Essais choisis
Souvenirs d’une coopérative d’ouvrières
SOUVENIRS D’UNE COOPÉRATIVE D’OUVRIÈRES 1
Quand vous m’avez demandé de rédiger la préface d’un livre dans lequel
vous aviez réuni des témoignages d’ouvrières j’ai répondu que je
préférerais me pendre plutôt que de rédiger la préface de quelque livre que
ce soit. Les livres devraient tenir debout tout seuls 2, tel était mon argument
(et c’est là, me semble-t-il, un argument des plus raisonnables). S’ils ont
besoin d’être consolidés ici par une préface et là par une introduction, ils ne
méritent pas plus d’exister qu’une table qui aurait besoin qu’on la cale avec
un morceau de papier. Mais vous m’aviez confié ces témoignages, et en les
parcourant, je me rendis compte que dans ce cas précis, l’argument ne valait
guère ; ce livre n’est pas un livre. Et à mesure que je tournais les pages, j’en
vins à me demander ce qu’était ce livre, si ce n’était pas un livre ? De quoi
était-il fait ? Quelles idées faisait-il naître ? Quels arguments et souvenirs
anciens faisait-il resurgir en moi ? et comme tout ceci n’avait que peu à voir
avec une introduction ou une préface, mais réveillait votre souvenir et des
images du passé, je pris une feuille de papier et vous écrivis la lettre qui
suit 3.
Vous avez sans doute oublié (écrivis-je) ce chaud matin de juin 1913 à
Manchester 4, ou du moins vous ne vous souviendrez plus des mêmes
choses que moi, car vous étiez fort occupée. Vous étiez concentrée sur une
table verte, des feuilles de papier et une petite cloche. De plus, vous étiez
constamment interrompue. Se tenait à vos côtés une femme qui arborait sur
ses épaules quelque chose qui ressemblait au collier honorifique d’un
maire ; elle prit place me semble-t-il à votre droite ; il y avait aussi d’autres femmes sans autres attributs officiels que des stylos plume et des mallettes
de documents – elles étaient sans doute assises à votre gauche. Vous vous
êtes donc installées à des tables, en rang sur l’estrade, munies d’encriers et
de carafes d’eau ; tandis que, par centaines, dans un grand bruit de chaises,
l'assemblée a pris place dans une vaste salle de ce qui était sans doute un
bâtiment municipal. Peut-être joua-t-on quelque morceau à l’orgue. On
déclara la conférence ouverte. Les conversations, les rires et les bruits de
chaises cessèrent aussitôt. Une cloche retentit ; une silhouette se leva ; elle
venait de nos rangs ; elle monta sur une estrade ; elle prit la parole pendant
exactement cinq minutes ; elle redescendit. Dès qu’elle s’assit une autre se
leva ; monta sur l’estrade, prit la parole pendant exactement cinq minutes et
redescendit ; puis une troisième ; et une quatrième – et ainsi de suite, les
oratrices se succédant, une venant de la droite, l’autre de la gauche, une du
milieu, une du fond de la salle – chacune se dirigea vers le pupitre, dit ce
qu’elle avait à dire et laissa sa place à la suivante. Il y avait quelque chose
de martial dans la manière dont se déroulaient les choses. On aurait dit des
tireurs d’élite, qui se dressaient chacun son tour avec leur fusil pour viser
une cible. Parfois elles rataient leur cible et c’étaient des éclats de rire ;
parfois elles faisaient mouche et c’étaient des tonnerres d’applaudissements.
Mais que le coup fasse mouche ou rate, il ne faisait aucun doute qu’on avait
visé avec le plus grand soin. On ne battait pas la campagne ; on ne se
perdait pas en rhétorique facile. L’oratrice s’avançait vers le pupitre
parfaitement au fait de son sujet. Sur son visage se lisaient la détermination
et la volonté. Il y avait tant à dire avant que la cloche ne retentisse qu’elle
n’avait pas une seconde à perdre. Le moment qu’elle avait peut-être attendu
pendant des mois était enfin arrivé. Le moment était venu pour lequel elle
avait mis de côté son chapeau, ses chaussures et sa robe – il flottait
imperceptiblement autour de ses vêtements un air de neuf. Mais, surtout, le
moment était arrivé pour elle de dire ce qu’elle pensait, ce que pensaient
celles qu’elle représentait, ce que pensaient les femmes qui l’avait déléguée
à Manchester, de la Cornouailles, du Sussex ou encore d’un village de
mineurs du Yorkshire 5, pour exprimer ce qu’elles avaient dans l’esprit.
Il devint très vite manifeste que l’esprit qui s’étendait sur une si vaste part
de l’Angleterre était un esprit vigoureux et des plus actifs. En ce mois de
juin 1913, il pensait à la réforme de la loi sur le divorce ; à la taxation de la
propriété terrienne ; au salaire minimum. Il s’intéressait aux allocations maternelles ; à la loi introduisant les salaires planchers ; à l’éducation des
mineurs de plus de quatorze ans ; il était unanimement convaincu que le
gouvernement devrait introduire le suffrage universel 6 – en résumé, il
s’intéressait à toutes sortes de questions d’intérêt général, et pensait avec
une combativité constructive. Accrington n’était pas d’accord avec Halifax,
ni Middlesborough avec Plymouth 7. On discutait et s’opposait ; on rejetait
des résolutions et passait des amendements.
