Dondog
XIII. - le Monologue de Dondog
XIII.
LE MONOLOGUE DE DONDOG
Lorsque le système des camps se fut universalisé, l’aspiration à fuir cessa de nous obséder. L’extérieur était devenu un espace improbable, même les blattes les plus instables avaient cessé d’en rêver ; les tentatives d’évasion s’effectuaient à contrecoeur, dans des minutes d’égarement, elles ne menaient jamais nulle part. Les années ensuite s’égrenèrent, sans doute un peu différentes l’une de l’autre, mais je ne me rappelle pas en quoi, précisément. Les barbelés rouillaient, les barrières désormais restaient ouvertes, les miradors tombaient en ruine. Les transferts se déroulaient sans escorte. Pour les amateurs de nouveauté, seule la mort pouvait désormais ouvrir de véritables perspectives. On commença alors à se sentir mieux dans sa peau, et même ailleurs.
C’était comme si chacun de nous avait enfin trouvé une justification à l’existence. Tout allait bien, il suffisait d’attendre son trépas pour que ça change. En vérité, dans mon cas, la sensation d’avoir perdu la mémoire gâchait un peu mon espérance. J’avais tendance à considérer qu’au bout du chemin l’amnésie me handicaperait, et que, une fois décédé, je ne saurais pas quoi faire. Je m’accrochais à des plans de vengeance pour conserver l’envie de survivre jusque-là, mais j’avais peur d’ignorer, le moment venu, comment me venger et de qui. Au contraire de mes codétenus, je n’étais absolument pas sûr que ma mort transformerait ma destinée de façon satisfaisante. J’avançais dans cette direction sans connaître avec certitude le nom, le visage et l’histoire de ceux qui avaient été tués, et dont pourtant je me promettais de punir les tueurs. Quant à ceux-ci, les criminels à abattre, j’avais tout oublié sur eux.
C’était angoissant, dit Dondog.
Par chance, il y avait des moines tantriques qui rôdaient entre les baraquements, condamnés comme moi pour propagande mensongère, et, dans la mesure où ils respectaient les animaux autant que les humains, j’avais eu moi aussi accès à leur bonne parole. J’avais lu les notices sacrées qu’ils distribuaient. J’avais appris par coeur les modes d’emploi. Après ton décès, expliquait la doctrine, il te restera un moment de Bardo avant l’extinction : un temps de passage qui précédera ta mort terminale proprement dite. Ta lucidité sera plus grande, assuraient les notices, ta mémoire sera de nouveau comme un livre non effacé. Je m’étais mis à spéculer à partir de là, dit Dondog. Je comptais sur ce délai pour traquer les criminels et les exécuter, dit Dondog. Gulmuz Korsakov et Tonny Bronx, par exemple. Pour ne prendre qu’eux dans la liste. Les lamas affirmaient que je les retrouverais dans le Bardo, si je m’en donnais la peine et si j’en avais vraiment le désir.
Ça me portait un peu en avant, cette idée, dit Dondog.
Ça me donnait confiance pour la suite, dit-il. Pour les exécutions à suivre.
Il soupira. Quant à Éliane Hotchkiss, reprit-il, son nom me trottait dans la tête, mais je ne savais qu’en penser, sous quelle rubrique l’inscrire.
– Bah, j’ai déjà dit tout ça tant de fois, gronda-t-il.
À côté de lui, Marconi écoutait ou feignait d’écouter, avec de brefs épisodes pendant lesquels il se couvrait de plumes. J’ai déjà signalé ce phénomène, dit Dondog. Il y avait ce plumage qui surgissait et s’évanouissait avec un bruit d’épingles, un chuchotis d’épingles remuées dans une boîte, et ensuite Marconi proférait des excuses. On le voyait de moins en moins : à la fin du crépuscule, un orage avait éclaté, absorbant les dernières lueurs. Il fallait profiter des zébrures de la foudre pour vérifier si Marconi était toujours là.
