Essais choisis
IV. Dire son temps
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ORAGE SUR WEMBLEY 1
C’est la nature qui mène Wembley 2 à sa perte ; et pourtant on voit mal
quelles mesures lord Stevenson, le lieutenant général sir Travers Clarke et
le duc de Devonshire 3 auraient pu prendre pour la tenir à distance. Ils
auraient pu arracher l’herbe et abattre les marronniers ; malgré cela les
grives seraient entrées et le ciel aurait quand même été là. À Earl’s Court 4
et dans White City 5, du plus loin que l’on se souvienne, la nature n’avait
jamais été une source d’inquiétude. L’espace était trop exigu ; la lumière
trop brillante. Si un papillon de nuit s’introduisait pour jouer autour des
lampes à arc, il était aussitôt pris d’un vertige festif ; si un cytise déployait
ses grappes de fleurs, c’était comme un nuage de paillettes flottant de la
rampe dans l’air violet et cramoisi. Tout semblait métamorphosé et comme
pris d’ivresse. Mais à Wembley rien n’est transfiguré et personne n’est ivre.
Il paraît pourtant qu’on y trouve un restaurant où les clients doivent
s’acquitter d’une guinée pour dîner. Quelles visions de jambon à profusion !
Quelles montagnes de feuilletés ! Quelles quantités de thé et de café ! Car il
semble impensable que ce soit du champagne, des œufs de pluvier ou des
pêches que l’on trouve à Wembley. Et pour six shillings et huit pence 6 on
peut acheter autant de pain au jambon que l’on veut. Six shillings et huit
pence n’est pas une somme importante ; mais ce n’est pas non plus une
petite somme. C’est une somme modérée, une somme moyenne. C’est la
somme la plus répandue à Wembley. Voyez l’armée de voitures garées le
long des avenues. Ce ne sont pas de puissantes voitures de luxe ; ce ne sont
pas non plus d’humbles voitures bon marché. Chacune semble valoir six shillings et huit pence. Il en est de même des machines à broyer le gravier.
On peut imaginer mieux ; on peut imaginer pire. La machine que nous
avons sous les yeux est fiable et coûte inévitablement six shillings et huit
pence. Les tissus pour dames, les cordages, le linge de table, les maîtres
anciens, le sucre, le blé, l’argenterie filigranée, le poivre, les nids d’oiseaux
(comestibles et exportés vers Hong Kong), le camphre, la cire d’abeille, le
rotin et tout le reste – pourquoi s’enquérir de leur prix ? On le connaît
d’avance – six shillings et huit pence. Quant aux bâtiments eux-mêmes, ces
immenses palais aux façades grises et lisses, nul débordement vulgaire
d’idées dispendieuses ne semble avoir envahi l’imaginaire de leur
architecte ; mais le bon marché lui était, de toute évidence, tout aussi
répugnant et la vulgarité anathème. Que la mesure des palais de fer et de
ciment soit la perche, l’aune ou le mètre carré, ils valent finalement eux
aussi six shillings et huit pence.
Mais, alors même que l’on s’essaie non sans lassitude à jongler avec ces
deux mots – démocratie, moyenne – la nature reprend ses droits là où on s’y
attend le moins – chez des hommes d’Église, des écoliers, des jeunes gens,
des malades dans leurs fauteuils. Ils passent en silence, en essaims, en
groupes, parfois seuls. Ils gravissent l’immense escalier ; ils font la queue
pour qu’on leur ajuste leurs lunettes gracieusement ; pour qu’on leur
remplisse leur stylo à encre gracieusement ; ils se penchent avec respect sur
des sacs de grain ; regardent avec révérence des tondeuses à gazon
importées du Canada ; de temps en temps ils se débarrassent de sacs en
papier ou de peaux de bananes, les jetant dans des réceptacles disposés à cet
effet à intervalles réguliers le long des allées. Mais qu’est-il arrivé à nos
contemporains ? Ils sont tous beaux ; ils sont tous dignes. Se peut-il que
nous contemplions l’espèce humaine pour la première fois ? Dans la rue ils
sont pressés ; dans un salon ils sont bavards ; ils sont banquiers dans des
banques ; ils sont vendeurs de chaussures dans des boutiques. Ici, ils se
détachent sur la vaste toile de fond de la Grande-Bretagne toute de fer et de
ciment, de la Birmanie aux tons rosés, libres, oisifs, ils se révèlent des êtres
humains, des créatures raffinées, civilisées, dignes ; un peu alanguies peut-
être, un peu évanescentes, mais un produit dont on ne peut que
s’enorgueillir. Mais ils sont aussi la perte de l’exposition. Le duc de
Devonshire et ses collègues auraient dû les tenir éloignés. Lorsqu’on les
observe flâner et dériver, rêver et s’interroger, admirer ce moulin à café, cette baratte ; le reste de l’exposition devient insignifiant. Et on ne peut
s’empêcher de se demander quel charme les tient ainsi fascinés ? Comment,
avec la dignité qui est la leur, peuvent-ils croire en tout ceci ?
