Essais choisis
Jane Eyre et Hurlevent
JANE EYRE ET HURLEVENT 1
Cent ans se sont écoulés depuis la naissance de Charlotte Brontë, et celle
qui est aujourd’hui l’objet d’une telle légende et d’un tel culte ne vécut que
trente-neuf ans. Il est frappant de songer combien différente aurait été sa
légende si sa vie avait été plus longue. Elle serait devenue, comme d’autres
de ses contemporains, une de ces figures familières à Londres et ailleurs, le
sujet d’innombrables portraits et anecdotes, l’auteur de nombreux romans,
de mémoires sans doute, occupant une place de choix dans les souvenirs de
nos parents, nimbée de gloire et de splendeur. Elle aurait peut-être connu la
richesse et la prospérité. Mais il n’en a rien été. Quand nous pensons à elle,
nous devons nous figurer quelqu’un qui ne prit aucune part à notre monde
moderne ; nous devons nous imaginer au milieu du e XIX siècle, dans un
lointain presbytère de la lande du Yorkshire 2. C’est dans ce presbytère, sur
cette lande, infortunée et solitaire, pauvre et passionnée, qu’elle demeure à
jamais.
Nul doute que ces circonstances, l’effet qu’elles eurent sur sa personnalité,
influencèrent son œuvre. Un romancier, nous semble-t-il, élabore ses
structures à partir d’un matériau changeant qui tout d’abord leur confère
leur substance, mais finit par les encombrer de toute sorte de rebuts. En
ouvrant Jane Eyre, nous ne pouvons réprimer la crainte que son monde
imaginaire va nous sembler aussi désuet, victorien et ancien que le
presbytère sur sa lande, un lieu visité par les curieux et préservé par les
fidèles. Nous ouvrons donc Jane Eyre ; et deux pages suffisent à dissiper
nos craintes.
À droite, des plis de tenture écarlate bornaient ma vue ; à gauche, les vitres claires me
protégeaient du temps sinistre de novembre sans m’en séparer. De temps à autre, tout en feuilletant mon livre, j’observais l’aspect de cette journée d’hiver. Au loin, elle offrait un pâle néant de brume et de nuages ; plus près, une pelouse détrempée et quelques buissons battus par la
tempête, tandis que de longues rafales plaintives chassaient la pluie incessante 3.
Rien n’est plus changeant que cette lande, ou plus sujet à l’emprise des
apparences que ces « longues rafales plaintives ». Et cette joie intense
persiste. Elle nous porte tout au long de l’ouvrage, sans nous laisser le
temps de réfléchir, sans nous laisser lever les yeux de la page. Nous
sommes si absorbés dans notre lecture que si quelqu’un fait le moindre
geste près de nous, l’action ne semble pas avoir lieu ici mais dans le
Yorkshire. La romancière nous tient par la main, nous entraîne sur le
chemin, nous fait voir ce qu’elle voit, ne nous abandonne pas un instant ni
ne nous permet de l’oublier. Nous finissons imprégnés du génie, de la
véhémence, de la rage de Charlotte Brontë. Nous avons croisé des visages
peu communs, des individus à la puissante présence et aux traits accusés ;
mais nous les avons vus par ses yeux. Une fois qu’elle a disparu, nous
cherchons en vain à les retrouver. Si nous pensons à Rochester, nous ne
pouvons pas ne pas penser à Jane Eyre. Songeons à la lande et Jane Eyre
surgit une fois encore devant nos yeux. Songeons même au salon *, à ces
« tapis blancs, sur lesquels on semblait avoir posé d’éclatantes guirlandes
de fleurs », cette « cheminée en marbre de Paros clair » et ses ornements en
cristal de Bohême « couleur rubis », et à cette « harmonie générale de neige
et de feu » – qu’est-ce donc que tout ceci, si ce n’est Jane Eyre ?
