Essais choisis

Virginia Woolf · Chapitre 28 sur 37

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Essais choisis

Une nuit dans le Sussex : réflexions en route

UNE NUIT DANS LE SUSSEX : RÉFLEXIONS EN ROUTE 1

 

Le soir se montre clément envers le Sussex 2, car la région n’est plus si

jeune, et elle est heureuse d’avoir la protection du voile de la nuit, comme

une femme d’un certain âge est heureuse que l’on tamise la lumière d’une

lampe et qu’ainsi seuls se devinent les contours de son visage. Les contours

du Sussex sont toujours d’une grande beauté. Les falaises dominent la mer,

en une succession infinie. Eastbourne, Bexhill, St Leonards 3, leurs

promenades et leurs pensions de familles, leurs boutiques de colifichets et

leurs boutiques de bonbons, leurs affiches, leurs visiteurs convalescents et

leurs chars à bancs, tout s’efface. Ne subsiste que ce qui était déjà là quand

Guillaume est venu de France 4, il y a de cela dix siècles : une longue suite

de collines dominant la mer. Et aussi les champs. Les maisons – petites

taches de rousseur saupoudrées le long de la côte – disparaissent sous la

fine pellicule liquide de l’air couleur taupe, qui noie leurs teintes rouges. Ce

n’était alors l’heure ni des lampes, ni des étoiles.

Mais, me dis-je alors, on ressent toujours un fond d’agacement, quand

l’instant est d’une telle beauté. Nul doute que les psychologues ont une

explication ; on lève la tête et l’on est submergé par une beauté

incroyablement plus intense que l’on ne pouvait s’y attendre – des nuages

roses flottent maintenant au-dessus du village de Battle 5 ; les champs nous

apparaissent marbrés et mouchetés – nos sensations enflent aussitôt comme

des bulles d’air gonflées par un brusque souffle de vent et c’est alors, quand

l’instant semble intensément saturé de toujours plus de beauté, qu’il se

dégonfle, comme sous l’effet d’une piqûre d’épingle. Mais quelle est cette épingle ? Pour autant que je pouvais en juger, cette épingle avait à voir avec

notre sentiment d’impuissance. Je ne saurais soutenir cet instant – je ne

saurais exprimer cet instant – je suis submergée – je suis vaincue. C’était

par là que résidait notre insatisfaction ; et elle avait partie liée avec l’idée

que notre nature exige de maîtriser tout ce qui lui est offert ; et une telle

maîtrise impliquait d’être capable de décrire le spectacle qui s’offrait à

nous, ce soir-là, dans le Sussex, pour mieux le faire partager. Mais bientôt

nous ressentions une autre piqûre d’épingle : nous gâchions ce moment ; car

la beauté s’étendait à notre droite, à notre gauche ; mais aussi derrière

nous ; elle nous échappait toujours. Nous ne disposions que d’un dé à

coudre face à un torrent assez puissant pour remplir des bassins et des lacs.

Mais renonce, me dis-je (on sait comment dans de telles circonstances le

moi devient double et comment l’un des deux ne ressent qu’impatience et

insatisfaction quand l’autre est sévère et philosophe), renonce à ces vaines

aspirations ; soit satisfait de la vue que tu as devant toi et crois-moi quand je

te dis qu’il est préférable d’observer et d’absorber ; d’être passif ;

d’accepter ; sans s’inquiéter que la nature ne t’ait donné que six minuscules

couteaux de poche pour dépecer une baleine.

Tandis que ces deux moi discutaient de la manière de se comporter face à

la beauté, je me disais (un troisième interlocuteur venait en effet

d’apparaître), qu’ils avaient bien de la chance de pouvoir s’abandonner à

une telle occupation. Ils étaient là, emportés par la voiture, à absorber le

moindre détail : une meule de foin, un toit couleur de rouille ; un étang ; un

vieil homme qui rentrait chez lui son baluchon sur le dos ; ils étaient là, à

puiser dans leur boîte à couleurs pour peindre le ciel et la terre, à teinter

leurs petites vues des granges et des fermes du Sussex d’une lumière

pourpre qui illuminerait les sombres jours de janvier. Mais mon humeur

était tout autre, pleine d’une mélancolie détachée. Tandis qu’une partie de

moi-même était ainsi occupée, je me disais aussi : Finie, finie ; consumée ;

envolée. Je sens la vie qui s’enfuit, comme la route qui file derrière nous.

Nous avons tracé notre chemin et sommes déjà oubliés. Nos lampes ont

brillé à une fenêtre, ici ou là ; la lumière est maintenant éteinte. D’autres

viennent après nous.