La pluie crépitait sur le balcon. Elle était chaude et noire. La température ne baissait pas. Nous cuisions dans les ténèbres. Je me sentais égaré dans une palabre circulaire, sans conclusion possible, dit Dondog. J’espérais que bientôt Marconi interviendrait et qu’il m’interrogerait, dit Dondog.
Affolées par l’averse, des bestioles de toutes sortes s’étaient repliées dans le 4A. Les geckos en avaient profité pour chasser, et maintenant, crocodilement alanguis en haut des murs, ils digéraient. Les blattes, elles, en tous sens furetaient. L’arrivée de la nuit les avait excitées. Elles bruissaient. Leur nombre s’était accru. Ni Dondog ni Marconi n’avaient remué depuis des heures, et elles trottinaient le long de leurs jambes, et, quand Marconi se couvrait de duvet et demandait pardon dans le noir, elles s’en fichaient.
Marconi avait encore plusieurs fois essayé de s’éclipser, mais je l’avais toujours rattrapé. Je lui courais après sans hargne particulière. Je le poursuivais dans l’escalier jusqu’à la bouche du vide-ordures, je lui frappais sur les artères comme les Coréens du camp me l’avaient appris, aux endroits qui étourdissent, et je l’agrippais sous les aisselles pour le ramener dans l’appartement et l’obliger à se rasseoir. Aucun sang n’était versé.
Que Marconi fût ou non Korsakov, je n’avais pas envie d’égorger Marconi, dit Dondog. Égorger Marconi avait quelque chose de scabreux, maintenant que nous avions partagé de la nuit, du silence et du langage. J’ai déjà dû dire cela quelque part, dit Dondog. Mais même l’égorgement de Korsakov me semblait moins nécessaire qu’autrefois, après tout ce que j’avais raconté sur lui.
En évoquant devant Marconi la figure de Gabriella Bruna et celle de Gulmuz Korsakov, Dondog avait sans le savoir pris le risque de devoir mettre sa vengeance en veilleuse, dit Dondog.
Mais pour des raisons plus naturelles encore, sa volonté d’agir faiblissait, des raisons liées à son état de fatigue extrême, note Dondog. Comme souvent on l’observe chez les défunts, il n’éprouvait plus le besoin de continuer, et cela même s’il remettait la fin à plus tard. Il chuchotait par pure inertie, sans savoir quoi ni pourquoi, au point de ne même plus avoir assez d’énergie pour se taire.
– Lorsque le système des camps se fut étendu à l’ensemble des continents… dit Dondog. Puis, pour se montrer à lui-même qu’il n’était pas totalement déjà mort, il s’obligea à ne pas terminer sa phrase.
Ils restèrent tous deux muets pendant d’épaisses minutes, sans rien d’autre pour orner leur existence que de la sueur et de la respiration oppressée. Des éclairs sans tonnerre les maquillaient en blême furtif, de temps en temps.
– Quand on vous entend parler des camps, dit Marconi pour rompre le vide, on a l’impression que vous étiez salement insane, à un moment.
– Oui, dit Dondog. Mais ensuite j’ai connu un mieux.
– Vous étiez très atteint, insista Marconi. Même pour une blatte. Vous aviez sombré nettement en dessous des normes humaines. Ou je me trompe ?
– Oh, les normes humaines, moi… fit Dondog.
Il y eut un ultime éclair. La pluie cessa. L’obscurité torride les drapait. Loin derrière les murs, le tambour chamane ne s’était pas interrompu. Déjà, dans Cockroach Street, les éclats de voix nocturnes renaissaient. Quelqu’un hurla de rire avant de refermer une porte.
Dondog se taisait.
– Allez-y, Balbaïan, imaginez que vous avez encore quelque chose à dire, suggéra Marconi.
