Dondog

Antoine Volodine · Chapitre 6 sur 19

Pages du PDF

Dondog

IV. - les Péniches

IV.

 

 

LES PÉNICHES

 

Pour descendre vers la rivière, il fallait traverser les ruines de l’ancien pont, celui qui avait été détruit pendant la deuxième guerre. Campées sur les chicots de béton, des mouettes nous surveillaient. Elles avaient l’oeil inexpressif et elles étaient énormes. Notre irruption à proximité ne les perturbait pas. Yoïsha s’approcha. La plus grosse se voûta dans une attitude menaçante, écarta les ailes et entrouvrit le bec.

– Attention, dit Gabriella Bruna. Je les connais, celles-là. Elles sont méchantes. Celle qui ouvre le bec, je l’appelle Jessie Loo, en souvenir d’une amie.

– Jessie Loo, cria Yoïsha. Couchée !

L’oiseau ne reculait pas. Yoïsha tapa du pied.

– Jessie Loo ! cria encore Yoïsha. On ne te veut pas de mal, sois plus gentille !

De mauvaise grâce, le volatile fit semblant d’avoir été impressionné et amorça un léger repli. Nous zigzaguions entre la ferraille tordue et le béton. La ville se terminait sur ces débris. Ensuite s’étendait une campagne banale : des prés de luzerne, des peupliers, la route nationale, des fermettes aux volets clos.

– C’est les restes du pont qui a sauté pendant la guerre, dit Yoïsha, tout fier d’étaler son savoir devant une grande personne.

– Oui, confirma Gabriella Bruna.

– Il a été dynamité ? demandai-je.

Je feignais l’ignorance. En réalité, je connaissais par coeur les circonstances de l’opération, le nombre des tués et même l’origine des explosifs utilisés, mais j’espérais réentendre l’histoire, cette fois de la bouche d’une nouvelle narratrice, d’une Gabriella Bruna différente et presque exotique, puisqu’elle était la mère de Schlumm.

– Oui, dit Gabriella Bruna. Les partisans l’ont fait sauter.

Elle n’ajouta rien. Derrière une barrière de roseaux commençait un chemin de terre que personne n’empruntait, sinon les mariniers et leurs familles. Ensuite, le quai reprenait. La berge avait été autrefois aménagée, mais à présent il s’agissait seulement d’un territoire abandonné et herbu, avec des flaques. Les gouttelettes glacées nous mouillaient les cheveux, les joues. Nous avions froid. Le brouillard masquait l’autre rive. Il rendait invisibles les longs bâtiments et la cheminée de l’usine où on fabriquait des tanks. D’autres mouettes, plus aimables que les premières, volaient au-dessus de la rivière, de la Chamiane. Elles étaient nombreuses, peu criardes, et elles volaient bas.

– Je sais chanter le chant des partisans, dis-je.

– Ah, ça, c’est bien, Dondog, me félicita la mère de Schlumm. C’est très bien.

Comme elle n’avait rien ajouté, je n’entonnai rien. Je ne chantais les hymnes essentiels des adultes que si les adultes me le réclamaient expressément, dit Dondog.

Cinq cents mètres plus loin, Gabriella Bruna s’arrêta un instant et tourna la tête vers l’arrière pour s’assurer que rien de redoutable n’avait surgi dans le paysage. Elle avait plissé les yeux, ses narines palpitaient. L’anxiété était si lisible sur son visage dur, déjà buriné comme celui d’une vieille, desséché et sombre, que je me retrouvai une seconde dans mon rêve de la nuit, où ma grand-mère et ses compagnons admettaient en marmonnant qu’ils avaient perdu la guerre et qu’il fallait continuer à fuir. Son expression me donna la chair de poule. Yoïsha examinait lui aussi ces traits auxquels nous n’avions pas eu le temps de nous habituer vraiment encore. J’ignore ce qu’il y discernait. Il vint se coller contre moi. Il avait envie de parler, mais il ne disait rien.

Je serrai dans les miens les doigts gelés de Yoïsha et je me rapprochai de Gabriella Bruna, de sa hanche laineuse, de sa jupe et de sa veste qui sentaient le feu, le carburant, les chiens. Je me rapprochai d’elle jusqu’à la toucher. La ville derrière nous avait disparu. Nous étions loin de notre immeuble. Au bord de la rivière Chamiane, dans cet endroit non familier, Gabriella Bruna était notre seule alliée possible.

