Dondog
V. - Cette Nuit-Là
V.
CETTE NUIT-LÀ
Schlumm avait désobéi à Gabriella Bruna, raconte Dondog.
Il a repris la parole pour fouiller plus loin dans ce qu’il avait oublié. Il reprend la parole après une longue pause.
Il est assis depuis une heure au quatrième étage d’un bâtiment de Parkview Lane, sur le palier. Il attend Jessie Loo. La chaleur moite est intenable. Il fait clair. C’est un endroit de la Cité où la lumière du jour entre à flots. De temps en temps, une goutte de sueur roule sur son visage. Le visage de Dondog a été longuement sculpté dans les camps, il est dur et il est détruit. Les gouttes de sueur y roulent en oblique. La sueur tremble dans les sillons ravagés, puis elle tombe.
L’immeuble paraît désert, au quatrième étage et ailleurs. Une odeur d’abandon fermente entre les murs. Souvent, derrière les portes des appartements, on entend les cafards qui crissent l’un contre l’autre. La présence des cafards prouve qu’un jour il y a eu là des humains ou assimilés, avec de la vie, des détritus et de la nourriture.
Dondog a rendez-vous avec Jessie Loo, mais il ne pense pas encore à Jessie Loo. Il s’efforce, pour l’instant sans l’aide de Jessie Loo, de retrouver les responsables du malheur, ou de son malheur, ceux dont il a les noms en mémoire, les noms et presque rien d’autre, pour l’instant. Il voudrait en éliminer quelques-uns avant de mourir, il l’a déjà annoncé ici et là et je le répète à mon tour, dit Dondog, deux ou trois, si possible : des individus peut-être déjà morts ou encore vifs, mais forcément peu importants, puisque par définition ils ont côtoyé Dondog et que celui-ci n’a jamais eu dans sa vie l’occasion de rencontrer personne, sinon des coupables de petite envergure, des prisonniers, des gardes-chiourme et des petites frappes oeuvrant au bas de l’échelle sociale. C’est sur de tels individus mineurs qu’il faut donc se rabattre, avec réalisme et avec humilité, sur ceux qui restent à la portée de Dondog, les seuls que Dondog peut encore tuer avant de mourir ou, à la rigueur, un peu après, pendant les journées obscures qui précèdent l’extinction.
Tonny Bronx et Gulmuz Korsakov, par exemple, déjà nommés par Dondog dès le début de son enquête sur le passé enfoui. Ou d’autres, peut-être. La liste comporte surtout des erreurs et des blancs, car la mémoire de Dondog n’est pas fiable, elle a commencé à flancher il y a quatre décennies et quelques, pendant la deuxième extermination des Ybürs. Le nom d’Éliane Hotchkiss resurgit alors à l’esprit de Dondog. Attention, corrige-t-il. Pour Éliane Hotchkiss, il faudra vérifier avant d’agir.
Pour la première fois depuis un demi-siècle, il s’est aujourd’hui remémoré des événements qu’il avait jusque-là laissés ensevelis sous leurs cendres, mais sa fouille n’a rien donné. L’enquête n’est pas concluante. Il n’a réussi qu’à ressusciter imparfaitement des proches, et rien de plus. Les bourreaux et les responsables, eux, ne sont pas apparus. Ils sont restés dans leur tanière, à supposer qu’ils se cachent encore quelque part. Depuis toujours, ils ont échappé à Dondog. S’il avait existé encore un service de lutte acharnée contre les ennemis du peuple, comme du temps de Jessie Loo et de Gabriella Bruna, ils auraient fini par être débusqués, capturés et punis. Dondog les aurait retrouvés dans le personnel du camp ou parmi les détenus ou les relégués, il les aurait retrouvés de son vivant et pas juste avant sa mort ou juste après, et il les aurait tués. Alors que maintenant il est bien tard, songe Dondog.