– Le séjour en camp avait eu des effets bénéfiques sur ma santé, haleta Dondog. Je n’avais pas retrouvé la mémoire, mais j’allais mieux. Le présent me paraissait moins étrange. Après des années difficiles, on m’avait remis au travail là où j’avais le plus de compétences, tantôt dans la récupération du plomb sur les batteries de camions, tantôt dans le creusement de tunnels. J’avais retrouvé un rythme d’existence à peu près normal. Pendant mes loisirs, j’avais enfin le goût d’écrire. Je m’occupais de livres et de théâtre, je fréquentais des clubs de sport où des Chinois, des Japonais et des Coréens m’apprenaient à tuer n’importe quel adversaire avec ou sans lame. Plusieurs décennies s’écoulèrent ainsi, sans aventures.
Le climat changeait. Il n’était plus nécessaire de voyager très au sud pour être trempé de sueur en permanence. Les conditions politiques aussi se modifiaient. La fraction Werschwell, qui avait organisé les massacres, avait été anéantie depuis près d’une génération. On ne parlait plus nulle part ni de la fraction Werschwell, ni de la deuxième extermination des Ybürs. C’était reposant, en un sens. On ne parlait jamais plus des Ybürs, non plus. Ils avaient été assassinés dans leur quasi-totalité, à l’exception d’une poignée qui avait abouti dans le sanctuaire barbelé des camps, et on n’en parlait plus.
Je ne me souvenais de rien, dit Dondog. Tout ce qui était situé avant le présent disparaissait au fur et à mesure. Même le contenu de mes livres ne se fixait pas en moi de façon durable. Je devais constamment en réécrire d’autres pour me rappeler les histoires que j’avais déjà racontées. Mes personnages s’appelaient toujours un peu de la même manière, tantôt Schlumm, tantôt Schruff, tantôt Schlupf ou Schlums, ou Schlump, et même parfois Stumpf ou Schwuch. Ou Schmunck. Cela ne me troublait pas, puisque chaque composition était pour moi comme si je n’avais jamais pris la plume auparavant, et cela ne prêtait pas non plus à conséquence dans mes relations avec le lectorat. Lecteurs et lectrices ne me demandaient jamais de comptes. Mes livres n’étaient que rarement diffusés à plus de trois exemplaires, ce qui suffisait pour répondre à la demande et même pour saturer le marché, dit Dondog. Le lectorat ne me sommait jamais de m’expliquer sur quoi que ce fût et je n’avais pas besoin, pour lui échapper, de me dissimuler derrière un pseudonyme indécryptable. Je signais Schlumm, et personne ne me reprochait rien à ce sujet, même pas la police. Personne ne venait pinailler en ma présence sur la question des orthonymes et des hétéronymes.
En revanche, lorsque je montais une pièce dans un des théâtres amateurs du camp, je me retrouvais crûment exposé à la présence du public et des comédiens, ce qui me conduisait à ruser avec mon identité. J’avais l’impression que le théâtre était plus dangereux pour moi que la prose normale, dit Dondog. Il fallait que je me protège, que je prenne des précautions spéciales.
Parfois, des inconnus s’approchaient de moi pour discuter à propos des pièces qu’ils avaient vues, dit Dondog. Par exemple, ils m’interrogeaient sur Le Monologue de Dondog ou sur des farces et impromptus moins fameux encore. Je niais toujours avoir écrit ces pièces, m’abritant derrière le nom que j’avais choisi pour les signer, c’est-à-dire pour me camoufler et pouvoir nier. Souvent mon mensonge était percé dès la première minute. Souvent on me faisait la leçon, on m’accusait à la fois de m’être masqué et de ne pas savoir me servir de mon masque. Souvent aussi mes interlocuteurs faisaient comme si je ne niais pas, comme si mes explications devant eux n’avaient aucune espèce d’importance. Même alors, je continuais à nier toute relation personnelle entre moi et le dramaturge qui avait conçu Le Monologue de Dondog. Je m’obstinais lugubrement. Mon pseudonyme pour le théâtre était Puffky. Sur ce nom, que j’avais voulu clownesque afin de ne pas être reconnu, se greffait un prénom que j’ai oublié. Peut-être John. Disons John. John Puffky. C’est là-derrière que je m’abritais, dit Dondog.