On apercevait maintenant deux péniches amarrées et, sur un terrain vague où l’herbe n’avait pas encore reverdi, les carcasses de trois yourtes de petite taille, montées à la manière mongole. Des silhouettes se démenaient sur la berge. Au-delà, tout avait fusionné dans la grisaille. Dix ans plus tôt, le site avait servi de plate-forme de chargement, et on voyait encore une bascule, une portion de voie ferrée et les fondations d’un hangar. Les installations avaient flambé pendant la guerre. Elles n’avaient pas été reconstruites. C’est sur cette esplanade désaffectée que se dressaient les tentes. Elles étaient restées là plusieurs saisons, sans doute même plusieurs hivers. Les enfants scolarisés des mariniers y séjournaient quand la péniche partait acheminer du fret vers des destinations lointaines. Des chiens en assuraient la garde jour et nuit. Ils écartaient les indésirables, les rares flâneurs.

Ils arrivèrent, les chiens, sans aboyer et au galop. Gabriella Bruna les calma d’une voix impérieuse. Ils nous reniflèrent, léchèrent les mains de Yoïsha et repartirent vers les yourtes, émoustillés par le retour de leur maîtresse et par les caresses de Yoïsha. Je ne me rappelais presque rien de la première visite que j’avais effectuée l’année précédente avec ma grand-mère, mais le nom des deux chiens m’était resté en mémoire : Smoky, une chienne-louve d’un noir luisant, et Smiertch, un bâtard roux.

Le campement était en place depuis longtemps et, aujourd’hui, les mariniers s’affairaient à le démonter. Lorsque nous fûmes tout près des tentes, je reconnus Schlumm. Il nous avait devancés en vélo par la route, tandis que nous lambinions sur les bords du canal, puis de la Chamiane.

Sans s’arrêter de travailler et sans nous accorder la moindre attention, Schlumm fit signe à sa mère.

– Dépêche-toi, dit Gabriella Bruna.

– Tu as vu, en venant ? demanda Schlumm. Les soldats ?

– Oui, dit la mère de Schlumm. Dépêche-toi. Ils vont s’énerver au crépuscule. Il faut qu’on soit partis.

– Ils s’énervent déjà, dit Schlumm. J’ai vu des types de la fraction Werschwell qui jetaient quelqu’un par une fenêtre.

Schlumm était le seul enfant à aider les adultes. Un autre grand, Taneïev, arriva plus tard et participa à son tour au déménagement, mais, pour l’instant, Schlumm était seul.

Une yourte est une construction très simple, et, il y a quelques années, j’ai lu dans des livres qu’une demiheure suffit à en disjoindre les éléments et à les répartir sur le dos des chevaux, des chameaux ou des yacks. Or ici le démontage prenait beaucoup plus de temps, peut-être parce que les mariniers appartenaient à une génération qui avait perdu le contact avec la réalité nomade et pastorale des hauts plateaux. Gabriella Bruna aida son fils à rouler un tapis de feutre et à le ficeler, et ensuite elle s’occupa de nous faire monter dans la première péniche. Nous descendîmes dans la partie habitable. Elle nous y installa. Nous n’avions le droit d’en sortir sous aucun prétexte.

 

Elle nous avait fourré dans les mains une tasse de thé.

Déjà elle retournait près des yourtes.

Dans l’espace de bois et de cuivre où nous nous trouvions à présent reclus, la lumière se répandait avec parcimonie. Un poêle à mazout fonctionnait. Il émettait des odeurs fortes et beaucoup de chaleur. Yoïsha s’assit devant la table recouverte de toile cirée. Il retira de son cartable un cahier de brouillon et un crayon de papier et il se mit à dessiner en silence. Il aurait préféré aller dehors pour chahuter avec Smoky, mais, s’il y a quelque chose que nous avions compris, c’est qu’il valait mieux ne pas trop songer à désobéir.

– Soyez sages, les garçons, avait dit Gabriella Bruna. Bartok est là. Bartok vous surveille.

Bartok était un très vieil homme fossilisé sur un fauteuil de rotin, avec des yeux aveugles et une bouche qui parfois s’ouvrait et parfois remuait, sans autre résultat que produire des bruits de salivation.

