Dondog
Quatrième Partie - Blattes
QUATRIÈME PARTIE
BLATTES
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XV.
SMOKY
Autour de Jessie Loo, les plumes d’aigle et les petites têtes momifiées de belettes se balançaient avec frénésie, pratiquement à l’horizontale. Elles étaient accrochées par des lanières à la couronne de fer de la chamane. Jessie Loo les entendait froufrouter et ricocher contre les murs, et elle poussa un cri rauque : le dernier de sa transe.
Jamais elle n’avait autant transpiré pendant la danse, ou alors il fallait remonter très loin dans ses existences précédentes, jusqu’aux bals des Komsomols de sa jeunesse ou jusqu’aux interrogatoires des ennemis du peuple pendant l’entre-deux-guerres. Elle se secoua encore une fois avec violence. Les gouttes de sueur partirent dans toutes les directions comme une poignée de graines et se collèrent on ne sait où sur les ténèbres. Elle ne cognait plus sur son tambourin magique. L’instrument était aussi beau qu’une lune pleine et il en avait les dimensions, mais il ne diffusait aucune lumière. Des sonnailles l’encerclaient, elles tintinnabulèrent encore trois secondes.
Il faisait atrocement sombre comme au fond d’une mine. On se trouvait dans un espace clos. En réalité, c’était une salle de bains où personne n’avait pénétré pour faire sa toilette depuis au moins quarante-neuf années et des poussières.
Quand le tonnerre eut répété son ultime fracas dans les tuyauteries et le ciment, quand la pomme de douche eut cessé de trépider, quand le brutal silence fut moins brutal, quand les minuscules crânes pointus des bêtes carnivores eurent renoncé à claquer des dents et des mâchoires, quand le sifflement de l’espace noir se fut de nouveau fondu dans la rumeur de la nuit ordinaire, quand la sueur ne gicla ni ne ruissela plus sur le carrelage, quand elle eut retrouvé ses esprits, quand elle eut sous les jambes l’impression que la terre qui la soutiendrait était ferme et réelle, Jessie Loo se sépara de son tambour sorcier, elle l’appuya contre la baignoire et elle écouta l’ultime cliquetis des grelots de fer. Puis elle se mit à marcher vers la porte et elle l’ouvrit.
Cette porte, précisément, ni Marconi ni moi n’avions réussi à la débloquer depuis notre installation dans le 4A. Jessie Loo l’ouvrit de l’intérieur sans difficulté. Elle devait posséder une clé, ou une connaissance des passages étroits qui nous avait manqué. Il y eut un bruit pneumatique comme lorsque dans un sas les gaz de l’extérieur s’engouffrent. Au moment où le panneau s’écarta, une crasse chevelue se détacha du chambranle et tomba.
Marconi sommeillait là, juste en dessous, sur le seuil. Il reçut entre peau et chemise ce paquet de poussière et il réagit par un râle. Les cafards avaient été dérangés par la brusque apparition de Jessie Loo et, Marconi et moi exceptés, ils s’étaient mis à fuir en tous sens, au risque de se piétiner ou de se tamponner douloureusement. Je les entendais s’interpeller sans ralentir leur course. Ils n’aimaient pas Jessie Loo, et ils le disaient.
La vieille femme s’inclina vers Marconi. Elle l’agrippa au hasard. Sa main se referma sur un bout d’oreille, sur de la chemise souillée, du gras d’épaule. Marconi frétilla pour se dégager et aussitôt retourna à son inertie obscure. Elle le lâcha. Elle répandait l’odeur des taudis de Black Corridor. Elle empestait les remugles de la traversée, l’incendie, le voyage en téléphérique ou à dos de yack, les clairs de lune, les abîmes chamanes fétides.
– Alors ?… Tu ne crois pas qu’on a bien travaillé, mon Gulmuz ? demanda-t-elle.
Marconi remua la main.
– Il n’a dégorgé que des foutaises, gémit-il.
Il parlait de moi. Les ténèbres trop chaudes avaient aggravé son essoufflement. Il s’interrompait toutes les deux syllabes pour respirer.
– Ah, tu trouves ? dit Jessie Loo.