– Parlez-moi du Monologue de Dondog, dit Marconi.
– Oh, dit Dondog, c’est un sujet qui n’intéresse pas grand monde.
– Puisque nous en sommes là, insista Marconi.
Dans Cockroach Street, des femmes crièrent, des hennissements de rire ou d’horreur jaillirent en bouquet, puis une porte là-dessus se ferma. Dondog se souvint que bientôt il serait là-bas, mêlé aux autres, pour clore sa vie.
– Oui, dit-il, c’est maintenant ou jamais. Autant en parler, en effet. Le Monologue de Dondog a été monté en septembre par le Big Grill Theatre, dans la banlieue ouest du Camp 49-111, et il est resté à l’affiche quatre semaines.
– En septembre de quelle année, demanda Marconi.
– Je ne sais plus, dit Dondog. En tout cas, c’était avant ou après l’année où les tempêtes ont réduit l’Amérique du Nord à l’âge de pierre.
– C’est d’un précis, vos chronologies, dit Marconi.
– Ne m’interrompez pas tout le temps, se rebella Dondog. Je ne suis pas historien du théâtre. Je fais ce que je peux avec le très peu que me distille ma mémoire.
Au loin, les rires reprirent puis s’atténuèrent. Des gens devaient entrer dans une des tavernes de Cockroach Street. Marconi craqua, son corps fit un bruit d’éventail qui s’ouvre et se referme. Sans s’adresser à personne en particulier, il demanda pardon. On ne voyait rien de lui ni de ses plumes, ni de son regard aveugle. Il haletait. Même si son nom servait de masque absurde à Gulmuz Korsakov, on avait envie de le plaindre plus que de l’étriper.
– Où en étais-je, dit Dondog. Ah, oui… Je disais que Le Monologue de Dondog était resté à l’affiche près d’un mois.
Le spectacle n’a pas été donné tous les soirs, car la troupe se composait d’amateurs qui étaient souvent réquisitionnés ailleurs ou faisaient défection sans prévenir. À plusieurs reprises, l’absence de comédiens a conduit à annuler le spectacle. Les spectateurs étaient alors remboursés avec ce qui restait dans les caisses, à savoir quelques canettes de bière ou de soda, ou des exemplaires de romans post-exotiques. Il y a eu, en tout et pour tout, huit représentations.
Les publications spécialisées n’ont pas rendu compte de l’événement. Qu’elles aient été continentales ou locales, elles n’en ont pas dit un mot. Même le Bulletin culturel du Camp 49-111 a oublié de le mentionner. Il faut donc s’en remettre aux seuls dires de l’auteur pour avoir une idée des réactions de la critique et des spectateurs. L’auteur, John Puffky, a prétendu que le public avait accueilli très favorablement Le Monologue de Dondog. On l’a entendu le dire. Il s’en est vanté, avec une flamme maladroite, devant le magnétophone portable d’une étudiante qui réalisait une enquête sur Parole et pantomime chez les survivants ybürs. La flamme était maladroite parce qu’elle était sincère. L’étudiante s’appelait Nora Makhno et elle avait été condamnée comme moi pour prostitution et meurtres d’industriels.
Nora Makhno avait une cousine qui jouait dans la pièce, qui jouait le rôle d’Éliane Hotchkiss. Sur la cassette enregistrée, on entend Puffky lui exposer en quoi son Monologues’écarte des conventions théâtrales jusque-là admises comme indispensables à la réussite d’un spectacle. Il défend aussi l’idée que, malgré tout, tous les ingrédients magiques du théâtre sont là. « Toute la magie du théâtre est là », déclare-t-il avec grandiloquence.