Les inconvénients qu’il y a à être Jane Eyre sont manifestes. Ne pouvoir
déroger à sa condition de gouvernante amoureuse est une difficulté majeure
dans un monde qui est peuplé, après tout, d’individus qui ne sont rien de
tout cela. Par comparaison, les personnages de Jane Austen et de Tolstoï
présentent des facettes innombrables. Ils puisent leur existence et leur
complexité dans l’influence qu’ils ont sur les nombreux personnages qui les
entourent et en renvoient l’image sous des angles divers. Ils s’affairent, que
leur créateur s’intéressent ou non à eux, et le monde dans lequel ils vivent
nous semble un monde en soi qui, une fois créé par eux, peut être exploré à
loisir. Thomas Hardy se rapproche de Charlotte Brontë par la puissance de
sa personnalité et l’étroitesse de son imaginaire. Mais leurs différences sont
considérables. Nous ne sommes pas tentés de dévorer Jude l’obscur à toute
vitesse : nous réfléchissons et méditons et refermons le texte envahis d’une myriade de pensées qui créent autour des personnages une nébuleuse de
questions et d’idées qu’ils ne soupçonnent souvent même pas. Ils ne sont
que de simples paysans, mais sont confrontés à des interrogations et des
missions de la plus haute importance, de sorte qu’il semble souvent que les
personnages les plus essentiels dans un roman de Hardy sont les
personnages anonymes. Charlotte Brontë ne partage en rien ce pouvoir,
cette curiosité spéculative. Son souhait n’est pas de résoudre les problèmes
propres à la vie humaine ; elle n’a pas même conscience que de tels
problèmes existent ; toute sa force, d’autant plus grande qu’elle est limitée,
se concentre dans l’affirmation : « J’aime », « Je hais », « Je souffre ».
Les écrivains qui n’ont qu’eux-mêmes pour tout objet et toute limite sont
en effet plus puissants que ceux à l’esprit plus large et plus éclectique.
Leurs sensations sont concentrées et précisément inscrites dans les limites
d’une étroite enceinte. Rien ne jaillit de leur esprit qui ne porte l’empreinte
de leurs propres émotions. Ils n’apprennent rien ou presque des autres
écrivains et le peu qu’ils en retirent leur reste finalement étranger. Tant
Hardy que Charlotte Brontë fondent leur style sur une forme de journalisme
empreint de sérieux et de bienséance. Leur prose est par essence malaisée et
rigide. Mais tous deux, par un labeur obstiné et sans concession, par un
travail de chaque pensée et des mots qui y sont soumis, se sont forgés une
écriture qui épouse fidèlement leur esprit ; et qui est, qui plus est, empreinte
d’une beauté, d’une puissance, d’une vivacité toute particulière. Charlotte
Brontë n’avait, tout du moins, pas été inspirée par la lecture de trop
nombreux livres. Elle n’avait jamais fait sien le calme de l’écrivain
professionnel, ni acquis sa capacité à façonner et orienter le langage à sa
guise. « Je n’ai jamais pu mettre un terme aux échanges avec des esprits
raffinés, forts et avisés, hommes ou femmes », écrit-elle comme l’aurait fait
n’importe quel éditorialiste d’un journal de province ; pour ajouter avec une
tonalité qui lui est propre, et qui gagne immédiatement en intensité « avant
d’avoir dépassé les bastions de la réserve conventionnelle, franchi le seuil
de la confiance et conquis une place au foyer même de leur cœur 4 ». C’est
là qu’elle se tient ; c’est la chaude lumière dansante de l’âtre qui illumine
ses pages. En d’autres termes, nous ne lisons pas Charlotte Brontë pour sa
manière délicate d’observer ses personnages – ses personnages sont
vigoureux et simples ; ni pour son humour – il est sombre et élémentaire ; ni
pour sa philosophie de l’existence – c’est celle d’une fille de pasteur de campagne ; mais pour ses qualités de poète. C’est sans doute vrai de tous
les écrivains qui ont, comme elle, une personnalité si puissante qu’ils n’ont,
