Essais choisis

Virginia Woolf · Chapitre 18 sur 37

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Essais choisis

Mr. Bennett et Mrs. Brown

MR. BENNETT ET MRS. BROWN 1

 

Il est probable, voire heureux, que je sois la seule personne dans cette

pièce à avoir commis l’imprudence d’écrire, de tenter d’écrire ou d’échouer

à écrire un roman. Et lorsque je me suis demandé, suite à votre invitation à

vous parler de la fiction moderne, quel malin génie avait bien pu me

chuchoter à l’oreille et m’entraîner ainsi à ma perte, une petite silhouette

s’est dressée devant moi – la silhouette d’un homme, d’une femme, qui me

dit : « Je m’appelle Brown. Essayez de m’attraper. »

La plupart des romanciers font la même expérience. Quelqu’un répondant

au nom de Brown, de Smith ou de Jones s’approche d’eux et leur dit de l’air

le plus charmant et aguicheur qui soit « Allez ! Essayez de m’attraper. » Et

c’est ainsi que, aiguillonnés par ces feux follets, ils bataillent volume après

volume, consacrant leurs plus belles années à cette quête, sans y gagner

grand-chose. Peu parviennent à attraper la silhouette fantomatique ; la

plupart doivent se contenter d’un morceau de sa robe ou d’une mèche de

cheveux.

Ma conviction que des hommes et des femmes écrivent des romans parce

qu’ils sont incités à inventer un personnage qui s’est en fait imposé à eux,

est corroborée par Mr. Arnold Bennett. Dans un article que je vais ici citer,

il explique : « Un roman réussi trouve sa base dans la création de

personnages et rien d’autre […]. Le style compte ; l’intrigue compte ;

l’originalité de la vision compte. Mais rien de tout ceci ne compte autant

que de rendre les personnages convaincants. Si les personnages sont vrais,

le roman a une chance ; s’ils ne le sont pas, l’oubli sera son seul destin 2. » Et il en arrive à la conclusion que nous n’avons aujourd’hui pas de jeunes

romanciers qui comptent, car ils sont incapables de créer des personnages

qui soient vrais, justes et convaincants.

Telles sont les questions qu’avec plus d’audace que de tact je souhaite

soumettre au débat. Je souhaite comprendre ce que nous voulons dire

lorsque, dans le domaine de la fiction, nous parlons de personnage ; et dire

quelque chose de cette réalité que Mr. Bennett convoque ; et proposer

quelques explications pour comprendre pourquoi nos jeunes romanciers

échouent à créer des personnages, pour autant qu’ils y échouent, comme

l’affirme Mr. Bennett. Ceci m’amènera, j’en ai conscience, à des

généralisations très vagues. Car la question est des plus difficiles. Songez

combien nous sommes ignorants de ce qu’est un personnage – songez

combien nous sommes ignorants de ce qu’est l’art. Mais, pour clarifier les

choses avant que d’aller plus loin, je voudrais suggérer que nous rangions

les édouardiens et les géorgiens 3 en deux camps ; je définirai Mr. Wells,

Mr. Bennett et Mr. Galsworthy comme des édouardiens ; et je définirai

Mr. Forster, Mr. Lawrence, Mr. Strachey, Mr. Joyce et Mr. Eliot comme des

géorgiens. Et je vous demanderai de bien vouloir m’excuser si, avec une

intolérable vanité, je m’exprime à la première personne. J’ai scrupule à

attribuer à tout un chacun les opinions d’une personne imparfaitement

informée et nul doute fourvoyée.

Je souhaiterais tout d’abord souligner, ce dont vous conviendrez avec moi,

que chacun d’entre nous ici sait juger du caractère des hommes. Il est même

impossible de survivre ne serait-ce qu’une année sans savoir juger du

caractère humain et pratiquer cet art avec bonheur. Nos mariages, nos

amitiés en dépendent ; nos entreprises en dépendent grandement ; chaque

jour des questions se posent qui ne peuvent trouver de solution sans ce don.

Et je souhaiterais avancer une seconde proposition, sans nul doute plus

contestable que la première, selon laquelle en décembre 1910 ou aux

environs de cette date le caractère humain s’est trouvé bouleversé 4.

Je ne veux pas dire par là que quelqu’un serait sorti, comme l’on va dans

le jardin, et aurait alors constaté qu’une rose était éclose, ou qu’une poule

avait pondu un œuf. Le changement ne fut en rien aussi soudain ou précis.

Mais un changement eut bien lieu ; et puisque l’on est contraint de le situer

de manière arbitraire, plaçons-le autour de l’année 1910. Les romans de

Samuel Butler, tout particulièrement Ainsi va toute chair 5, en donnent des signes avant-coureurs ; les pièces de Bernard Shaw s’en font aussi l’écho.

Dans la vie, on peut de même percevoir ce changement, on me pardonnera

cette illustration familière, dans le personnage de sa cuisinière. La

cuisinière de l’ère victorienne vivait, tel un Léviathan, dans des profondeurs

terribles, silencieuses, obscures, insondables ; la cuisinière de l’ère

géorgienne est un être de lumière, qui affectionne le grand air ; elle entre et

sort du salon, tantôt pour nous emprunter le Daily Herald, tantôt pour nous

demander conseil à propos de son chapeau. Est-il besoin de meilleures

preuves de la capacité de l’espèce humaine à évoluer ? Plongez-vous dans

Agamemnon 6 et voyez si presque toute votre sympathie ne va pas, peu à

peu, à Clytemnestre. Ou considérez la vie conjugale des Carlyle, et voyez

combien nous semble pitoyable et vaine la détestable tradition pesant sur la

vie domestique, qui voulait qu’une femme de génie 7 passât son temps à

faire la chasse aux cafards, à récurer les casseroles, au lieu d’écrire des

livres. Toutes les relations humaines ont évolué – celles des maîtres et des

domestiques, des maris et des femmes, des parents et des enfants. Et lorsque

les relations humaines changent, la religion, les comportements, la politique

et la littérature s’en trouvent, par la même occasion, changés. Convenons

ensemble que l’un de ces changements se fit vers l’année 1910.