Au cours de cet entretien, Puffky ne maîtrise ni son émotion ni son discours. Il est intimidé par ce magnétophone qui représente pour lui un contact, même indirect, avec l’univers des médias. Il est bouleversé par le caractère irréversible des propos qu’il livre au ruban magnétique. Il est impressionné par l’étudiante, aussi. C’est pourquoi ses phrases tremblent et ne s’achèvent pas toujours. Il passe du coq à l’âne, il s’égare dans des considérations confuses. En tant qu’interview, c’est l’unique qu’il ait jamais accordée, mais c’est sans doute la pire.
De cette masse désordonnée ressortent pourtant quelques points forts.
Quand il veut décrire Le Monologue de Dondog, Puffky se réfère à une autre pièce, donnée lors de la saison précédente par le même Big Grill Theatre. Cette oeuvrette, intitulée Dialogue pas pour l’ennemi, inaugurait, selon Puffky, une tradition théâtrale nouvelle que Le Monologue de Dondog s’est contenté de suivre. L’étudiante n’a jamais entendu parler de cette première pièce. Puffky le lui reproche avec des sarcasmes dont il aurait pu faire l’économie. Il lui demande depuis combien de temps elle vit dans les camps, et pourquoi, si elle ne connaît rien à l’actualité du post-exotisme, elle le tourmente avec du matériel magnétique sophistiqué. Il lui demande si elle a partie liée avec la police du camp. Il lui demande si elle habite encore chez ses parents. La fille, Nora Makhno, ne répond pas.
Puffky s’épanche sur le dédain dont il a été l’objet depuis Dialogue pas pour l’ennemi. Il se plaint de l’écrasant silence qui toujours a accueilli ses pièces. Son amertume est agressive, et communicative quand il s’emporte contre les valeurs consacrées du Camp 49-111. À un moment, il vante les mérites du système dramatique novateur qu’il a créé, et il montre qu’il y est viscéralement attaché. Sa violence verbale empire. Cette sauvagerie dans l’éloge malheureux de soi-même, ce plaidoyer furieux domine alors sa harangue.
Même sur cette gravure de mauvaise qualité, la douleur de Puffky est évidente. Les sanglots menacent entre chaque phrase. Nora Makhno est mal à l’aise et elle pose peu de questions. Puffky essaie de paraître détendu et spirituel, il déclare plusieurs fois qu’il est un vieux routier des interviews, mais ses efforts échouent. C’est que la matière sur laquelle il s’exprime lui tient trop à coeur. Il s’engage sans arrêt sur des chemins intimes et, dans la crainte de trébucher et de se mettre à pleurer, il les quitte abruptement. Par exemple il commence à parler de l’extermination des Ybürs, puis il poursuit en dissertant sur le destin de l’artiste dans un environnement asphyxiant et hostile, puis il bifurque sur la couleur des cheveux de Nora Makhno, ou tout à trac il se plaint du mauvais éclairage du Camp 49-111 pendant la nuit. Ou encore, il commence à parler de la mort du frère de Dondog, et bientôt il s’embrouille. On ne sait plus s’il parle du frère de Puffky ou du frère de Dondog, ou encore du frère de Schlumm. C’est la toute dernière partie de l’enregistrement. Il tente de reprendre son évocation sous un angle moins personnel, mais il n’y parvient pas. Avec une totale absence d’à-propos, il se tait.
Le silence dure. On peut imaginer qu’il se conclut par un geste sans réplique, car l’étudiante ne relance pas le dialogue et appuie sur le bouton OFF.
Ted Schmerk m’a battre. Cabuco le Nain m’a tuer. Ou presque. Cabuco le Nain presque m’a tuer. Les frères Bronx aussi m’ont battre. Schielko, le petit, et Tonny Bronx, son frère aîné. Eux aussi m’ont battre. Blodshiak l’institutrice est partir tabasser les autres dans la rue. Éliane Hotchkiss je crois elle aussi m’a battre. Elle m’a peu battre. Ou presque. Éliane Hotchkiss m’a peu tuer.