Mais au fond – je vais tenter de rassembler les pensées qui traversaient
l’esprit des observateurs, ces représentants de la classe moyenne qui
venaient de Londres ou d’ailleurs, non pas pour prendre part aux débats,
mais pour écouter – au fond, de quoi s’agissait-il ? Quel était le sens de tout
cela ? Ces femmes réclamaient le droit au divorce, à l’éducation, le droit de
vote – toutes choses belles et bonnes. Elles réclamaient des augmentations
de salaires et des journées de travail moins longues – quoi de plus
raisonnable ? Et pourtant, bien que tout ceci fût si raisonnable, pour
l’essentiel si convaincant, et souvent empreint d’humour, un malaise pesant
envahissait subrepticement l’esprit de ces observateurs. Je finis par
m’avouer – et j’en venais là sans doute au fond des choses – que toutes
ces questions qui revêtaient une telle importance pour les déléguées
présentes, et qui avaient trait à l’hygiène, à l’éducation et aux salaires, cette
revendication d’un shilling de plus, d’une année supplémentaire à l’école,
d’une journée de huit heures au lieu de neuf passées derrière un comptoir ou
à l’usine, me laissaient, dans ma chair et mon sang, comme insensible.
Quand bien même toutes les réformes qu’elles réclamaient auraient été
accordées immédiatement, ceci n’aurait en rien affecté ma vie. C’est
pourquoi mon intérêt était de nature strictement altruiste. Il était transparent
et diaphane comme la lune. Il n’y avait en lui ni substance vitale ni
sentiment d’urgence. J’avais beau applaudir ou taper des pieds, ces sons
creux ne pouvaient que trahir qui j’étais. J’étais une spectatrice
bienveillante. J’étais à jamais coupée des acteurs réels. J’étais là assise, à
applaudir et à taper des pieds de manière hypocrite, mais restais en marge
de la communauté.
Qui plus est, la raison (nous étions en 1913, souvenez-vous) me disait avec
insistance que quand bien même telle ou telle résolution était adoptée
à l’unanimité, le martèlement des pieds et les applaudissements ne
produisaient qu’un bruit creux. Il allait s’échapper par les fenêtres ouvertes et se fondre dans le tumulte des camions et le frottement des sabots sur les
pavés de Manchester – en un fracas incohérent. L’esprit pouvait bien être
des plus actifs ; l’esprit pouvait bien être des plus combatifs ; mais l’esprit
était privé de corps ; il n’avait ni jambes, ni bras pour imposer sa volonté.
Dans ce vaste public, parmi toutes ces femmes qui travaillaient, ces femmes
qui avaient des enfants, ces femmes qui frottaient et cuisinaient et
marchandaient sur tout et savait au sou près ce qu’elles pouvaient dépenser,
pas une n’avait le droit de vote 8. Elles pouvaient bien tirer autant de coups
de fusil qu’elles le voulaient, elles n’atteindraient jamais leur cible ; ils
étaient chargés à blanc. C’était exaspérant et affligeant.
L’horloge venait de sonner onze heures et demie ; nous avions encore
plusieurs heures devant nous. Et si on avait atteint un tel état d’irritation et
de tristesse à onze heures et demie du matin, dans quels abîmes d’ennui ne
risquait-on pas d’être plongés à cinq heures du soir ? Comment supporter
un autre jour de discours sans fin ? Et surtout comment pouvait-on vous
avouer, vous à qui nous devions l’invitation, que votre congrès s’était révélé
si odieusement affligeant que l’on allait rentrer à Londres par le premier
train ? Nous ne pouvions plus qu’espérer en un heureux tour de passe-passe,
en un changement d’attitude qui transformerait les nébuleux et creux
discours en discours de chair et de sang. Sinon ils resteraient
insupportables.
Mais livrons-nous plutôt à un jeu d’enfants, en disant, comme le font les
enfants : « On dirait que… » « On dirait, se dit-on en entendant une
nouvelle oratrice, que je suis Mrs. Giles de Durham. » Une femme portant
ce nom venait juste de se lever pour s’adresser à nous. « Je suis une femme
de mineur. Il vient juste de rentrer couvert de suie. Il doit tout d’abord se
laver. Puis il doit prendre son dîner. Mais nous n’avons qu’un baquet à
lessive. Mon fourneau est encombré de casseroles. Impossible de faire ce
que j’ai à faire. Toute ma vaisselle est à nouveau couverte de poussière…
Pourquoi, mon Dieu, ne puis-je pas avoir l’eau chaude et l’électricité quand
les femmes de la classe moyenne… » Alors je me dresse et réclame « le
confort domestique et une réforme de l’habitat ». Je me dresse en la
personne de Mrs. Giles de Durham ; en la personne de Mrs. Philips de
Bacup ; en la personne de Mrs. Edwards de Wolverton. Mais, au bout du
compte, l’imagination est avant tout le fruit de la chair. On ne pouvait être
Mrs. Giles car son propre corps n’avait jamais eu à se pencher sur un baquet à lessive ; ses propres mains n’avaient jamais eu à essorer ou à frotter, elles
n’avaient jamais eu à couper la viande qui ferait le dîner d’un mineur. Des
détails incongrus se glissaient toujours dans le tableau. On se voyait assis
dans un fauteuil ou lisant un livre. On se figurait des paysages et des vues
marines, de Grèce ou peut-être d’Italie, là où, dans un village de mineurs,
Mrs. Giles ou Mrs. Edwards voyaient sans doute des crassiers et des
rangées sans fin de toits d’ardoise. Quelque chose, en tout cas, s’immisçait
dans le tableau en provenance d’un monde qui n’était pas leur monde et qui
prouvait que la scène n’était qu’un leurre et le jeu, un simple jeu, dès lors
dénué d’intérêt.