Pendant un instant, Dondog se concentre sur la vieille amie de sa grand-mère, sur Jessie Loo. Si sa grand-mère a dit vrai, Jessie Loo va lui fournir une assistance décisive. Vivante ou encore semi-vivante ou non, elle t’aidera, a promis la grand-mère de Dondog. Mes rêves sont prémonitoires, n’en doute pas, Dondog, a-t-elle prétendu. Dans mon rêve, je lui ai parlé de toi et de ce que tu représentais pour moi. Tu iras la voir à la fin de ta vie, alors que tu auras atteint un degré de dégradation physique et mentale invraisemblable, mais c’est la vie, c’est normal, Dondog, c’est la vie. Tout se passera dans un lieu étranger, une ville peuplée uniquement de gens, de morts, de blattes et d’Untermenschen. Elle sera là. En secret, dans un recoin nommé Black Corridor, elle aura maintenu intacte notre tradition policière, chamanique et clandestine de lutte contre les ennemis du peuple et contre le malheur. Et, ne serait-ce qu’en souvenir de l’ancien temps, elle t’aidera. N’en doute pas, Dondog. Même à contrecoeur, car nous avons eu des différends, elle t’aidera.
Dondog revoit ensuite un instant la figure aimée de sa grand-mère. Comme toutes les très vieilles femmes ybüres, elle ressemble un peu à une idole des steppes, à une vieille déesse scythe. Où qu’elle soit aujourd’hui, elle doit être extrêmement vieille et encore très belle, dit Dondog.
Puis il revient à Schlumm.
De nouveau, il pense à Schlumm et à cette nuit-là.
Schlumm avait désobéi à Gabriella Bruna, dit Dondog. Non pas qu’il fût désobéissant, remarque-t-il. Mais une force s’était emparée de lui, dit-il. Un courant fatal l’emportait vers le dehors et vers des endroits dangereux de la nuit, par exemple les rues qu’arpentaient les soldats de la fraction Werschwell.
Par exemple la rue du Onzième Ligeti, à cinq cents mètres du port, où les soldats avaient garé plusieurs camions.
Un souffle d’origine sorcière respirait à la place de Schlumm, lui évitant au moins cela, le souci de se polluer les bronches avec de l’air sortant de cette nuit-là. Les terribles ténèbres étouffaient les quais vides, l’hôpital, et plus loin elles étouffaient le quartier portuaire, et la ville, et sans doute plus loin le pays et le continent entier, et même la planète tout entière. Une voix avait possédé Schlumm à son insu, elle le guidait vers les mystères de l’histoire tels que les résolvaient à l’époque les penseurs de la fraction Werschwell. Sous cette influence, Schlumm avait désobéi à tous les adultes les uns après les autres.
Pour commencer, Gabriella Bruna, sa mère, lui avait ordonné de ne pas s’aventurer sur le pont de la péniche. Or, peu de temps après, il furetait au-dessus de nos têtes. Nous l’entendions déplacer des obstacles et ramper sur les diverses parties boisées ou métalliques de la péniche. Souvent il se tenait inerte comme un cadavre, peut-être parce qu’il avait l’impression qu’un regard pouvait se poser sur lui depuis l’embouchure d’une rue ou depuis une fenêtre de l’hôpital, ou peutêtre parce qu’il interrogeait intensément la nuit, ou encore parce qu’il s’entraînait, pour plus tard. Il restait ainsi une minute, aussi peu frétillant qu’un ballot de feutre, puis il se remettait à remuer.
Parfois aussi on devinait qu’il conversait à voix basse avec la mère d’Éliane Schust, la seule personne à n’être pas descendue dans la cabine quand tout le monde avait embarqué. La mère d’Éliane Schust était une grande femme maigre, dissymétrique en raison d’une blessure dans les épaules : toute petite, pendant la première extermination des Ybürs, des humains l’avaient crucifiée. Elle avait une physionomie de folle qui terrorisait tous les enfants, à l’exception d’Éliane Schust et de Schlumm. Elle avait refusé de s’enfermer avec les autres à l’intérieur de la péniche. Tapie au milieu des étoffes et des coffres qui provenaient du démontage des tentes, elle s’était enveloppée dans le lourd manteau bariolé que lui avait prêté Gabriella Bruna, et, après avoir aidé à amarrer la péniche, elle n’avait plus fait un mouvement.