J’ai déjà dit que nous devions être de fins lecteurs de la personnalité

humaine si nous voulions survivre un an sans dommages. Mais c’est l’art de

la jeunesse. À l’âge mûr et durant la vieillesse, nous pratiquons cet art à des

fins pratiques ; les amitiés nouvelles, et autres explorations expérimentales

dans l’art de l’analyse du caractère humain se font rares. Mais les

romanciers ont ceci de différent qu’ils ne cessent jamais de s’intéresser à la

personnalité humaine, quand bien même ils en auraient appris assez pour

faire face à la vie de tous les jours. Ils vont plus loin ; ils sentent qu’il y a

quelque chose de durablement intéressant, en tant que tel, dans le caractère

humain. Par-delà le commerce quotidien, quelque chose, en l’être humain,

leur semble de la plus haute importance, quand bien même cela n’affecterait

en rien leur bonheur, leur bien-être ou leurs revenus. L’étude du caractère

humain devient une activité fascinante ; en rendre compte une obsession. Et

ceci m’est très difficile à expliquer : qu’entendent les romanciers lorsqu’ils

parlent du caractère humain, quelle est cette puissante énergie qui les

pousse encore et encore à l’exprimer par l’écriture ?

Aussi, si vous me le permettez, plutôt qu’une analyse abstraite, je vous livrerai une petite histoire qui, pour ridicule qu’elle soit, a le mérite d’être

vraie et qui se passe dans un train entre Richmond et la gare de Waterloo 8 ;

ceci afin que vous réalisiez les différents visages que cette énergie peut

prendre ; et les dangers effrayants qu’il y a à tenter de la mettre en mots.

Un soir, voilà quelques semaines de cela, j’étais en retard pour prendre

mon train et je sautai dans le premier compartiment ouvert. En m’asseyant,

j’eus l’étrange et désagréable impression que j’interrompais la conversation

des deux passagers qui s’y trouvaient déjà. Non qu’ils aient été jeunes et

joyeux. Loin de là. Ils étaient tous d’eux d’un âge certain, la femme pouvait

avoir une soixantaine d’années, l’homme une bonne quarantaine. Ils étaient

assis en face l’un de l’autre et l’homme, qui, penché en avant et le visage

empourpré, avait dû être lancé dans une grande explication, se rassit au

fond de la banquette et se tut. Je l’avais interrompu et il était agacé. En

revanche, la vieille dame, que j’appellerai Mrs. Brown, parut plutôt

soulagée. C’était une de ces vieilles dames à la mise très propre quoique

désuète et dont l’allure impeccable – boutonnée, ceinturée, nouée, reprisée

et brossée – nous donne un sentiment de plus extrême pauvreté encore que

les haillons les plus sales. Il y avait chez elle quelque chose de contraint –

une impression de souffrance craintive et elle était, de plus, toute petite. Ses

pieds, dans leurs petites bottines cirées, touchaient à peine le sol. Il me

sembla qu’elle n’avait personne pour la secourir ; qu’elle ne pouvait

compter que sur elle-même ; qu’ayant été abandonnée, ou laissée veuve,

voilà plusieurs années, elle avait mené une existence faite d’inquiétudes et

de soucis, devant peut-être élever un fils qui commençait probablement à

filer un mauvais coton. Voici ce qui me traversa l’esprit quand je m’assis,

me sentant, comme la plupart d’entre nous, quelque peu gênée de devoir

partager un compartiment avec d’autres passagers, à moins, d’une façon ou

d’une autre, de les avoir situés. Puis je regardai l’homme. Ce n’était, j’en

eus la conviction, pas un parent de Mrs. Brown ; il était plus massif, plus

rugueux, moins raffiné. Il devait être, me dis-je, dans les affaires, sans doute

un respectable marchand de grain du nord de l’Angleterre, portait un

complet de serge bleue, un couteau de poche, un mouchoir de soie et un

robuste sac en cuir. Il avait toutefois, apparemment, une déplaisante affaire

à régler avec Mrs. Brown ; une affaire confidentielle, sombre peut-être, et

qu’ils n’avaient nulle intention de discuter en ma présence.

« Oui, les Croft ont joué de malchance avec leurs domestiques », dit (celui que j’appellerai) Mr. Smith avec componction, revenant à un sujet évoqué

précédemment, dans le but de ne rien laisser paraître.

« Ah, les pauvres », dit Mrs. Brown, non sans condescendance. « Ma

grand-mère avait une bonne qui entra à son service à l’âge de quinze ans et

y resta jusqu’à quatre-vingts ans » (ajouta-t-elle avec une sorte de fierté

blessée et un peu agressive, sans doute pour nous impressionner).

« Ceci ne se voit guère de nos jours », concéda Mr. Smith sur un ton

conciliant.

Puis ils se turent.

« Il est curieux qu’ils n’ouvrent pas un golf ici – J’aurais pensé que cela

tenterait un de ces jeunes gens entreprenants », dit Mr. Smith, le silence le

rendant apparemment nerveux.

Mrs. Brown ne prit pas même la peine de répondre.

« Quels changements il y a dans cette partie du pays ! » dit Mr. Smith en

regardant par la fenêtre tout en me jetant un regard furtif.

Il était évident, à en juger par le silence de Mrs. Brown et l’affabilité

contrainte de Mr. Smith, qu’il avait sur elle un pouvoir dont il usait de façon

déplaisante. Peut-être cela avait-il à voir avec la décadence de son fils, ou

quelque épisode de sa vie passée, ou sa fille. Peut-être se rendait-elle à

Londres pour signer quelque document cédant des droits de propriété. De

toute évidence, elle était contre son gré à la merci de Mr. Smith. Je me

sentais envahie de compassion pour elle, quand sans préambule, elle

demanda soudain,

« Savez-vous si un chêne meurt quand il a été attaqué par des chenilles

pendant deux ans ? »

Elle s’était exprimée d’une voix précise, distinguée, pleine d’entrain et de

curiosité.

Mr. Smith fut pris de court, mais soulagé de se voir offrir un sujet de

conversation inoffensif. Il lui donna sans tarder toutes sortes d’informations

sur les invasions d’insectes. Il l’informa qu’il avait un frère fermier dans le

Kent. Il l’informa, à n’en plus finir, de ce que font tous les ans les

cultivateurs de fruits du Kent. Mais alors qu’il parlait eut lieu une chose

étrange. Mrs. Brown sortit un petit mouchoir blanc de son sac et se mit à

s’essuyer les yeux. Elle pleurait. Mais elle continua de l’écouter avec

retenue, et il continua de parler, un peu plus fort, quelque peu courroucé,

comme s’il l’avait déjà vue pleurer ; comme si c’était là une désagréable habitude. Cela finit par l’agacer. Il s’arrêta brutalement, regarda par la

fenêtre, puis se pencha à nouveau vers elle comme lorsque j’étais arrivée,

insistant avec la rudesse menaçante de celui qui refuse de supporter plus

longtemps de tels enfantillages.