Certes, on pouvait toujours corriger ces portraits imaginaires en observant
la personne réelle – Mrs. Thomas, ou Mrs. Langrish, ou miss Bolt de
Hebden Bridge. Il était évident qu’il n’y avait, dans leur maison, ni
fauteuils, ni lumière électrique, ni eau chaude et dans leur vie, ni collines
grecques ou rivages méditerranéens. Elles ne signaient pas de chèques pour
payer les factures de la semaine, ou pour réserver, par téléphone, une place
à l’opéra tout à fait acceptable quoiqu’à prix modique. Si elles partaient en
voyage, c’était pour des excursions d’une journée, les bras chargés de sacs
en papier et d’enfants qui avaient trop chaud. Elles ne passaient pas de
pièce en pièce en disant, cette housse doit partir au lavage, ou il faut
changer ces draps. Elles plongeaient les mains dans l’eau chaude et
frottaient les vêtements elles-mêmes. Par conséquent, leur corps était massif
et musculeux. Leurs mains étaient puissantes ; elles avaient les gestes lents
et appuyés de ceux qui se sentent souvent raides et tombent de fatigue sur
des chaises inconfortables. Elles ne touchaient rien avec délicatesse. Elles
tenaient les feuilles de papier et les crayons comme s’il s’était agi de balais.
Leur visage était ferme, sillonné de rides et de plis profonds. On aurait dit
que leurs muscles étaient toujours tendus, comme laminés. Leurs yeux
semblaient ne pouvoir se fixer que sur des choses tangibles – sur des
casseroles qui débordaient, sur des enfants qui faisaient des bêtises. Leur
visage ne reflétait jamais ces émotions plus intangibles et détachées qui
s’expriment lorsque le présent laisse l’esprit parfaitement serein. Elles
n’étaient nullement détachées et cosmopolites. Elles étaient authentiques et
enracinées en un lieu précis. Leurs noms eux-mêmes rappelaient les pierres
des champs, banales, grises, insignifiantes 9, mais nimbées d’une aura
d’associations romanesques. Bien sûr, elles désiraient des baignoires et des fours et une éducation et dix-sept shillings au lieu de seize et la liberté et le
grand air et… « Et, dit Mrs. Winthrop de Spenny Moor, nous sommes
patientes. » « Oui, répéta-t-elle, pour conclure son intervention – je n’aurais
su dire quelles avaient été ses revendications – nous sommes patientes 10. »
Et elle descendit de la tribune et retourna à sa place, vieille dame raide,
vêtue de ses habits du dimanche.
Puis Mrs. Potter prit la parole. Puis Mrs. Elphick. Puis Mrs. Holmes
d’Edgbaston. Et ainsi de suite, et enfin, après d’interminables discours,
après nombre de repas pris ensemble à de longues tables et nombre de
discussions – après avoir confectionné quantités de confitures et de biscuits,
après une séance de chansons et des processions de banderoles – la nouvelle
présidente reçut les symboles de sa charge et une accolade de la présidente
sortante 11 ; le congrès prit fin ; et les différentes déléguées qui s’étaient
levées et s’étaient exprimées avec une telle conviction, tandis que l’horloge
égrenait ses minutes, retournèrent dans le Yorkshire, le Pays de Galles, le
Sussex ou la Cornouailles, rangèrent leurs habits du dimanche dans
l’armoire et replongèrent les mains dans le baquet à lessive.
Plus tard cet été là il fut à nouveau question de ces opinions si
imparfaitement décrites à l’instant, mais pas dans une salle de réunion
publique vibrante de banderoles et bruissante de voix. Le siège de la
coopérative, qui, j’imagine, avait fourni les porte-voix, le papier, les
encriers, et les verres, était installé à Hampstead 12. C’est là, si je puis me
permettre de vous rappeler ce que vous avez peut-être déjà oublié, que vous
nous avez invités à venir vous voir ; vous nous avez demandé quelles
impressions nous tirions du congrès. Mais arrêtons-nous un instant sur le
seuil de cette vénérable demeure, aux lambris et aux moulures du dix-
huitième, comme nous nous étions arrêtés alors, car nul ne pouvait entrer et
monter sans croiser miss Wick 13. Miss Wick avait, semblait-il pour mission,
tel un chien de garde, de repousser les bourgeoises importunes et
désœuvrées qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas. Je ne saurais dire si
c’était la raison pour laquelle elle était vêtue tout de mauve foncé. La
couleur semblait comme symbolique. Elle était toute petite, mais le poids
qui pesait sur son front et la tristesse qu’exsudait sa robe la faisaient paraître
massive. Les souffrances du monde semblaient peser plus lourdement sur
ses épaules. Quand elle tapait à la machine, on avait le sentiment que cet
appareil ne pouvait expédier que des mises en garde et des messages de mauvais augure à un univers au demeurant indifférent. Mais elle se laissait
aussi amadouer et ce fléchissement, comme tous ceux qui succèdent à la
tristesse, était tout à coup plein de charme. Nous sommes montées, et avons
au premier étage trouvé une personne fort différente – il s’agissait de
miss Janet Erskine 14, et miss Erskine était peut-être en train de fumer la
pipe – on en voyait une sur la table. Elle était peut-être en train de lire un
roman policier il y en avait un sur la table – elle était, en tout état de cause,
l’image même du détachement et du calme. À moins de savoir que
miss Erskine était au congrès ce que le cœur est aux veines les plus
éloignées – que les pompes et les pistons de la vaste machine de
Manchester n’auraient pu fonctionner sans elle – qu’elle avait réuni,
sélectionné, convoqué et organisé cette assemblée de femmes si complexe
et si ordonnée – rien en elle ne nous le laissait deviner. Elle n’avait rien à
faire – elle venait au bureau car un bureau est l’endroit idéal pour lire des
romans policiers – tout au plus rédigeait-elle quelques adresses et timbrait-
elle quelques enveloppes – c’était là une de ses lubies – voilà ce que
semblait signifier sa façon d’être. C’était miss Erskine qui libérait les
chaises des papiers encombrants et prenait les tasses dans l’armoire. C’était
elle aussi qui fournissait les chiffres en réponse aux questions et qui
retrouvait le dossier de courrier que l’on cherchait.