comme le veut l’expression, qu’à ouvrir la porte pour faire sentir leur
présence. Il y a en eux une brutalité indomptée qui s’oppose toujours à
l’ordre convenu des choses et qui les incite plus à la création spontanée qu’à
l’observation patiente. C’est cette ardeur qui, faisant fi des demi-teintes et
autres embarras négligeables, se détourne de la vie quotidienne des gens
ordinaires et fait cause commune avec leurs passions silencieuses. C’est
cette même ardeur qui fait de ces écrivains des poètes et, s’ils ont fait le
choix d’écrire en prose, les rend impatients face aux contraintes. C’est pour
cela qu’Emily et Charlotte se tournent toujours vers la nature. Elles
ressentent toutes deux le besoin d’associer aux vastes passions endormies
de la nature humaine un symbole plus puissant que ceux convoqués par les
mots et les actes. C’est par la description d’un orage que Charlotte conclut
Villette, son plus beau roman. « Le ciel s’étend lourd et noir – un léger
nuage fuit de l’ouest, les nuages prennent des formes singulières 5. » C’est
pourquoi elle convoque la nature pour décrire des émotions qui ne sauraient
autrement être décrites. Mais ni l’une ni l’autre ne savait observer la nature
avec la précision de Dorothy Wordsworth, ou ne la décrivait avec l’acuité
de Tennyson. Elles se saisissaient de ce qui, dans la nature, se rapprochait le
plus de leurs émotions ou de celles qu’elles prêtaient à leurs personnages, et
c’est pourquoi leurs orages, leur lande, leurs jolies éclaircies estivales ne
sont en rien des ornements servant à rehausser une page sans éclat ou à
manifester la puissance d’observation de l’écrivain – c’est dans ces
moments que réside la charge d’émotion du livre et ils en éclairent le sens.
Le sens d’un livre, qui bien souvent n’a pas de lien avec les événements et
ce qui en est dit et qui réside plutôt dans le lien qui s’est tissé, pour
l’écrivain, entre des choses elles-mêmes fort diverses, est nécessairement
difficile à saisir. C’est particulièrement le cas lorsque, comme les Brontë,
l’auteur est un poète et que le sens de son œuvre, impossible à distinguer de
son écriture, réside plus en une humeur qu’en un ensemble d’observations.
Hurlevent est un livre plus difficile à comprendre que Jane Eyre, car Emily
était un plus grand poète que Charlotte. L’écriture, pour Charlotte, était une
manière de réaffirmer avec une éloquence passionnée et magnifique :
« J’aime », « Je hais », « Je souffre ». Son expérience, quoique plus intense,
est sur le même plan que la nôtre. Il n’y a, en revanche, plus de « Je » dans Hurlevent. Nous n’y trouvons ni gouvernante, ni employeur. Nous y
trouvons de l’amour, mais ce n’est pas celui du commun des mortels. Emily
était portée par une vision plus générale. L’élan qui la poussait à créer
n’avait pas pour origine sa souffrance ou ses blessures. Le monde lui
apparaissait fracturé et livré au désordre et elle se sentait capable de lui
redonner son unité par l’écriture. Cette ambition immense se perçoit tout au
long du livre – un combat inabouti, mais empreint d’une détermination
magnifique, pour faire entendre, par la bouche des personnages, quelque
chose qui ne se résume pas à « J’aime » ou « Je hais », mais aurait à voir
avec « nous, toute l’espèce humaine » et « vous, les puissances
éternelles… », la phrase restant inachevée. Il n’est guère étonnant qu’il en
soit ainsi ; il est au contraire étonnant qu’elle parvienne à nous faire
partager ce qui en elle cherchait à s’exprimer. Nous le percevons dans les
mots que bredouille Catherine Earnshaw 6 : « Si tous les autres périssaient et
que lui seul demeurât, je continuerais encore d’exister, et si tous les autres
demeuraient et que lui pérît, l’univers se transformerait en un vaste monde
étranger ; je n’aurais plus l’impression d’en faire partie 7. » Nous