Ainsi débute Le Monologue de Dondog.
Dondog est assis sur un minuscule tabouret, comme autrefois les vendeurs de nouilles froides sur les marchés de Pékin, au temps où Pékin existait encore. Au lieu d’un bol, il a devant lui un livre. Sans vraiment s’incliner vers le livre, il continue à parler sur un ton monocorde.
Éliane Hotchkiss m’a très peu battre, continue Dondog, mais elle a dire de me battre. Elle a dire de tirer mon corps dans une école vide, dans une salle de classe, dans la salle de classe de l’institutrice Blodshiak, et elle a dire d’être méchant avec moi sous la boîte à craies, sous les cartes de géographie en carton dur. J’ai crier, j’ai braire de peur. Ted Schmerk m’a saisir le cou par-derrière avec une écharpe, Cabuco le Nain m’a taper sur le front, m’a ouvrir le front d’un coup de chaise. Je me suis taire sous l’écharpe serrée, sous les coups de Cabuco le Nain, sous le sang, sous les craies. Éliane Hotchkiss m’a frotter la figure avec le chiffon à craie, elle m’a tordre le nez plein de morve et de sang. Éliane Hotchkiss a dire : « Dondog, tu sens le vieux champignon ybür, comme ton petit frère, comme lui tu vas mourir. » J’ai braire encore. J’ai dire : « Pas touche à Yoïsha ! Pas mon petit frère ! » Tonny Bronx m’a cogner sur la poitrine, Schielko Bronx m’a tordre les doigts. Éliane Hotchkiss a regarder par la fenêtre. Éliane Hotchkiss a dire : « Dehors on voit des Ybürs couchés dans leur sang, dehors ils crèvent les Ybürs, dehors dans la rue tout le monde crève les Ybürs ! » Schielko Bronx a dire : « Je ferai pipi sur toi quand tu seras seulement de la viande couchée par terre. » Ted Schmerk a serrer encore plus fort l’écharpe. J’ai vouloir rugir au secours. J’ai entendre mon filet de voix ridicule. Alors Tonny Bronx a dire : « Maintenant, on crève Dondog. »
En continu, du lever au coucher du rideau, ce compte rendu de lynchage se déroule. On voit parfois Dondog tourner une page, mais c’est rare. Le livre est plutôt là comme un instrument rituel, un artifice chamanique pour se transporter dans le monde du passé et des cauchemars. Le texte dit par Dondog n’est pas écrit, il est ânonné dans la langue estropiée et pauvre du souvenir.
Ainsi, commente Puffky, une voix va dessiner un fond sonore ininterrompu. Une voix murmurée et monotone construit l’espace dramatique de référence. Cette voix va contrarier en permanence le silence. Elle se glisse de façon totalitaire dans tout silence.
Sur cette première charpente textuelle, comparable à une basse continue, vient se greffer un motif plus ouvertement encore rythmique et musical : un solo de flûte, mélancolique et persistant.
La flûte est liée à l’évocation de Yoïsha, le frère de Dondog, dit Dondog. Yoïsha a été martyrisé pendant la deuxième extermination des Ybürs, dit Dondog. Avant le massacre, il avait montré des aptitudes exceptionnelles à la musique. Il promettait d’être un instrumentiste virtuose, dit Dondog. En insérant là un long solo de flûte, Puffky donne la parole à Yoïsha, dit Dondog. Lui non plus n’accepte pas la mort de Yoïsha, dit Dondog. Alors il lui donne la parole avec de la musique. Il est si écrasé par la mort de Yoïsha et sa disparition au-delà de l’espace noir qu’il ne réussit pas à ressusciter la présence de Yoïsha avec de la parole, explique Puffky à l’étudiante.
