Essais choisis

Virginia Woolf · Chapitre 11 sur 37

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Essais choisis

L’ordre ancien

L’ORDRE ANCIEN 1

 

Les souvenirs de Henry James s’interrompent avec ce mince volume, qui

nous amène aux environs de l’année 1870. Ils s’interrompent plus qu’ils ne

s’achèvent, car bien que nous sachions que nous n’entendrons plus sa voix,

nous ne percevons ni lassitude ni sentiment d’adieu ; sa voix est riche et

précise, comme si le temps était infini et la matière sans limite ; ce qui nous

revient semble n’être que le prélude à ce qui demain nous reviendra, une

miette, nous dit-il, d’un festin qui aujourd’hui nous échappe encore. À la

personne qui, imprudemment, évoqua en sa présence son œuvre achevée, il

rétorqua avec fermeté qu’aussi longtemps qu’il vivrait, il ne saurait être

question d’achèvement ; son œuvre prendrait fin avec sa vie ; et nous

sommes à l’unisson de ce sentiment quand nous suspendons notre lecture à

la fin d’un paragraphe et qu’en imagination nous sentons cette voix enfler

telle une vague à la merveilleuse plénitude.

Tous les grands écrivains ont un univers qui leur est propre et dans lequel

ils sont parfaitement à leur aise ; un certain état de notre vaste conscience

leur est propre, qu’ils éclairent et en quelque sorte mettent à nu, de sorte

que nous en venons à les lire plus pour cela que pour l’excellence de

l’intrigue, des personnages ou des situations. Personnellement, Henry James

nous paraît particulièrement dans son élément ; il accomplit ce pour quoi il

semble prédestiné, quand il s’agit de faire revivre les choses passées. La

lueur veloutée qui baigne le passé, la beauté qui inonde la plus banale des

images du temps d’avant, la pénombre dans laquelle se détachent les

choses, dans leur moindre détail, et que la lumière du jour harasse, la profondeur, la luxuriance, la quiétude, l’humour de ces tableaux vivants –

c’est là que semble être son univers de prédilection et son inspiration la plus

prégnante. C’est là qu’il puise l’atmosphère de tous ces récits qui décrivent

une Amérique naissante se détachant sur l’arrière-plan de l’ancienne

Europe. C’est dans la semi-clarté que son regard est le plus pénétrant. C’est

aux Américains, à Henry James et Hawthorne, que nous devons, en

littérature, notre délectation la plus subtile du passé – non pas le passé des

romances chevaleresques, mais celui plus immédiat de la dignité perdue et

des manières fanées. Leurs romans en sont habités ; mais aussi merveilleux

qu’ils soient, nous sommes tentés de suggérer que les souvenirs sont plus

merveilleux encore, en ce qu’ils restituent plus exactement ce qu’est Henry

James, son ton et ses attitudes. Sa bienveillance y est plus tendre, son

humour plus riche, sa sollicitude plus délicate, sa perception de la beauté,

de l’élégance, de l’humanité plus immédiates et directes. Il s’attelle à la

tâche qui est la sienne avec l’air indéfinissable de celui qui, chargé de

richesses, ne sait trop comment s’en défaire – où les poser, ni comment

résister à la tentation de se saisir de quelque autre objet qui brille ici ou là ;

qui semble si encombré de lourds trésors que l’aisance avec laquelle il en

dispose, sa maîtrise aiguë de la meilleure façon d’en présenter chaque pièce,

provoquent en nous la plus exquise satisfaction qu’il nous ait été donné

d’éprouver depuis fort longtemps. Face à un tel spectacle, quiconque s’est

essayé à l’écriture est condamné à repenser son art à la lumière de

l’extraordinaire exemple qui en est ici offert. Le plaisir que suscite en nous

ce spectacle se mêle au frisson qui nous envahit quand nous reconnaissons,

même de façon indirecte, l’ancienne société londonienne qu’il fait surgir de

l’ombre et déploie sous nos yeux, tangible et délicate, comme si ce dernier

cadeau était le plus parfait et précieux des trésors cachés dans « la malle

parfumée de nos souvenirs 2 ».