Permettez-moi, ici encore, de résumer en quelques phrases et en une seule
scène les nombreuses discussions que nous avons eues en divers lieux.
Nous vous avons avoué alors – vous veniez d’émerger d’une pièce du fond,
et si miss Wick était mauve et miss Erskine couleur café, vous portiez, pour
parler le langage de la peinture (je n’ose dire les choses plus explicitement),
un bleu martin-pêcheur et étiez aussi perçante, précise et rapide que cet
oiseau – nous avons concédé que le congrès avait suscité en nous les
réflexions et les idées les plus diverses. Ç’avait été une révélation et une
déception. Nous nous étions sentis humiliés et avions été exaspérés. Pour
commencer, tous leurs propos, ou du moins l’essentiel, étaient restés des
plus factuels. Elles veulent des baignoires et de l’argent. Quand une foule
de gens se rassemble, il n’est jamais question que de baignoires et d’argent ;
ils ne laissent entrevoir que le pire de ce qu’ils sont – leur soif de pouvoir et
de biens matériels. Nous demander, à nous, dont l’esprit tout limité qu’il
soit, virevolte avec l’aisance que confère une courte réserve de capital, de
nous enchaîner à nouveau à ce lopin de terre lourd de convoitise et d’envie, était impensable. Nous avons des baignoires et de l’argent. La société nous
a fourni tout ce dont nous avons besoin dans ce domaine. C’est pourquoi,
quelle qu’ait pu être notre compassion, notre compassion restait artificielle.
C’était une compassion esthétique, la compassion de l’œil et de
l’imaginaire, et non celle du cœur et de notre être intime ; et éprouver une
telle compassion ne pouvait qu’être déplaisant. Permettez-moi, vous ai-je
dit, de vous expliquer ce que nous entendons par là.
Ces femmes sont magnifiques à observer. Les femmes du monde en robes
du soir sont bien plus jolies, mais elles manquent de la qualité sculpturale
de ces ouvrières. Leurs bras sont imparfaitement développés. Les lignes de
leurs muscles sont amollies par l’embonpoint. Et quoique le registre
expressif de ces ouvrières soit plus limité, il a une force et une puissance
pleines de tragédie et d’humour, qui font défaut au visage des femmes du
monde. Mais en même temps, il vaut bien mieux être une femme du
monde ; les femmes du monde ont besoin de Mozart, de Cézanne et de
Shakespeare ; et pas seulement d’argent et d’eau chaude à volonté. Par
conséquent, se moquer des femmes du monde et imiter, comme le firent
certaines intervenantes, leur façon de parler et leur ignorance de ce qu’elles
choisissent de définir comme la « réalité » ne témoigne pas seulement de
mauvaises manières, cela trahit le but même du congrès, et puisqu’il vaut
mieux être une ouvrière, surtout qu’elles le restent, au lieu de revendiquer
leur droit à se voir contaminées par l’argent et le confort 15.
Néanmoins, avons-nous ajouté, trêve de préjugés et de compliments, les
femmes du congrès ont quelque chose que les femmes du monde ont perdu,
quelque chose d’enviable, de stimulant et qui est en même temps difficile à
décrire. On doit se méfier d’en venir trop aisément à des formules évoquant
le « contact avec la vie », « la confrontation avec les faits », ou « les leçons
de l’expérience », car elles nous éloignent toujours de ceux qui nous
écoutent, et qui plus est, les ouvriers et les ouvrières ne travaillent pas plus
de leurs mains, ni ne sont en prise plus directe avec la réalité qu’un peintre
grâce à son pinceau ou un écrivain grâce à sa plume. Mais la qualité qui est
la leur – si l’on peut en juger par quelques mots glanés ici ou là, un rire, ou
un geste surpris en passant – est une qualité qu’aurait goûtée Shakespeare.
