Dondog
Troisième Partie - Camps
TROISIÈME PARTIE
CAMPS
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XI.
MARCONI
C’est tout pour Gabriella Bruna, pensa quelqu’un à proximité. Bon. On ne reviendra plus dessus. Et Gulmuz Korsakov, alors ?… La page Gulmuz Korsakov, on pourrait aussi la tourner, non ?… Que ce soit tout pour lui aussi ?
Qu’est-ce que… sursauta Dondog.
La sueur coulait sur lui. Il avait la tête vide et laiteuse comme à la fin d’une transe. L’interrogation sur Korsakov s’était formée directement dans son cerveau, sans avoir cheminé par l’oreille.
– C’est vous, Marconi ? demanda-t-il.
Sa voix ébrécha le silence du quatrième étage. Effrayées, neuf mites décollèrent du sofa contre lequel il s’adossait.
À Parkview Lane, dans le 4A, il faisait clair. Un nouveau jour s’était levé, gris, pas moins péniblement humide et chaud que le jour précédent. On étouffait comme la veille dans l’atmosphère épaisse de l’appartement, parmi les moisissures en suspension. Les papillons promenaient leurs frémissements ternes d’une tache noire à l’autre. De l’air arrivait par la porte-fenêtre du balcon, mais le matin n’avait apporté aucune fraîcheur. Dehors, derrière le plomb du ciel, un soleil invisible flambait.
Dondog écarquilla les yeux. Lors de l’évocation de Gabriella Bruna, il avait pleuré et beaucoup transpiré sans s’en rendre compte. Sous les cils, des cristaux de saumure le gênaient.
– C’est vous qui avez parlé, Marconi ? lança-t-il encore.
Il avait du mal à articuler. La chaleur l’affaiblissait, autour de lui sa veste formait un carcan spongieux. Il entama une série de mouvements pour s’en débarrasser puis il abandonna. L’entreprise était au-dessus de ses forces.
Tout à l’heure, l’aube ne poignait pas encore, et maintenant la lumière était là. Il avait dû s’assoupir entre deux clignements. Il n’était pas fier de ce moment de somnolence. Perdre conscience, alors qu’on doit consacrer toutes ses forces à la vengeance !… Dormir, alors qu’on va vers sa fin !… Alors que chaque seconde de survie est un miracle !… Car il sentait bien qu’il ne lui restait plus guère de temps avant l’extinction : une poignée d’heures, tout au plus un ou deux jours. Il poussa un gémissement. À quoi bon disposer d’un délai de grâce quand on ne trouve en soi ni l’énergie morale ni les ressources physiques indispensables pour définir l’ennemi et l’éliminer ? À quoi bon durer encore ?
C’est malheureux, dit Dondog, mais, qu’on prenne l’histoire par son début ou par sa fin, Dondog avait droit à un destin de blatte et à rien d’autre. La question de la survie n’avait donc pour lui qu’un sens réduit, et, s’il la posait, c’était surtout parce qu’il profitait mécaniquement de son temps de parole. Prenons l’anecdote par sa fin, par exemple, dit Dondog. Par le chapitre qui débute sur la sortie du camp, avec l’entrée dans la Cité. On le voit bien : dès qu’un Untermensch comme Dondog franchit les portes des camps après y avoir été détenu une vie entière, le dégoût de l’existence le gagne, et il meurt. Et ensuite, la fatigue lui tombe dessus brutalement, et il s’éteint. Je parle en connaissance de cause, dit Dondog.
– Marconi ? appela-t-il.
Marconi ne répondait pas. Il était hors de vue.
Dondog considéra l’endroit où Marconi était resté assis pendant les heures noires, jambes allongées, échine appuyée sur cette porte indéblocable, comme si quelqu’un l’avait barricadée de l’intérieur. Entre l’empreinte des fesses de Marconi et la porte, un cafard agonisait, sur le dos, les pattes tricotant avec lenteur une ultime démonstration inutile de boxe chinoise. En raison de l’humidité que dégorgeaient les surfaces du 4A, les traces sur le sol étaient légèrement brillantes. On avait l’impression qu’un randonneur avait dérapé çà et là, avec de grosses semelles imbibées de bistre.
