Essais choisis
Par les rues : aventure londonienne
PAR LES RUES :
AVENTURE LONDONIENNE 1
Personne n’a jamais ressenti d’attachement passionné pour un crayon de
papier. Mais en avoir un peut parfois se révéler éminemment désirable ;
nous sommes parfois décidés à nous trouver un objet, un but, un prétexte
pour partir marcher à travers Londres entre le thé et le dîner. De même que
l’on chasse le renard pour préserver une race de chevaux, et que l’on joue
au golf pour s’assurer que des espaces libres restent protégés des
promoteurs, un crayon de papier sert habilement de prétexte quand nous
vient le désir de partir nous promener par les rues, et que, nous levant de
notre fauteuil, nous nous exclamons : « Il faut absolument que je m’achète
un crayon », comme si, sous couvert de ce prétexte, nous pouvions sans
risque jouir du plus grand plaisir que nous offre d’être en ville l’hiver –
déambuler par les rues de Londres.
Imaginons une fin d’après-midi en hiver, car en hiver la lumière
champagne des rues et leur chaleur humaine nous sont particulièrement
douces. Nous ne sommes pas alors tentés, comme en été, par l’ombre, la
solitude ou les douces brises des champs. Et puis, en fin d’après-midi, dans
la pénombre et la lumière électrique, nous jouissons d’une forme
d’innocence. Nous ne sommes plus tout à fait nous-mêmes. Au moment où
nous sortons de chez nous, par une belle fin d’après-midi, entre quatre et six
heures, nous nous défaisons du moi que connaissent nos amis et nous
perdons dans cette vaste armée républicaine de marcheurs anonymes, dont
la société est si agréable après tout ce temps passé dans la solitude de notre
chambre 2. Là, nous sommes entourés d’objets qui expriment à l’envi les particularités de notre tempérament et nourrissent les souvenirs que nous
conservons de notre passé. Prenons cette coupelle posée sur la cheminée,
nous l’avons achetée à Mantoue, un jour de grand vent. Nous sortions de la
boutique quand la vieille femme sinistre nous retint par la jupe, dit qu’elle
finirait bien par mourir de faim, et s’exclama : « Prenez-la ! », en nous
fourrant la coupelle de porcelaine bleu et blanc dans les mains, comme si
elle voulait oublier à jamais sa généreuse abnégation. Finalement, contrits,
quoique soupçonnant que nous nous étions fait plumer, nous l’avions
rapportée dans notre petit hôtel, où, au milieu de la nuit, le propriétaire
s’était si violemment disputé avec sa femme que nous nous étions penchés à
la fenêtre pour regarder dans la cour et avions alors contemplé les étoiles
blanches dans le ciel et la vigne entrelacée entre les piliers. Le moment était
fixé, frappé à jamais telle une pièce de monnaie, au milieu de tous ces
moments qui, par millions, s’évanouissaient sans laisser de traces. Il y avait
aussi le mélancolique monsieur anglais, qui, debout parmi les tasses de café
et les petites tables métalliques, semblait nous dévoiler les secrets de son
âme – comme le font les voyageurs. C’est tout ceci – l’Italie, le matin
venteux, la vigne entrelacée entre les piliers, le monsieur anglais et les
secrets de son âme – qui surgissait, telle une nuée, de la coupelle de
porcelaine posée sur la cheminée. Et cette marque marron sur le tapis, sur
laquelle tombe notre regard, c’est Mr. Lloyd George 3 qui en est la cause.
« Cet homme est un démon ! », s’était exclamé Mr. Cummings, qui
s’apprêtait à remplir la théière avec la bouilloire qu’il avait soudain posée
par terre, et qui avait ainsi laissé une brûlure sur le tapis.
