlable. Je ne sais comment il se débrouillait, mais il allait plus vite que moi.

Un employé municipal se manifesta alors de l’autre côté de la rue. Sa fureur mit aussitôt un terme à notre compétition. Comme souvent, l’idée d’avoir commis une grosse bêtise nous transportait de façon instantanée du pur bonheur à la peur honteuse. L’homme gesticulait. Il avait une voix de leader syndical. Il tenait un discours sur la complexité décourageante du balayage, sur la sale engeance qui méprisait les valeurs du travail, sur les enfants de fainéants, sur l’école et le dressage, sur la classe laborieuse, sur les camps.

Nous prîmes la fuite sans un regard en arrière et sans un mot, filant comme de petits animaux hystériques devant la boulangerie, la crémerie, le bureau de tabac. Nous supportions mal d’avoir été rejetés dans la catégorie des ennemis des travailleurs, car, bien que n’ayant pas quatorze ans à tous les deux, nous possédions déjà un début de conscience de classe.

Nous habitions au cinquième étage, quai Tafargo. Ce jour-là, l’ascenseur était hors service. C’était l’époque des premiers grands orages magnétiques de l’entre-deux-guerres et, comme je l’ai déjà dit, explique Dondog, des bulletins radiodiffusés avaient annoncé qu’une tempête de ce genre évoluait au large des côtes et risquait de s’abattre à tout moment sur l’intérieur des terres. L’unique conséquence prévisible étant une avarie brutale des moteurs électriques, les autorités avaient conseillé de les disjoncter à l’avance ou de ne pas s’en servir. Nous escaladâmes en silence l’escalier de ciment : dans la pénombre, raconte Dondog, car la minuterie avait été coupée, elle aussi.

Le seuil de l’appartement à peine franchi, Yoïsha et Dondog furent séparés. La mère de Dondog conduisit Dondog dans la salle à manger, lieu inhabituel pour ce moment de la journée.

– Tu n’as rien à dire ? demanda la mère de Dondog, sur un ton hostile, intransigeant, où aucune douceur maternelle ne vibrait.

Dondog avait dû s’asseoir à la grande table, en face de la porte-fenêtre du balcon ; il ne voyait que la cheminée des arsenaux où on forgeait des tanks pour la prochaine guerre, et les nuages qui glissaient d’une manière fantasque. Le ciel donnait l’impression d’aveugler, comme toujours avant une tempête électrique, avec des couleurs qui se modifiaient sans prévenir. Le soleil avait disparu. La pièce fut soudain noyée sous des reflets ocre jaune, et aussitôt les volumes changèrent. Les surfaces devinrent bizarres, pelucheuses. Elles avaient l’air recouvertes d’une couche de velours transparent.

Au loin, la cheminée des arsenaux était terriblement nette et brillante.

– Tu n’as rien à te reprocher ? insista la mère de Dondog.

L’image des feuilles mortes aussitôt écrasa Dondog. Le prolétaire victime du sabotage avait eu le temps de se plaindre, ou un témoin du méfait, le crémier, par exemple, avait téléphoné au cinquième étage pour dénoncer les criminels.

Dondog rougit, les larmes lui vinrent aux yeux.

– Tu n’as rien à te reprocher ? répéta la mère de Dondog.

Elle avait cette attitude qu’adoptent les adultes quand ils savent tout.

– Non, dit Dondog éperdu.

Il ne songeait soudain qu’à sa honte et craignait affreusement d’afficher celle-ci sur son visage.

– Cherche bien, Dondog Balbaïan, dit la mère de Dondog.

Elle tenait une enveloppe déchirée. La lettre avait été repliée à l’intérieur. Les mains étaient énervées, auréolées par le jaune sombre de l’orage magnétique. Elles ne tremblaient pas. Dondog se tut pendant dix secondes, terrassé sur la chaise dont le paillage croisé lui talait les fesses. Il sentait s’embraser ses joues, ses oreilles. De l’autre côté de la table, face à lui, sa mère à son tour s’assit. L’ocre du ciel se salissait de noir à grande vitesse. Il y eut encore dix ou douze secondes de lourde accalmie, d’anxiété, puis l’interrogatoire proprement dit débuta.

– Je n’ai jamais été autant humiliée de ma vie, commença la mère de Dondog.

