Essais choisis
L’ordre ancien
L’ORDRE ANCIEN 1
Les souvenirs de Henry James s’interrompent avec ce mince volume, qui
nous amène aux environs de l’année 1870. Ils s’interrompent plus qu’ils ne
s’achèvent, car bien que nous sachions que nous n’entendrons plus sa voix,
nous ne percevons ni lassitude ni sentiment d’adieu ; sa voix est riche et
précise, comme si le temps était infini et la matière sans limite ; ce qui nous
revient semble n’être que le prélude à ce qui demain nous reviendra, une
miette, nous dit-il, d’un festin qui aujourd’hui nous échappe encore. À la
personne qui, imprudemment, évoqua en sa présence son œuvre achevée, il
rétorqua avec fermeté qu’aussi longtemps qu’il vivrait, il ne saurait être
question d’achèvement ; son œuvre prendrait fin avec sa vie ; et nous
sommes à l’unisson de ce sentiment quand nous suspendons notre lecture à
la fin d’un paragraphe et qu’en imagination nous sentons cette voix enfler
telle une vague à la merveilleuse plénitude.
Tous les grands écrivains ont un univers qui leur est propre et dans lequel
ils sont parfaitement à leur aise ; un certain état de notre vaste conscience
leur est propre, qu’ils éclairent et en quelque sorte mettent à nu, de sorte
que nous en venons à les lire plus pour cela que pour l’excellence de
l’intrigue, des personnages ou des situations. Personnellement, Henry James
nous paraît particulièrement dans son élément ; il accomplit ce pour quoi il
semble prédestiné, quand il s’agit de faire revivre les choses passées. La
lueur veloutée qui baigne le passé, la beauté qui inonde la plus banale des
images du temps d’avant, la pénombre dans laquelle se détachent les
choses, dans leur moindre détail, et que la lumière du jour harasse, la profondeur, la luxuriance, la quiétude, l’humour de ces tableaux vivants –
c’est là que semble être son univers de prédilection et son inspiration la plus
prégnante. C’est là qu’il puise l’atmosphère de tous ces récits qui décrivent
une Amérique naissante se détachant sur l’arrière-plan de l’ancienne
Europe. C’est dans la semi-clarté que son regard est le plus pénétrant. C’est
aux Américains, à Henry James et Hawthorne, que nous devons, en
littérature, notre délectation la plus subtile du passé – non pas le passé des
romances chevaleresques, mais celui plus immédiat de la dignité perdue et
des manières fanées. Leurs romans en sont habités ; mais aussi merveilleux
qu’ils soient, nous sommes tentés de suggérer que les souvenirs sont plus
merveilleux encore, en ce qu’ils restituent plus exactement ce qu’est Henry
James, son ton et ses attitudes. Sa bienveillance y est plus tendre, son
humour plus riche, sa sollicitude plus délicate, sa perception de la beauté,
de l’élégance, de l’humanité plus immédiates et directes. Il s’attelle à la
tâche qui est la sienne avec l’air indéfinissable de celui qui, chargé de
richesses, ne sait trop comment s’en défaire – où les poser, ni comment
résister à la tentation de se saisir de quelque autre objet qui brille ici ou là ;
qui semble si encombré de lourds trésors que l’aisance avec laquelle il en
dispose, sa maîtrise aiguë de la meilleure façon d’en présenter chaque pièce,
provoquent en nous la plus exquise satisfaction qu’il nous ait été donné
d’éprouver depuis fort longtemps. Face à un tel spectacle, quiconque s’est
essayé à l’écriture est condamné à repenser son art à la lumière de
l’extraordinaire exemple qui en est ici offert. Le plaisir que suscite en nous
ce spectacle se mêle au frisson qui nous envahit quand nous reconnaissons,
même de façon indirecte, l’ancienne société londonienne qu’il fait surgir de
l’ombre et déploie sous nos yeux, tangible et délicate, comme si ce dernier
cadeau était le plus parfait et précieux des trésors cachés dans « la malle
parfumée de nos souvenirs 2 ».