On l’imagine quittant discrètement les salons peuplés de beaux esprits pour
échanger des plaisanteries dans la cuisine obscure de Mrs. Robson. Pour
tout dire, avons-nous ajouté, l’une des impressions les plus inattendues que nous a laissé votre Congrès est que les « pauvres », la « classe ouvrière »,
peu importe le nom par lequel vous choisissez de les désigner, ne sont pas
opprimés, envieux et épuisés ; ils sont plein d’humour, vigoureux et dotés
d’un solide esprit d’indépendance. C’est pourquoi, si nous pouvions les
côtoyer non pas dans notre rôle de sympathisants, de patrons et de
patronnes, de part et d’autre de comptoirs ou de tables de cuisine, mais sans
contraintes, librement, comme des êtres partageant les mêmes buts et les
mêmes désirs, au-delà des différences physiques ou vestimentaires,
s’ensuivrait un immense sentiment de libération. Combien de mots, par
exemple, doivent encore se trouver nichés dans le vocabulaire de ces
femmes, qui ont disparu du nôtre ! Combien de visions doivent sommeiller
dans leurs yeux, qui nous resteront invisibles ! Quels proverbes, quelles
images et quelles maximes doivent encore circuler parmi elles, qui n’ont
jamais été couchés par écrit ; et nul doute qu’elles ont encore la capacité
que nous avons perdue d’en inventer de nouveaux. Les discours du congrès
étaient riches en maximes astucieuses que même l’ennui d’une réunion
publique ne put tout à fait affadir.
Et pourtant, avons-nous ajouté, en jouant peut-être alors nerveusement
avec un coupe-papier ou en attisant le feu pour mieux manifester notre
mécontentement, à quoi bon tout ceci ? Notre sympathie est artificielle et
irréelle. Sous prétexte que nous payons nos factures par chèque, que
quelqu’un lave nos vêtements et que nous ne savons pas distinguer le foie
du mou, nous serions condamnés à rester pour toujours confinés dans les
limites de cette classe moyenne portant queue- de-pie et bas de soie et à qui
on s’adresse en disant « Monsieur » et « Madame », alors que nous sommes
tous en fait simplement John et Susan. Et elles connaissent, elles aussi, une
forme de privation. Car nous avons autant à leur offrir qu’elles – la
sophistication et le détachement, le savoir et la poésie et tous ces dons
merveilleux dont ceux qui n’ont jamais eu à réagir aux coups de sonnettes
ou à saluer en portant respectueusement la main à leur front, jouissent de
droit. Mais la barrière est infranchissable. Et rien ne nous a plus exaspérés
durant ce congrès (et vous avez dû parfois remarquer un certain agacement)
que l’idée que leur force, cette chaleur qui couvait et brisait parfois la
surface en libérant une flamme brûlante pleine d’audace, était désormais sur
le point d’exploser et de faire de nous un tout, de sorte que la vie serait
rendue plus riche, les livres plus complexes, la société faite de partage et non plus de divisions – tout ceci aurait inévitablement lieu, avant tout grâce
à vous, et à miss Erskine et à miss Wick – mais une fois que nous serions
morts.
C’est ainsi que cet après-midi-là, dans le bureau de la coopérative, nous
avons tenté d’expliquer la nature de cette compassion fictive et combien
elle diffère de la compassion réelle et combien elle reste imparfaite
puisqu’elle ne procède pas du partage inconscient d’émotions communes.
C’est ainsi que nous avons tenté de décrire les sentiments contradictoires et
complexes qui assaillent l’observateur de la classe moyenne contrainte
d’assister en silence à un congrès de femmes de la classe ouvrière.
Peut-être est-ce à ce moment précis que vous avez ouvert un tiroir et sorti
une liasse de lettres. Vous n’avez pas tout de suite dénoué la ficelle qui les
retenait. Parfois, avez-vous expliqué, vous receviez des lettres que vous ne
pouviez vous résoudre à brûler ; une ou deux fois un membre de la
coopérative avait, sur vos encouragements, écrit quelques pages sur sa
vie 16. Peut-être pourrions-nous trouver un intérêt à ces papiers ; peut-être, à
leur lecture, ces femmes cesseraient-elles d’être des symboles pour devenir
au contraire des individus. Ils étaient bien sûr très fragmentaires et leur
grammaire maladroite ; ils avaient été rédigés durant les rares moments de
répit que laissaient les tâches ménagères. Pour tout dire, vous aviez des
scrupules à vous en défaire, comme si dévoiler leur simplicité constituait
une trahison. Peut-être leur maladresse allait-elle simplement susciter la
perplexité, avez-vous avoué ; l’écriture de ces gens qui ne savent pas écrire
allait – mais nous vous avons interrompue. Tout d’abord, toute Anglaise sait
écrire, et puis, quand bien même elle ne saurait pas écrire, il lui suffit de
prendre sa vie pour sujet et d’écrire la vérité et non de la fiction ou de la
poésie pour que notre intérêt soit immédiatement éveillé – en d’autres
termes, il nous fallait au plus vite lire cette liasse de papiers.