Dondog pensait à ses oreilles, aux larmes qui lui picotaient le nez et le coin des yeux, mais qui ne coulaient pas encore, et il passait en revue tout ce qu’il avait à se reprocher depuis le matin, outre le fameux saccage très relatif des tas de feuilles mortes. Rien ne pouvait justifier une telle mise en scène tragique, une telle entrée en matière qui, au crime, ajoutait la dimension de la douleur maternelle, et donc retirait toute circonstance atténuante. Ses notes de dictée ou de calcul étaient bonnes, il n’avait écopé d’aucune punition ; il n’avait pas conduit Yoïsha jusqu’au bord du canal, ils s’étaient tenus à distance de l’eau, la visite à l’écluse n’avait même pas duré une minute. La mère de Dondog laissa s’instaurer un silence, puis elle le rompit.

– Tu sais très bien, dit-elle, que Mme Axenwood nous déteste parce que nous sommes Ybürs, et qu’elle est jalouse de moi parce que j’enseigne à l’École Normale. Tu sais qu’elle est à l’affût du moindre prétexte pour me mettre dans une position désagréable. Eh bien, elle l’a, son prétexte. Elle exige des excuses, elle exige une lettre d’excuses où j’exprimerai mon repentir personnel, en tant que mère, en tant que pédagogue et en tant qu’Ybüre.

Derrière la mère de Dondog, les nuages étaient maintenant noirs sur un fond jaune paille, et ils brillaient, selon ce que raconte Dondog. C’était magnifique. Ils scintillaient, comme gonflés de cristaux en agitation. Parfois, avec une rapidité déconcertante et pendant un temps très court, les couleurs s’inversaient, le ciel devenait entièrement noir, les nuages entièrement jaunes, puis, sans transition, tout se rétablissait.

Dondog aurait aimé observer cela depuis le balcon, plutôt que dans un contre-jour dont sa mère occupait le centre. La mère de Dondog était une silhouette au milieu de ces taches capricieuses. Elle se découpait plus ou moins distinctement selon les états de la lumière. Elle tournait le dos au ciel étrange. Elle restait indifférente aux vacillations chromatiques du ciel étrange.

– Je n’ai jamais été autant humiliée de ma vie, tu m’entends, Dondog Balbaïan ? Chaque famille hérite d’un enfant dénaturé, même les Ybürs n’y échappent pas !… Eh bien, dans notre famille, il s’appelle Dondog Balbaïan !

Cette association du nom et du prénom sonnait comme dans le préau, lors du premier appel de la rentrée scolaire. Cela terrorisait Dondog. Depuis qu’il avait franchi la porte de l’appartement, tout était instable, rien n’était compréhensible, l’éclairage, les couleurs, les formes qu’on utilisait pour s’adresser à Dondog, les intentions des adultes envers Dondog.

– Je regrette vraiment de t’avoir mis au monde, continua la mère de Dondog.

Elle secoua la tête. Ses cheveux voletaient en tous sens bien qu’il n’y eût ni vent ni courant d’air. Derrière elle, l’espace chuintait. Le ciel crépita pendant cinq ou six secondes, puis il se couvrit d’une buée gris plomb, puis il retrouva ses teintes noir et ocre. Grosse comme une montgolfière, translucide, grisâtre, non éblouissante, une boule de foudre dérivait en direction de la cheminée des arsenaux.

– Et maintenant, Dondog Balbaïan, cria la mère de Dondog, explique-moi pourquoi tu as eu l’idiotie de dire que Mme Axenwood était un vieux champignon pourri. Tu vas me l’expliquer, hein, tu vas me l’expliquer !…

Dondog respira. Une ou deux larmes lui brouillèrent la vue, il se frotta les paupières. Quel soulagement dans la poitrine, quelle délivrance ! Il avait cru qu’on allait le punir pour les feuilles de platane, alors que c’était une histoire de champignon pourri, histoire inconnue dans laquelle il n’avait joué aucun rôle. Il ouvrit la bouche et il bégaya que non, il n’avait jamais traité la maîtresse de vieux champignon pourri.

– Et en plus, ce n’est pas une expression à moi, remarqua-t-il.

– Tu l’as dit ce matin, dans les vestiaires, quand vous enfiliez vos manteaux pour aller à la cantine, précisa la mère de Dondog.

À cet instant, raconte Dondog, le ciel crépita très fort, comme s’il y avait eu sur la ville une avalanche de parasites électriques ou de gravillons. La cheminée de l’arsenal avait été avalée par la boule de foudre. Le balcon, les portes-fenêtres et tout l’espace de la salle à manger devinrent livides, puis une coloration jaune sable combattit la lividité et l’emporta. L’air dansait jaune, flottait jaune, raconte Dondog. L’air circulait et rebondissait d’un mur à l’autre, avec des mouvements saccadés et une traîne sonore qui ressemblait à la chute convulsive de milliers d’épingles. Il n’y avait aucun vent, et, sur la peau, bien que l’on fût frôlé, on ne sentait rien.