« Donc, à propos de l’affaire dont nous discutions. Nous sommes

d’accord ? George sera bien là mardi ?

— Nous serons là comme convenu », dit Mrs. Brown, avec une grande

dignité.

Mr. Smith ne répondit rien. Il se leva, boutonna son manteau, descendit

son sac et sauta hors du train, avant même qu’il ne fût à l’arrêt, à Clapham

Junction. Il avait obtenu ce qu’il voulait, mais il avait un peu honte de lui-

même ; il était content de prendre congé de la vieille dame.

Je restai seule avec Mrs. Brown. Elle était assise dans le coin opposé, très

soignée, toute petite, quelque peu étrange et intensément malheureuse.

L’impression qui se dégageait d’elle était renversante. Elle envahissait tout

l’espace, tel un courant d’air ou une odeur de brûlé. De quoi était-elle faite

– cette si étrange et puissante impression ? Dans ces moments-là notre

cerveau est assailli d’une myriade d’idées toutes plus bizarres et

incongrues ; nous imaginons la personne en question, Mrs. Brown, dans

toutes sortes de situations. Je la vis dans une maison de bord de mer, parmi

de curieux bibelots : des oursins, des maquettes de bateaux sous verre. Les

décorations de son époux trônaient sur la cheminée. Elle entrait et sortait de

la pièce, s’asseyant brièvement, grignotant dans des soucoupes, ou

silencieusement absorbée dans de longs moments de contemplation. C’était

tout du moins ce que semblaient suggérer les chenilles et les chênes. Et

c’est dans cette vie retirée que fit irruption Mr. Smith. Je l’imaginai

surgissant en une bourrasque, un jour de grand vent, faisant claquer les

portes et heurtant tout sur son passage, son parapluie laissant une petite

flaque dans le hall. Puis ils s’enfermèrent à l’abri des regards.

C’est alors que Mrs. Brown dut faire face à la terrible vérité. Elle prit une

décision héroïque. Tôt, avant l’aube, elle partit à la gare, après avoir fait son

sac. Elle refusa que Smith y touche. Elle était blessée dans son orgueil,

arrachée à ses repères ; elle venait d’une famille distinguée qui avait des

gens de maison – mais les détails pouvaient attendre. Il convenait avant tout

de comprendre ce qu’elle était, de s’immerger dans l’atmosphère qui était la

sienne. Je n’avais pas le temps d’expliquer pourquoi je trouvais tout ceci tragique, héroïque, mais aussi quelque peu extravagant et fantastique, avant

que le train ne parvienne à son terminus et qu’elle ne disparaisse, son sac à

la main, dans l’immense gare inondée de lumière. Elle semblait si petite, si

courageuse ; tout à la fois si fragile et si héroïque. Je ne l’ai jamais revue et

je ne saurai jamais ce qu’il est advenu d’elle.

Cette histoire se conclut sans réelle morale. Mais je ne vous ai pas raconté

cette anecdote pour manifester mes dons de conteuse ou le plaisir que j’ai à

voyager de Richmond à Waterloo. Ce que je souhaite que vous perceviez ici

est la chose suivante. Voici comment un personnage s’impose à quelqu’un.

Voici comment Mrs. Brown amène comme par automatisme quelqu’un à

écrire un roman à propos d’elle. J’ai la conviction qu’à l’origine de tous les

romans, il y a une vieille dame assise en face de soi. En d’autres termes, j’ai

la conviction que tous les romans ont pour objet le caractère humain et que

c’est pour exprimer le caractère humain – et non prêcher une doctrine,

entonner des hymnes, ou célébrer la gloire de l’Empire britannique, que la

forme du roman, si gauche, si bavarde, et peu théâtrale, si riche, si

malléable et vivante a été façonnée. Exprimer le caractère humain, ai-je dit ;

mais vous objecterez très vite que ces mots peuvent revêtir les significations

les plus diverses. Le caractère de la vieille Mrs. Brown, par exemple, aura

sur vous un effet fort différent en fonction de la période et du pays qui vous

ont vu naître. Il serait aisé d’écrire trois versions différentes de l’incident du

train : anglaise, française et russe. L’écrivain anglais fera de la vieille dame

un « personnage » ; il soulignera ses particularités et ses traits les plus

saillants ; les boutons de son manteau et ses rides ; ses rubans et verrues. Sa

personnalité dominera le livre. Un écrivain français se débarrassera de tout

ceci ; il sacrifiera ce que Mrs. Brown a de plus individuel pour donner une

vision plus générale de la nature humaine ; pour produire un tout plus

abstrait, maîtrisé et harmonieux. Le Russe tranchera dans le vif ; mettra

l’âme à nu – l’âme seule, errant dans Waterloo Road, et posant à la vie une

question terrifiante qui résonnera à nos oreilles longtemps après que nous

aurons refermé le livre. Mais, en plus de la période et du pays, nous devons

aussi prendre en compte le tempérament de l’écrivain. Vous percevez une

chose dans le caractère, j’en perçois une autre. Et quand il s’agit d’écriture,

chacun fait des choix selon des principes qui lui sont propres. C’est ainsi

que Mrs. Brown peut être traitée d’une infinité de manières, selon la

période, le pays et le tempérament de l’écrivain.

Mais je dois, à ce stade, rappeler ce que nous dit Mr. Arnold Bennett. Il

nous dit qu’il faut que les personnages soient vrais pour que le roman ait

une chance de survivre. Il est, sinon, condamné à l’oubli. Mais, ne puis-je

m’empêcher de me demander, qu’est-ce que la réalité ? Et qui juge de la

réalité ? Un personnage peut être vrai aux yeux de Mr. Bennett et des plus

artificiels à mes yeux. Il affirme par exemple, dans son article, que le

docteur Watson de Sherlock Holmes lui semble vrai : alors que pour moi le

docteur Watson est un sac rempli de paille, un épouvantail, un objet de

ridicule. Il en est ainsi de tous les personnages – de tous les livres. Il est peu

de choses sur lesquelles les gens s’accordent aussi difficilement que sur la

réalité des personnages, en particulier dans les livres d’aujourd’hui. Mais

pour peu que l’on prenne de la hauteur, Mr. Bennett me semble avoir raison.