– Sur Schlumm, on a appris quelque chose ? Sur Yoïsha Balbaïan ? Non. Quand il parlait de Gabriella Bruna, on ne savait jamais de qui il s’agissait. De sa mère, de sa grand-mère ou de la mère d’un autre. Sur sa grand-mère, on a appris quelque chose ?
– C’est très secondaire, tout ça, fit Jessie Loo.
Dans la salle de bains, une goutte tinta sur on ne sait quelle surface d’émail : une larme d’humidité lourde ou une goutte de sueur.
– Il simulait, reprit Marconi. Son amnésie était feinte. On aurait dû le tabasser. Quand on tabasse, on a les réponses qu’on veut. D’un bout à l’autre il simulait.
– Bah, dit Jessie Loo. Ça nous a fait gagner du temps. Tant qu’il racontait ses histoires, il ne te courait pas après avec un couteau. C’est déjà ça. Il épuisait paisiblement ses forces. Il se rapprochait de Cockroach Street.
– Il nous a bien eus, s’obstina Marconi.
– Mais non, mon Gulmuz. Sa mémoire a toujours été malade, et là, elle était vide. Mais il se méfiait. Il savait qu’on l’écoutait. Alors il a parlé d’autre chose.
– C’est de bonne guerre, remarque, approuva Marconi. On a tous fait ça, dans le passé. Pendant les interrogatoires.
– Oui. On a tous fait ça, confirma-t-elle.
Ils émirent en même temps un long soupir. Ils avaient peut-être tous deux la nostalgie des nuits de garde à vue, dans les locaux où se déroulait la lutte contre les ennemis du peuple, au temps où inquisiteurs et interrogés s’efforçaient de parler d’autre chose le plus longtemps possible.
– Et maintenant ? demanda Marconi.
– Fini, assura-t-elle. Il ne dira plus rien.
Sur moi elle avait à peine jeté un coup d’oeil. Elle s’assurait simplement que je n’avais pas changé de place. Son dédain de vieille me déplut. J’avais cessé de fabuler, c’est exact, et mes organes désormais bougeaient rarement, en particulier les pulmonaires. Et alors ? Je n’en avais pas terminé avec l’existence. Je gisais dans mon coin, mais j’avais parfois une pensée en tête. J’aurais pu discourir encore, mugir. C’est quelque chose qu’elle aurait dû diagnostiquer et mentionner.
– Il ne dira plus rien, ajouta Jessie Loo, mais un sursaut est encore possible. Il a des réserves. Il peut encore brûler sa dernière énergie pour se venger.
– Ah, cette vengeance, cette vengeance, bougonna Marconi. Toujours cette vengeance idiote.
– Oui, dit Jessie Loo. Ça ne lui est pas sorti du crâne, malheureusement…
Marconi émit une plainte.
– Quoi qu’il arrive, poursuivit Jessie Loo, je le guiderai jusqu’à Cockroach Street. Pour terminer tout. J’ai l’obligation de le faire. Par égard pour Gabriella Bruna.
– Quoi qu’il arrive, haleta Marconi. Tu veux dire quoi ?… Même s’il a trouvé encore la force de me tuer, hein ?… C’est ça que tu veux dire ?
– Oui, dit Jessie Loo. Ça me crève le coeur, mon Gulmuz. Mais il y a des choses à quoi je ne peux pas m’opposer.
– Mais oui, bien sûr, haleta Marconi avec amertume. Des choses. Bien sûr.
Marconi et moi, nous avions beaucoup rapetissé pendant la nuit. On s’en rendait compte quand on nous comparait avec Jessie Loo. La chamane avait au-dessus de nous la taille d’une adulte penchée sur des enfants ou des chiens. Elle ressemblait à la centenaire qui m’avait renseigné deux jours plus tôt au sujet de Black Corridor et de ses habitants carbonisés ou saufs. À la réflexion, je pense que ce devait être la même personne, même si ici elle avait l’air formidablement plus âgée et plus lourde, moins vulnérable. Elle portait un antique manteau mongol dont une manche avait été arrachée par l’usure. Elle avait ôté sa couronne de fer et elle l’avait accrochée à sa ceinture. Les sonnailles et les petits os de carnassiers engendraient un tintement continuel. Tout cela grelottait à la hauteur de nos oreilles, quand nous tendions la tête vers elle.