Ainsi sollicitée, vous avez finalement et après bien des retards – entre
autres choses la guerre a éclaté, et miss Wick est morte 17, et miss Erskine et
vous-même vous êtes retirées de la coopérative, et un témoignage de
reconnaissance vous a été offert dans un coffret, et plusieurs milliers de
femmes ont tenté de dire combien vous aviez changé leur vie – ont tenté de
vous dire ce qu’elles ressentiraient pour vous jusqu’à la fin de leurs jours –
après ces diverses interruptions, vous avez enfin rassemblé ces papiers et
me les avez remis. Ils étaient là, dactylographiés et étiquetés, ainsi que quelques clichés et autres photos fanées glissés entre les pages. Et lorsque je
me mis enfin à les lire, me revinrent en mémoire toutes ces femmes que
j’avais observées avec tant d’étonnement et de curiosité, il y avait si
longtemps, à Manchester. Mais elles ne se tenaient plus sur une estrade,
devant une vaste assemblée, vêtues de leurs habits du dimanche. La chaude
journée de juin et ses banderoles avaient disparu, et nous plongions dans le
passé de ces femmes présentes ce jour-là ; les étroites maisons de mineurs,
les intérieurs de petits boutiquiers et d’ouvriers agricoles, les champs et les
usines d’il y a cinquante ou soixante ans. Mrs. Barrows avait par exemple
commencé à travailler dans les plaines marécageuses du Lincolnshire 18
alors qu’elle n’avait que huit ans, en compagnie de quarante ou cinquante
autres enfants, et un vieil homme suivait l’équipe armé d’un long fouet
« qu’il ne se privait pas d’utiliser 19 ». La remarque était étonnante. La
plupart de ces femmes avaient commencé à travailler à sept ou huit ans,
nettoyant les escaliers le dimanche pour un penny, ou portant leur repas aux
hommes de la fonderie pour deux pence. Elles étaient entrées à l’usine à
quatorze ans.
Elles travaillaient de sept heures du matin à huit ou neuf heures du soir et
gagnaient entre treize et quinze shillings la semaine 20. Sur ce salaire, elles
économisaient quelques pences avec lesquels acheter un peu de gin pour
leur mère – elle était souvent très fatiguée quand arrivait le soir et avait
peut-être enfanté treize enfants en à peine plus d’années ; ou encore elles
allaient chercher un peu d’opium pour soulager la fièvre d’une vieille
femme qui vivait dans les marais. Betty Potter s’était donnée la mort quand
elle n’a plus pu en avoir. Elles avaient vu devant des fabriques de boîtes
d’allumettes des files de femmes à moitié mortes de faim qui attendaient
qu’on leur verse leur salaire, avec dans leurs narines, le fumet du dîner de
leur patron qui s’échappait de la maison. Bethnal Green 21 avait été ravagé
par la petite vérole, et elles savaient bien que la production des boîtes
d’allumettes continuait, jusque dans les chambres des malades, et qu’on les
vendait, toutes porteuses de l’infection qu’elles fussent. Elles avaient eu si
froid à travailler l’hiver dans les champs, qu’elles ne pouvaient pas même
courir quand le chef d’équipe les libérait. Elles avaient travaillé dans l’eau
durant les inondations du golfe du Wash 22. De gentilles vieilles dames leur
avaient donné de la nourriture dans des paquets qui ne contenaient en fait
que de vieilles croûtes de pain et de la couenne de bacon rance.
Elles avaient fait et vu et connu tout cela alors que les autres enfants en
étaient encore à faire des châteaux de sable ou à apprendre à lire dans les
contes. Évidemment leurs visages étaient différents. Mais c’était aussi, dans
notre souvenir, des visages fermes, des visages qui exprimaient quelque
chose d’indomptable. Et la raison en était sans nul doute que la nature
humaine est si forte qu’elle peut subir de telles blessures, même à un âge si
tendre, et y survivre. Gardez une petite fille enfermée à Bethnal Green, elle
parviendra quand même à sentir l’air de la campagne à la seule vue de la
poussière ocre sur les brodequins de son frère, et elle n’aura de cesse de
s’échapper et de voir de ses yeux ce qu’elle appelle « la terre sans limites ».
C’est vrai, « elle a eu peur des abeilles », mais elle a quand même atteint la
campagne et les vaches et les brumes bleutées ont été à la hauteur de ses
espérances. Mettez des enfants dans une usine alors qu’elles n’ont que
quatorze ans et qu’elles ont passé leur enfance à s’occuper de leurs frères et
sœurs et leurs regards se tourneront vers la fenêtre et elles seront heureuses
car, de l’atelier du sixième étage, on peut voir le soleil surgir au- dessus des
collines « et cela était toujours un tel réconfort et un tel secours ».
Plus étrange encore, pour quiconque cherche une preuve supplémentaire
de la puissance de cet instinct qui pousse l’homme à se libérer de ses fers et
à se prendre de passion pour un chemin de campagne ou le soleil qui se lève
dans le lointain sur les collines, est le fait que c’est le même sens exigeant
du devoir qui règne dans une obscure manufacture de chapeaux et sur les
champs de bataille. Il y avait, par exemple, des femmes dans la manufacture
de chapeaux Christie, qui se sentaient mues par le sens de « l’honneur ».
Elles étaient toutes dédiées à leur cause : s’assurer que les extra-forts des
chapeaux d’hommes étaient cousus à la perfection. Le feutre est une
matière dure et épaisse ; il résiste aux aiguilles ; cette tâche ne vous
rapporte ni honneurs ni récompenses ; mais l’idéalisme de l’esprit humain
est si incorrigible qu’il se trouvait, dans ces lieux obscurs, des façonneuses
qui ne pouvaient se résoudre à ce que leurs coutures ne soient pas parfaites
et qui n’avaient aucun remords à arracher les coutures des autres ouvrières
qui n’auraient pas été parfaites. Et de même qu’elles produisaient
d’impeccables coutures, elles révéraient la reine Victoria et, s’asseyant près
du feu, remerciaient Dieu de leur avoir donné pour mari de bons et loyaux
ouvriers conservateurs.