Prenez, par exemple, les romans qui vous semblent de grands romans –

Guerre et paix, La Foire aux Vanités, Tristram Shandy, Madame Bovary,

Orgueil et préjugés, Le Maire de Casterbridge, Villette 9 – prenez ces livres

et il vous vient immédiatement à l’esprit un personnage qui vous semble si

vrai (je ne veux pas dire par là si fidèle à la vie) qu’il parvient à vous faire

réfléchir, non seulement à ce qu’il est, mais à toutes sortes de choses,

comme lui-même les perçoit – la religion, l’amour, la guerre, la paix, la

famille, les bals des petits bourgs, les couchers de soleil, les clairs de lune,

l’immortalité de l’âme. Rien, ou presque, me semble-t-il, de ce qui fait

l’expérience humaine n’échappe à Guerre et paix. Et dans tous ces romans,

c’est à travers un personnage que tous ces grands romanciers nous font voir

ce que nous devons voir. Ils ne seraient, sinon, pas romanciers ; mais

poètes, historiens ou pamphlétaires.

Mais considérons maintenant le reste du propos de Mr. Bennett – il n’est

pas de grand romancier parmi les écrivains de l’ère géorgienne, car ils ne

savent pas créer des personnages qui sont réels, vrais et convaincants. Je ne

peux qu’être en désaccord sur ce point. Il y a des raisons, des excuses, des

circonstances qui, selon moi, éclairent la situation d’un autre jour. C’est,

tout du moins, mon impression, mais je sais que c’est là une question à

propos de laquelle je peux être partiale, susceptible et comme myope. Je

vais donc vous soumettre mes vues sur la question dans l’espoir qu’elles

deviendront, grâce à vous, impartiales, rigoureuses et amples. Pourquoi, en

résumé, est-il si difficile aux romanciers d’aujourd’hui de créer des

personnages qui paraissent réels, non seulement à Mr. Bennett, mais à tout un chacun ? Pourquoi, lorsqu’octobre s’en vient, les éditeurs ne

parviennent-ils pas à nous offrir un chef-d’œuvre ?

L’une des raisons en est sans doute que les hommes et les femmes qui

vinrent au roman autour de 1910 durent se confronter à cette grande

difficulté – qui était qu’il n’y avait pas de romancier anglais vivant qui

puisse leur montrer la voie. Mr. Conrad est d’origine polonaise ; ce qui en

fait un auteur à part, et, quels que soient ses mérites, ne le rend pas d’un

grand secours. Mr. Hardy n’a pas écrit de roman depuis 1895. En 1910, les

romanciers les plus importants et les plus reconnus étaient, je suppose,

Mr. Wells, Mr. Bennett et Mr. Galsworthy. Il me semble toutefois que se

tourner vers ces auteurs pour qu’ils vous montrent comment écrire un

roman – comment inventer des personnages vrais – revient à s’adresser à un

bottier pour apprendre comment on fait une montre. Non pas que je

n’admire ni n’apprécie leurs livres. Ils me semblent de grande valeur et

éminemment utiles. Il est, à certaines saisons, plus important d’avoir des

bottines que des montres. Mais trêve de métaphores, je suis convaincue

qu’après l’ère victorienne, il était nécessaire, pour la vie, autant que pour la

littérature, que l’on écrive les livres de Mr. Wells, Mr. Bennett et

Mr. Galsworthy. Mais comme ces livres sont étranges ! Je me demande

parfois si nous avons raison de dire que ce sont des livres. Car ils nous

laissent un tel sentiment d’incomplétude et d’insatisfaction. Et pour les

amener à leur point d’achèvement, nous nous sentons comme obligés de

faire quelque chose de plus – devenir membre d’une association, ou de

manière plus radicale encore, faire un chèque. Ceci étant fait, notre fébrilité

est comme apaisée, et nous pouvons refermer le livre ; il est rangé sur

l’étagère et peut ne jamais être rouvert. Mais il en est tout autrement de

l’œuvre d’autres romanciers. Tristram Shandy ou Orgueil et préjugés sont

parfaitement achevés ; ils se suffisent à eux-mêmes ; ils ne nous laissent pas

d’autres désirs que de les relire pour mieux les comprendre encore. La

différence est sans doute que Sterne et Jane Austen s’intéressaient aux

choses en elles-mêmes ; aux personnages en eux-mêmes ; au livre en lui-

même. Dès lors le livre concentrait tout ; rien ne lui échappait. Les

édouardiens ne s’intéressaient pas aux personnages en eux-mêmes ; ou au

livre en lui-même. Ils s’intéressaient à quelque chose d’extérieur. Leurs

livres ne pouvaient de ce fait qu’être incomplets en tant que livres et

nécessiter du lecteur qu’il prenne lui-même une part active et concrète à leur achèvement.

Peut-être pouvons-nous clarifier tout ceci en imaginant, en toute liberté,

que soient réunis dans ce compartiment, Mr. Wells, Mr. Galsworthy,

Mr. Bennett, en route avec Mrs. Brown pour la gare de Waterloo.

Mrs. Brown était, comme je l’ai dit déjà, habillée pauvrement et toute

petite. Elle avait l’air épuisé et inquiet. Je doute qu’elle ait bénéficié de ce

que l’on entend communément par « une éducation ». Se saisissant, plus

prestement que je ne saurais dire, de cette preuve de l’état regrettable de nos

écoles primaires, Mr. Wells ferait bientôt surgir devant nos yeux la vision

d’un monde meilleur, plus ouvert, plus gai, plus heureux, plus audacieux et

héroïque, dans lequel ces compartiments poussiéreux et ces vieilles dames

fanées n’ont pas leur place ; où de fabuleuses péniches livrent des fruits

tropicaux dans le matin de Camberwell 10 ; un monde qui abonde en jardins

d’enfants, en fontaines et en bibliothèques, en salles à manger, salons et

mariages ; un monde aux citoyens généreux et purs, à la prestance

magnifique, finalement comme Mr. Wells lui-même. Mais où personne ne

ressemble du tout à Mrs. Brown. Car il n’y a pas de Mrs. Brown en Utopie.

À vrai dire, je doute que Mr. Wells, absorbé qu’il est par l’image qu’il se

fait d’elle, s’intéresse le moins du monde à ce qu’elle est vraiment. Et que

verrait Mr. Galsworthy ? Comment douter que l’usine de Doulton 11

retiendrait son attention ? Dans cette usine, les ouvrières produisent

chacune près de trois cents pots de faïence par jour. Et les mères de famille

de Mile End Road 12 comptent sur leurs maigres salaires. Pendant que, dans

le Surrey, leurs patrons fument leur gros cigare au son du rossignol. Dévoré

par l’indignation, débordant d’informations factuelles, dénonçant la société,

Mr. Galsworthy ne verrait dans Mrs. Brown qu’un pot brisé par la machine

et finalement jeté dans un coin.