À la mère d’Éliane Schust, également, Schlumm avait désobéi. Elle l’avait exhorté à ne pas descendre à terre, elle avait refusé de manipuler avec lui la planche qui allait servir de passerelle, elle avait même essayé de le battre. La planche avait claqué sinistrement en prenant appui sur le ciment du quai. Dans le silence consterné qui avait succédé au vacarme, Smiertch et Smoky avaient aboyé plusieurs fois. On les avait fait taire. La mère d’Éliane Schust interdisait à Schlumm de monter sur la planche. On l’entendait chuchoter des lambeaux de phrases furieuses et gifler les bras de Schlumm. Mais quelque chose de puissant aimantait Schlumm vers son destin nocturne, et ni les instantes prières de Gabriella Bruna ni l’amère et coléreuse folie de cette femme estropiée n’avaient pu retenir Schlumm à bord de la péniche.
Aucune formule non magique n’était capable de retenir Schlumm. Dès l’instant où il avait abandonné la cabine et son atmosphère d’angoisse hermétique, Schlumm avait subi une métamorphose. Il avait endossé une personnalité différente de celle qui avait été la sienne pendant les quatorze premières années de son existence. Sa personnalité et même sa personne avaient changé. Même son organisme avait changé. En raison de l’énergie surnaturelle qui l’animait, Schlumm n’était plus un garçon de l’école, un grand du Cours Supérieur Deuxième Année. On ne pouvait plus le comparer à Taneïev, par exemple, qui avait à peu près le même âge et qui grelottait à côté de Djanniya Otchoïan, sa mère adoptive. Schlumm maintenant s’engageait sur la passerelle, et il n’était pas comme Taneïev. Il avait désormais un statut animal différent, qui le rendait sourd à l’obéissance et à la désobéissance, et qui le détachait de tout. Il avait sans transition accédé à l’état d’Untermensch adulte, libre et indépendant, peu affecté par la perspective de sa propre souffrance et curieux simplement d’apprendre jusqu’où pouvaient noircir sa vie et la vie des autres.
Quand il fut clair que Schlumm se préparait à nous quitter, Gabriella Bruna s’approcha d’une fenêtre et elle l’ouvrit pour parler à son fils, pour le supplier de ne pas se jeter dans la gueule du loup, et elle demanda à la mère d’Éliane Schust d’immobiliser son fils à bord par tous les moyens et pas seulement avec des gifles, de lui faire peur, et même de l’assommer si nécessaire. On entendait la mère d’Éliane Schust frapper vainement les bras que Schlumm avançait pour parer les coups. Les épaules de la mère d’Éliane Schust craquaient affreusement avant chaque coup. Gabrielle Bruna chuchotait des cris. Ni la mère d’Éliane Schust ni Schlumm ne répondaient. Alors, Gabriella Bruna courut à l’escalier, escalada les marches et sortit. Elle rampa vers l’avant du bateau. Nous suivions l’action seconde après seconde.
Les chiens gémissaient dans le noir. Nous les calmions avec des caresses, avec des tapes. La rumeur dans la ville n’avait pas augmenté. Les incendies des premières heures s’étaient éteints. De temps en temps, des vitres éclataient dans l’hôpital ou dans la distance. Les détonations étaient rares. Les hurlements paraissaient avoir pour source une représentation théâtrale lointaine.
Au bout de cinq minutes, Gabriella Bruna revint sans rien dire s’asseoir à côté de nous. Avec elle s’était introduite une nouvelle bouffée de nuit noire, de rivière et de froid.
– Il reviendra, murmura Djanniya Otchoïan.
Une minute s’écoula, sans réaction de qui que ce fût, sans commentaire, sans bruit. Puis Gabriella Bruna s’agita. Elle secouait la tête.
Puis elle se releva.