Mais cette remarque cynique, tout à la fois glaçante et hautaine, était bien
sûr le fait d’une grive. Un peu plus loin dans le parc d’attractions, plusieurs
arbres et massifs de rhododendrons avaient été préservés, suite à une bévue
du comité d’organisation ; et ceux-ci, comme cela était prévisible, attiraient
les oiseaux. Alors que vous attendez votre tour pour vous faire projeter dans
les airs, il est impossible de rester insensible au chant des grives. Vous levez
les yeux et découvrez un immense marronnier en fleur ; vous portez votre
regard vers le sol et voyez de l’herbe, tout ce qu’il y a de plus banale,
jonchée de pétales, parsemée de fleurs des champs et où se nichent toutes
sortes d’insectes. Le gramophone fait de son mieux ; ils allument des
lampions en fer à cheval au-dessus du Guignol ; un homme frappe un
tambour et vous invite à venir titiller des singes ; on voit des messieurs très
sérieux en équilibre au sommet des montagnes russes ; mais rien n’y fait.
Le cri d’excitation qui aurait dû déchirer le ciel quand la nacelle se précipite
vers sa perte sautille de feuille en feuille, s’évapore puis s’éteint, tandis que
la grive poursuit sa démonstration. C’est alors qu’une femme surgit d’une
des maisonnettes de brique rouge que l’on voit aux alentours de
l’Exposition, et essore un torchon dans sa cour. Tout ceci aurait dû être
interdit par le duc de Devonshire.
Le problème du ciel reste entier. Fait-il partie de l’Exposition, se demande-
t-on, allongé dans un transat vert, sans réaction mais content ? Est-ce de son
plein gré qu’il met en valeur, avec le tact exquis qui est le sien, la Palestine,
la Birmanie, le Canada et leurs façades blanches, roses, sable, ou les
minarets et les pagodes de nos possessions orientales ? Il laisse avec
douceur ces dômes et ces palais se perdre en son sein ; les reçoit avec une
grave et délicate discrétion ; accepte que les pauvres lampions du Guignol
et du montreur de singes se prennent pour des étoiles. Mais alors que nous
sommes plongés dans notre contemplation admirative de ce que nous ne
pouvons nous empêcher d’attribuer à la prévoyance du lieutenant général
sir Travers Clarke, un ronflement sourd se fait entendre. Est-ce le vent ou le
bruit de l’Exposition coloniale ? Les deux. Le vent se lève et souffle dans
les allées ; les fanfares de l’Empire se rassemblent et font route vers le
stade. Des hommes défilent en longues processions, tels des épingles, des pigeons ramiers, des boîtes aux lettres. Ils sont poursuivis par des
tourbillons de poussière. Admirables et impassibles, les fanfares de
l’Empire poursuivent leur défilé. Bientôt elles seront entrées dans la
forteresse ; bientôt les lourdes portes se seront refermées sur elles. Elles
doivent se hâter ! Car soit le ciel a mal lu ses instructions, soit une terrible
catastrophe se prépare. Le ciel est livide, blafard, couleur de souffre. Il
est pris d’une commotion violente. Il charrie des nuages de pluie ; de
poussière à travers l’Exposition. La poussière s’engouffre dans les allées,
siffle et se rue aux carrefours comme des cobras dressés. Les pagodes
disparaissent sous la poussière. Le fer et le ciment deviennent friables. Les
colonies s’évanouissent et disparaissent dans d’étranges gerbes de beauté et
de terreur qu’illumine une puissance maléfique. La catastrophe se teinte de
nuances cendrées et violettes. De tous les coins on voit surgir des créatures
– hommes d’Église, écoliers, malades en fauteuil. Ils se précipitent les bras
tendus, et une immense plainte les précède, mais on ne voit ni confusion ni
désarroi. L’espèce humaine va droit à sa perte, mais l’espèce humaine
accepte son sort. Le Canada offre une fragile tente de secours. Les hommes
d’Église et les écoliers se massent à son entrée. À l’extérieur, sous un nuage
d’argent électrique, les fanfares de l’Empire résonnent. Les cornemuses
hennissent. Les prêtres, les écoliers et les malades se pressent autour de la
statue du prince de Galles en beurre. Le firmament se zèbre de fissures,
telles des racines d’arbres blanchies. L’Empire est en perdition ; les fanfares
jouent ; l’Exposition est en ruine. Car c’est là ce qui arrive quand on laisse
entrer le ciel.
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