Les cheveux de la mère de Dondog se rassemblaient en mèches rigides. Ils lui donnaient une apparence de sorcière folle. Ceux de Dondog étaient coupés trop courts pour avoir des réactions spectaculaires.

– Que ce soit bien clair, reprit la mère de Dondog, ignorant les bégaiements de Dondog. Que ce soit bien clair, Dondog Balbaïan. Je ne supporterai pas que tu me mentes.

Puisqu’il avait énoncé la vérité, Dondog pensait que le malentendu s’était dissipé, et qu’il allait pouvoir retourner jouer avec Yoïsha. Ils iraient s’activer devant le minuscule balcon de la cuisine, interpeller les nuages, les boules de foudre, les vents noirs, les vents jaunes comme des guêpes, chahuter ensemble avec les décharges magnétiques et les ombres. Or ce que venait de dire la mère de Dondog indiquait que l’affaire s’engageait mal, qu’elle s’engageait dans une impasse. L’affolement et la honte, qui s’étaient à peine retirés des poumons de Dondog, revinrent l’étouffer. Il renouvela ses dénégations, mais il se sentait inefficace. La mère de Dondog avait l’air de disposer d’informations extrêmement sûres.

 

L’image des vestiaires se reconstitua devant lui, avec les portemanteaux supportant les habits de nains, les bonnets et les casquettes de nains, et avec le bavardage des petites filles qui couvait et soudain flambait comme un feu de broussailles impossible à contenir, en dépit des protestations de la maîtresse. Dondog échangeait quelques considérations sur l’orage magnétique avec un petit garçon de son âge, Mathyl Golovko, un autre Ybür. À trois mètres de Dondog, au milieu des odeurs de vêtements et de cheveux malpropres d’enfants, il y avait eu, peut-être, à un moment qu’il avait à peine mémorisé, quelque chose de bizarre, une demi-phrase bizarre que Dondog n’avait sur l’instant pas enregistrée, mais qui, c’est exact, avait eu rapport avec de la pourriture, ou des champignons, ou la maîtresse. Dans la bousculade du rhabillage, il y avait eu cette minuscule concrétion subversive, comploteuse, suivie d’une très courte seconde d’immobilité collective, puis tout avait repris comme avant : le boutonnage, les écharpes, les solitudes l’une à l’autre additionnées qui finissaient par constituer une rumeur, les chuchotements incoercibles des petites filles, les « Chut ! Taisez vous ! » de Mme Axenwood. Ensuite, les rangs avaient été formés devant la maîtresse. Et ensuite, dans le silence médiocre, dans le fumet de jeune animalité et de jeune étable des vestiaires, devant la maîtresse, quelque chose d’autre s’était produit, une prise de parole également bizarre mais sans conséquence, puisque la seule réaction de la maîtresse avait été de hausser les épaules. Quelque chose de si insignifiant que Dondog l’avait oublié. Il avait fallu les violences de la salle à manger pour qu’il s’en souvînt. Une petite fille avait levé le doigt, et, quand Mme Axenwood l’avait autorisée à parler, elle avait dit : « Dondog Balbaïan a dit que la maîtresse était un vieux champignon pourri. » Dondog s’en souvenait, maintenant.

– Tu as compris, Dondog Balbaïan ? demanda la mère de Dondog avec plusieurs sanglots rauques. Les Ybürs ne mentent pas. Je n’accepterai pas que tu mentes.

Dondog jura qu’il ne mentait pas.

Les larmes coulaient sur ses joues, les croisillons de paille lui meurtrissaient les cuisses.

– Ne jure pas ! hurla la mère de Dondog. Si tu as un tout petit peu d’affection pour ta mère et un tant soit peu de fierté ybüre, ne jure pas et arrête de mentir !…

Dondog se ratatina sous le cri, mais il bafouilla qu’il avait été dénoncé par erreur. Si quelqu’un avait émis la phrase fatidique, ce n’était pas lui. Il n’avait même pas entendu prononcer cela dans les vestiaires. C’est une petite fille qui m’a dénoncé à la maîtresse, pleurait Dondog, je ne me rappelle plus qui, peut-être Éliane Hotchkiss ou Éliane Schust.