Puis Jessie Loo et Marconi se querellèrent : un vieux couple qui se fichait des témoins éventuels.
Marconi était comme moi trempé de sueur comme avant l’instant suprême. Il avait peur. Il savait qu’il ne survivrait pas à une dernière mort. Jessie Loo lui expliquait que désormais elle ne pouvait plus intervenir dans son destin. Elle invoquait des raisons techniques. Il la coupait. La technique ne l’intéressait pas. Plus rien ne l’intéressait, sinon de savoir si, oui ou non, j’allais l’assassiner. Elle prétendait n’avoir sur cette question aucune prescience. Tout dépendait, disait-elle, de ce qui subsistait encore de mes instincts de meurtre.
Ils m’observaient tous deux avec une appréhension croissante, comme si je m’étais transformé en une créature imprévisible. La situation était pourtant très claire. J’avais prévenu Marconi, je lui avais dit que, s’il essayait de me fausser compagnie, je rassemblerais mes forces pour lui courir après et lui ôter la vie, mais que, s’il se maintenait tranquille, à ma portée, mes velléités de vengeance ne se concrétiseraient sur personne. Et donc pas sur lui.
Pour être franc, je ne savais rien sur ce qui risquait de se produire dans l’immédiat. Je ne m’interrogeais plus là-dessus. J’avais compris que, quoi qu’il arrive, j’aboutirais à Cockroach Street, mais j’ignorais après quel épisode ou quelle absence d’épisode. Je ne savais pas en quel état j’allais abandonner derrière moi Marconi : intact, ou baignant dans son sang, ou pire encore. C’était cela, cette incertitude, sur quoi Jessie Loo s’appuyait pour entretenir des lueurs d’espoir en Marconi. Toutefois, le pessimisme de son compagnon ne faisait que forcir. Marconi ne s’en laissait pas conter. Il en voulait à Jessie Loo de se déclarer à présent impuissante à le sauver. Il était assis par terre, rongé d’animosité et de frayeur, bouleversé par des râles chaotiques, et il l’accablait de reproches.
Et soudain, il prit la parole de façon romanesque, à la manière d’un personnage post-exotique qui s’épanche et monologue. Il reprochait à Jessie Loo de l’avoir recherché en rêve et de l’avoir recueilli alors qu’il purgeait sa deuxième mort au lieu-dit Les Trois-Museaux. Ce n’était pas la peine d’intervenir si tard, se plaignait-il. Il en avait presque terminé de dépérir dans une fosse grillagée, sans espoir d’en être retiré par quiconque, à cent mètres de l’endroit où autrefois un commandant commandait au jour de se lever, le matin, ou de se coucher, le soir, en cognant plusieurs fois par terre avec ses bottes. Il avait trouvé la sérénité. Il était seul et déjà en train de s’éteindre. Le lieu-dit Les Trois-Museaux avait été attaqué par l’armée Rouge quelque temps après le départ de Gabriella Bruna, et lui-même, Gulmuz Korsakov, disait Marconi, avait été oublié lors des opérations de rasage total du site. Les Trois-Museaux avaient été laissés à l’abandon. Gulmuz Korsakov vivait dans le dénuement et dans l’ennui, parmi les ruines de yourtes et les pans de murs et les squelettes noircis des commissaires du peuple et des chamanes, racontait Marconi. Il flairait tout cela plus qu’il ne le voyait. Ses yeux avaient été rongés par l’acide urique. Pendant longtemps, on avait chaque jour déversé sur moi un seau hygiénique, rappelait Marconi à son auditoire. C’était rude et ça me rééduquait assez peu, mais c’était tout de même un contact avec l’extérieur. Cette distraction, je ne l’avais plus, disait Marconi. Je me languissais, j’avais pratiquement perdu la vue, je voyais la lumière sous un jour toujours défavorable, j’allais mourir. Marconi reprochait à Jessie Loo d’avoir troublé son agonie solitaire alors qu’elle allait paisiblement s’achever. Il l’accusait d’avoir manigancé pour lui un complexe transport en téléphérique jusqu’à la Cité, au lieu de le laisser s’éteindre sans s’en rendre compte. Il se plaignait du climat chaud de la Cité, de cette humidité asphyxiante à quoi il n’avait jamais pu s’habituer. Il devenait affreusement injuste. Il lui reprochait la compassion dont elle avait fait preuve, les soins qu’elle lui avait prodigués, ses erreurs sorcières qui lui avaient donné une maladie de plumes incurable, et ce statut de golem essoufflé qu’elle avait obtenu pour lui, afin que son existence se prolonge indéfiniment dans la Cité.