Mais quand la porte se ferme derrière nous, tout ceci s’évanouit. Cette
coquille que notre âme a produite pour s’y lover, pour se donner une forme
distincte des autres, se brise, et au cœur de toutes ces ridules, de toutes ces
rugosités subsiste, telle une huître, notre seule faculté de perception, tel un
œil gigantesque. Que les rues sont belles en hiver ! Elles sont dévoilées et
masquées tout à la fois. Là, on devine à peine des enfilades symétriques de
portes et de fenêtres ; là sous les lampes flottent de pâles îlots de lumière,
que traversent – fugaces éclairs – des hommes et des femmes qui, en dépit
de leur apparence misérable, arborent un air irréel, un air conquérant,
comme s’ils avaient faussé compagnie à la vie, qui, privée de sa proie, s’en
trouvait comme désorientée. Mais, après tout, nous ne faisons que glisser à
la surface des choses. L’œil ne creuse, ni ne plonge, ni ne part en quête de trésors enfouis. Il nous emporte au fil d’un calme courant et notre esprit,
tout à sa contemplation paisible et musarde, sommeille peut-être.
Comme les rues de Londres sont donc belles, avec leurs îlots de lumière et
leurs vastes bosquets de pénombre, et, les longeant peut-être, un espace
herbeux, planté d’arbres, où la nuit vient naturellement se lover pour dormir
et où, passant le long de ses grilles, on perçoit les petits craquements et
frémissements des feuilles et des brindilles qui semblent supposer le silence
des champs alentour, le hululement d’une chouette et, dans le lointain, le
fracas d’un train dans la vallée. Mais nous sommes à Londres, se souvient-
on ; en haut des arbres nus sont suspendus de longs rectangles de lumière
jaune teintée de rouge – ce sont des fenêtres ; on devine des points brillants
qui luisent telles de pâles étoiles – ce sont des lampes ; cet espace ouvert
qui porte en lui toute la paisible campagne n’est qu’un square de Londres,
entouré de bureaux et de maisons où, à cette heure, des lumières éclatantes
éclairent des cartes, des documents, des bureaux où sont assis des employés
qui tournent d’un doigt humide les pages de correspondances sans fin ; ou
bien, la chaude lumière dansante d’une cheminée ou d’une lampe éclaire
l’intimité d’un salon, ses fauteuils, ses journaux, sa porcelaine, sa table en
marqueterie, et la silhouette d’une femme, occupée à compter des cuillerées
de sucre qui – Elle regarde la porte comme si elle avait entendu la sonnette
de l’entrée et quelqu’un demander si elle était là.
Mais restons-en là ; il le faut. Nous risquons de creuser plus loin que l’œil
ne saurait le supporter ; nous freinons notre voyage au fil paisible du
courant en agrippant une branche ou une racine. À tout moment, l’armée
assoupie risque de s’éveiller et de déclencher en nous mille violons et
trompettes ; l’armée des humains risque de revenir à elle et de faire valoir
ses bizarreries, ses souffrances et ses petites bassesses. Musardons encore
un moment, restons-en encore à l’apparence des choses – le vernis brillant
des omnibus ; la splendeur charnelle des boutiques des bouchers avec leurs
longes dorées et leurs steaks violets ; les bouquets de fleurs bleus et rouges
qui resplendissent si vaillamment dans la vitrine du fleuriste.
Car l’œil a une étrange propension ; seule la beauté le retient ; tel un
papillon, il cherche la couleur et aime se chauffer au soleil. Par une nuit
d’hiver comme celle-ci, lorsque la Nature est si parfaitement apprêtée, l’œil
nous rapporte les plus jolis des trophées, prélève de petits morceaux
d’émeraude et de corail, comme si toute la terre était faite de pierres précieuses. Il est toutefois incapable (nous parlons ici de l’œil moyen, non
pas de l’œil professionnel) d’agencer ces trophées de manière à restituer
leurs facettes et leurs rapports les plus imperceptibles. C’est pourquoi, après
nous être longtemps nourris de ce délicieux régime de beauté pure et sans
mélange, nous éprouvons un sentiment de satiété. Nous nous arrêtons sur le
seuil du chausseur et nous trouvons quelque prétexte, qui n’a rien à voir
avec la raison réelle pour laquelle nous replions toute la joyeuse bigarrure
de la rue et nous réfugions dans un recoin ombreux de notre être où nous
avons tout le loisir de nous demander, en posant un pied sur le repose-pied :
« Que peut bien ressentir une naine ? »
Elle entra escortée par deux femmes qui, étant de taille normale,
ressemblaient, à côté d’elle, à des géantes bienveillantes. Par les sourires
qu’elles adressaient aux commises elles semblaient tout à la fois l’assurer
de leur protection et nier tout lien avec son infirmité. Son expression,
grincheuse et contrite, était celle que l’on voit communément sur les
visages de ceux qui sont frappés de difformité. Elle avait besoin de leur
bonté et la trouvait intolérable. Mais une fois la commise sollicitée, une fois
que les géantes au sourire bienveillant eurent demandé à voir des
chaussures « pour cette dame » et que la jeune vendeuse eut placé le petit
repose-pied devant elle, la naine tendit son pied avec une impétuosité qui
semblait requérir toute notre attention. Regardez ! Regardez ! semblait-elle
exiger de nous tous, en tendant le pied, et quelle surprise en effet, car c’était
là le pied exquis, aux proportions parfaites, d’une femme de taille normale.