– Tu vas reconnaître que tu l’as dit, oui ou non ? l’interrompit alors la mère de Dondog. Je ne veux rien savoir d’Éliane Hotchkiss ou d’Éliane Schust. Je veux entendre la vérité sortir de la bouche de mon fils. Tu ne bougeras pas de cette chaise tant que tu n’auras pas reconnu avoir proféré des saletés sur Mme Axenwood.

Dondog renifla et cligna des yeux. Au-delà de sa mère, le firmament quelques secondes prit une teinte boueuse de fleuve asiate, puis évolua vers un gris d’argent teinté de bleu. À l’intérieur de la salle à manger, les meubles avaient des contours flous et bleutés, et, l’instant d’après, la rétine recevait d’eux une image si précise qu’on avait tout à coup l’impression d’avoir une acuité visuelle multipliée par dix. Des surfaces entières de murs semblaient bruire pendant un quart de seconde, puis s’apaisaient. Au plafond, la lampe éteinte grésillait. Les interrupteurs près des portes émettaient des bruits de friture.

– Jamais je n’ai autant regretté de t’avoir mis au monde, jamais, jamais, jamais, Dondog Balbaïan ! se lamentait la mère de Dondog.

 

Ainsi commença l’interrogatoire de Dondog. Il se prolongea pendant un temps infini, il dura, il se divisa en vagues successives qui régulièrement se brisaient sur le même obstacle, sur l’obstination de Dondog à affirmer qu’il n’avait pas comparé Mme Axenwood à un quelconque champignon vivant ou mort ou en passe de l’être.

En ce temps-là, le vocabulaire mycologique de Dondog ne comptait guère que trois ou quatre unités, rumine Dondog. L’interrogatoire avait donc des côtés fastidieusement répétitifs, car les dénégations nevariaient pas. Aujourd’hui, l’accusé pourrait se consoler en parcourant des sentiers sémantiques riches et baroques, Dondog pourrait procéder à des énumérations comme il les aime, comme toujours il les a aimées dans l’adversité et dans ses récits d’inquisition et de naufrage. Tout en persistant à clamer son innocence, il pourrait parler tantôt de chanterelle pourrie, tantôt de clavaire pourrie, tantôt de coprin pourri, et il pourrait plus tard citer la clavaire en chou-fleur pourrie, la clavaire crépue pourrie, la chanterelle sinueuse pourrie, la chanterelle jaunissante pourrie, la calocère visqueuse pourrie, le dacrymyce en forme de goutte pourri, morille commune pourrie, le coprin chevelu pourri, le coprin pied-de-lièvre pourri, le coprin blanc de neige pourri, le coprin noir d’encre pourri, inlassablement précisant, après chaque mention, qu’il n’avait jamais songé associer Mme Axenwood à ces humbles manifestations de la nature, pas plus qu’à la lépiote gracile pourrie, à la lépiote déguenillée pourrie ou à la lépiote mamelonnée pourrie. Mais Dondog, en ce temps-là, ne connaissait que la girolle, la vesse-de-loup et le champignon de couche, s’il faut en croire Dondog. Il y eut donc une très longue et éprouvante succession d’attaques identiques et de parades identiques, une chaîne d’accusations fades suivies de dénégations fades, d’accusations circonstanciées suivies de dénégations circonstanciées. Aucun aveu ne venait.

Aucun aveu ne venait, confirme Dondog.

Le ciel derrière la mère de Dondog était parfois blanc, parfois gris-vert, parfois noirâtre. La balustrade sur le balcon se hérissait de poussières aimantées, les murs de la salle à manger tout entière se vêtaient de brèves buées épineuses. Le plafond était comme un écran d’épingles. On entendait dans la ville les voitures de pompiers aller et venir. La mère de Dondog n’attachait aucune importance aux vents magnétiques qui rôdaient à une allure vertigineuse au-dessus du pays et dévastaient les appareillages. Elle feignait de ne pas remarquer la frénésie de ses cheveux, elle n’interrompait nullement son enquête sous le prétexte que derrière les papiers peints les cloisons de brique sifflaient, ou que des chants de cigales hantaient les prises électriques pendant une demi-minute puis se taisaient, puis reprenaient. Elle n’accordait pas plus d’attention aux sanglots de Dondog qu’aux changements d’humeur de l’éther, de la lumière, de l’espace. Rien ne la distrayait. Elle menait sans faillir l’interrogatoire de Dondog, rien ne la détournait de sa tâche, elle avait de qui tenir, elle ne relâchait pas son effort qui était entièrement dirigé vers les aveux de Dondog. De temps en temps, elle pleurait avec abondance, théâtralement, pour montrer à Dondog combien elle était démolie par l’entêtement malhonnête de Dondog.

