Essais choisis

Virginia Woolf · Chapitre 30 sur 37

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Essais choisis

IV. Dire son temps

 

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ORAGE SUR WEMBLEY 1

 

C’est la nature qui mène Wembley 2 à sa perte ; et pourtant on voit mal

quelles mesures lord Stevenson, le lieutenant général sir Travers Clarke et

le duc de Devonshire 3 auraient pu prendre pour la tenir à distance. Ils

auraient pu arracher l’herbe et abattre les marronniers ; malgré cela les

grives seraient entrées et le ciel aurait quand même été là. À Earl’s Court 4

et dans White City 5, du plus loin que l’on se souvienne, la nature n’avait

jamais été une source d’inquiétude. L’espace était trop exigu ; la lumière

trop brillante. Si un papillon de nuit s’introduisait pour jouer autour des

lampes à arc, il était aussitôt pris d’un vertige festif ; si un cytise déployait

ses grappes de fleurs, c’était comme un nuage de paillettes flottant de la

rampe dans l’air violet et cramoisi. Tout semblait métamorphosé et comme

pris d’ivresse. Mais à Wembley rien n’est transfiguré et personne n’est ivre.

Il paraît pourtant qu’on y trouve un restaurant où les clients doivent

s’acquitter d’une guinée pour dîner. Quelles visions de jambon à profusion !

Quelles montagnes de feuilletés ! Quelles quantités de thé et de café ! Car il

semble impensable que ce soit du champagne, des œufs de pluvier ou des

pêches que l’on trouve à Wembley. Et pour six shillings et huit pence 6 on

peut acheter autant de pain au jambon que l’on veut. Six shillings et huit

pence n’est pas une somme importante ; mais ce n’est pas non plus une

petite somme. C’est une somme modérée, une somme moyenne. C’est la

somme la plus répandue à Wembley. Voyez l’armée de voitures garées le

long des avenues. Ce ne sont pas de puissantes voitures de luxe ; ce ne sont

pas non plus d’humbles voitures bon marché. Chacune semble valoir six shillings et huit pence. Il en est de même des machines à broyer le gravier.

On peut imaginer mieux ; on peut imaginer pire. La machine que nous

avons sous les yeux est fiable et coûte inévitablement six shillings et huit

pence. Les tissus pour dames, les cordages, le linge de table, les maîtres

anciens, le sucre, le blé, l’argenterie filigranée, le poivre, les nids d’oiseaux

(comestibles et exportés vers Hong Kong), le camphre, la cire d’abeille, le

rotin et tout le reste – pourquoi s’enquérir de leur prix ? On le connaît

d’avance – six shillings et huit pence. Quant aux bâtiments eux-mêmes, ces

immenses palais aux façades grises et lisses, nul débordement vulgaire

d’idées dispendieuses ne semble avoir envahi l’imaginaire de leur

architecte ; mais le bon marché lui était, de toute évidence, tout aussi

répugnant et la vulgarité anathème. Que la mesure des palais de fer et de

ciment soit la perche, l’aune ou le mètre carré, ils valent finalement eux

aussi six shillings et huit pence.

Mais, alors même que l’on s’essaie non sans lassitude à jongler avec ces

deux mots – démocratie, moyenne – la nature reprend ses droits là où on s’y

attend le moins – chez des hommes d’Église, des écoliers, des jeunes gens,

des malades dans leurs fauteuils. Ils passent en silence, en essaims, en

groupes, parfois seuls. Ils gravissent l’immense escalier ; ils font la queue

pour qu’on leur ajuste leurs lunettes gracieusement ; pour qu’on leur

remplisse leur stylo à encre gracieusement ; ils se penchent avec respect sur

des sacs de grain ; regardent avec révérence des tondeuses à gazon

importées du Canada ; de temps en temps ils se débarrassent de sacs en

papier ou de peaux de bananes, les jetant dans des réceptacles disposés à cet

effet à intervalles réguliers le long des allées. Mais qu’est-il arrivé à nos

contemporains ? Ils sont tous beaux ; ils sont tous dignes. Se peut-il que

nous contemplions l’espèce humaine pour la première fois ? Dans la rue ils

sont pressés ; dans un salon ils sont bavards ; ils sont banquiers dans des

banques ; ils sont vendeurs de chaussures dans des boutiques. Ici, ils se

détachent sur la vaste toile de fond de la Grande-Bretagne toute de fer et de

ciment, de la Birmanie aux tons rosés, libres, oisifs, ils se révèlent des êtres

humains, des créatures raffinées, civilisées, dignes ; un peu alanguies peut-

être, un peu évanescentes, mais un produit dont on ne peut que

s’enorgueillir. Mais ils sont aussi la perte de l’exposition. Le duc de

Devonshire et ses collègues auraient dû les tenir éloignés. Lorsqu’on les

observe flâner et dériver, rêver et s’interroger, admirer ce moulin à café, cette baratte ; le reste de l’exposition devient insignifiant. Et on ne peut

s’empêcher de se demander quel charme les tient ainsi fascinés ? Comment,

avec la dignité qui est la leur, peuvent-ils croire en tout ceci ?