Après avoir passé neuf ans loin de l’Europe, période relatée dans Notes of

a Son and Brother, il arriva à Liverpool le 1er mars 1869, et se trouva dans

« une situation qui le frappa immédiatement comme la plus heureuse, la

plus passionnante, la plus intrigante et excitante qui ait pu s’offrir à un

jeune homme un peu désarmé qui allait bientôt avoir vingt-six ans 3 ». Il prit

la route de Londres, et s’installa chez un certain Lazarus Fox – un monsieur

« gentil et mince, qui vivait seul 4 » – il chérit chaque détail – « et qui louait

certaines parties de sa maison de Half Moon Street 5 à des messieurs comme il faut. » Le Londres d’alors, tel que Henry James le saisit aussitôt dans ses

tentacules si délicates et tenaces, était un organisme tout à fait à part, peu

enclin aux compromis. « Le grand balai du changement 6 » l’avait à peine

effleuré depuis l’époque de Byron. C’était encore « la même ville mal

aimable et mal aimée […] la ville trop indifférente, orgueilleuse, aveugle,

stupide même, pour tolérer toute comparaison qui l’aurait forcée à renoncer

à ses principes et qui, de ce fait […] impressionnait par cette force que lui

conférait sa propre indifférence à tout ce qui n’était pas ses propres

excentricités qu’elle imposait avec une détermination qui ne tolérait nulle

contradiction 7 ». Le jeune Américain (« animal ratiocineur que j’étais,

s’abandonnant à tout propos 8 à l’art des distinctions infinies 9 ») en vint très

vite à prendre son petit déjeuner avec le locataire du dessus (M. Albert

Rutson), mangeant sa sole et sa confiture avec les autres messieurs du

ministère de l’Intérieur, du ministère des Affaires étrangères, de la

Chambre, qui tous semblaient jouir du loisir nécessaire pour déjeuner à leur

aise, ce qui ne manquait pas de l’étonner, et qui l’interrogeaient sur la

composition du premier gouvernement de Grant 10 avec une insistance qui le

plongeait dans le plus grand embarras. La scène, qu’il serait une hérésie

d’analyser plus avant, respire son époque. Les moustaches, le loisir, la

passion de ces messieurs pour la politique, leur conviction que la manière

dont les gouvernements étaient composés constituait un sujet de

conversation naturel pour le petit déjeuner, et qu’un étranger incapable,

comme Henry James l’était, de l’éclairer n’échappait « au parfait ridicule,

que parce qu’il était parfaitement insignifiant 11 » – tous ces détails

dessinent un tableau dans lequel nombre d’entre nous reconnaîtront celui

qu’ils virent jadis, juchés sur une paire d’épaules.

Les témoins de l’époque s’accordent à dire que le Londres d’alors était

une petite ville comparée au Londres d’aujourd’hui, et ce qui la caractérisait

était le nombre limité de distractions et d’amusements qu’on y trouvait, et la

tendance, en conséquence, qu’avaient tous les gens en vue de se fréquenter,

formant ainsi une coterie accessible et néanmoins enviable. Quel que soit le

titre auquel on vous y admettait, que vous ayez accompli un geste forçant le

respect ou que vous vous soyez montré simplement capable de ce geste,

cette reconnaissance était de poids. Un jeune homme montant à Londres

pouvait en quelques mois s’enorgueillir d’avoir rencontré Tennyson,

Browning, Matthew Arnold, Carlyle, Froude, George Eliot, Herbert Spencer, Huxley, et Mill. Il leur avait été présenté ; il ne les avait pas

simplement croisés à une soirée. Il les avait entendu discourir ; il avait

même participé à la conversation. Les circonstances de l’époque rendaient

possible une forme de conversation qui, nous disent les témoins d’alors, est

un art inconnu de ce qu’ils se plaisent à définir comme la cacophonie

actuelle. Les dîners, les visites dominicales et les séjours à la campagne qui

se prolongeaient bien au-delà des week-ends de notre génération,

consolidaient et entretenaient l’amitié. La préférence allait sans doute alors

à des discussions conviviales assez générales, quoique parfaitement

informées, plus impersonnelles que les échanges informels, intenses et

libres qui sont ceux d’aujourd’hui. On apprend que, dans les années 1860,

de petites sociétés telles que Le Cosmopolite ou Le Siècle 12, se réunissaient

les mercredi et dimanche soirs, pour discuter des sujets sérieux du moment

et il nous semble qu’elles peuvent plus justement prétendre à être

exemplaires de leur époque que toutes les entreprises qui s’en rapprochent

aujourd’hui. Il semble que tout ce qui pouvait se passer dans le monde de la

politique ou le monde des lettres – et les deux étaient alors plus étroitement

liés qu’à présent – était inspiré et encouragé par cet univers. Nul doute que

les forces de l’époque – et elles étaient immenses – étaient mieux

organisées ; l’une des raisons, tout lecteur de mémoires en conviendra, en

est que certains noms s’imposaient d’eux-mêmes tout comme l’ordre serein

qui les entourait. Une fois leur roi couronné, ils le vénéraient avec une

loyauté sans faille. On se réunissait à Freshwater, dans le vieux jardin où se

dressent désormais les maisons de Melbury Road 13, ou ailleurs dans

Londres, et l’on y séjournait un mois ou deux, parfois toute sa vie,

partageant l’esprit du génie des lieux. Watts et Burne-Jones 14 à un coin de

la ville, Carlyle et George Eliot dans d’autres endroits encore, imposaient

leur loi, presque aussi fermement que Tennyson sur son île, sur des cercles

où régnaient l’esprit, la beauté ainsi que la dévotion la plus totale.