Dondog se mit sur pied. Pour lui aussi, la nuit avait été salissante. Son propre site était strié de glissades charbonneuses. Sur ses vêtements, sur son visage gris, les insectes écrasés dessinaient des tigrures.
En quelques secondes, il eut exploré l’appartement.
Marconi n’était nulle part.
J’émis un nouveau gémissement, dit Dondog.
Je n’arrivais pas à admettre, dit Dondog, que mon sommeil avait été profond au point de favoriser la disparition de Marconi. Certes, j’avais passé la nuit à fouiller dans les souvenirs de Gabriella Bruna et à me les approprier en remuant des images antérieures à ma naissance ou à celle de Schlumm, mais, ce faisant, je continuais à surveiller Marconi du coin de l’oeil, que celui-ci fût immobile ou en déplacement dans l’obscurité. Je l’avais surveillé minute après minute, me semblait-il.
Dondog suivit les empreintes de pas, dit Dondog. Il ouvrit la porte palière et il sortit, convaincu que Marconi n’avait pas pu aller loin. Le palier ne grouillait pas de cafards, mais il en hébergeait une douzaine qui décampèrent aussitôt. Ils se coulèrent à grande vitesse dans le 4B et le 4C, produisant au passage un frottement qui avait des allures de murmure. Les marques laissées par Marconi conduisaient à l’escalier.
Un demi-étage plus bas, Marconi était assis par terre, affalé jambes écartées, et il respirait fort, comme quelqu’un de grassouillet qui a couru ou que la peur tenaille. Au-dessus de sa tête, le vide-ordures béait, exhalant des remugles épouvantables.
– Ah, vous voilà, Marconi, dit Dondog. Je me demandais où…
– J’avais besoin d’air, dit Marconi. Sur le balcon, c’était déjà torride. J’ai préféré l’escalier.
– Vous auriez pu me prévenir, dit Dondog.
– Je ne voulais pas vous interrompre, souffla Marconi. Vous parliez dans votre sommeil. Vous racontiez des choses parfois insoutenables. J’ai préféré sortir.
– Je ne dormais pas, dit Dondog.
– C’était tout comme, dit Marconi.
Dans la cage d’escalier, une cigale équatoriale lança une longue stridulation, puis le dialogue put reprendre. Au loin, comme pendant la nuit, on continuait à entendre le martèlement des pompes, les coups d’un tambour chamane. Une brise immonde ronflait dans le conduit du vide-ordures.
– À un moment, vous avez parlé de Gulmuz Korsakov, dit Marconi.
– Et alors ? dit Dondog.
– Il a été décapité au sabre, et ensuite il a été battu et fusillé pour sabotage, et ensuite, tous les matins pendant des années, on lui a pissé dessus, s’échauffa Marconi.
– Et alors ? dit Dondog.
Marconi haussa les épaules. D’énormes gouttes de sueur roulaient sur son front. Sa chemisette et son pantalon de baroudeur étaient répugnants.
– Il n’a même pas participé à l’extermination des Ybürs, argumenta Marconi. Ce n’était même pas un second couteau. Juste un pauvre type crapuleux et cruel, comme il y en a des milliards sur terre.
– Je sais, dit Dondog. Il paie pour les autres.
– Mais vous, Balbaïan, vous qui aviez des idées égalitaristes, comment pouvez-vous admettre…
– Je sais. S’acharner ainsi sur lui, c’est indéfendable.
– Ah, vous voyez ? dit Marconi.
– Je le fais surtout en mémoire de Gabriella Bruna, dit Dondog.
Marconi se releva. Il suffoquait, sa replète et banale physionomie montrait une fatigue extrême. Aux endroits où elle n’était pas maculée de moisi, sa peau avait une couleur de papier mâché. Ses mains tremblaient. Il avait l’air d’un aveugle qui a reçu une correction. Il se cramponna à la bouche puante du vide-ordures pour se redresser. Il rampait à la verticale et, quand il fut debout, il continua à tâtonner et à se rassurer en touchant les charnières démolies, le cadre de métal rouillé, l’intérieur du conduit. Pendant sa première manoeuvre, son regard flottant rencontra par hasard celui de Dondog et immédiatement s’échappa. Ses yeux sans vivacité n’accommodaient sur rien de précis.
À côté de nous, dit Dondog, la cigale reprit son chant sans rupture, térébrant. Incapable de reprendre son souffle, Marconi grimaçait.