Seul parmi les édouardiens, Mr. Bennett garderait les yeux fixés sur le

compartiment. Il en observerait même soigneusement les moindres détails.

Il remarquerait les réclames ; les reproductions de Swanage et de

Portsmouth 13 ; le capitonnage de la banquette ; la broche que porte

Mrs. Brown et qui lui a coûté trois guinées et trente pence à la vente de

charité de Whitworth ; ses gants reprisés – le pouce gauche avait même dû

être remplacé. Il expliquerait aussi en détail que c’était là le train direct en

provenance de Windsor 14, qui fait un arrêt à Richmond à la satisfaction des

classes moyennes qui peuvent se permettre d’aller au théâtre, mais ne font pas encore partie de ceux ayant les moyens de s’offrir une automobile,

quoique, pour être exact, il est des occasions (il nous les préciserait) pour

lesquelles ils en louent une (il nous préciserait auprès de quelle compagnie

de location). C’est ainsi qu’il se rapprocherait peu à peu de Mrs. Brown,

pour finir par préciser qu’elle a reçu l’usufruit d’une modeste demeure à

Datchet, demeure en fait hypothéquée auprès de Mr. Bungay le notaire –

mais pourquoi aurais-je la prétention de me substituer à Mr. Bennett ?

N’est-il pas lui-même écrivain ? Ouvrons le premier livre de lui sur lequel

nous tombons – Hilda Lessways 15. Voyons comment il nous donne

l’impression, comme doit le faire un romancier, que Hilda est réelle, vraie,

et convaincante. Elle ferme la porte avec précaution, ce qui nous renseigne

sur les relations tendues qu’elle a avec sa mère. L’une de ses lectures

préférées est Maud 16 ; elle est dotée d’une grande sensibilité. Tout est pour

le mieux ; à sa manière tout à la fois détachée et décidée, Mr. Bennett

s’applique, dans ces pages inaugurales, où chaque détail compte, à cerner

quel type de jeune fille elle est.

Mais il s’attelle aussitôt à décrire, non pas Hilda Lessways, mais la vue de

sa chambre, au prétexte qu’approche Mr. Skellorn, le collecteur de loyers.

Le district de Turnhill s’étendait derrière elle ; et tout le canton des Five Towns 17, dont Turnhill

occupait la partie nord, se déployait vers le sud. Au pied de la forêt de Chatterley le canal serpentait en vastes courbes jusqu’aux plaines originelles du Cheshire et la mer. Au bord du canal, face aux fenêtres de Hilda, se dressait une minoterie, qui faisait parfois presqu’autant de fumée que les fours et les cheminées qui cernaient la perspective. Descendant de la minoterie, un chemin pavé de briques, séparait une imposante rangée de maisons neuves de leurs jardins attenants, et menait à Lessways Street, devant la maison de Mrs. Lessways. C’est par ce chemin que

Mr. Skellorn aurait dû arriver, puisqu’il habitait l’une des maisons du bout de l’allée 18.

Une impression d’une ligne aurait été plus percutante que cette longue

description ; mais admettons qu’elle relève du fastidieux labeur du

romancier. Mais où est maintenant Hilda ? Hélas. Hilda est toujours là à

regarder par la fenêtre. Toute passionnée et insatisfaite qu’elle fût, elle

s’intéressait aux maisons. Elle comparait souvent Mr. Skellorn aux maisons

qu’elle voyait de sa fenêtre. On doit donc bien leur réserver une description.

C’est ce que Mr. Bennett ne manque pas de faire :

La rangée de maisons avait pour nom Freehold Villas 19 : un nom qui témoignait d’une fierté

certaine dans un canton où, pour l’essentiel, on ne trouvait que des tenanciers et où la terre ne pouvait changer de mains qu’au prix d’une taxe, et après qu’une cour présidée par un représentant du seigneur ait donné son aval. La plupart des maisons étaient la propriété de ceux qui y vivaient, qui, en monarques absolus de leur domaine, s’affairaient le soir dans leur jardin parmi les

chemises et les serviettes qui séchaient dans le vent. Freehold Villas incarnait le triomphe des lois de l’économie victorienne, l’apothéose de l’artisan travailleur et prudent. C’était l’image qu’un employé de caisse d’épargne se faisait du paradis. Et c’était bien là une réussite, quoique, dans son mépris irrationnel, Hilda se refusât à l’admettre.

Dieu soit loué, s’exclame-t-on ! Nous en venons enfin à Hilda. Mais pas si

vite. Hilda pouvait bien être ceci ou cela ; mais Hilda ne se contentait pas

de contempler les maisons, et d’y réfléchir ; Hilda vivait dans une maison.

Et quelle sorte de maison Hilda habitait-elle ? C’est ce que Mr. Bennett ne

manque pas de nous dire :

C’était l’une des deux maisons centrales d’une rangée de quatre maisons indépendantes bâtie par

son grand-père Lessways, le fabricant de théières ; c’était la maison principale, de toute évidence l’habitation du propriétaire de cette rangée de maisons. L’une des maisons d’angle abritait une épicerie et avait vu la surface initiale de son jardin amputée de manière à ce que le jardin de maître soit un soupçon plus vaste que les autres. Ces quatre maisons n’étaient pas des maisonnettes, mais bien des maisons dont les loyers annuels allaient de vingt-six à trente-six livres ; bien au-delà des moyens des artisans, des modestes employés d’assurance et des collecteurs de loyers. C’étaient, qui plus est, de solides et généreuses bâtisses ; et leur architecture, quoique simplifiée, conservait un vague charme ancien. C’était de loin la plus belle rangée de maisons de ce quartier nouvellement surgi de terre. En passant de Freehold Villas à ce quartier, Mr. Skellorn pénétrait dans un univers plus distingué, plus ouvert, plus prospère. Soudain Hilda entendit la voix de sa mère…