Après avoir passé neuf ans loin de l’Europe, période relatée dans Notes of
a Son and Brother, il arriva à Liverpool le 1er mars 1869, et se trouva dans
« une situation qui le frappa immédiatement comme la plus heureuse, la
plus passionnante, la plus intrigante et excitante qui ait pu s’offrir à un
jeune homme un peu désarmé qui allait bientôt avoir vingt-six ans 3 ». Il prit
la route de Londres, et s’installa chez un certain Lazarus Fox – un monsieur
« gentil et mince, qui vivait seul 4 » – il chérit chaque détail – « et qui louait
certaines parties de sa maison de Half Moon Street 5 à des messieurs comme il faut. » Le Londres d’alors, tel que Henry James le saisit aussitôt dans ses
tentacules si délicates et tenaces, était un organisme tout à fait à part, peu
enclin aux compromis. « Le grand balai du changement 6 » l’avait à peine
effleuré depuis l’époque de Byron. C’était encore « la même ville mal
aimable et mal aimée […] la ville trop indifférente, orgueilleuse, aveugle,
stupide même, pour tolérer toute comparaison qui l’aurait forcée à renoncer
à ses principes et qui, de ce fait […] impressionnait par cette force que lui
conférait sa propre indifférence à tout ce qui n’était pas ses propres
excentricités qu’elle imposait avec une détermination qui ne tolérait nulle
contradiction 7 ». Le jeune Américain (« animal ratiocineur que j’étais,
s’abandonnant à tout propos 8 à l’art des distinctions infinies 9 ») en vint très
vite à prendre son petit déjeuner avec le locataire du dessus (M. Albert
Rutson), mangeant sa sole et sa confiture avec les autres messieurs du
ministère de l’Intérieur, du ministère des Affaires étrangères, de la
Chambre, qui tous semblaient jouir du loisir nécessaire pour déjeuner à leur
aise, ce qui ne manquait pas de l’étonner, et qui l’interrogeaient sur la
composition du premier gouvernement de Grant 10 avec une insistance qui le
plongeait dans le plus grand embarras. La scène, qu’il serait une hérésie
d’analyser plus avant, respire son époque. Les moustaches, le loisir, la
passion de ces messieurs pour la politique, leur conviction que la manière
dont les gouvernements étaient composés constituait un sujet de
conversation naturel pour le petit déjeuner, et qu’un étranger incapable,
comme Henry James l’était, de l’éclairer n’échappait « au parfait ridicule,
que parce qu’il était parfaitement insignifiant 11 » – tous ces détails
dessinent un tableau dans lequel nombre d’entre nous reconnaîtront celui
qu’ils virent jadis, juchés sur une paire d’épaules.
Les témoins de l’époque s’accordent à dire que le Londres d’alors était
une petite ville comparée au Londres d’aujourd’hui, et ce qui la caractérisait
était le nombre limité de distractions et d’amusements qu’on y trouvait, et la
tendance, en conséquence, qu’avaient tous les gens en vue de se fréquenter,
formant ainsi une coterie accessible et néanmoins enviable. Quel que soit le
titre auquel on vous y admettait, que vous ayez accompli un geste forçant le
respect ou que vous vous soyez montré simplement capable de ce geste,
cette reconnaissance était de poids. Un jeune homme montant à Londres
pouvait en quelques mois s’enorgueillir d’avoir rencontré Tennyson,
Browning, Matthew Arnold, Carlyle, Froude, George Eliot, Herbert Spencer, Huxley, et Mill. Il leur avait été présenté ; il ne les avait pas
simplement croisés à une soirée. Il les avait entendu discourir ; il avait
même participé à la conversation. Les circonstances de l’époque rendaient
possible une forme de conversation qui, nous disent les témoins d’alors, est
un art inconnu de ce qu’ils se plaisent à définir comme la cacophonie
actuelle. Les dîners, les visites dominicales et les séjours à la campagne qui
se prolongeaient bien au-delà des week-ends de notre génération,
consolidaient et entretenaient l’amitié. La préférence allait sans doute alors
à des discussions conviviales assez générales, quoique parfaitement
informées, plus impersonnelles que les échanges informels, intenses et
libres qui sont ceux d’aujourd’hui. On apprend que, dans les années 1860,
de petites sociétés telles que Le Cosmopolite ou Le Siècle 12, se réunissaient
les mercredi et dimanche soirs, pour discuter des sujets sérieux du moment
et il nous semble qu’elles peuvent plus justement prétendre à être
exemplaires de leur époque que toutes les entreprises qui s’en rapprochent
aujourd’hui. Il semble que tout ce qui pouvait se passer dans le monde de la
politique ou le monde des lettres – et les deux étaient alors plus étroitement
liés qu’à présent – était inspiré et encouragé par cet univers. Nul doute que
les forces de l’époque – et elles étaient immenses – étaient mieux
organisées ; l’une des raisons, tout lecteur de mémoires en conviendra, en
est que certains noms s’imposaient d’eux-mêmes tout comme l’ordre serein
qui les entourait. Une fois leur roi couronné, ils le vénéraient avec une
loyauté sans faille. On se réunissait à Freshwater, dans le vieux jardin où se
dressent désormais les maisons de Melbury Road 13, ou ailleurs dans
Londres, et l’on y séjournait un mois ou deux, parfois toute sa vie,
partageant l’esprit du génie des lieux. Watts et Burne-Jones 14 à un coin de
la ville, Carlyle et George Eliot dans d’autres endroits encore, imposaient
leur loi, presque aussi fermement que Tennyson sur son île, sur des cercles
où régnaient l’esprit, la beauté ainsi que la dévotion la plus totale.