Cette présence ne nous choquait pas, car nous avions à mainte reprise approché des Ybürs centenaires.

Je me plantai devant Bartok et je dis :

– Tu sais, le chant des partisans ? Je sais le chanter.

Le vieillard ne réagit pas.

– Notre papa a été partisan pendant la guerre, se vanta Yoïsha, tout en continuant à crayonner. Il a fait dérailler des trains.

J’attendis encore une pincée de secondes, puis j’ajoutai :

– Si tu veux, je peux te le chanter, le chant des partisans.

Je scrutai la bouche du vieil Ybür. Elle esquissait un mouvement de lèvres. Je la scrutai avec beaucoup d’attention. J’étais prêt à lancer la mélodie et à enchaîner tous les couplets, mais, brusquement, il me sembla que Bartok exprimait quelque chose comme de la réprobation. Aussi, je me tus.

 

À la nuit, les amarres furent détachées. Plusieurs autres personnes, dont des enfants, nous avaient rejoints au crépuscule. Ni Gabriella Bruna, ma grandmère, ni mes parents n’étaient montés à bord. Au lieu de filer loin du danger, nous glissâmes en direction de la ville, pour des raisons qui aujourd’hui encore me paraissent obscures, mais qui peut-être étaient liées à la navigation fluviale pendant les heures nocturnes, ou au sens du courant, ou à des problèmes de moteur, ou encore à un rendez-vous qu’il fallait honorer avec je ne sais quels combattants de l’ombre. Nous glissâmes lentement en direction de la ville et, peu de temps après avoir dépassé l’embouchure du canal, la péniche accosta de nouveau. Nous avions longé l’immeuble du quai Tafargo sans le voir. Le port était situé à petite distance d’un hôpital. On ne remarquait personne sur la terre ferme. De part et d’autre de la Chamiane, tout était désert. Aucune lampe n’était allumée dans l’hôpital. Sur le port non plus, rien ne brillait.

La ville était entièrement noire.

Autour de nous, tous se taisaient. On entendait de temps en temps la rumination de Bartok, son bruit de lèvres anciennes et de salive. À un moment, le vieillard se mit à chantonner. Il fredonnait quelque chose qui rappelait le chant des partisans, ou du moins ses premières mesures. Cela m’angoissa. Je savais que j’avais ma part de responsabilité dans cette minute incongrue, et il me semblait que Gabriella Bruna me fixait dans le noir d’un air mécontent.

Quelqu’un dut effleurer le bras de Bartok ou lui secouer l’épaule, car, tout à coup, le chant s’arrêta.

– Ça flambe ? demanda Gabriella Bruna.

Des heures avaient passé, de longues heures.

Schlumm rampa jusqu’à l’escalier. Il grimpa sans hâte les marches de bois et, avec précaution, comme s’il risquait d’être visé par un sniper, il poussa la porte. L’air du dehors s’engouffra dans l’habitacle de la péniche, un air brouillardeux qui ruisselait d’odeurs de carpes et de vase, et d’herbes flottantes, et d’anguilles, de chabots, de têtards, de meuniers, de poissons visqueux et immangeables. L’obscurité était profonde. La lumière n’avait pas été rétablie dans le port fluvial. Aucun bâtiment n’était éclairé. Rien nulle part ne luisait.

Schlumm tendit la tête vers le ciel et il reprit sa progression vers l’extérieur.

– Fais attention, mon petit, chuchota Gabriella Bruna.

Schlumm immédiatement se figea.

Nous étions une dizaine à le regarder depuis le bas, enfants et adultes, tous anxieux de savoir ce qu’il allait dire. Contre le ciel sans étoiles, sa silhouette imprécise se dessinait. Le garçon très maigre se dressait en haut de l’escalier. Il avait pris appui sur les bras et il étirait le buste et le cou, donnant l’impression qu’il souhaitait mimer un animal, par exemple un lézard en train de s’extraire d’une crevasse, ou un varan à l’écoute du monde.

Il demeurait immobile. Il guettait.

– On ne voit rien, commenta-t-il. L’électricité a été coupée partout. Dans les maisons, les gens n’allument pas de bougies. Il n’y a aucune lueur. Les gens restent dans le noir.