Il y eut une minute pénible.
Le silence se rétablit, rythmé, dans le distance, par les coups réguliers du tambour.
– Et puis, dit Dondog, comment voulez-vous que je me venge vraiment de ce qu’ils ont fait subir aux Ybürs ? De la première extermination, de la deuxième ?… Et comment se venger du capitalisme, hein ?… Comment se venger des camps ? D’une vie de camps ?…
Marconi approuvait avec mollesse. Il avait sous le menton une boursouflure que Dondog n’avait pas remarquée, jusque-là. Un bourrelet plus pâle que la peau alentour, cinq centimètres de balafre blême. Soudain, cette vieille cicatrice établissait une forte corrélation entre Marconi et Gulmuz Korsakov.
– Je serais de vous, j’arrêterais de pourchasser Korsakov, dit Marconi.
– On verra, dit Dondog.
Il louchait vers le menton de Marconi.
La ressemblance entre la cicatrice de Gulmuz Korsakov et celle de Marconi le consternait. Il s’empressa d’abord de la nier, puis, devant l’évidence, il considéra qu’elle était peut-être fortuite. Assimiler Marconi à Gulmuz Korsakov, c’était devoir entreprendre immédiatement une action concrète, c’était devoir se colleter avec Marconi, avec cet infirme, ce mourant aveugle, insignifiant. C’était tuer quelqu’un avec qui on avait passé tranquillement des heures de récit et de mémoire, au milieu des pestilences et des parasites, dans la nuit étouffante, au milieu des blattes, comme des blattes.
Au fond, plus qu’une proximité entre Korsakov et Marconi, Dondog décelait une proximité entre Marconi et lui-même. Il n’était pas prêt à s’attaquer tout de suite à Marconi et, même si Marconi et Gulmuz Korsakov ne faisaient qu’un, il préférait attendre le plus possible avant d’en tenir compte et d’en découdre.
– On verra ce que Jessie Loo dira, compléta-t-il.
Sans se presser, ils remontèrent le demi-étage et ils pénétrèrent de nouveau dans le 4A, provoquant ici une course panique, là un envol tourbillonnaire. Je ne décris plus les bestioles, dit Dondog. J’en ai assez dit sur elles.
Dondog alla se désaltérer dans la cuisine, Marconi aspira quelques gouttes à sa suite. À tous les deux, ils avaient fini d’émietter le robinet.
– Comment être sûr que Jessie Loo viendra, dit Dondog.
– Il faut l’attendre, dit Marconi. Si vous vous ennuyez, vous n’avez qu’à grommeler vos histoires de camps.
– Vous savez, Marconi, se plaignit Dondog, je ne me souviens de rien. Après l’extermination et avant les camps, ma mémoire s’est comme vidée, et ensuite plus rien n’a réussi à s’y accrocher de façon durable ou contrôlable. C’est comme ça. Je crois savoir qu’avant les camps je travaillais dans une organisation qui voulait transformer la révolution mondiale en un vaste châtiment radical et jusqu’au-boutiste. On voulait faire intervenir les masses pour que notre vengeance ait un caractère de classe. Ça a foiré, je ne me rappelle même plus comment et pourquoi. J’ai tout oublié. Ensuite, j’ai commencé mon existence de prison en prison et de camp en camp. Je ne saurais pas vous dire à quelle date on m’a transféré en pays chaud. Je confonds tout.
– Grommelez quand même, suggéra Marconi.
Ils ne dirent plus rien ensuite pendant des heures.
Dehors, la matinée s’étirait, dans la chaleur et les cris d’insectes. Les nuages torréfiaient le paysage sous leur chape incandescente. Personne ne se manifestait sur les décharges envahies de lianes. Cockroach Street, l’endroit où, selon Marconi, Dondog allait mourir, était plongée dans l’inertie. On voyait parfois des oiseaux noirs quitter un arbre, ou atterrir au ralenti sur une des toitures goudronnées, mais la vie humaine paraissait étrangère à la rue, comme si pendant la nuit des tueurs avaient nettoyé la zone sans oublier âme qui vive.