– Et tout ça, geignait-il, pour maintenant me laisser en pâture à cette blatte.
– C’est ton destin, mon Gulmuz, dit Jessie Loo. Ce sont des forces qui nous dépassent. Et puis, j’ai promis à Gabriella Bruna qu’un jour j’assisterai Dondog dans sa vengeance. Je lui ai donné ma parole de chamane pendant un rêve. C’est un pacte d’honneur entre nous, c’est quelque chose qu’on ne peut pas rompre.
– Bah, l’honneur, rauqua Marconi.
– Tu ne peux pas comprendre, mon Gulmuz, dit Jessie Loo. Tu ne sais pas ce que c’est que l’honneur. Moi, ce qui me lie à Gabriella Bruna, ce n’est pas le souvenir d’un viol. Je suis liée à elle par le souvenir de la révolution mondiale.
– Pff ! cracha Marconi. Mais ça n’existe plus, tout ça. Ça a été balayé !
– Tu as raison, dit Jessie Loo, plus rien n’existe, tout le monde est mort. Mais ma promesse reste. C’est pareil pour lui, pour ce Dondog. Sa vengeance reste. Il ne sait plus pourquoi il doit se venger. Ni de qui. Mais ça reste.
– Bon sang ! se désola Marconi. Comme si on ne pouvait pas faire obstacle à ce type. Ou l’entraîner dès maintenant vers Cockroach Street.
– Pour Cockroach Street, il faut attendre encore un peu. Je ne peux rien accélérer.
– Mais ta magie, grinça Marconi. Tes pouvoirs illimités…
– Le vent a tourné, mon Gulmuz. Dans la Cité, je ne suis plus rien. J’ai encore des ruses pour échapper à l’extinction ou à la mafia, mais ça ne durera pas toujours.
– Saloperie ! pleurnicha Marconi. Il va me sauter dessus et me saigner !
– Tu n’as qu’à considérer que c’est ton schwitt, dit Jessie Loo. On n’échappe pas à son schwitt.
Les êtres aimés disparaissent, la révolution mondiale s’éparpille en poussière comme une bouse sèche, dans l’espace noir on ne rencontre plus les personnes qu’on aime, les golems s’effondrent les uns après les autres, le sens de l’histoire s’inverse, les passions dérivent vers le rien, la signification des mots s’évanouit, les ennemis du peuple et les mafias triomphent à jamais, les rêves trahissent la réalité, mais la vengeance subsiste, un chicot irréductible de vengeance qui n’a plus aucune justification, qui se limite à un geste de violence sur une cible très douteuse. Et ceci encore, le plus révoltant : on n’échappe pas à son schwitt.
J’exhalai un râle geignard.
– Dites à Korsakov que s’il ne bouge pas, s’il ne tente pas de s’enfuir, je ne le poursuivrai pas, dis-je.
Ils n’entendaient pas ma voix.
– C’est horrible, dit Marconi. Il n’est pas tout à fait éteint. À la moindre occasion, il peut se ranimer et me zigouiller.
– Oui, dit Jessie Loo. Il faut patienter, mon Gulmuz. Mais peut-être que ça se passera bien pour toi, en fin de compte. Peut-être qu’il s’éteindra sans t’avoir attaqué.
– Qu’est-ce qu’il fait, en ce moment ? haleta Marconi. Il dort ?