De nouveau, on l’entendit se mouvoir vers l’avant.

– Non, ne va pas plus loin, ordonna Gabriella Bruna.

– Il y a des phares qui brillent de temps en temps, mais ça ne dure pas, dit Schlumm.

– Ils les éteignent, dit quelqu’un à côté de moi.

Je reconnus la voix ébréchée, la voix misérable de Djanniya Otchoïan, la mère du petit Otchoïan.

– Ils circulent tous phares éteints, souffla encore Djanniya Otchoïan, puis, au moment où elle allait entamer une explication, elle se mit à bégayer du silence. Elle était incapable d’en dire plus.

J’imaginais les camions qui roulaient au pas dans les avenues ou les ruelles, et ces lampes qui trouaient les ténèbres pendant une seconde, et aussitôt redevenaient aveugles. Une sale affaire était en cours, quelque chose d’insupportablement sale, je le savais, mais j’avais du mal à me représenter les murs, les gens, les soldats. Dans ma tête, la scène ne s’animait pas. Le rituel de la tuerie m’était encore trop étranger pour susciter en moi des images odieuses précises.

– Tu entends quelque chose ? demanda Gabriella Bruna. Tu entends ce qui se passe ?

Schlumm avança d’un demi-mètre et il se statufia de nouveau, arqué toujours sur ses pattes avant. Il se trouvait à présent bien mieux placé que nous pour comprendre si le péril augmentait ou non. Une fenêtre était ouverte au fond de l’espace habitable de la péniche, et autour de nous sinua un courant d’air beaucoup plus net que ce que nous avions senti jusque-là, comme si le vent venait de se lever sur la Chamiane, alors qu’en réalité aucun souffle de vent ne parcourait la rivière ou la ville.

Le poêle avait été coupé depuis longtemps. À côté de moi, Éliane Schust frissonna. Elle se serra plus fort contre moi.

Hormis les respirations et les battements de coeur des adultes, des chiens et des enfants qui se tassaient à proximité, j’entendais surtout le friselis du courant sur la coque du bateau. Même si, à moins de deux cents mètres, débutait le territoire des meurtres ethniques et des lynchages, l’espace neutre des installations portuaires en étouffait les manifestations sonores. Il les réduisait à une incertaine rumeur.

– J’entends des claquements, dit Schlumm. Et il y a de la casse, des vitres qui tombent. Impossible de dire à quelle distance ça se produit.

– Quel genre de claquements ? demanda quelqu’un.

– Des explosions sèches, dit Schlumm. Peut-être des coups de pistolet. C’est loin.

– Peut-être qu’il ne se passe pas grand-chose, après tout, hasarda Djanniya Otchoïan, puis sa voix se cassa.

Un sanglot horrible la submergeait.

Quelqu’un rampa vers elle et lui chuchota à l’oreille des paroles apaisantes. Le petit Otchoïan, peut-être, ou une autre femme, ou Taneïev, qui avait été recueilli par elle, l’année d’avant, et qui la considérait comme sa propre mère.

– En fait, tout est tranquille, compléta Schlumm après une minute. C’est comme si la ville dormait.

– Non, la ville ne dort pas, dit Gabriella Bruna. Personne ne dort.

 

Cette phrase raviva le côté sinistre des choses. J’eus soudain conscience que des milliers de gens, des Ybürs comme nous, ou des autres, des Jucapiras, des Yiz, se terraient là-bas dans l’obscurité et attendaient, momifiés de terreur et de solitude, que leurs assassins arrivent, et il me sembla qu’autour d’eux des milliers de voisins écoutaient, immobiles, assumant leur statut de témoins idiots, tremblant seulement d’être confondus par mégarde avec les victimes, attendant la fin, eux aussi.