– Non, ce n’est pas possible, dit-elle. Je ne peux pas le laisser seul là-bas. Il faut que j’aille le chercher. Ce n’est pas possible comme ça.
Les chiens se remirent à gémir. On les fit taire.
Quand Gabriella Bruna fut dehors, quand elle eut franchi la passerelle grinçante et quand la mère d’Éliane Schust, sur les instructions de Gabriella Bruna, eut remonté la planche, on dut les faire taire de nouveau.
La nuit alors reprit, en pire.
Je ne me rappelle presque rien de cette nuit-là, dit Dondog. J’ai volontairement ou non presque tout oublié de cette nuit-là, dit-il. Ce n’est plus qu’un indistinct souvenir où aucun détail n’est crédible, où aucune image ne peut être examinée avec la certitude qu’on y découvrira quelque chose de non invraisemblable. J’ai tenté avec succès d’oublier cette nuit-là, j’ai procédé comme pour le reste de ma vie, dit Dondog. Sur le noir qui a subsisté au point de tout envahir, je peux greffer à peu près n’importe quelle histoire. Pour dire la vérité, je n’ai absolument pas envie de parler de cette nuit-là, poursuit Dondog, même en greffant sur son tissu noir une fiction de hasard, post-exotique ou non. Quand je repense à cette nuit-là, dit Dondog, j’ai souvent l’impression qu’un phénomène cosmique inédit nous avait enfoncés très profondément à l’intérieur de l’obscur et comme pour toujours.
L’obscurité durait depuis des semaines, je crois, dit Dondog. J’ai l’impression qu’on nous avait engloutis pour toujours dans ce noir, avec l’odeur de la rivière et avec les chiens qui pleuraient de temps en temps et qu’on faisait taire, et avec Yoïsha qui se retournait dans son sommeil, qui se séparait de moi pour étreindre Smoky, puis qui un peu plus tard revenait contre moi, et avec Éliane Schust qui ne se séparait pas de moi, qui frissonnait éperdument et qui me tenait chaud comme une petite fille peut tenir chaud à un petit garçon, de toutes ses forces, et avec les marmonnements du vieux Bartok à côté du poêle éteint, et avec le père de Mathyl Golovko qui remuait avec difficulté son corps invalide, qui mouvait avec lenteur ses bras, et qui, dans l’atroce vide du silence, chuchotait ce qu’indiquait sa montre aux aiguilles quasi phosphorescentes, tantôt une heure moins vingt-trois heures, tantôt deux heures moins vingt-sept heures, tantôt de nouveau une heure pile.
Je ne cite pas tout le monde dans cette description, évidemment, dit Dondog. Il y avait d’autres adultes et d’autres enfants à l’intérieur de la péniche. Au-dessus de nos têtes, la mère d’Éliane Schust résistait au froid humide dans son manteau brodé de coquelicots rouges et de fleurs des steppes, elle ne bougeait pas, elle scrutait la nuit, elle guettait le retour de ceux qui étaient partis sans retour. Bien qu’assumant un rôle de vigie, elle ne criait vers le bas aucun renseignement, afin de ne pas attirer sur nous l’attention des tueurs, mais, de temps en temps, elle se tortillait en silence jusqu’en haut de l’escalier et elle murmurait à notre adresse les dernières nouvelles du carnage.
Elle parlait d’une voix que je n’ai jamais entendue chez une autre femme, une voix qui écaillait les syllabes au point de les rendre coupantes. Ça se rapproche, disait-elle, les Werschwell ont commencé à faire du tapage dans le quartier nord, je vous en supplie, faites taire les chiens et tenez-vous dans l’ombre plus silencieux qu’un troupeau de morts. Maintenant, disaitelle, les camions se sont éloignés. Ils vont ratisser l’hôpital une nouvelle fois, disait-elle, mais ça s’éloigne. Ils ont organisé un cordon autour du port, disait-elle. Surtout ne rompez pas le silence, il faut qu’ils croient que le bateau est vide. Je ne vois pas Gabriella Bruna depuis qu’elle a sauté à terre, disait-elle, il faudrait avoir des lunettes spéciales comme ils en possèdent, comme les commandos en possèdent pour voir comme en plein jour à travers la nuit et à travers le sang. La mère d’Éliane Schust rampait jusqu’en haut de l’escalier pour nous lancer cela à voix basse, de sa voix qui nous infligeait d’infimes intimes blessures, puis elle retournait se paralyser à l’avant.