Mais cette remarque cynique, tout à la fois glaçante et hautaine, était bien

sûr le fait d’une grive. Un peu plus loin dans le parc d’attractions, plusieurs

arbres et massifs de rhododendrons avaient été préservés, suite à une bévue

du comité d’organisation ; et ceux-ci, comme cela était prévisible, attiraient

les oiseaux. Alors que vous attendez votre tour pour vous faire projeter dans

les airs, il est impossible de rester insensible au chant des grives. Vous levez

les yeux et découvrez un immense marronnier en fleur ; vous portez votre

regard vers le sol et voyez de l’herbe, tout ce qu’il y a de plus banale,

jonchée de pétales, parsemée de fleurs des champs et où se nichent toutes

sortes d’insectes. Le gramophone fait de son mieux ; ils allument des

lampions en fer à cheval au-dessus du Guignol ; un homme frappe un

tambour et vous invite à venir titiller des singes ; on voit des messieurs très

sérieux en équilibre au sommet des montagnes russes ; mais rien n’y fait.

Le cri d’excitation qui aurait dû déchirer le ciel quand la nacelle se précipite

vers sa perte sautille de feuille en feuille, s’évapore puis s’éteint, tandis que

la grive poursuit sa démonstration. C’est alors qu’une femme surgit d’une

des maisonnettes de brique rouge que l’on voit aux alentours de

l’Exposition, et essore un torchon dans sa cour. Tout ceci aurait dû être

interdit par le duc de Devonshire.

Le problème du ciel reste entier. Fait-il partie de l’Exposition, se demande-

t-on, allongé dans un transat vert, sans réaction mais content ? Est-ce de son

plein gré qu’il met en valeur, avec le tact exquis qui est le sien, la Palestine,

la Birmanie, le Canada et leurs façades blanches, roses, sable, ou les

minarets et les pagodes de nos possessions orientales ? Il laisse avec

douceur ces dômes et ces palais se perdre en son sein ; les reçoit avec une

grave et délicate discrétion ; accepte que les pauvres lampions du Guignol

et du montreur de singes se prennent pour des étoiles. Mais alors que nous

sommes plongés dans notre contemplation admirative de ce que nous ne

pouvons nous empêcher d’attribuer à la prévoyance du lieutenant général

sir Travers Clarke, un ronflement sourd se fait entendre. Est-ce le vent ou le

bruit de l’Exposition coloniale ? Les deux. Le vent se lève et souffle dans

les allées ; les fanfares de l’Empire se rassemblent et font route vers le

stade. Des hommes défilent en longues processions, tels des épingles, des pigeons ramiers, des boîtes aux lettres. Ils sont poursuivis par des

tourbillons de poussière. Admirables et impassibles, les fanfares de

l’Empire poursuivent leur défilé. Bientôt elles seront entrées dans la

forteresse ; bientôt les lourdes portes se seront refermées sur elles. Elles

doivent se hâter ! Car soit le ciel a mal lu ses instructions, soit une terrible

catastrophe se prépare. Le ciel est livide, blafard, couleur de souffre. Il

est pris d’une commotion violente. Il charrie des nuages de pluie ; de

poussière à travers l’Exposition. La poussière s’engouffre dans les allées,

siffle et se rue aux carrefours comme des cobras dressés. Les pagodes

disparaissent sous la poussière. Le fer et le ciment deviennent friables. Les

colonies s’évanouissent et disparaissent dans d’étranges gerbes de beauté et

de terreur qu’illumine une puissance maléfique. La catastrophe se teinte de

nuances cendrées et violettes. De tous les coins on voit surgir des créatures

– hommes d’Église, écoliers, malades en fauteuil. Ils se précipitent les bras

tendus, et une immense plainte les précède, mais on ne voit ni confusion ni

désarroi. L’espèce humaine va droit à sa perte, mais l’espèce humaine

accepte son sort. Le Canada offre une fragile tente de secours. Les hommes

d’Église et les écoliers se massent à son entrée. À l’extérieur, sous un nuage

d’argent électrique, les fanfares de l’Empire résonnent. Les cornemuses

hennissent. Les prêtres, les écoliers et les malades se pressent autour de la

statue du prince de Galles en beurre. Le firmament se zèbre de fissures,

telles des racines d’arbres blanchies. L’Empire est en perdition ; les fanfares

jouent ; l’Exposition est en ruine. Car c’est là ce qui arrive quand on laisse

entrer le ciel.

 

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