Puis il y eut un moment de calme où la mère de Dondog sortit, après avoir intimé à Dondog l’ordre de se pétrifier sur sa chaise. Yoïsha se glissa dans la salle à manger, il vint tourner avec gentillesse autour de Dondog qui était sanglotant et blême. Yoïsha vint effleurer fraternellement Dondog et il dit à Dondog que le frigo était en panne, que la glace avait formé une flaque dans la cuisine, que l’électricité était coupée partout, et que, de la fenêtre de la cuisine, on voyait l’orage magnétique se déchaîner sur la ville, puis il lâcha, Tu ferais mieux de dire ce qu’elle veut, puisque c’est ça qu’elle veut. Puis, en hâte, il disparut.

La mère de Dondog revint dans la pièce.

Une nouvelle phase de l’interrogatoire débuta. Elle ne différait guère, sur le fond, de la précédente.

– Arrête de nier comme un imbécile, avoue une bonne fois, conseilla la mère de Dondog. Ça te soulagera, tu vas voir. Immédiatement tu te sentiras mieux.

Elle s’était rassise à contre-jour, elle s’adressait à Dondog d’une voix neutre, elle testait une nouvelle tactique. Derrière elle maintenant ondoyaient des nuées à la consistance laineuse, bordées d’un nimbe indigo. Cela aurait pu continuer longtemps. Or, sans prévenir, à la vitesse d’un claquement de doigts, l’univers fut débarrassé des perturbations magnétiques.

L’orage était terminé.

– Dès que tu auras avoué, dit la mère de Dondog, tu pourras repartir jouer avec ton frère. J’écrirai une lettre d’excuses à Mme Axenwood et on n’en parlera plus. Tu finiras par avouer, de toute façon. Si Gabriella Bruna était là, elle te le dirait, elle aussi : ça ne sert à rien de s’empêtrer dans des mensonges. Ils avouaient toujours avec elle… Allez, Dondog, dis la vérité.

L’idée de vérité, en ce milieu des années cinquante où Dondog avait sept ans, était inscrite inébranlablement en Dondog. Et la vérité, surtout dans un contexte aussi judiciaire, il était inadmissible de la distordre.

– Seule la vérité m’importe, compléta la mère de Dondog. Je veux simplement l’entendre sortir de ta bouche, ensuite je m’arrangerai avec Mme Axenwood.

 

Comme Dondog, à travers ses pleurs, son effarement, sa peur, n’avouait toujours pas, la mère de Dondog réadopta vite les techniques stridentes et lyriques qu’elle avait mises en oeuvre lors de la première phase de l’interrogatoire. De nouveau, elle l’appelait Dondog Balbaïan et elle se désolait d’avoir accouché de lui. L’accouchement avait été douloureux et il avait été critique, et elle se désolait du résultat. Dondog se représentait la parturition avec horreur. Il recevait sans filtre la souffrance de sa mère, et il ne savait comment y réagir.

L’orage magnétique venait de s’enfuir sans laisser de traces. Les nuages flottaient comme si de rien n’avait été, la cheminée des arsenaux crachait une fumée banale. Certes, on continuait à entendre les sirènes des voitures de pompiers, et cela nourrissait encore une atmosphère d’aventure et de catastrophe, mais tout l’onirisme consolateur du monde s’était volatilisé, il faut bien le dire, dit Dondog.

Ne restaient plus, pour aider Dondog à ne pas sombrer, que des cachettes intimes, des abris à l’intérieur de sa peau et de sa tête. Dondog se cramponna donc de nouveau à la notion de vérité telle qu’elle avait été imprimée en lui. La vérité était quelque chose qui se cristallisait dans le souvenir et la parole, qui avait pour fondements une conviction personnelle et la parole, c’était quelque chose qu’on pouvait choisir de taire ou de mal dire, de déformer sciemment au moment de l’émission vocale, mais, en soi, c’était quelque chose à quoi on se raccrochait pour savoir si on avait tort ou raison ; c’était une bouée de sauvetage dont nul ne pouvait vous priver. Qu’importe si la maîtresse avait ajouté foi aux ragots d’Éliane Hotchkiss ou Éliane Schust ! Qu’importe si la lettre de la maîtresse fournissait des preuves et des témoignages, qu’importe si, à de tels arguments objectifs, rien n’était objectable ! Et qu’importe si ce tribunal injuste siégeait depuis des heures !… Dondog avait sa vérité intérieure, immuable, indestructible, et il organisait sa survie à partir de là. Il organisait sa survie même s’il tremblait, s’il pleurait, même s’il bégayait, même s’il reniflait. Il tenait bon. Il niait.