En réalité, dit Dondog, j’ai bien quelques souvenirs encore, mais je n’ai toujours pas assez de force pour évoquer cette nuit-là. Je n’ai envie ni de fouiller dans les restes d’images qui y ont été enfouies, ni d’inventer des images afin de les plaquer sur ces restes. Au fond, je n’ai pas envie de parader avec ma parole comme si j’avais vraiment survécu.
Un jour, dit-il soudain, mais il ne continue pas.
Il se tait. Depuis cette nuit-là, il y a très souvent quelque chose qui se bloque dans le discours ou la mémoire de Dondog.
Parfois on comprend pourquoi il s’interrompt, et parfois non.
Un jour, vingt ou vingt-cinq ans plus tard, dit soudain Dondog, ou peut-être trente, trente-deux ans, qu’importe, alors que je me retrouvais une fois de plus en compagnie de Schlumm dans le seul endroit où nous pouvions nous rencontrer, au coeur de l’espace noir, en symbiose avec l’espace noir et avec Schlumm lui-même, j’ai demandé à Schlumm ce que je n’avais pas osé lui demander encore, parce que jusque-là j’avais fait en sorte de ne pas raviver inutilement sa douleur. Je lui ai demandé de rappeler à sa mémoire, et donc à la nôtre, quelques images significatives de cette nuit-là.
– Quand j’avançais dans les rues obscures ? souffla Schlumm. Quand je marchais dans le noir après être descendu de la péniche, c’est cela que tu veux revoir ?… Ou la suite, rue du Onzième Ligeti ?… Ou quand Gabriella Bruna m’a retrouvé au bas d’un mur, et qu’elle a été surprise dans la lumière des phares ?…
– Comme tu veux, dis-je.
– Je préfère ne pas en parler, dit Schlumm. Pas encore. Ce n’est pas encore mort dans ma mémoire.
– Bon, comme tu veux, dis-je.
– J’en parlerai quand je l’aurai totalement oublié, pas avant, dit-il.
– Oui, dis-je.
Je comprenais très bien les réticences de Schlumm. Tout ce que Schlumm sentait, je le sentais, moi aussi. Nous étions sur la même longueur d’onde depuis cette nuit-là. Tout ce qu’il avait en tête, je le comprenais parfaitement. Notre conversation se tenait plus de trente ans après l’extermination, à une époque où la vie des camps me paraissait moins inconfortable et moins injuste que lors de mes jeunes années, au point que la perspective de devoir être un jour libéré me mettait mal à l’aise. J’avais roulé ma bosse derrière les barbelés, progressant normalement dans ma carrière de détenu ybür insignifiant. Pendant mes loisirs, soit je participais aux activités théâtrales du camp lorsqu’il y avait un théâtre, soit j’écrivais des livres pour le public du camp, de petits ouvrages dont circulait un nombre d’exemplaires parfois non ridicule, quoique jamais supérieur à cinq ou six. Il s’agissait principalement de romans qui mettaient en scène Schlumm et les morts que j’avais autrefois connus ou que j’avais aimés dans mon enfance ou en rêve. Et, si je comprenais si bien les réticences de Schlumm en face de ses souvenirs réels, c’est que pour ma part il m’avait toujours été impossible de raconter des histoires extraites de mon expérience vécue et réelle. J’inventais tout en puisant sans cesse dans ma mémoire, mais rien de mes inventions ne touchait véritablement au coeur de la douleur vécue ou du réel. Il m’aurait semblé monstrueux d’entreprendre un récit à partir de là.