Henry James n’était bien sûr pas homme à se soumettre à des lois ou à se
rallier à un cercle quelconque, si ceci devait émousser le tranchant de son
esprit. Heureusement pour nous, il arriva en Angleterre non seulement avec
une curiosité aiguisée par les ans, mais aussi avec le détachement d’un
étranger et le sens critique d’un artiste. Il savait apprécier l’instant, mais
était aussi extrêmement observateur. C’est ainsi que ces fragments de passé
font revivre et même donnent de nouvelles couleurs aux figures marquantes de son époque et, la chose n’est pas moins importante, éclairent les figures
mineures qui les entouraient. Il n’est rien de plus joyeux que son portrait de
Mrs. Greville, avec « sa bonne humeur exquise et sa fatuité naïve 15 » ; une
personne à part entière, mais aussi l’incarnation de cet enthousiasme
débordant et généreux, propre alors à la gent féminine et aujourd’hui
disparu, et qui nous semble, non sans méchanceté – Henry James nous y
autorise – passablement ridicule. Nous ne gâcherons pas le plaisir que le
lecteur prendra au superbe passage décrivant la visite que Mrs. Greville
rendit à George Eliot, en révélant ce qui manqua d’arriver durant cet
épisode malheureux 16. On ne nous en voudra pas en revanche de nous
attarder un instant sur le salon de Milford Cottage 17,
ce refuge de l’innocence mondaine le plus préservé qu’il se pût imaginer… Les bougies rouges et leurs abat-jours de même couleur sont restés dans ma mémoire comme l’image vivante de ce monde, protégé des vents d’automne et de la réalité lointaine ; elles répandaient leur lumière rosée sur des incarnations de la délicatesse féminine telles que je n’aurais jamais pu me les imaginer,
précieux témoignages des manières anciennes 18.
Les rideaux tirés, le « riche service », le second volume du dernier roman
laissé à portée de main, ses pages à moitié découpées, « la tête exquise et le
pelage incomparable d’un colley de compagnie 19 » tel est le cadre familier.
Il évoque avec quelle désinvolture ces dames traversaient la vie, opposant
aux ans et aux revers un invincible optimisme, distribuant toutes sortes de
largesses sur leur passage, et ramenant au port, dans leur sillage, les plus
étranges et tristes des épaves. « Nombre des douloureuses vérités dont nous
avons l’intime quoique confuse conviction se fracassent avec éclat » sur de
telles défenses 20. La vérité n’était pas tant, semble-t-il, tenue pour
négligeable que défaite par l’énergie fascinante avec laquelle elles
traquaient la beauté, la noblesse, la poésie et ignoraient qu’il pût en être
autrement. Les efforts extravagants qu’elles consentaient pour créer
l’atmosphère de charme recherchée, confèrent à leur existence cette aura
d’aventure, de désir et de triomphe qui semble, pour le meilleur ou pour le
pire, avoir été bannie de notre présent si conscient de lui-même et si
critique. Un ami était-il souffrant ? On abattait un mur pour laisser entrer le
soleil du matin. Un docteur vous prescrivait-il de boire du lait ? La seule
vache réellement saine de toute l’Angleterre était à votre disposition. C’est
toute cette exubérance que Henry James convoque en la figure de
Mrs. Greville, « amie des puissants 21 » et prêtresse œcuménique. Nous pouvons presque entendre « la chaude voix rauque de Tennyson » répondre
à sa « vibrante dévotion » d’un « Oh, faites ce que bon vous semble –
pourvu que vous ne m’embrassiez pas devant le cocher 22 ! »
Avec l’entrée de lady Waterford 23, Henry James médite avec tendresse sur
l’atmosphère qui enveloppe ces jours anciens et ces figures, comme un
parfum de fleur – « cette beauté intime, sans parler de cette perfection
individuelle que nos pères étaient destinés à goûter […]. Rarement, je
l’avoue, mon sens rêvé de l’émerveillement aura-t-il ainsi été comblé 24. »
Se peut-il vraiment qu’ils aient été aussi accomplis que nous nous les
rappelons, ou l’atmosphère d’alors conférait-elle à toute belle présence, tout
raffinement ou tout signe de distinction, une prégnance désormais moins
manifestement irrévocable ? Tout ceci n’avait-il pas à voir aussi avec les
rues désertes de Londres, les voitures à cheval aux roues entourées de
paille, les restaurants avec leurs petits boxes étroits, l’impression de sécurité
et de désœuvrement ? Mais s’il s’agissait simplement pour elles de se
laisser admirer, quelle perfection dans l’accomplissement de leur tâche ! Un
peu d’espace est une condition nécessaire à la floraison de plantes aussi
luxuriantes que lady Waterford, qui, une fois qu’elle avait cessé d’éblouir le
monde de sa beauté et de sa présence, n’avait qu’à prendre un pinceau pour
être comparée au Titien ou à Watts.