– Non. Avant l’extinction, ce n’est comparable ni à du sommeil ni à de la veille. C’est embrouillé et ça s’étire, et parfois on a une sensation d’attente, paraît-il. Tu vois, mon Gulmuz. Lui aussi, il doit se morfondre.
– Bon sang ! chuchota Marconi.
Son corps crépita, changea légèrement de dimensions, se hérissa de duvet. Au bout de deux secondes, les plumes disparurent. Il s’excusa.
– Ça ne fait rien, dis-je.
En réalité, je n’éprouvais pas les symptômes que Jessie Loo avait décrits. Je ne me morfondais pas. La fatigue m’empêchait d’avoir des sensations aussi subtiles. De la transpiration et du vertige, oui. Ça, oui. Et l’impression que quelque chose allait venir. Ou que j’avais terminé ou raté quelque chose. Ça, oui. Mais rien de net, qu’on aurait pu définir avec des mots.
Il me semblait plutôt que je rêvais.
Une blatte courut pendant quatre secondes au bas du mur et, sans transition, elle s’arrêta. Quand elle fut immobile, elle se confondit avec l’angle noir que le ciment formait avec la nuit. Pendant un quart d’heure, elle et moi, nous restâmes amorphes, n’ébauchant aucun geste l’un vers l’autre, et ensuite, comme il me paraissait impoli de ne pas tenter de communiquer avec elle, j’émergeai de ma torpeur, je la baptisai et je lui parlai.
– Tu es là, Smoky ? dis-je.
Elle ne répondait pas. Je perdis un peu de ma belle assurance. Je lui demandai si elle m’en voulait de lui avoir donné le nom d’une chienne de mon enfance, d’une chienne noire. Je mentionnai qu’il s’agissait d’une chienne-louve au poil lustré, extrêmement intelligente pour son âge et toujours gentille et douce envers les Untermenschen et les enfants. Je ne me rappelais plus aucun autre détail et je me tus. Elle ne rétorquait toujours rien. J’en conclus qu’il était dans son caractère d’écouter placidement en attendant que les événements aillent vers leur fin.
Après une pause d’environ une heure, je me décidai à parler de nouveau. J’avais envie que Smoky m’accorde un peu d’attention. Plutôt que de me lancer dans l’évocation des massacres ethniques de mon enfance ou dans une description du quotidien derrière les miradors, j’organisai ma causerie autour des choix de société : égalitarisme somptueux ou capitalisme, avec ou sans camps. J’étais en train de m’échauffer, comme souvent, à propos des grandes fortunes, lorsque brusquement, plus loin dans l’ombre, au-delà de Smoky, j’aperçus Marconi qui bougeait.
– Ne bouge pas ! hurlai-je.
Smoky avait sursauté. Je la rassurai. Je m’approchai d’elle et je la rassurai.
– Ce n’est pas contre toi que je crie, dis-je. Ce n’est pas à toi que j’en veux. Fais comme si tu n’avais rien entendu.
Profitant de mon inattention, Marconi avait commencé à ramper hors de mon atteinte. Il n’avait pas pu résister à son impatience imbécile d’être sain et sauf. Il dérivait en direction du balcon. Sa hâte était maladroite. Ses mains dérapaient, ses pieds crissaient. Je perçus au coeur du noir cette masse peureusement active.
J’ouvris les yeux.
Il faisait aussi noir que dans ce que je venais de voir.
Jessie Loo était retournée dans la petite pièce récemment ouverte, elle avait déplacé son tambourin, elle était en train de s’asseoir sur le rebord de la baignoire. Dans l’obscurité dense, on distinguait mal les crânes de belettes qui pendaient à sa ceinture, les mâchoires de rates, les sonnailles, son manteau déchiré, ses cheveux gris à présent défaits.
Ce qui allait advenir la dégoûtait. Elle avait échoué à retenir Marconi, elle savait que je m’étais levé, que la poursuite avait commencé, que le couperet sale et irrationnel de la vengeance s’était remis en mouvement. Le destin était en passe de s’accomplir, le destin obéissait à des puissances immondes sur lesquelles elle n’avait aucune influence. Elle s’était enfoncée dans le noir plus épais de la salle de bains afin d’en voir le moins possible, de ce destin. Elle ne tenait pas à assister au carnage probable. Elle avait maintenant la tête penchée sur une épaule, à la manière d’une jeune fille mélancolique, et elle regardait son immense tambourin magique avec indifférence. Elle attendait. Elle attendait que j’en aie terminé avec Marconi pour m’emmener vers Cockroach Street.