En deçà de mes histoires gisait ma mémoire, défunte, inexplorable depuis sa surface externe jusqu’à sa lie goudronneuse. J’avais tout oublié, j’oubliais tout, je rebâtissais des souvenirs artificiels avec de la suie illisible et avec des régurgitations mutilées de rêves. C’est pourquoi la phrase prononcée par Schlumm ne m’étonnait pas. Je n’y objectais rien, j’acceptais sans peine son refus de dire. Nous nous retrouvions en harmonie, sur la même ligne défensive, dit Dondog. Et d’ailleurs, dans l’espace noir qui nous accueillait tous deux, la voix de Schlumm et la mienne ne se distinguaient pas. Elles vibraient de la même manière, dit Dondog. Depuis cette nuit-là, elles avaient vibré ainsi, dans bien des cas : de la même manière.
Nous restâmes un certain temps dans l’espace noir, assis face à face, sans même tenter de parler.
– Des images, tu dis, marmonna Schlumm.
– Oui, dis-je. Des images significatives.
– Certaines t’appartiennent plus à toi qu’à moi, dit Schlumm.
– Ah ? dis-je.
– Oui, dit Schlumm. Par exemple, quand Gabriella Bruna est revenue mourir devant la péniche, quand Gabriella Bruna agonisante m’a confié à toi, puisqu’elle ne pouvait plus me maintenir en elle, puisque son corps à elle faisait naufrage.
– Je ne me rappelle plus, dis-je.
– Si, insista Schlumm. Quand elle t’a expliqué que je pourrais survivre en toi, si tu avais assez de force pour exister jusqu’à ta mort.
– Je n’ai pas tellement envie de parler de ça, dis-je.
– Ce n’est donc pas mort en toi non plus, fit Schlumm.
– Non, dis-je.
– Tu vois, dit Schlumm.
Nous restâmes encore plusieurs minutes dans l’espace noir, assis pas très loin l’un de l’autre, face à face, sans rien dire.
– Ou alors, reprit Schlumm en concluant à haute voix une réflexion menée d’abord dans le silence, il faudrait le raconter comme une féerie. Raconte tout ça comme une féerie.
– Oh, une féerie, dis-je.
– Comme si c’était ailleurs, dit Schlumm. Comme si ça s’était produit dans un autre monde.
– Oh, je le fais souvent, ça, dis-je.
C’est une technique qui m’est familière, dit Dondog. Comme si c’était arrivé dans une autre civilisation, sur une planète comparable mais différente. Les auditeurs n’y voient que du feu, ils estiment qu’il s’agit de science-fiction ou de pures foutaises.
Il n’empêche que je me sens incapable d’explorer cette nuit-là, dit Dondog. Même en déplaçant tout sur une autre planète, c’est une chose qui me dégoûte. De toute façon, pour percevoir les images et les ténèbres de cette nuit-là, il fallait posséder des lunettes spéciales. Il fallait bien plus que la témérité inconsciente de Schlumm et bien plus que l’amour maternel qui conduisait la mère de Schlumm à travers les rues non éclairées, au coeur des ruissellements et des odeurs d’abattoir. Il fallait les masques spéciaux avec leur optique spéciale, tout cet attirail que les hommes de la fraction Werschwell s’étaient fixé sur le visage dès que le crépuscule avait commencé à épaissir. Avec de tels verres merveilleusement étudiés par les savants, les tueurs restaient toute la nuit imperméables à la nuit et au sang des Ybürs qu’ils extrayaient de leurs maisons pour les transformer en déchets et en cadavres. Ils voyaient tout comme en plein jour, ce qui facilitait énormément les assassinats. De surcroît, un filtre avait été inséré entre les lentilles et les miroirs, un filtre qui faisait dévier le regard quand l’abomination du nettoyage ethnique devenait plus triviale que théorique, et quand la crudité des détails de la boucherie risquait de sauter aux yeux et de troubler la fragile rétine des tueurs. Ce filtre empêchait le regard de se fatiguer, et donc permettait aux gestes du massacre d’être reproduits indéfiniment et sans qu’intervienne un sentiment de saturation.