– Jamais personne dans la famille n’a été aussi obstiné dans la méchanceté et le mensonge, commentait la mère de Dondog. Avoir un fils sournois, têtu ! se plaignait-elle presque pensivement, le regard mouillé de détresse. Un fils malhonnête jusqu’à l’absurde, menteur et menteur ! Très exactement le genre d’individu qui autorise Mme Axenwood à baver sur ta mère et sur tous les Ybürs !…

Puis elle reprenait les faits, qu’elle semblait connaître à merveille, au millimètre près.

– Quand exactement as-tu dit que la maîtresse était un vieux champignon pourri ? Avant d’enfiler ton manteau ou pendant que tu finissais de le boutonner ?…

– Éliane Hotchkiss n’a pas rêvé, tout de même. Ou Éliane Schust, peu importe. Elle aurait pu avoir la grandeur d’âme de ne pas te dénoncer mais, puisqu’elle l’a fait, on n’y peut rien. Alors, c’était quand tu bavardais avec Mathyl Golovko ?

– Ou c’était quand tu te baissais pour relacer ta chaussure ? Ta chaussure droite qui est toujours desserrée ?… Ou la gauche ?…

Dondog nageait à contre-courant de tout avec sa bouée de vérité. Il était de plus en plus fatigué, de plus en plus dégoûté et abattu. Et ensuite il comprit qu’il était fichu, aux mains de forces qui se moquaient de la vérité, qui ne se souciaient pas une seconde de la vérité, et qui désiraient extraire de lui des aveux et pas autre chose. Il n’y a pas d’âge pour faire mourir la vérité, il n’y a pas d’âge pour sauver sa peau dans le déshonneur et le mensonge, il y a un moment dans la vie où il faut commencer à confondre en soi la brûlure du mensonge et la brûlure de la vérité, et à entretenir cette brûlure pour les cinquante ou soixante ans de désastre que l’on peut prévoir devant soi encore.

Dondog fouilla une nouvelle fois dans sa mémoire, et il découvrit sans difficulté ce qui avait, jusque-là, échappé à ses investigations. Il se mit à croire la version de l’accusation et il dit :

– La droite. Les lacets étaient dénoués. Je me suis baissé et j’ai dit à Mathyl Golovko que la maîtresse était un vieux champignon pourri.

– Je le savais bien, dit la mère de Dondog.

Toute sérénité retrouvée, elle se retirait déjà pour rédiger ses excuses à Mme Axenwood, sa confession difficile en tant que mère, pédagogue et Ybüre.

Je suis resté encore une minute immobile sur la chaise de paille, dit Dondog. La salle à manger était paisible. Le ciel avait une beauté automnale, un peu froide. L’usine des tanks fumait. Yoïsha est réapparu et il a proposé à Dondog de retourner dans la chambre pour y faire une partie de dominos. Nous sommes allés jouer là-bas sans faire de bruit.

Plus jamais, ni le soir ni le lendemain, ni à la maison ni à l’école, l’affaire du champignon pourri ne fut évoquée, fût-ce sous forme d’allusion.

 

C’était il y a cinquante ans. À peu près tout le monde est mort depuis cette époque. La mère de Dondog et Yoïsha…

La mère de Dondog et Yoïsha ont été capturés et tués lors de la deuxième extermination des Ybürs. Quant à la maîtresse de Dondog, elle est à présent couchée dans l’inexistence. Elle repose et se décompose sous la terre indifférente, elle n’a plus de statut organique, elle n’est plus rien.

La maîtresse de Dondog n’est même plus une pholiote du peuplier pourrie, plus une russule sans lait pourrie, plus un lactaire roux pourri, plus un lactaire à lait jaune pourri, plus un bolet poivré pourri, plus une nonnette pleureuse pourrie, plus une trompette-desmorts pourrie, même plus une vesse-de-loup pourrie, plus une vesse-de-loup hérisson pourrie, plus une boviste plombée pourrie, elle n’est même plus une langue-de-boeuf pourrie, non, elle n’est même plus cela, une vieille langue-de-boeuf pourrie.

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