Alors il confie à la musique ce soin, répète Dondog.
Le Monologue de Dondog s’enrichit rapidement de voix qui se superposent sans tenir compte les unes des autres, poursuit Puffky après un sanglot. Elles se superposent et elles sont indépendantes, mais elles s’harmonisent pour former une seule pâte tragique, dit Puffky.
Comme à l’intérieur d’une unique mémoire, prétend-il.
Il y a tout d’abord le récit d’Éliane Hotchkiss.
Éliane Hotchkiss a été entraînée dans les massacres ethniques et elle a participé à ceux-ci du côté des massacreurs, mais elle livre avant tout des éléments sur son amour passionné pour Yoïsha et, en guise d’ersatz tardif, sur son amour pour Dondog. Elle décrit la lumière que Yoïsha entretenait en elle, une lumière de beauté sensuelle qui ne s’est jamais rallumée au contact de quiconque, et certainement pas quand elle a souhaité une consolation ambiguë entre les bras de Dondog. Elle fait ressortir le génie musical de Yoïsha, mon petit frère, dit Dondog. Elle a aimé Yoïsha, elle l’a aimé avec une tendresse sans rivage, une sincérité fougueuse, et, après l’avoir fait assassiner, elle a perdu le goût de vivre. Elle a sombré dans la folie, elle a essayé ensuite de rechercher en Dondog ce qui subsistait de Yoïsha, et, dans les camps où elle a erré, munie d’un sauf-conduit et de la dernière adresse connue de Dondog, elle n’a retrouvé ni Yoïsha, ni Dondog, ni la raison.
Le récit d’Éliane Hotchkiss se vrille en spirale durant toute la pièce, bredouille Puffky dans le magnétophone. Il se ramifie en plusieurs niveaux de folie et de douleur.
À ce monologue féminin se mêlent des tableaux où ce que raconte Éliane Hotchkiss est mis en scène, explique Puffky. Plusieurs espaces sont réservés pour cela dans la salle, en principe sur la scène, mais aussi au milieu du public quand la place manque. Des personnages donnent chair à des épisodes de la vie d’Éliane Hotchkiss pendant et après l’extermination et les camps. Ils en profitent aussi pour mimer le lynchage de Dondog tel que la basse continue l’évoque. Ces tableaux reprennent des techniques théâtrales traditionnelles. Ils sont assez courts. Lorsqu’ils sont terminés, ils peuvent être de nouveau rejoués, si on en a le temps et les forces.
Par ailleurs, complète Puffky, une autre fraction des comédiens s’occupe de dépeindre le contexte historique dans quoi les drames individuels se sont déroulés. Les comédiens reconstituent un procès comme on en a instruit contre les massacreurs lorsque, beaucoup trop tard, la révolution mondiale s’est décidée à mettre la fraction Werschwell hors d’état de nuire. C’est un procès local, qui a lieu dans un tribunal de quartier. Devant les juges et les drapeaux rouges passent successivement des bourreaux ordinaires, des coupables de petite envergure, tels que Cabuco le Nain ou Tonny Bronx. Chacun entame le récit odieux des années de massacre ethnique. Assez vite, les interrogatoires, les plaidoiries et les scènes d’exécutions se chevauchent.
– Je me demande, dit Marconi.
– Quoi, sursauta Dondog.
– Je me demande si le spectateur pouvait distinguer ces multiples couches de voix superposées, dit Marconi.