On avait déjà atteint une période de l’histoire humaine très sophistiquée dans le domaine des prouesses technologiques, dit Dondog.
L’intelligence humaine et militaire était à son zénith, dit Dondog.
Quant à Schlumm, continue Dondog, il allait le visage nu. Il allait à tâtons et sans optique et il avançait. Quand les Werschwell faisaient du tapage dans son voisinage immédiat, il feignait la langueur pataude des corps fraîchement poignardés ou battus à mort. Il trouvait d’instinct l’attitude la plus convaincante. De toute manière, qu’il soulevât ou non les paupières, ses rétines déjà restaient atones.
Rue du Onzième Ligeti, il s’allongea ainsi pendant un bon moment. Il y avait des clapotis devant lui. Le mur s’effritait. Les soldats avaient déjà visité la rue, mais ils avaient promis de revenir. Les bruits suspects contraignaient Schlumm à adopter une vitesse de reptation inférieure à trois mètres à l’heure, ce qui est peu, même pour un Untermensch ou un cadavre. La rue du Onzième Ligeti était une ruelle sans caractère, avec des pavés et des flaques dans lesquelles on enfonçait jusqu’aux hanches lorsqu’on se déplaçait sur le ventre. Schlumm avança la main, ses doigts rencontrèrent du ciment et raclèrent sur une surface dure, puis ils s’égarèrent sans prévenir dans quelque chose qui était peut-être le bas du mur, ou peut-être une cage thoracique, ou peut-être une simple pliure ignoble de la nuit, de cette nuit-là. Ils s’égarèrent là-dedans comme s’ils avaient été aspirés dans un piège de sable.
À cet instant, Schlumm comprit avec déplaisir que ses cinq sens le trahissaient et envoyaient à son cerveau des informations totalement erronées. Pour permettre à Schlumm d’aller plus loin dans le sens de la survie, son ouïe, son odorat et sa peau lui mentaient. La nuit de Schlumm était embellie d’instinct par ses cinq sens. Elle était horrible, mais beaucoup moins que la nuit humaine réelle. En réalité, les choses s’étaient passées de manière plus expéditive. Schlumm avait été capturé dès les premiers instants par la fraction Werschwell, et, aussitôt, son corps avait été écharpé.
Au-dessus de Schlumm, une balle ou une lame de hache ou de machette frappa encore, et quelque chose de verruqueux se détacha de nouveau, glissa à terre et s’éparpilla en chuchotis et en miettes. Rien n’était analysable dans les messages que recevait l’intelligence de Schlumm. Tout était noir en profondeur dans les poumons, sous le crâne, dans l’atmosphère de la rue et autour de Schlumm. Le silence était troublé par des bruits inquiétants, mais on avait l’impression que l’immobilité, en gros, régnait. Une immobilité engourdie, un peu paresseuse. C’était une impression fausse. En dehors de chutes et des éclaboussures de matières sèches ou de matières humides, l’oreille de Schlumm à présent captait des ronrons de moteurs et des frôlements. Des gens faisaient des mouvements au milieu de l’obscurité. Certains avaient déjà été tués, d’autres allaient bientôt l’être, d’autres enfin, avec des lunettes spéciales, s’activaient. Les lunettes leur encapuchonnaient entièrement les yeux et la tête, les lunettes spéciales retiraient à leur visage toute expressivité, les lunettes attribuaient à leur visage une expression de bathyscaphe.
Schlumm tâtonnait devant lui du bout des ongles.
Schlumm était immergé jusqu’aux hanches dans une flaque noire. Il avançait lorsque.
Il avançait dans la solitude et le silence, de manière un peu irrésolue, en tâtonnant du bout des ongles. La durée ne signifiait plus rien pour nous. Il avançait.
De la part de Dondog, il y eut un long moment sans paroles.
Non, je ne peux vraiment pas raconter cela, dit Dondog. Je ne veux pas et je ne peux pas. À quoi bon en dire plus si on en est incapable. C’est tout pour la féerie, dit Dondog. J’essaierai plus tard.