Cette histoire expliquait sans doute quelque chose de la force, de l’obstination que l’on avait surpris sur le visage des oratrices du congrès de
Manchester. Et en lisant plus avant ces documents, on trouvait d’autres
signes encore de la vitalité extraordinaire de l’esprit humain. L’énergie
inébranlable dont ni les travaux domestiques, ni les nombreuses naissances
ne pouvaient avoir raison s’était portée plus loin encore, sur de vieux
exemplaires de revues ; s’était portée sur Dickens ; sur les poèmes de Burns
que l’on lisait, calés contre un couvercle, pendant que l’on cuisinait. Elles
lisaient à table ; elles lisaient avant de partir pour l’usine. Elles lisaient
Dickens et Scott et Henry George et Bulwer-Lytton et Ella Wheeler Wilcox
et Alice Meynell et étaient désireuses de « trouver une bonne histoire de la
révolution française, mais pas celle de Carlyle », et B. Russell sur la Chine,
et William Morris et Shelley et Florence Barclay et les carnets de Samuel
Butler – elles lisaient avec cet appétit vorace et débridé de celui pour qui
chocolats, rôtis, gâteaux, vinaigre et champagne ne sont qu’une seule et
même bouchée.
Évidemment, de telles lectures suscitaient la discussion. Les plus jeunes
avaient l’audace de dire que la reine Victoria n’était en rien supérieure à une
honnête femme de ménage qui avait bien élevé ses enfants. Elles avaient la
témérité de se demander si le seul et unique but de la vie d’une femme était
de coudre impeccablement des extraforts de chapeaux. Elles suscitèrent des
discussions et créèrent même des embryons de cercles de discussions dans
les usines. Peu à peu, les convictions des vieilles façonneuses furent
ébranlées, et elles en vinrent à penser que les coutures parfaites et la reine
Victoria n’étaient pas les seuls idéaux possibles. Des idées se mettaient à
bouillonner dans leur cerveau. Une jeune fille en venait ainsi à la
conclusion, alors qu’elle allait par les rues d’une ville industrielle, qu’elle
n’avait pas le droit de mettre un enfant au monde si cet enfant était
condamné à gagner sa vie dans une usine. Une phrase rencontrée dans un
livre suffisait à éveiller son imagination et à susciter en elle des rêves de
villes d’un genre nouveau dans lesquelles il y aurait des baignoires et des
cuisines et des bains publics, des galeries d’art, des musées et des parcs.
Les esprits des femmes ouvrières étaient en ébullition et leur imagination
en éveil. Mais comment faire pour concrétiser leurs idéaux ? Comment faire
pour exprimer leurs besoins ? La classe moyenne avait ses associations. Les
femmes avaient fondé des collèges 23, et commençaient même à se frayer un
chemin dans les professions libérales 24. Mais il s’agissait de femmes de la classe moyenne, dotées de quelques revenus et qui avaient reçu une certaine
éducation. Comment des femmes accablées de tâches, dont les cuisines
étaient envahies par la vapeur, qui n’avaient ni éducation, ni soutien, ni
temps libre, pouvaient-elles réinventer un monde en accord avec les idées
des femmes de la classe ouvrière ? C’est à ce moment-là, j’imagine, au
début des années 1880, que la coopérative des femmes a fait son apparition,
timidement, et qu’elle a un temps eu une place dans la rubrique des
« Nouvelles des coopératives », aussi intitulée « La rubrique des femmes ».
C’est à ce moment-là que Mrs. Acland 25 a demandé : « Pourquoi ne
pourrions-nous pas tenir des réunions coopératives de mères de famille,
pendant lesquelles nous pourrions apporter notre travail et être ensemble,
l’une d’entre nous lisant les propositions du mouvement coopératif, que
nous pourrions ensuite discuter 26 ? » Et le 18 avril 1883, elle annonça que
sept membres s’étaient réunis pour mettre ceci en œuvre.
Ce fut là le petit aimant qui fit converger tous ces rêves et désirs fébriles.
Ce fut là le point de rencontre qui permit d’agréger et de consolider ce qui
serait sinon resté épars et incohérent. La coopérative a dû être pour les
femmes les plus âgées, avec leurs maris et leurs enfants, ce que la « terre
sans limites » avait été pour la petite fille de Bethnal Green, ou ce que la
vision du jour se levant sur les collines avait été pour les jeunes filles de la
manufacture de chapeaux. Avant tout, elle leur a offert un espace où elles
pouvaient s’asseoir et réfléchir loin des casseroles qui débordaient et des
enfants qui pleuraient ; puis cet espace est devenu un lieu où l’on pouvait
imaginer, et travailler avec d’autres femmes à imaginer la maison modèle
d’une femme de la classe ouvrière. Puis le nombre de membres grossissant
et vingt à trente femmes se réunissant toutes les semaines, cette maison est
devenue une rue ; et si vous avez une rue, il vous faut des échoppes, des
égouts et des boîtes aux lettres ; et finalement la rue devient une ville, et
une ville apporte avec elle des questions liées à l’éducation, à l’argent, et
aux liens entre les villes. Puis la ville devient un pays ; elle devient
l’Angleterre ; elle devient l’Allemagne et l’Amérique ; et c’est ainsi que de
discussions portant sur le beurre et le bacon, les femmes de la classe
ouvrière en vinrent, durant leurs réunions hebdomadaires, à s’intéresser aux
relations entre grandes nations.