l’entendons encore en présence des morts : « Je pressens un repos que ni la
terre ni l’enfer ne pourraient rompre, je vois l’assurance d’un autre monde
sans fin et sans ombre – l’Éternité qui a recueilli les morts – monde où
l’existence n’est pas bornée dans sa durée, pas plus que l’amour dans son
élan, ni la joie dans sa plénitude 8. » C’est ce sourd pouvoir, inhérent à ces
incarnations de la nature humaine, qui les hisse en présence de la grandeur
et qui donne au livre cette place unique dans la littérature. Mais Emily
Brontë ne pouvait se contenter d’écrire quelques poèmes lyriques, de
pousser un cri, d’exprimer sa foi. C’est là ce que, sans ambages, elle fit
dans ses poèmes, et ils survivront peut-être à son roman. Mais elle était
romancière autant que poète. Elle se devait d’assumer une tâche
plus difficile et plus ingrate. Elle se devait de se confronter à d’autres
existences, de se débattre avec la mécanique du monde extérieur, bâtir et
rendre convaincantes des fermes et des maisons, et aussi nous restituer les
paroles d’hommes et de femmes qui existaient hors d’elle-même. Et c’est
ainsi que nous atteignons à des sommets d’émotion, non pas portés par la
colère ou l’incantation, mais en entendant une jeune fille, suspendue dans
les branches d’un arbre, fredonner tout bas d’antiques refrains ; en
observant les moutons brouter la lande ; en entendant le doux souffle du vent dans l’herbe. C’est toute la vie de la ferme, avec ce qu’elle a d’absurde
et d’incongru, qui se déploie sous nos yeux. Nous avons tout loisir de
comparer Hurlevent avec une ferme réelle et Heathcliff avec un homme
réel. Comment peut-on trouver la moindre part de vérité ou de justesse ou
encore la moindre subtilité dans des hommes et des femmes si éloignés de
ce que nous connaissons ? Mais alors même que nous nous posons la
question, nous percevons Heathcliff comme une sœur de génie aurait pu
percevoir son frère ; il est improbable, nous semble-t-il, mais aucun autre
jeune garçon n’est, dans toute la littérature, investi d’une vie si intense. Il en
est de même des deux Catherine 9 ; aucune femme ne saurait, selon nous,
penser ou agir comme elles. Ce sont toutefois les femmes les plus
attachantes de tout le roman anglais. C’est comme si Emily Brontë
parvenait à défaire tout ce par quoi nous connaissons les êtres humains et à
insuffler à ces ombres méconnaissables un tel souffle de vie qu’elles
transcendent la réalité. Elle jouit du don le plus précieux qui soit. Elle avait
le pouvoir d’émanciper la vie du poids des faits, de suggérer en quelques
touches l’essence d’un visage qui n’avait dès lors nul besoin d’un corps ; et
en disant la lande, de libérer le souffle du vent et le fracas du tonnerre.
1* Charlotte et Emily Brontë avait un sens de la couleur très voisin : « Et nous vîmes… Ah ! que
c’était beau !… une pièce magnifique avec un tapis rouge, des tables et des sièges recouverts de rouge, un plafond d’un blanc éclatant, bordé d’or, au centre duquel une pluie de gouttes de cristal,
suspendues par des chaînes d’argent, brillaient à la douce lueur de petites bougies 10 ». « Ce n’était pourtant qu’un très joli salon contigu à un boudoir. L’une et l’autre pièces étaient couvertes de tapis blancs, sur lesquels on semblait avoir posé d’éclatantes guirlandes de fleurs ; dans l’une et l’autre le plafond était orné de moulures blanches comme la neige, composées de grappes de raisins et de feuilles de vigne blanches, avec lesquelles le rougeoiement de divans et d’ottomanes cramoisis formait un riche contraste, tandis que, sur la cheminée en marbre de Paros clair, les ornements de couleur rubis étaient en cristal de Bohême étincelant. Entre les fenêtres de grandes glaces répétaient
l’harmonie générale de neige et de feu 11 ». [Note de l’auteure.]
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