Nul ne criait, reprend-il après une nouvelle pause. Nul n’était brutalement aveuglé par le faisceau des phares, nul n’avait été démembré par des armes de soldats ou avec des sous-armes d’auxiliaires de soldats, essaie-t-il de dire. Schlumm était là-bas comme en dehors du monde, il tâtonnait.
Non. J’essaierai plus tard de fabriquer de la féerie avec cela. Plus tard. Ici, je ne peux pas.
Il s’arrête de parler. Il reprend.
La mère de Schlumm rampa jusqu’à son fils, dit Dondog. Elle recueillit les derniers mots de Schlumm, au bas d’un mur, et ensuite ils lui tapèrent dessus et ils la trouèrent pour l’achever. Un certain temps après, comme elle atteignait la fin de sa vie et comme elle avait choisi de rejoindre la péniche pour mourir, elle me transmit le dernier soupir de Schlumm et ce qui restait de la vie et de la mémoire de Schlumm, et elle me pria d’héberger Schlumm. J’avais pensé le maintenir magiquement en moi, me dit-elle, mais mes forces s’épuisent. C’est toi qui te chargeras de le préserver à ma place, me dit-elle encore, tu l’hébergeras en toi, tu n’es pas capable de grand-chose, Dondog, mais de cela, si. Sa bouche vomissait du sang, elle avait toutes les peines du monde à rendre intelligibles ses râles. J’étais penché sur elle, nous étions seuls tous les deux près de la péniche, sur le quai. J’étais seul. Elle me parlait d’un golem, d’une substitution chamanique qui ne durerait pas très longtemps, seulement pendant le reste de ma vie. Elle me parlait d’une sorte de golem, mais je n’arrivais pas à saisir qui, de Schlumm ou de moi, allait devenir dans l’opération le golem de l’autre. Le terme revenait avec insistance. Je sais que la notion de golem ne s’appliquait pas ici, mais c’est ainsi qu’elle s’exprimait. D’autres pourraient en témoigner, nous étions plusieurs à la soutenir dans ses ultimes sursauts. Sur le quai, près de la péniche, je n’étais pas seul à me pencher au-dessus d’elle pour l’entendre.
À partir de là, Schlumm fut hébergé en moi comme un frère dévasté, dit Dondog, comme un frère ou comme un double. C’est ainsi. Je me contente de résumer, dit Dondog. Je n’entre pas dans les détails techniques. Je ne vais pas plus loin dans la féerie, dit Dondog. Je me lancerai peut-être un autre jour, dit-il.
Schlumm ensuite grandit, et il y eut de nombreux autres Schlumm, dit Dondog. Certains passèrent leur existence dans les camps, comme moi, d’autres errent perpétuellement dans le monde des ombres, comme moi, certains autres réussirent à s’insérer dans la vie réelle et à mettre le monde à feu et à sang, ou devinrent lamas, tueurs ou policiers, comme Willayane Schlumm ou Pargen Schlumm ou Andreas Schlumm, ou comme moi. Et quand je dis moi, je pense, bien entendu, à Dondog Balbaïan, mais, ce faisant, je pense moins à Dondog qu’à Schlumm lui-même. Schlumm et moi, nous sommes restés très unis, très indissociables depuis cette nuit-là, depuis la nuit des péniches qui n’est pas terminée encore, qui ne sera jamais terminée, depuis cette nuit que, certes, même des Ybürs parviendront à éclaircir grâce à l’oubli, mais que nul ne saura clore véritablement, car, quoi qu’il arrive, de nombreux Schlumm de tout âge et de tout acabit y ont élu, comme moi, domicile, sachant qu’il fallait y rester pour que nul ne la pût clore.
Avec tous ces Schlumm quelque part inscrits dans la nuit, il n’y a pas de risque que la nuit soit close.
C’est tout pour la féerie, ajoute Dondog.
C’est tout pour l’enfance.
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