Et c’est ainsi qu’en 1913, Mrs. Robson, Mrs. Porter et Mrs. Wright se
levaient pour réclamer non seulement des baignoires et des augmentations de salaires et l’électricité, mais aussi le développement du travail coopératif
et le droit de vote pour tous et la taxation de la propriété terrienne et la
réforme de la loi sur le divorce. C’est ainsi qu’au fil des ans, elles allaient
promouvoir la paix, le désarmement et la fraternité entre les peuples. Et la
force qui sous-tendait leurs discours était dense de toutes sortes de choses –
d’hommes portant un fouet, de chambres de malades et des boîtes
d’allumettes que l’on y faisait, de la faim et du froid, d’accouchements
nombreux et difficiles, d’heures sans fin passées à frotter et à laver, de la
lecture de Shelley et de William Morris et de Samuel Butler, de réunions de
la coopérative de femmes, de comités et de congrès à Manchester ou
ailleurs. Tout ceci sous-tendait les discours de Mrs. Robson et de
Mrs. Potter et de Mrs. Wright. Les documents que vous m’avez envoyés ont
grandement éclairé mes anciennes interrogations et ma perplexité.
Mais, je le disais en préambule, on ne saurait nier que ces documents ne
sauraient faire un livre ; du point de vue littéraire, leurs limites sont
grandes. De même que les traits de ces femmes manquaient de nuance et
d’expressivité, leur écriture manque de distance et d’envergure imaginaire.
On ne trouvera pas ici d’analyses ; de vues d’ensemble de la vie ; de
tentatives pour pénétrer dans la vie d’autrui. Ce n’est pas dans les rangs des
femmes de la classe ouvrière que l’on trouvera le prochain poète ou
romancier majeur. Elles nous font plutôt penser à ces écrivains anonymes
qui vinrent avant Shakespeare, et qui n’avaient jamais quitté leur paroisse,
qui ne s’exprimaient pas avec aisance et qui n’avaient que quelques mots
maladroits à leur disposition.
Et pourtant, l’écriture étant un art impur, profondément contaminé par la
vie, les lettres que vous m’avez confiées semblent empreintes de qualités
littéraires que pourraient leur envier les lettrés les plus raffinés. Écoutez
Mrs. Scott, la sage-femme : « J’ai traversé les collines alors que la neige
atteignait par endroits un mètre de haut ou même près de deux mètres. J’ai
été prise par le blizzard à Hayfield et j’ai bien cru que je ne pourrais pas
aller plus loin. Mais c’était là la vie sur la lande ; je connaissais chaque brin
d’herbe et où se nichaient les fleurs et tous les petits ruisseaux étaient mes
amis. » Aurait-elle dit mieux les choses si elle avait été docteur ès lettres de
l’université d’Oxford ? Ou prenez la description que Mrs. Layton fait de la
fabrique de boîtes d’allumettes de Bethnal Green, et la manière dont « elle a
regardé à travers la clôture et a vu trois jolies dames assises à l’ombre occupées à coudre ». Le passage n’est pas sans rappeler la clarté et la
précision d’une description de Defoe. Ou encore quand Mrs. Burrows se
souvient de ce jour glacial où les enfants étaient sur le point de manger leur
déjeuner froid et de boire leur thé froid à l’abri d’une haie, quand la dame si
vilaine les a accueillis chez elle en disant : « Faites entrer les enfants dans la
maison pour qu’ils mangent leur déjeuner », on doit reconnaître qu’elle
atteint son but et qu’elle parvient à faire resurgir la scène sous nos yeux –
les enfants gelés qui mangent les pommes de terre chaudes assis par terre en
cercle – on ne saurait trop dire comment. Et puis l’on tombe sur un
fragment de lettre de miss Wick, l’austère silhouette mauve qui travaillait à
sa machine à écrire comme si elle avait tout le poids du monde sur ses
épaules. « Alors que je n’avais que dix-sept ans, écrit-elle, mon patron de
l’époque, un notable respecté, me fit venir un soir chez lui soi-disant pour
prendre des livres, mais en fait avec une tout autre intention. Quand je suis
arrivée, toute la famille était absente, et il ne me laissa pas repartir qu’il ne
m’eût forcé à lui céder. J’étais mère à dix-huit ans. » Les mots maladroits
qui, comme il se doit, dissimulent toute émotion, sont pourtant plus
qu’éclairants. Tel était le fardeau qui pesait sur cette petite figure austère –
tels étaient les souvenirs qu’elle gardait par-devers elle, assise, vêtue de sa
robe mauve, à taper votre courrier, devant votre porte dont elle gardait
l’accès avec tant de zèle fidèle.
Mais trêve de citations. Ces lettres ne sont que des fragments. Ces voix
commencent à peine aujourd’hui à émerger confusément du silence. Ces
vies sont encore à moitié enfouies dans une obscurité profonde 27. Écrire le
peu qui a été écrit s’est révélé une tâche laborieuse et douloureuse. Elles ont
écrit dans leur cuisine, à leurs rares heures perdues, en butte à de constants
dérangements et distractions – mais je n’ai nul besoin bien sûr ici, dans
cette lettre qui s’adresse à vous, d’insister sur les difficultés de la vie des
ouvrières. N’avez-vous pas, comme Janet Erskine, consacré vos meilleures
années – mais chut ! vous ne me laisserez pas aller au bout de cette phrase
et ainsi, en vous redisant toute mon amitié et mon admiration, je fais
silence.
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