Marconi, lui, s’approchait de la porte palière. Dans l’affolement, il coordonnait mal ses gestes. Il progressait petitement. Une nouvelle bouffée de plumes chuinta autour de lui et l’aida à franchir plus vite les cinquante derniers centimètres. J’eus l’impression qu’il avait volé au ras du sol. Il se redressa et tâtonna en direction du verrou. Il tira sur lui la porte puis il se précipita dehors. De temps en temps, il écoutait par-dessus son épaule pour savoir si oui ou non je m’étais déjà élancé sur ses traces.
Je le laissai sortir, puis je m’élançai sur ses traces.
Dans l’escalier, j’eus d’abord des difficultés à m’orienter. Les bruits de la fuite de Marconi se répercutaient en désordre le long des murs. Je me figeai pour décider s’il me fallait descendre ou monter. Les odeurs d’ordures tourbillonnaient, remuées par le passage d’un corps en panique. L’obscurité était comme partout très lourde et très humide, très chaude. Je sentis un courant d’air sur mes joues. Une porte se mit à battre au septième étage. Même en forçant l’allure, Marconi n’aurait pu atteindre si vite une telle hauteur. Ou alors, j’aurais entendu ses rauquements éperdus, sa lutte contre l’asphyxie. Les échos insituables de pas s’interrompirent. Marconi s’était immobilisé, lui aussi, à l’écoute. Il voulait savoir si j’étais sur sa piste. Son silence inquiet avait un des étages inférieurs pour origine, le deuxième ou le troisième. Je me mis à courir dans cette direction. Je parcourus au petit trot trois volées de marches.
Dès que mes semelles eurent commencé à claquer dans la cage d’escalier, Marconi comprit qu’il était découvert. Aussitôt il se démena avec un désespoir furieux. Ses mains griffaient le ciment et le métal du vide-ordures. Il se battait avec un morceau de tôle. Comme il l’avait tenté plusieurs fois pendant la journée et la nuit précédentes, il souhaitait m’échapper en empruntant le conduit vertical. Je le rejoignis rapidement. Il avait arraché le tiroir métallique. Il le jeta sur les marches, sous mes pieds. Il espérait que je trébucherais dessus et me casserais des membres. Je trébuchai, en effet, et il me fallut plusieurs secondes pour me remettre debout. Je palpai mes articulations en m’attendant au pire, mais, par chance, je ne m’étais pas abîmé de segments essentiels. Marconi pendant ce temps se tortillait pour s’introduire dans la bouche du vide-ordures. Il était déjà sur le point de disparaître. Je l’empoignai par une cheville, par un genou, et je le tirai en arrière de toutes mes forces. Il me laissa l’extirper de l’ouverture et même, afin de ne pas se déchiqueter le visage ou le ventre contre les paumelles coupantes du tiroir, il participa à la manoeuvre. Nous nous retrouvâmes debout à un demi-pas de distance. Nous avions été affaiblis tous deux par cette série de mouvements que nous avions réalisés avec une sincérité physique extrême, puisqu’il s’agissait d’une question de vie ou de mort, et nous feulions face à face en nous balançant, plus comme deux foudroyés récents que comme deux adversaires. Nous ne disions rien. L’échange mental entre nous était médiocre. Notre détermination martiale encore plus. Pendant un bon moment, nous eûmes du mal à accorder nos respirations incohérentes. La bouche du vide-ordures sifflait à côté de nous. Marconi ne me regardait pas. Il était ébouriffé çà et là de plumes sales et cassées qui ne se rétractaient pas. Il ne s’excusait plus lorsque sur ses bras des plaques de duvet gonflaient ou disparaissaient. Je n’en étais plus à me demander s’il était ou non aveugle et aptère ou non. Cela n’avait plus d’importance.