– Pour que la scène ne s’emplisse pas d’une clameur éclatée et inaudible, expliquait Puffky, dit Dondog, chaque voix proférait son texte à un niveau sonore qui la situait juste un peu au-dessus du chuchotis, entre chuchotis et marmonnement, si vous voyez ce que je veux dire. Puffky exigeait cela des acteurs. Et, bien entendu, il demandait à chacun de jouer très distinctement sa partie au sein de la masse sonore collective. Avant chaque séance, il les suppliait de ne pas transformer sa pièce en cacophonie. Malheureusement, les acteurs étaient sourds à ses supplications. Ils venaient jouer par amour du théâtre d’avant-garde, certes, mais surtout parce que des sandwiches étaient distribués par les gardiens avant la séance. Puffky leur demandait aussi de ne pas manger pendant le spectacle, afin de ne pas jouer la bouche pleine. Sur ce point aussi, l’autorité de Puffky était battue en brèche, dit Dondog.
– Je suis sûr que c’était éreintant, pour les comédiens, dit Marconi.
– Oui, dit Dondog. C’était éreintant pour tout le monde. Et, même si Puffky dirigeait la troupe avec une précision de chef d’orchestre, c’était inaudible. Ça demeurait bruyant et inaudible du début à la fin.
– Ah, vous voyez, dit Marconi. C’est bien ce que je craignais.
– La troupe n’était jamais au complet, s’attrista Dondog. Il y eut des séances où en l’absence de tous Puffky devait interpréter en même temps tous les rôles, mais cela n’arriva pas plus de quatre ou cinq fois, heureusement. Dans les autres cas et selon les jours, il y avait sept, neuf, ou même vingt voix qui parlaient en même temps pendant toute la durée du spectacle. Sur ces voix se plaquait le solo de flûte. Certains soirs, l’orchestre local venait prêter main-forte au flûtiste, mais cette collaboration défigurait le projet initial de Puffky.
– Quels instruments ? se renseigna Marconi.
– Des accordéonistes, soupira Dondog. Puffky ne pouvait pas les chasser. Ils s’entraînaient dans une salle attenante. Avant leur répétition, ils pointaient le nez dans le théâtre. On devait les ménager. C’était notre seul public.
– Ah, dit Marconi.
– Oui, dit Dondog. Dondog mis à part, qui attendait toujours la fin du spectacle avant de partir, c’était notre seul public.
– Je ne sais pas combien ils étaient, ces accordéonistes, dit Marconi. Mais tout de même, ça devait faire une belle quantité de personnes.
– Oui, dit Dondog.
– C’est l’avantage du théâtre, dit Marconi. On touche immédiatement une foule énorme.
– La même histoire narrée avec de la prose de livre, ça n’aurait pas eu le même écho, c’est sûr, confirma Dondog.
Dans le 4A, le silence s’instaura, piqueté de craquements et de crissements comme les blattes les engendrent, ainsi que les personnes qui se couvrent de plumage durant quelques secondes, puis redeviennent normales. De temps en temps, après de telles bouffées, Marconi bégayait une excuse.
– C’est pourtant de vos livres que vous auriez dû parler plutôt que de vos pièces, dit-il. Quand on y pense, vous avez écrit beaucoup plus de petits romans que de piécettes.
– Bah, dit Dondog. Écrire. Pour ce que.
– Des romans d’amour, des post-exotiques, haleta Marconi.
– Bah, dit Dondog.
Il resta mutique pendant une grande heure. Il luttait contre le sommeil et l’oubli, et il essayait de penser à l’étudiante qui était réapparue dans sa mémoire, à Nora Makhno plutôt qu’au théâtre et aux livres. Il avait envie de parler d’amour plutôt que de romans d’amour. Il avait envie de parler, mais il ne savait plus si être déjà mort voulait dire continuer à parler ou continuer à se taire.
– Écoutez, Marconi, dit-il enfin. Maintenant, ça me dérange de fouiller dans mes livres. Personne ne l’a jamais fait, et maintenant, moi, je n’ai plus le temps de le faire. C’est fini.
– Ça appartenait à votre vie, intervint Marconi. Ça doit bien contenir des éléments utiles à votre vengeance.
– Non, dit Dondog. Ça n’a jamais appartenu à rien. Ça n’a jamais rien contenu. On s’arrête là.
C’est tout pour la littérature.
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