Dondog aussi de temps en temps écoutait les bruits en provenance de la Cité, tout ce qui venait à travers les murs et qui avait pour origine le dédale des habitations agglomérées les unes aux autres, il s’intéressait de temps en temps à ces cognements indistincts, à ces vibrations qui rappelaient que des gens existaient au coeur de la pénombre, dans de vilaines caves sans fenêtres et sans eau, dans des immeubles dépourvus d’extérieur, derrière des boucliers de béton et derrière des grilles, au secret des galeries et des couloirs non éclairés, avec, à proximité, des puits, des passages carbonisés, des passages étroits, avec des cages d’ascenseur privées d’ascenseur, avec des pompes hydrauliques que la mafia administrait, et avec des salles profondes où des chamanes frappaient et frappaient du cuir et chantonnaient.
Nous entendions cela, dit Dondog.
Parfois nous y prêtions l’oreille, parfois non, dit Dondog.
Quand nous ne nous taisions pas, nous parlions, dit Dondog.
J’avais décidé d’éclaircir mes relations avec Marconi, dit Dondog, quitte à le brusquer un peu. Pendant les temps morts, dit Dondog, j’interrogeais Marconi à propos de Gulmuz Korsakov. Il me disait que Gulmuz Korsakov avait quitté Les Trois-Museaux au cours d’une transe chamanique, qu’il avait abouti à la Cité, et qu’alors Jessie Loo l’avait choisi pour compagnon. À l’en croire, Jessie Loo estimait que la vengeance de Gabriella Bruna n’avait plus lieu de se prolonger, que Gabriella Bruna avait assez fait souffrir Korsakov, qu’elle l’avait assez pourchassé de mort en mort, qu’il fallait éteindre cela, désacharner la vengeance et l’éteindre. Vous comprenez ? me demandait-il. Je n’étais pas sûr de comprendre. J’exigeais une narration complète. Aux Trois-Museaux, Gulmuz Korsakov avait perdu la vue à force d’avoir le visage arrosé de pisse, racontait alors Marconi. En le recueillant près d’elle, dans Black Corridor, Jessie Loo avait pardonné à Gulmuz Korsakov le mal qu’il avait causé à Gabriella Bruna. Jessie Loo avait pris Korsakov sous son aile, disait Marconi. Maintenant, dans le monde sans vie ni mort de la Cité, tous deux cohabitaient en bonne entente : à peu de choses près comme un vieux couple.
Voilà ce que me confiait Marconi, dit Dondog.
Il m’arrivait de pousser l’interrogatoire. J’adaptais à la situation les techniques que Gabriella Bruna avait utilisées jadis, au temps où elle luttait contre les ennemis du peuple. Marconi m’avouait alors que Jessie Loo nourrissait une certaine amertume à l’égard de Gabriella Bruna, qui dès son arrivée aux Trois-Museaux avait séduit Toghtaga Özbeg, dont elle-même, Jessie Loo, avait été depuis toujours très amoureuse. Jessie Loo avait eu des relations oniriques passionnées avec Toghtaga Özbeg. Elle en voulait un peu à Gabriella Bruna d’être devenue la compagne de Toghtaga Özbeg. Marconi expliquait ainsi, par une sorte de représaille, la magnanimité dont Jessie Loo avait fait preuve envers Korsakov quand celui-ci avait été transféré dans la Cité, quand il avait abouti, aveugle et couvert de pisse, dans un recoin de Black Corridor.
J’avais expliqué à Marconi, dit Dondog, que je ne cherchais pas à établir un lien entre lui et Korsakov, et que, s’il s’avérait que Korsakov et lui ne faisaient qu’une seule et même personne, j’éprouverais des difficultés à le mettre à mort. Mais, en même temps, je lui avais impérativement déconseillé de ruser pour échapper à ma surveillance. Gulmuz Korsakov faisait toujours partie des gens que je désirais assassiner avant de mourir, et, s’il tentait de filer hors du 4A, je ne répondrais plus de rien, disais-je. Je ne cessais de le mettre en garde à ce sujet. S’il bougeait, disait Dondog, je le suivrais et je le tuerais, par instinct. Par instinct plus que par conviction, disais-je.