Puis Marconi s’accroupit. Je fis de même, par lassitude, et aussi dans l’idée de rester à sa hauteur. Il se mit à fouiller dans une de ses poches. Comme il transpirait à gros bouillons, je crus qu’il était en quête d’un mouchoir, d’un bout d’étoffe pour s’essuyer. En fait, non. D’on ne sait où, il avait retiré un couteau de schwitt, et déjà il l’abattait pour me le planter dans une jambe. Je sentis la lame couper difficilement l’étoffe de mon pantalon et s’enfoncer d’un centimètre à l’intérieur de ma cuisse. Le couteau tremblait sans force dans ma chair. On était très loin de ce dont aurait été capable Éliane Hotchkiss dans une situation similaire. Marconi lâcha son arme. Il m’avait raté. Fasciné par son propre engagement dans le combat et par tout ce qu’impliquait ce ratage, il ne faisait plus un geste. Il avait soudain l’air hypnotisé ou méditant. Je le bousculai et, dans la logique du mouvement, je tombai à quatre pattes. Il me fallait récupérer le couteau avant lui. Mes mains exploraient le sol jonché de détritus. Rien de semblable à un poignard ne se présentait sous mes doigts. Des raclures et des mottes de boue pestilentielles, oui, des ustensiles et des champignons pourris, oui, mais pas d’arme. Tandis que je sondais les débris, Marconi haletait à proximité. Il ne proférait rien. Brusquement, il se jeta vers la bouche du vide-ordures et commença à s’y introduire. J’étais ailleurs sur le palier, je fouillais parmi des fragments filamenteux, je remuais des cartons. Les cafards grouillaient. L’initiative de Marconi ne m’inquiétait pas outre mesure. J’étais persuadé qu’il allait se coincer les hanches dans l’ouverture, et qu’ainsi il serait à ma merci. Je continuai donc à trier et à dépêtrer. Or, cette fois, Marconi réussit à se glisser entièrement à l’intérieur du conduit fétide. C’est bien la preuve que nous avions changé de mensurations, lui et moi. Je redoublai d’ardeur dans ma fouille. Dès que j’eus posé la main sur le couteau, je me redressai et me penchai à mon tour dans le tube. La bouche avait complètement avalé Marconi. Elle ne sifflait plus. Contrarié par le corps de Marconi un peu plus bas, le courant d’air avait cessé, mais la puanteur persistait, étourdissante de mort croupie et de miasmes. Cela mis à part, je me tenais au bord d’un chemin comme un autre, ni plus ni moins obscur que le reste des passages de Parkview Lane. Un peu plus obscur, peut-être. Un peu plus répugnant. Je ne sais pas. Un peu plus concentré dans le répugnant, peut-être. J’entendais la reptation non discrète de Marconi. Il se faufilait en direction du rez-de-chaussée. Du haut en bas de l’immeuble, la canalisation était ébranlée par ses soubresauts et ses coups de coude. Bien qu’ayant rétréci, il était trop replet pour chuter directement dans le vide. Son corps frottait, il devait nager vers le bas pour avancer, dans ce gros tuyau obstrué par des viscosités bourgeonnantes, des horreurs molles. Au lieu de tomber, il devait s’ouvrir une voie là-dedans. Ces opérations de déblaiement le retardaient. Sur moi il n’avait pas plus d’un étage d’avance, à mon avis.
Pour respecter le folklore de la plongée plus que par nécessité, je gonflai mes poumons et bloquai ma respiration, puis je me coulai dans la bouche pour progresser vers Marconi. Il y avait d’abord quelques décimètres de ciment oblique. Je ne possédais pas la souplesse d’un poisson d’argent, néanmoins je franchis sans dommage la jonction entre cette pente assez raide et la colonne verticale, et, tête en avant, j’entamai ma descente. Toutes les pourritures de la Cité collaient sur moi. Elles s’accumulaient contre mes épaules. Je rampais sans penser à rien. Marconi me précédait. Il n’avait plus aucun moyen de m’échapper. Il ne pouvait pas non plus faire volte-face pour m’affronter. C’était une poursuite facile. Je ne sais pas combien de temps elle dura. La durée obéissait sans doute encore à des systèmes de mesure fiable, mais ni Marconi ni moi n’y avions recours. Quand on y pense, il y avait seulement deux étages à parcourir.