Mais un quatrième moi (un moi qui se tient en embuscade, apparemment

endormi, et fond sur nous sans prévenir. Ses remarques sont sans lien aucun

avec ce qui se déroule, mais leur soudaineté impose que nous leur prêtions attention) dit : « Regardez. » C’était une lumière ; brillante, imprévisible ;

inexplicable. Je fus, le temps d’une seconde, incapable de dire ce que

c’était. « Une étoile » ; et l’espace de cette seconde, elle scintilla,

inattendue, d’une étrange lueur dansante. « Je comprends ce que vous

voulez dire », dis-je à ce moi impulsif et fantasque. « Vous avez le

sentiment que la lumière qui se lève sur les collines nous vient de l’avenir.

Tentons de comprendre. Tentons de trouver une explication rationnelle. Je

me sens soudainement reliée non pas au passé, mais à l’avenir. Je pense à ce

que sera le Sussex dans cinq cents ans. Les choses, me semble-t-il, auront

perdu leur rugosité. Elles auront été brûlées, élaguées. Des portes

s’ouvriront comme par enchantement. Des ventilateurs électriques

produiront des courants d’air qui nettoieront les maisons. Des lumières

intenses, précises, efficaces balaieront la terre. Voyez cette lumière qui se

déplace sur la colline ; ce sont les phares d’une voiture. Dans cinq cents

ans, le Sussex sera, de jour comme de nuit, plein de pensées délicieuses, de

faisceaux lumineux véloces et efficaces. »

Le soleil avait disparu derrière l’horizon. L’obscurité gagnait rapidement.

Aucun de mes moi ne pouvait voir au-delà de la lumière de nos phares qui

se perdait le long de la haie. Je les rassemblai et leur dis : « C’est l’heure

des conclusions. Nous devons nous réunir ; nous ne devons plus faire qu’un

moi. Nous ne pouvons rien voir désormais, au-delà de cette portion de route

et de talus que nos phares font défiler sans fin. Nous n’avons besoin de rien.

Nous sommes chaudement emmitouflés dans une couverture ; nous sommes

protégés de la pluie et du vent. Nous sommes seuls. C’est désormais le

moment de faire le bilan. Puisque je suis responsable de notre petite

assemblée, je vais présenter les trophées rapportés. Voyons ; la beauté était

présente en abondance aujourd’hui : des fermes ; des falaises dominant la

mer ; des champs aux subtiles marbrures ; des champs aux couleurs

changeantes ; des champs aux ailes pourpres ; tout ceci. Et aussi un

effacement et la mort de l’individu. La route évanescente et la fenêtre

brièvement éclairée puis à nouveau éteinte. Puis il y eut cette soudaine lueur

dansante, suspendue dans l’avenir. Ce que nous avons donc accompli

aujourd’hui, dis-je, est ceci : cette beauté ; la mort de l’individu ; et l’avenir.

Regardez, pour répondre à vos désirs, je vais créer une petite figurine ; la

voici. Vous convient-elle, cette petite figurine qui chemine à travers la

beauté et la mort, vers cet avenir tout de puissance et de sobre efficacité, dans lequel un souffle d’air chaud suffira à nettoyer les maisons ?

Regardez-la ; là sur mes genoux. » Nous sommes restés là un temps à

contempler la petite figurine que nous avions façonnée. Partout autour

d'elle, de grandes murailles de pierre, aux arbres broussailleux. Un bref

instant, il sembla immensément grave. La réalité semblait tout entière se

déployer là sur la couverture. Nous fûmes pris d’un violent tressaillement ;

comme si une décharge électrique nous traversait. Nous nous sommes alors

écrié en chœur : « Oui, oui », comme pour affirmer quelque chose, au

moment d’une révélation.

C’est alors que le corps, jusqu’alors silencieux, commença de faire

entendre sa chanson, qui ne fut tout d’abord qu’un murmure aussi discret

que le bruissement des roues : « Des œufs et du bacon ; des toasts et du thé ;

un bon feu et un bain ; un bon feu et un bain ; du civet de lièvre, poursuivit-

il, et de la gelée de groseille ; un verre de vin ; un café pour finir, un café

pour finir ; et puis au lit. »

« Je ne veux plus vous voir », dis-je à mes moi réunis. « Votre tâche est

accomplie. Je vous donne votre congé. Bonne nuit. »

Et je n’eus, le reste du voyage, pour toute délicieuse compagnie, que celle

de mon propre corps.

 

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