La peur allait et venait parmi nous et, de nouveau, après la remarque de Gabriella Bruna, elle s’instilla sous mon ventre et elle me glaça. Quand nous avions accosté en pleine ville, sans poser de planche pour descendre à terre et en restant cachés dans la péniche, et quand les adultes nous avaient exhortés à ne pas faire de bruit quoi qu’il arrive, les angoisses que j’avais refoulées depuis le matin s’étaient abattues sur moi ; mais ensuite la morosité régulière de la nuit s’était chargée de m’engourdir. Les adultes se taisaient, il s’agissait principalement de femmes ybüres qui avaient embarqué avec leurs enfants ybürs. Elles constituaient une présence rassurante. Pendant la première demiheure, l’une d’elles, peut-être Djanniya Otchoïan, nous avait même distribué des biscuits, et un thermos de thé tiède avait circulé, créant une sorte de normalité conviviale, comme si au-delà des quais aucune infamie particulière n’était en cours. Or maintenant, au fond de l’ombre, notre frayeur commune était redevenue si aiguë que seule la pétrification permettait de l’amoindrir. Nous aussi, nous étions comme les hommes et les femmes bloqués dans la ville noire : des bêtes assommées d’incertitude, dépouillées déjà de tout sens de l’avenir, suspendues aux bruits du présent : en léthargie devant l’innommable.

Une minute s’écoula, avec difficulté. Les respirations l’alourdissaient. On entendait le vieux Bartok chuinter en entrouvrant les lèvres. Yoïsha quitta sa place à côté de Smoky pour venir se tasser contre moi, entre Éliane Schust et moi. La chienne poussa un petit couinement puis se remit sur pattes et, quelques secondes plus tard, elle vint se recoucher aux pieds de Yoïsha.

Schlumm était à présent accroupi sur le pont. Il avait avancé encore. Sur l’extérieur très noir se détachait sa silhouette un peu plus claire.

– Alors, ça ne flambe pas ? reprit Gabriella Bruna.

– Si, dit Schlumm. Là-bas, ça commence. Ça rougeoie un peu.

– C’est dans quel quartier ? demanda quelqu’un.

– Je ne sais pas, dit Schlumm. C’est comme si la ville avait disparu. On ne voit rien.

 

Parfois, dans le noir, je me posais des questions. Que devenaient, là-bas, dans l’obscurité ignoble, le père et la mère de Dondog ?…Pourquoi si peu d’hommes étaient-ils montés dans la péniche ?… À quoi ressemblaient les rues en ce moment, quelles bizarres scènes distinguait-on quand des phares de camions éblouissaient les soldats et les civils, puis, presque aussitôt, s’éteignaient ?… Pourquoi la première Gabriella Bruna, la grand-mère de Dondog, n’avaitelle pas pu nous rejoindre ?… Pour combien de temps nous avait-elle confiés, Yoïsha et moi, à la deuxième Gabriella Bruna ? Quand notre famille serait-elle de nouveau rassemblée, et dans quelles conditions ?… Et pourquoi les adultes ne disaient-ils rien de clair, ni devant nous, ni entre eux ?…

Et cela encore : pourquoi la révolution mondiale ne venait-elle pas à notre secours ?

Parfois, dans le noir, poursuit Dondog, je fermais les yeux, j’entendais ce que les autres autour de moi gardaient secret, les cris qu’ils retenaient, les monologues d’horreur qui leur passaient par la tête et qui ne franchissaient pas leurs lèvres. J’entendais les gémissements incessants des chiens, j’entendais haleter Djanniya Otchoïan, j’entendais la rumination amère de Bartok sur sa paralysie et sur l’absurdité sanglante qui avait désormais remplacé la logique marxiste de l’histoire, j’entendais le tremblement des os de chacun de nous, j’entendais Gabriella Bruna se plaindre d’avoir sottement quitté l’univers des camps, alors que la vie y était, somme toute, moins sale et plus paisible qu’ici-bas. J’entendais Smoky la chienne-louve grogner de peur, j’entendais Smiertch le chien de combat claquer des mâchoires et hurler de peur, j’entendais Taneïev énumérer des noms de disparus, parmi lesquels figuraient son père et sa mère, j’entendais le vieux Bartok prendre la parole pour maudire le retard et les errements de la révolution mondiale, j’entendais l’invalide Golovko, le père de Mathyl Golovko, appeler en vain sa femme et son fils, supplier en vain le destin ou les hommes de la fraction Werschwell d’épargner sa femme et son fils. Puis, dans le noir toujours, j’ouvrais les yeux. Personne ne parlait, dit Dondog. Tout le monde scrutait le silence. Bartok avalait de l’air et il le recrachait avec des sifflements de centenaire. Près du poêle éteint, il ruminait ses anathèmes gauchistes, mais il ne les énonçait pas. Les chiens ne faisaient pas de bruit, les adultes s’abstenaient de tout commentaire. La tranquillité des ténèbres aurait très bien pu paraître anodine à un observateur extérieur, en supposant qu’un tel être pût exister en ce bas monde. Par exemple, la mère d’Otchoïan reniflait, certes, comme quelqu’un qui pleure, mais en aucune façon elle ne se plaignait, et, finalement, il n’était pas si difficile de penser qu’elle avait pris froid, qu’elle supportait mal les courants d’air humide, et que, dans son sommeil, elle s’enrhumait.