Mais la voix de sa mère ne parvient pas à nos oreilles, pas plus que celle

de Hilda ; ne nous parvient que la voix de Mr. Bennett qui nous parle de

loyers, de pleine propriété, d’usufruit et de taxes. Mais à quoi joue-t-il ? Je

crois le savoir – il tente de nous faire imaginer les choses à sa place ; il tente

de nous faire croire, comme par hypnose, que puisqu’il a inventé une

maison, elle doit bien être habitée. Mais en dépit de ses facultés

d’observation, qui sont remarquables, en dépit de ses capacités d’empathie,

qui sont immenses, Mr. Bennett n’a jamais accordé le moindre regard à

Mrs. Brown, assise dans son coin. Elle est là, assise dans un coin du

compartiment – ce compartiment qui ne nous mène pas tant de Richmond à

la gare de Waterloo, que d’un âge de la littérature anglaise à celui qui vient,

car Mrs. Brown est éternelle, Mrs. Brown incarne la nature humaine,

Mrs. Brown ne change qu’en surface, ce sont les romanciers qui entrent et

qui sortent – elle est là, assise – mais pas un écrivain édouardien ne lui a

même jeté un coup d’œil. Ils ont scruté le monde par la fenêtre avec une

attention aiguë et pleine d’empathie ; ils ont contemplé les usines, les

Utopies, et même la décoration et les banquettes du compartiment ; mais ni

elle, ni la vie, ni la nature humaine. Ainsi ils ont développé une technique romanesque qui répond à leurs besoins ; ils se sont dotés d’outils et ont

établi des conventions qui correspondent à leur ambition. Mais ces outils ne

sont pas nos outils, et cette ambition n’est pas la nôtre. Selon nous, ces

conventions sont un désastre et ces outils signifient la mort.

Vous auriez raison de regretter le flou de mes propos. Qu’est-ce qu’une

convention, un outil, avez-vous raison de demander, et que signifie de dire

que les conventions de Mr. Bennett, de Mr. Wells et de Mr. Galsworthy ne

sont pas celles dont ont besoin les écrivains de la période géorgienne ?

C’est là une question difficile ; on me permettra de faire une réponse

succincte. Les conventions littéraires ne diffèrent guère de celles qui font le

savoir-vivre. Dans la vie, comme dans la littérature, il est nécessaire de

savoir comment combler le fossé entre une maîtresse de maison et un invité

inconnu, et celui qui sépare un écrivain d’un lecteur inconnu. Vient à

l’esprit de la maîtresse de maison de parler du temps, des générations de

maîtresses de maison lui ayant enseigné que c’est là un sujet universel

auquel nous accordons tous de l’intérêt. Elle commence par dire que

décidément ce mois de mai est bien gris, puis ayant noué le contact avec

son invité inconnu, en vient à des choses plus importantes. Il en est de

même en littérature. L’écrivain doit entrer en contact avec son lecteur en lui

donnant à voir quelque chose qui lui est familier, qui pourra donc stimuler

son imagination et l’inciter à aller plus loin dans ce difficile commerce

qu’est l’intimité. Et il est de la plus grande importance que l’on atteigne le

point de rencontre sans trop d’effort, même dans la pénombre et les yeux

fermés. On voit quel usage Mr. Bennett fait de cet espace commun dans le

passage cité plus haut. Sa tâche était de nous faire croire en la réalité de

Hilda Lessways. C’est ainsi qu’en digne édouardien il s’attache tout

d’abord à décrire dans quelle maison vit Hilda et quelles maisons elle voit

de sa fenêtre. Les biens immobiliers constituaient cet espace commun qui

permettait aux édouardiens de passer plus aisément à une plus grande

intimité. Toute artificielle qu’elle puisse nous paraître, cette convention

fonctionnait à merveille, et des milliers de Hilda Lessways furent ainsi

lancées dans le monde. Cette convention convenait parfaitement à cette

période et cette génération-là.

Mais vous allez rapidement comprendre, si vous me permettez de mettre

en pièces ma petite anecdote, combien durement je ressentais la perte des

conventions et combien tout devient difficile quand les outils d’une génération ne conviennent plus à la suivante. La scène m’avait

profondément troublée. Mais comment vous la transcrire ? Tout au plus

pouvais-je vous rapporter les propos échangés aussi précisément que

possible, décrire en détail l’apparence vestimentaire des deux personnages,

vous dire, en désespoir de cause, que mon esprit était envahi de toutes

sortes d’images, de vous les déverser dans le plus complet désordre, et de

décrire cette impression si prégnante, si forte, en la comparant à un courant

d’air ou à une odeur de brûlé. Pour dire la vérité, j’eus aussi la tentation

irrésistible de produire un roman en trois volumes 20, dépeignant le fils de la

vieille dame, et ses aventures de l’autre côté de l’Atlantique, mais aussi sa

fille qui tient une mercerie dans le quartier de Westminster, et même la vie

passée de Smith et sa maison de Sheffield 21, quoique de telles histoires me

semblent la chose la plus ennuyeuse, insignifiante et artificielle qui soit.

Mais aurais-je fait ceci, je me serais épargné l’effort redoutable de dire

réellement ce que je veux dire. Car pour saisir ce que je veux dire, j’aurais

dû aller au fond des choses ; me prêter à toutes sortes d’expériences ;

m’essayer à toutes sortes de phrases, en comparant chaque mot à ma vision,

traquant la phrase juste, consciente aussi qu’il me fallait trouver un espace

qui nous serait commun, une méthode qui ne serait pas trop étrange,

invraisemblable ou incongrue pour que l’on puisse y adhérer. Je dois

reconnaître que j’ai reculé devant la tâche. J’ai laissé ma Mrs. Brown me

glisser entre les doigts. Je ne vous ai rien dit réellement sur elle. Mais c’est

là, pour partie, la faute des grands écrivains édouardiens. Je leur ai demandé

– ce sont après tout mes aînés et mes supérieurs : « Par quoi commencer

pour décrire ce qu’est cette femme ? » Ils me répondirent : « Commencez

en disant que son père tenait une échoppe à Harrogate 22. Vérifiez le

montant du loyer. Vérifiez ce que touchait une vendeuse en 1878. Trouvez

de quoi est morte sa mère. Décrivez cette maladie qu’est le cancer. Décrivez

la qualité du calicot. Décrivez – » Mais je m’écriai aussitôt : « Assez !

Assez ! » Et je dois vous avouer que je me débarrassai de ce vilain outil, si

inefficace et déplacé en le jetant par la fenêtre ; je savais en effet que si je

commençais à décrire ce qu’est le cancer, la qualité du calicot, ma

Mrs. Brown, cette vision, à laquelle je m’accroche quoique je ne sache pas

comment vous la transmettre, aurait été à tout jamais émoussée, ternie et

évanouie.