Henry James n’était bien sûr pas homme à se soumettre à des lois ou à se

rallier à un cercle quelconque, si ceci devait émousser le tranchant de son

esprit. Heureusement pour nous, il arriva en Angleterre non seulement avec

une curiosité aiguisée par les ans, mais aussi avec le détachement d’un

étranger et le sens critique d’un artiste. Il savait apprécier l’instant, mais

était aussi extrêmement observateur. C’est ainsi que ces fragments de passé

font revivre et même donnent de nouvelles couleurs aux figures marquantes de son époque et, la chose n’est pas moins importante, éclairent les figures

mineures qui les entouraient. Il n’est rien de plus joyeux que son portrait de

Mrs. Greville, avec « sa bonne humeur exquise et sa fatuité naïve 15 » ; une

personne à part entière, mais aussi l’incarnation de cet enthousiasme

débordant et généreux, propre alors à la gent féminine et aujourd’hui

disparu, et qui nous semble, non sans méchanceté – Henry James nous y

autorise – passablement ridicule. Nous ne gâcherons pas le plaisir que le

lecteur prendra au superbe passage décrivant la visite que Mrs. Greville

rendit à George Eliot, en révélant ce qui manqua d’arriver durant cet

épisode malheureux 16. On ne nous en voudra pas en revanche de nous

attarder un instant sur le salon de Milford Cottage 17,

ce refuge de l’innocence mondaine le plus préservé qu’il se pût imaginer… Les bougies rouges et leurs abat-jours de même couleur sont restés dans ma mémoire comme l’image vivante de ce monde, protégé des vents d’automne et de la réalité lointaine ; elles répandaient leur lumière rosée sur des incarnations de la délicatesse féminine telles que je n’aurais jamais pu me les imaginer,

précieux témoignages des manières anciennes 18.

Les rideaux tirés, le « riche service », le second volume du dernier roman

laissé à portée de main, ses pages à moitié découpées, « la tête exquise et le

pelage incomparable d’un colley de compagnie 19 » tel est le cadre familier.

Il évoque avec quelle désinvolture ces dames traversaient la vie, opposant

aux ans et aux revers un invincible optimisme, distribuant toutes sortes de

largesses sur leur passage, et ramenant au port, dans leur sillage, les plus

étranges et tristes des épaves. « Nombre des douloureuses vérités dont nous

avons l’intime quoique confuse conviction se fracassent avec éclat » sur de

telles défenses 20. La vérité n’était pas tant, semble-t-il, tenue pour

négligeable que défaite par l’énergie fascinante avec laquelle elles

traquaient la beauté, la noblesse, la poésie et ignoraient qu’il pût en être

autrement. Les efforts extravagants qu’elles consentaient pour créer

l’atmosphère de charme recherchée, confèrent à leur existence cette aura

d’aventure, de désir et de triomphe qui semble, pour le meilleur ou pour le

pire, avoir été bannie de notre présent si conscient de lui-même et si

critique. Un ami était-il souffrant ? On abattait un mur pour laisser entrer le

soleil du matin. Un docteur vous prescrivait-il de boire du lait ? La seule

vache réellement saine de toute l’Angleterre était à votre disposition. C’est

toute cette exubérance que Henry James convoque en la figure de

Mrs. Greville, « amie des puissants 21 » et prêtresse œcuménique. Nous pouvons presque entendre « la chaude voix rauque de Tennyson » répondre

à sa « vibrante dévotion » d’un « Oh, faites ce que bon vous semble –

pourvu que vous ne m’embrassiez pas devant le cocher 22 ! »

Avec l’entrée de lady Waterford 23, Henry James médite avec tendresse sur

l’atmosphère qui enveloppe ces jours anciens et ces figures, comme un

parfum de fleur – « cette beauté intime, sans parler de cette perfection

individuelle que nos pères étaient destinés à goûter […]. Rarement, je

l’avoue, mon sens rêvé de l’émerveillement aura-t-il ainsi été comblé 24. »

Se peut-il vraiment qu’ils aient été aussi accomplis que nous nous les

rappelons, ou l’atmosphère d’alors conférait-elle à toute belle présence, tout

raffinement ou tout signe de distinction, une prégnance désormais moins

manifestement irrévocable ? Tout ceci n’avait-il pas à voir aussi avec les

rues désertes de Londres, les voitures à cheval aux roues entourées de

paille, les restaurants avec leurs petits boxes étroits, l’impression de sécurité

et de désœuvrement ? Mais s’il s’agissait simplement pour elles de se

laisser admirer, quelle perfection dans l’accomplissement de leur tâche ! Un

peu d’espace est une condition nécessaire à la floraison de plantes aussi

luxuriantes que lady Waterford, qui, une fois qu’elle avait cessé d’éblouir le

monde de sa beauté et de sa présence, n’avait qu’à prendre un pinceau pour

être comparée au Titien ou à Watts.