 

Pas très loin, peut-être dans une salle de l’hôpital ou un couloir, une rafale de mitraillette déchira la somnolence générale. Il y avait longtemps que Schlumm avait désobéi à sa mère. Il avait sauté sur le quai. Rien de spécial ne s’était produit depuis lors. Des tirs d’arme automatique avaient déjà troublé la nuit, mais jamais avec une telle netteté.

– Quelle heure est-il ? demanda quelqu’un.

– Attendez, dit le père de Mathyl Golovko.

Le père de Mathyl Golovko avait déplié son bras invalide. Il se mit à scruter le cadran de sa montre. Avec le vieux Bartok, il était le seul homme à s’être réfugié dans la péniche. Il était arrivé après la chute du jour, persuadé qu’il retrouverait là son épouse et son fils, et, quand il ne les avait pas vus parmi nous, il était resté à bord sans savoir comment agir. Il n’avait pas prononcé un mot, il avait affalé à l’écart son corps infirme, essayant par tous les moyens de se faire oublier. Or, maintenant, comme il possédait une montre à aiguilles phosphorescentes, il avait enfin l’occasion de se rendre utile. La montre était vieille, la clarté magique des aiguilles avait beaucoup baissé en qualité au fil des ans. Le père de Mathyl Golovko remuait le bras pour analyser les infimes traces verdâtres du cadran. Ceux qui ne dormaient pas se tournèrent dans sa direction. Ils attendirent une minute et, en l’absence de réponse, ils se réinstallèrent dans leur angoisse.

Un bon moment plus tard, une rumeur circula parmi nous, selon laquelle il était une heure. L’origine de cette rumeur n’était pas le père de Mathyl Golovko. Celui-ci s’était avancé vers les escaliers, dans l’espoir de profiter d’une réverbération quelconque de flammes qui eût pu accélérer sa lecture, et il continuait à examiner de très près son poignet sans se décider à parler. La rumeur enfla et plusieurs personnes, dont Gabriella Bruna, commencèrent à débattre d’une question qui me sembla plus lugubre encore que les échos de fusillades : une heure, d’accord, mais une heure du matin ou une heure de l’après-midi ? Dans la péniche, en effet, des gens s’étaient mis à croire que la lumière diurne avait disparu pour toujours de la surface terrestre, et leur conviction était contagieuse. Les chuchotements augmentèrent, atteignant presque l’ampleur d’une conversation, puis, dans l’indécision, ils moururent.

Alors le père infirme du petit Mathyl Golovko rompit le silence qui, de nouveau, s’instaurait, et il déclara d’une voix mate :

– Une heure moins vingt-trois.

Cette annonce nous coupa le souffle en même temps, à Éliane Schust, Yoïsha, Smoky et moi. Nous formions une seule masse étroite, en lutte contre l’humidité nocturne. J’avais cru que mon petit frère et Éliane Schust dormaient, et même qu’ils avaient sombré dans un sommeil profond, mais, en fait, non. Ils s’étaient réveillés. Ils écoutaient ce que disaient les adultes et, quand les adultes imaginaient des choses effroyables, ils suffoquaient.

Éliane Schust s’accrochait à moi. Je sentis ses doigts minuscules chercher ma hanche, mon dos. Elle se crispait contre moi, elle s’était collée à moi pour me parler à l’oreille. Son souffle tiède me chatouilla les cheveux, le cou. Sa voix était un filet à peine distinct.

– Une heure quoi, murmurait-elle dans ma nuque. Une heure moins quoi, qu’il dit. Moins vingt-trois minutes, ou moins vingt-trois heures ?

 

OceanofPDF.com