C’est là ce que je veux dire quand je dis que les outils des édouardiens ne sont pas les outils qu’il nous faut. Ils ont exercé une pression immense sur

la matière des choses. Ils nous ont donné à voir des maisons en espérant que

nous serions capables d’imaginer les êtres humains qui les habitent. Certes,

ils ont rendu ces maisons bien plus agréables à habiter. Mais si, selon vous,

les romans doivent avant tout traiter des gens et seulement en un second

temps des maisons qu’ils habitent, ce n’est pas ainsi qu’il faut s’y prendre.

Les écrivains de la période géorgienne durent donc tout d’abord se défaire

de la méthode en usage. Ils se retrouvèrent ainsi seuls face à Mrs. Brown

sans savoir comment la représenter au lecteur. Mais ils se trompent. Un

écrivain n’est jamais seul. Le public est toujours là – si ce n’est assis à ses

côtés, du moins dans le compartiment d’à côté. Mais le public est un bien

étrange compagnon de voyage. En Angleterre, c’est un être docile et

influençable, qui, dès que vous avez capté son attention, vous accordera sa

confiance pendant plusieurs années. Si vous dites avec suffisamment de

conviction au public : « Les femmes ont une longue queue et les hommes

une bosse », il apprendra à voir les femmes avec une longue queue et les

hommes avec une bosse et jugera révolutionnaire et indécent que vous

disiez : « Quelle idée ! Ce sont les singes qui ont une queue et les chameaux

une bosse. Les hommes et les femmes en revanche sont dotés d’un cerveau

et d’un cœur ; ils sont doués de la capacité de penser et de sentir » – cela

leur semblera une méchante plaisanterie bien indécente.

Mais revenons-en à notre propos. Le public britannique est assis là,

immense et anonyme, aux côtés de notre écrivain, et soutient avec force que

« les vieilles dames ont des maisons. Elles ont des pères. Elles ont des

domestiques. Elles ont des bouilloires. C’est à cela que l’on reconnaît les

vieilles dames. Mr. Wells, Mr. Bennett et Mr. Galsworthy nous l’ont appris

de longue date. Quant à votre Mrs. Brown – comment pouvons-nous croire

en elle ? Nous ne savons pas même si sa maison a pour nom Albert ou

Balmoral 23 ; combien elle a payé ses gants ; ou si sa mère est morte d’un

cancer ou de la tuberculose. Comment peut-elle être vivante ? Ce n’est

décidément qu’une vision de votre imagination ».

Et les vieilles dames sont faites en principe de maisons en libre propriété

et de biens en usufruit et non de visions imaginaires.

Les romanciers de l’ère géorgienne se retrouvèrent donc dans une situation

compliquée. D’un côté Mrs. Brown insistait pour dire qu’elle était

différente, fort différente de ce que se figuraient la plupart des gens, et appelait les romanciers à son secours en leur offrant un bref aperçu de ce

qu’elle avait à offrir ; de l’autre côté, le public britannique insistait pour

voir d’abord la bouilloire. Ce faisant, le train avançait à toute vitesse vers la

gare où nous devions tous descendre.

Tel était, selon moi, la difficile situation dans laquelle se trouvaient les

écrivains géorgiens vers 1910. Nombre d’entre eux – je pense en particulier

à Mr. Forster et à Mr. Lawrence – desservirent tout d’abord leurs œuvres en

tentant de s’approprier ces outils, au lieu de s’en débarrasser. Ils tentèrent

de trouver un compromis. Ils tentèrent de combiner leur intuition immédiate

des spécificités de certains personnages avec la connaissance qu’avait

Mr. Galsworthy des lois sur l’industrie 24 et celle qu’avait Mr. Bennett du

district de Five Towns. Ils s’y essayèrent, mais ils avaient une perception

trop aiguë, trop précise de Mrs. Brown et de son caractère pour s’obstiner

plus longtemps. Il était urgent de faire quelque chose. Ils devaient, à tout

prix, porter secours à Mrs. Brown, dire ce qu’elle était et ses liens avec le

monde, avant que le train ne parvienne à destination et qu’elle ne

disparaisse pour toujours. C’est alors que commença un violent travail de

destruction. C’est ce qui explique que dans la poésie, le roman, la

biographie, voire dans la presse et l’art de l’essai, se fait partout entendre le

fracas de la rupture, de l’écroulement, de la destruction. C’est la tonalité

dominante de la période géorgienne – une tonalité plutôt mélancolique si

l’on songe aux jours heureux du passé, si l’on songe à Shakespeare, à

Milton et Keats ou même à Jane Austen, Thackeray et Dickens, si l’on

songe à quelles hauteurs le langage peut s’élever en toute liberté, alors que

cet aigle est là, tout déplumé, à glatir piteusement dans sa cage.

Face à de telles évidences – les oreilles pleines de ces bruits et mon

cerveau de ces visions chimériques – je ne saurais nier que Mr. Bennett a

quelque raison de se plaindre que nos écrivains géorgiens sont impuissants

à nous faire croire en nos personnages. Je suis contrainte de reconnaître

qu’ils ne produisent pas trois immortels chefs-d’œuvre tous les automnes

avec la même régularité que les victoriens. Mais loin d’être mélancolique,

je suis optimiste. Cet état de faits est, me semble-t-il, inévitable lorsque les

conventions, trop anciennes et vénérables ou trop récentes et candides, loin

de permettre à l’écrivain et au lecteur de communiquer, se révèlent en fait

un obstacle et une entrave. C’est moins le déclin qui nous menace que

l’absence d’un code de bonnes manières qui pour les écrivains comme pour les lecteurs servirait de préambule et faciliterait le commerce de l’amitié.