Marconi se défendait de vouloir fuir. Il niait toute relation entre lui et Gulmuz Korsakov. Avec maladresse il le niait. Il essayait de détourner la conversation en m’invitant à raconter ma vie dans les camps, et, comme je lui rétorquais que mes souvenirs étaient défunts, il m’invitait à creuser dedans comme s’il s’agissait de pure fiction. Il me rappelait que j’avais écrit des romans et des pièces post-exotiques pendant mon incarcération, et que je pouvais très bien essayer de me souvenir de mes livres, à défaut de ma vie. À certains moments, je me laissais convaincre, et, d’une voix lasse, je lui livrais quelques images.
Parfois, il profitait des heures où j’étais occupé à parler pour faire une tentative d’évasion. Je m’interrompais, je le poursuivais sur le palier, dans les escaliers, dans la colonne du vide-ordures. Je l’agrippais, je le maîtrisais et je mettais fin à son escapade. Nous revenions ensuite dans l’appartement, essoufflés et sales. La sueur gouttait sur nous sans discontinuer.
Parfois aussi, je m’assoupissais au milieu de mon récit et je rêvais.
Il y avait de longs moments de blanc sonore entre nous.
Nous attendions ensuite Jessie Loo en regardant le jour décliner, car déjà le crépuscule s’annonçait, un deuxième crépuscule du soir. Quand Marconi me posait des questions, il le faisait avec insistance, mais plus comme un acolyte bavard que comme un policier. Je ne sais pas si je répondais. Quand je lui avouais des images, je ne sais pas si je les émettais mentalement ou à haute voix ou non.
Souvent je prétendais avoir du mal à ressusciter en moi l’histoire des camps. J’y avais passé plusieurs décennies essentielles, mais je prétendais être incapable d’organiser à partir de là mes souvenirs et ma vengeance.
Il louchait vers le menton de Marconi.
– Concentrez-vous à partir de points annexes, Balbaïan, conseillait Marconi. En priorité décrivez des éléments secondaires. Le reste viendra tout seul.
– Quels éléments ? demandais-je.
– Je ne sais pas, disait Marconi. Des éléments mineurs. Vos relations avec les femmes, par exemple. Ou les romans que vous avez publiés dans le camp.
– Bah, disais-je.
– Vous avez bien aimé et écrit, là-bas, non ?
– Je ne me souviens pas, mentais-je.
– Parlez de ça, insistait Marconi. Le reste viendra tout seul.
Nous étions face à face, assis par terre, sur le moisi et dans la sueur. Finalement, j’avais ôté ma veste. Je n’étais plus dérangé par les surfaces qui gluaient dans mon dos, dit Dondog.
Parfois aussi, alors que nous devisions ou que nous étions muets ou que je développais des éléments mineurs, Marconi sursautait. On avait l’impression qu’il allait roter, et que le rot allait surgir non de son estomac, mais de toutes les profondeurs de ses muscles et de ses cauchemars, de tout son corps, membres et mauvais rêves compris. La chair de Marconi, dans son ensemble, rotait ainsi des pieds à la tête. L’éructation durait plusieurs secondes. La chemisette dégoûtante de Marconi gonflait, les bras nus de Marconi se couvraient, pendant un instant, d’une couche de plumes gris-vert, puis, avec un chuchotement d’éventail qui se referme, le duvet retournait dans le néant d’où il avait émergé, c’est-à-dire sous la peau de Marconi.
Marconi s’excusait.
– Pardon, bougonnait-il. Je n’ai pas pu me retenir.
– C’est quoi, ça ? s’étonnait Dondog.
– Du duvet, disait Marconi avec réticence. Ça apparaît trois secondes et ça disparaît.
– C’est une maladie ?
– Non. Juste un sortilège de rien du tout. Quand Jessie Loo m’a soigné, elle s’est trompée dans un dosage, répondait Marconi. Elle avait oublié la bonne formule.
– Ah, disait Dondog. Elle avait oublié, elle aussi. C’est donc que ça n’arrive pas qu’à moi.
La nuit s’était assombrie jusqu’à devenir compacte. Ils suffoquaient. Les coups sourds se répercutaient dans les murs, depuis des taudis insituables, dans la tête de Dondog, très loin.
– Allez, Balbaïan, grommelez vos souvenirs de camp, ordonna Marconi, à un moment. Allez-y. Faites comme si vous étiez endormi et seul. Ne vous occupez pas de moi.
Il devait être autour de minuit.
– Grommelez tout, dit Marconi. Grommelez vos trous de mémoire. Le reste viendra.
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