À un moment, j’eus conscience que Marconi avait atteint le rez-de-chaussée. Le tube ne transmettait plus que ma propre agitation, mes coups de reins, mes griffures. Le courant d’air reprit, il me gifla les paupières. J’étais seul. Marconi venait d’atterrir dans le local de service où autrefois les habitants de Parkview Lane disposaient leurs poubelles et leurs containers. En quittant le tube, Marconi avait fait une chute sur les détritus. Il avait provoqué l’écroulement d’une montagne bruyante, vraisemblablement hideuse. Des boîtes de conserve roulèrent sur du ciment et rebondirent. Presque aussitôt j’émergeai à mon tour. Marconi était en train de se dégager d’un tas infect où il avait été englouti jusqu’à la taille. Il gesticulait comme un ivrogne ou quelqu’un sur qui on a marché. Il n’avait rien trouvé de métallique pour se défendre et il ne songeait pas à lancer sur moi des projectiles. Je sortis le buste du tube en tailladant avec ma lame l’obscurité, les ordures en suspension, puis je dégringolai sans autre forme de procès. Marconi s’enfuit en direction du mur le plus proche. Il s’acharnait à découvrir une ouverture dans la brique, alors qu’il n’y avait rien de ce genre.
Nous fûmes ensuite de nouveau face à face. Le sol avait une viscosité indescriptible. La seule issue était une porte de fer. J’étais placé devant. Nous consacrâmes une ou deux minutes à nous désemplâtrer du plus gros des débris et à nous dégager les narines, la bouche. Nous avions repoussé à plus tard la danse de l’assassin et de l’assassinable. L’un envers l’autre, nous ne faisions preuve d’aucune hostilité, bien au contraire. Je l’aidai à se nettoyer des ordures les plus goudronneuses. Il me désincarcéra une jambe qu’un infâme carton alourdissait. Nous nous époussetions mutuellement sans mot dire. Je savais que je devais me venger sur lui, mais je ne me rappelais plus de quoi, exactement. Si on me l’avait demandé, j’aurais été bien incapable d’établir un lien effectif entre un événement quelconque de ma vie et la nécessité d’égorger Marconi ici, toutes affaires cessantes. Au fond, si je m’apprêtais à le tuer maintenant, c’était surtout parce qu’il avait quitté le 4A en essayant de m’échapper et en crissant sur les moisissures du sol.
– Dis-moi seulement une chose, dis-je.
Je crois que je voulais lui poser une question précise, au départ. Mais elle m’était sortie de l’esprit dès que j’avais ouvert la bouche. C’était peut-être une question sur son nom véritable, ou sur ma grand-mère. J’attendis un moment qu’une idée vienne, mais, comme rien ne perçait, je me contentai d’agiter mon couteau en grognant.
Marconi était trop essoufflé pour me répondre, de toute façon. Marconi ou Gulmuz Korsakov, j’ignorais quelle identité il fallait lui donner, à présent. Nous nous balançâmes encore un moment en vis-à-vis. Nous étions à moins d’un pas l’un de l’autre. Marconi était juché sur un monticule. Il me dominait d’une tête. Il avait cette position en principe avantageuse, mais c’était moi qui barrais le chemin vers la sortie, et j’étais seul à posséder une arme.
On devinait des bestioles un peu partout aux alentours. Elles s’étaient écartées du centre de la rixe et elles guettaient, formant un vaste cercle. On était dans le noir total. Les ombres se ressemblaient, avec ici et là de petites différences. Je reconnus une silhouette familière au premier rang du public.
– Tu es là, Smoky ? dis-je.
Je brandissais le couteau sans m’élancer, sans savoir si je devais parler et quoi dire encore, et, pour finir, il me sembla que Smoky ne devait pas être associée à tout ça, à cet épisode affreux.
– Ne regarde pas, Smoky, dis-je. Ça va être sale. Fais comme si nous n’existions pas. Fais comme si le seul monde qui existait, c’était toi.
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