L’individualité, quel que soit le sens qu’on confère à ce terme, semble
avoir pu s’exprimer avec une liberté qui est sans équivalent de nos jours. Le
talent, pour peu que vous en soyez doté, était encouragé et couvé comme on
peut difficilement se l’imaginer désormais. Tennyson en était, cela va sans
dire, l’exemple cardinal et heureusement pour nous Henry James put voir ce
monument dont il éclaire d’un jour nouveau le mystère. « Les tendres
anticipations de l’innocente dévotion sont, je le crains, bien souvent
condamnées, sous le poids de l’expérience, à de violentes et brutales
désillusions […]. Il ne pouvait être qu’en tout point admirable 25. » Ainsi
débute-t-il sa description, mais c’est pour mieux, après quelque temps, en
venir à admettre que « Tennyson n’était en rien tennysonien 26 ». L’air que
l’on respirait à Aldworth « ne tolérait que les évidences consommées, ou du
moins les certitudes vérifiées […]. Le tout me parut sans grand mystère et
presque vain […]. À dire vrai, il ne me semble ni un homme de savoir, ni un
homme capable de faire partager un quelconque savoir 27. » Il récita
Locksley Hall 28 et « Hélas, hélas… Je fus surpris de l’entendre retirer plus à
son œuvre qu’il n’y avait mis 29. » Et c’est ainsi que, par une série de
notations toutes admirablement pensées pour préciser le portrait sans le
détruire, il nous amène à la conclusion qui ne peut que satisfaire et
convaincre, « ma réaction négative n’avait en rien remis en question le fait
que notre grand homme fût un Aède – pour tout dire, elle n’avait fait que
confirmer qu’il était et qu’il serait à jamais un Aède 30 ». Nous comprenons
pour la première fois combien est vaine toute la scène, dans son évidente
simplicité, que « la gloire n’avait pas d’histoire » et que le caractère
poétique était « usé avant même que le prix en ait été payé, ou du moins
qu’il était parcimonieusement et non pas généreusement dépensé 31 » et
pourtant le grand homme revit et son image prospère sous ce jour nouveau ;
il nous apparaît plus que jamais comme l’incarnation de l’Aède. Le fantôme
de George Eliot est ramené à la vie et traité avec la même élégance
soucieuse du détail, au point que James en vient, pour le plus grand plaisir
de ses fidèles, à se définir comme « le plus Derondiste des Derondistes 32 ».
Et c’est ainsi que, se replongeant dans un passé enfui et changé à jamais (il
prétend pouvoir fixer l’heure de ce changement), il accomplit un ultime
geste de dévotion qui lui est caractéristique. L’Angleterre d’alors lui était
chère ; elle possédait une distinction raffinée, qu’il dit ne pas trouver dans
notre « immense masse monotone 33 ». Elle avait été généreuse envers lui,
lui avait donné sa chance bien au-delà de ce qu’elle pouvait s’imaginer.
L’homme qu’il était ne pouvait oublier ce cadeau ; et ce livre de souvenirs
nous semble être un magnifique témoignage de reconnaissance. Que
pouvait-il faire qui puisse dire sa gratitude, semble-t-il se demander. Et c’est
alors que puisant dans la puissance d’invention qui est la sienne, il
convoque le passé et nous en fait l’offrande. Nous ne pouvions désirer autre
chose, même si nous avions eu le choix, non pas pour ce qu’il nous révèle
des morts, mais pour ce qu’il nous livre de lui-même. Nombreux sont ceux
qui entendront sa voix dans ces pages ; ils y percevront encore son
altruisme, cette insatiable sollicitude qui trouve sa source, nous semble-t-il,
dans la vie solitaire et détachée de l’artiste. Comme s’il était reconnaissant
de la chance qui lui était donnée de prendre part aux affaires ordinaires du
monde, et de se rassurer que, quand bien même il était absorbé dans les
délicates et étranges choses de l’imagination, il n’avait pas perdu tout
contact avec les désirs humains. Reconnaître ce lien, même ténu, avec ses
amis et souvenirs passés l’emplissait de joie ; et l’on ne peut douter que s’il avait eu le choix, ses derniers mots eussent été, comme ceux de ce livre, les
mots du souvenir et de l’amour.
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