Les conventions littéraires sont aujourd’hui si contraintes – vous passez

toute votre visite à ne parler que du temps qu’il fait – que les plus faibles

sont naturellement tentés de malmener et les forts de détruire les

fondements et les lois de la bonne société littéraire. Partout nous en voyons

des preuves. On violente la grammaire ; on désintègre la syntaxe ; comme

le ferait un petit garçon qui, en week-end chez sa tante et exaspéré par

l’ennui solennel d’un dimanche qui n’en finit pas, se vautre dans les

parterres de géraniums. Les écrivains plus adultes ne s’abandonnent pas

bien sûr à de telles manifestations de mauvaise humeur. Leur sincérité est

sans borne et leur hardiesse immense ; ils ignorent simplement s’ils doivent

utiliser leur fourchette ou leurs doigts. Si, par exemple, vous lisez Mr. Joyce

ou Mr. Eliot vous serez frappé par l’indécence de l’un et l’opacité de

l’autre. L’indécence de Mr. Joyce dans Ulysse me semble être celle,

délibérée et calculée, de celui qui ressent le besoin de briser la vitre pour

respirer plus librement. Une fois la vitre brisée, il a des moments de

splendeur. Mais quelle énergie gâchée ! Et après tout, l’indécence est bien

fastidieuse lorsqu’elle n’est pas l’expression débordante d’une énergie

primitive, mais qu’elle témoigne de la détermination altruiste de quelqu’un

en mal d’air frais ! Il en est de même de l’obscurité de Mr. Eliot. Je suis

convaincue qu’il est l’auteur de vers parmi les plus beaux de la poésie

moderne. Mais quelle intolérance envers les usages anciens et les bonnes

manières – le respect indulgent envers les faibles et les esprits frileux ! Tout

en m’abandonnant à l’intense beauté de l’un de ses vers, avant de sauter, par

un bond vertigineux, vers le suivant, tel un acrobate téméraire s’élançant de

barre en barre, je me souviens avec regret des manières de jadis et envie

l’indolence de mes ancêtres qui, au lieu de bondir follement dans les airs,

rêvassaient tranquillement à l’ombre avec un livre. Il en est de même des

ouvrages de Mr. Strachey, Victoriens éminents et La Reine Victoria, dans

lesquels se font sentir l’effort et la tension d’une écriture qui va contre le

grain et les lois de son temps. La chose est moins frappante, bien sûr, car

non seulement il traite de faits, et l’on sait combien ceux-ci peuvent être

têtus, mais il s’est fabriqué un code de bonnes manières qui lui permet de

partager la table des familles les plus distinguées du pays et de dire nombre

de choses qui, si elles n’avaient été aussi élégamment dissimulées et

s’étaient révélées dans leur plus simple appareil, auraient été chassées par les valets de pied. Et pourtant, si comparez Victoriens éminents et certains

des essais de lord Macaulay, et bien que vous ayez l’intuition qu’il a

toujours tort et que Mr. Strachey a toujours raison, vous aurez aussi la

sensation qu’il y a une épaisseur, une ampleur, une richesse dans les essais

de lord Macaulay qui démontrent qu’il s’adosse à son époque ; que toute

son énergie est immédiatement mobilisée par son œuvre ; qu’il n’est pas

distrait par la nécessité de dissimuler ou de travestir les faits. Mr. Strachey

en revanche a dû nous dessiller les yeux avant de nous faire voir quoi que

ce soit ; il lui a fallu inventer et façonner un langage plein de

sophistication ; et cet effort, quoiqu’il soit dissimulé avec soin, prive son

œuvre d’une partie de sa force, et en limite la portée.

Pour toutes ces raisons, nous devons admettre que l’époque qui est la nôtre

soit toute de fragments et de ratages. Nous devons réaliser que lorsqu’une

telle énergie est consacrée à découvrir comment s’approcher de la vérité, la

vérité est condamnée à nous arriver sous une forme exsangue et chaotique.

Ulysse, la reine Victoria ou Mr. Prufrock 25 – pour donner à Mrs. Brown

quelques-uns des noms qu’elle a récemment rendus célèbres – sembleront

un peu pâles et échevelés aux audacieux qui viennent leur porter secours.

Ceux-ci font entendre leurs haches – un bruit qui, à mes oreilles, est plein

d’entrain et d’énergie – à moins bien sûr que vous ne souhaitiez dormir, la

Providence nous offrant une foule d’écrivains qui veulent seulement

répondre à nos demandes.

J’ai tenté ici, non sans quelques longueurs, de répondre à quelques-unes

des questions initialement posées. J’ai expliqué quelles difficultés assaillent,

selon moi, les écrivains géorgiens quels qu’ils soient. J’ai tenté de leur

trouver des excuses. Puis-je me permettre de conclure en vous rappelant

quels sont vos devoirs et vos responsabilités dans l’écriture d’un livre, en

tant que compagnons de voyage, partageant le même compartiment que

Mrs. Brown ? Elle se manifeste à vous, qui restez silencieux, avec la même

force qu’à nous, qui narrons son histoire. Dans votre vie de tous les jours,

cette semaine, vous avez eu des expériences étonnamment plus

intéressantes que celle que j’ai tenté de vous décrire. Vous avez surpris des

bribes de conversations qui vous ont remplis d’étonnement. Vous vous êtes

couchés le soir troublés par la complexité de vos sentiments. Des idées par

milliers vous ont traversé l’esprit ; des émotions par milliers se sont

bousculées puis évanouies dans le plus grand des désordres. Vous laissez pourtant des écrivains vous livrer une version de tout ceci, une image de

Mrs. Brown qui n’entretient pas la moindre ressemblance avec cette vision

déconcertante. Naturellement modestes, vous semblez croire que les

écrivains sont d’une autre constitution que vous ; qu’ils connaissent mieux

Mrs. Brown que vous. On ne saurait imaginer malentendu plus grand. C’est

cette distinction opposant lecteur et écrivain, votre modestie, ces grands airs

professionnels que nous nous donnons qui dénaturent et émasculent les

livres, ces fruits vigoureux de notre étroite et harmonieuse complicité. C’est

de là que dérivent ces romans lisses et appliqués, ces ridicules biographies

pontifiantes, ces essais insipides, ces poèmes chantant mélodieusement

l’innocence de la rose et du mouton qui aujourd’hui passent de manière si

convaincante pour de la littérature.

Votre mission est d’insister pour que les écrivains descendent de leur

piédestal pour décrire notre Mrs. Brown avec vérité, si ce n’est avec

élégance. Vous devez réaffirmer que c’est une vieille dame infiniment

diverse, au potentiel prodigieux ; capable de surgir n’importe où ; de

prendre n’importe quelle apparence ; de dire et de faire Dieu sait quoi. Ce

qu’elle dit, ce qu’elle fait, ses yeux, son nez, sa voix et ses silences ne

laissent pas de nous fasciner, puisqu’elle est, bien sûr, l’esprit qui nous

anime, la vie même.

Mais vous ne devez pas, à l’heure d’aujourd’hui, vous attendre à ce qu’elle

vous soit restituée pleine et entière. Il vous faudra encore accepter les

intermittences, l’obscurité, le fragment et l’échec. Votre concours est requis

pour une juste cause. Car je vais me prêter à une prédiction ultime et

audacieuse entre toutes – nous nous tenons à l’orée de l’une des plus

grandes ères de la littérature anglaise. Mais nous ne pourrons y entrer que si

nous sommes résolus à ne jamais, jamais déserter Mrs. Brown.

 

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