L’individualité, quel que soit le sens qu’on confère à ce terme, semble

avoir pu s’exprimer avec une liberté qui est sans équivalent de nos jours. Le

talent, pour peu que vous en soyez doté, était encouragé et couvé comme on

peut difficilement se l’imaginer désormais. Tennyson en était, cela va sans

dire, l’exemple cardinal et heureusement pour nous Henry James put voir ce

monument dont il éclaire d’un jour nouveau le mystère. « Les tendres

anticipations de l’innocente dévotion sont, je le crains, bien souvent

condamnées, sous le poids de l’expérience, à de violentes et brutales

désillusions […]. Il ne pouvait être qu’en tout point admirable 25. » Ainsi

débute-t-il sa description, mais c’est pour mieux, après quelque temps, en

venir à admettre que « Tennyson n’était en rien tennysonien 26 ». L’air que

l’on respirait à Aldworth « ne tolérait que les évidences consommées, ou du

moins les certitudes vérifiées […]. Le tout me parut sans grand mystère et

presque vain […]. À dire vrai, il ne me semble ni un homme de savoir, ni un

homme capable de faire partager un quelconque savoir 27. » Il récita

Locksley Hall 28 et « Hélas, hélas… Je fus surpris de l’entendre retirer plus à

son œuvre qu’il n’y avait mis 29. » Et c’est ainsi que, par une série de

notations toutes admirablement pensées pour préciser le portrait sans le

détruire, il nous amène à la conclusion qui ne peut que satisfaire et

convaincre, « ma réaction négative n’avait en rien remis en question le fait

que notre grand homme fût un Aède – pour tout dire, elle n’avait fait que

confirmer qu’il était et qu’il serait à jamais un Aède 30 ». Nous comprenons

pour la première fois combien est vaine toute la scène, dans son évidente

simplicité, que « la gloire n’avait pas d’histoire » et que le caractère

poétique était « usé avant même que le prix en ait été payé, ou du moins

qu’il était parcimonieusement et non pas généreusement dépensé 31 » et

pourtant le grand homme revit et son image prospère sous ce jour nouveau ;

il nous apparaît plus que jamais comme l’incarnation de l’Aède. Le fantôme

de George Eliot est ramené à la vie et traité avec la même élégance

soucieuse du détail, au point que James en vient, pour le plus grand plaisir

de ses fidèles, à se définir comme « le plus Derondiste des Derondistes 32 ».

Et c’est ainsi que, se replongeant dans un passé enfui et changé à jamais (il

prétend pouvoir fixer l’heure de ce changement), il accomplit un ultime

geste de dévotion qui lui est caractéristique. L’Angleterre d’alors lui était

chère ; elle possédait une distinction raffinée, qu’il dit ne pas trouver dans

notre « immense masse monotone 33 ». Elle avait été généreuse envers lui,

lui avait donné sa chance bien au-delà de ce qu’elle pouvait s’imaginer.

L’homme qu’il était ne pouvait oublier ce cadeau ; et ce livre de souvenirs

nous semble être un magnifique témoignage de reconnaissance. Que

pouvait-il faire qui puisse dire sa gratitude, semble-t-il se demander. Et c’est

alors que puisant dans la puissance d’invention qui est la sienne, il

convoque le passé et nous en fait l’offrande. Nous ne pouvions désirer autre

chose, même si nous avions eu le choix, non pas pour ce qu’il nous révèle

des morts, mais pour ce qu’il nous livre de lui-même. Nombreux sont ceux

qui entendront sa voix dans ces pages ; ils y percevront encore son

altruisme, cette insatiable sollicitude qui trouve sa source, nous semble-t-il,

dans la vie solitaire et détachée de l’artiste. Comme s’il était reconnaissant

de la chance qui lui était donnée de prendre part aux affaires ordinaires du

monde, et de se rassurer que, quand bien même il était absorbé dans les

délicates et étranges choses de l’imagination, il n’avait pas perdu tout

contact avec les désirs humains. Reconnaître ce lien, même ténu, avec ses

amis et souvenirs passés l’emplissait de joie ; et l’on ne peut douter que s’il avait eu le choix, ses derniers mots eussent été, comme ceux de ce livre, les

mots du souvenir et de l’amour.

 

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