Il était cambré ; il était distingué. Quand elle le vit ainsi posé sur le
tabouret, son attitude changea du tout au tout. Elle semblait apaisée et
contente. Ses façons devinrent même pleines d’assurance. Elle envoya
chercher des chaussures toujours différentes ; elle essaya paire sur paire.
Elle se leva et fit des pirouettes devant un miroir qui ne laissait voir que son
pied portant des chaussures fauves, couleur d’ambre, des chaussures en
peau de lézard. Elle souleva ses petites jupes et exhiba ses petites jambes.
Elle se disait qu’après tout, les pieds sont la partie la plus importante de
toute notre personne ; des femmes furent adorées pour leurs seuls pieds. Ne
voyant que ses pieds, peut-être imaginait-elle que le reste de son corps était
conforme à ses pieds gracieux. Elle était pauvrement vêtue, mais elle était
prête à toutes les extravagances pour ses chaussures. Et comme c’était là la
seule occasion où elle ne craignait pas d’être regardée, mais recherchait même l’attention, elle était prête à user de tous les stratagèmes pour
prolonger la séance d’essayage et le moment où elle devrait faire son choix.
Regardez mes pieds, regardez mes pieds, semblait-elle dire, en faisant un
pas de ce côté, puis de l’autre. La commise avait dû la complimenter, car
soudain son visage se fit extatique. Mais, au bout du compte, les géantes,
toutes bienveillantes qu’elles fussent, devaient aussi vaquer à leurs propre
affaires ; elle devait faire son choix ; elle devait décider quelles chaussures
elle allait acheter. Elle se décida enfin et, au moment où elle sortit entourée
de ses deux présences protectrices, le paquet se balançant au bout de ses
doigts, l’euphorie s’évanouit, la conscience reprit le dessus, l’ancienne
exaspération et le sentiment de honte revinrent et quand elle se retrouva
dans la rue, elle était redevenue une naine.
Mais sa présence avait influé sur l’humeur du moment ; nous sortîmes en
même temps qu’elle et c’était comme si elle avait fait naître une atmosphère
capable d’engendrer toutes sortes d’êtres bossus, contrefaits, déformés. On
croisait deux aveugles barbus, sans doute frères, qui avançaient en
s’appuyant d’une main sur la tête d’un jeune garçon. Ils marchaient avec
cette démarche déterminée et pourtant tremblante des aveugles, qui laisse
transparaître dans leur allure quelque chose de la terrifiante inexorabilité du
sort qui les a terrassés. Leur petit cortège, qui avançait sans faillir, semblait
fendre la foule des passants par la seule force de son silence, de sa volonté,
de son malheur. La naine avait en vérité déclenché un grotesque ballet
claudiquant dans lequel tout le monde était entré : la dame imposante serrée
dans ses peaux de phoque luisantes ; l’imbécile qui suce le pommeau
argenté de sa canne ; le vieil homme accroupi sous un porche qui, peut-être
frappé par l’absurdité du spectacle humain, s’était assis pour l’observer à
son gré – tous se mettaient à taper du pied, clopin-clopant, pour rejoindre le
ballet de la naine.
Dans quelles fissures, quelles anfractuosités, pouvait bien vivre ce monde
meurtri d’estropiés et d’aveugles, en venait-on à se demander ? Ici peut-
être, dans les chambres de bonnes de ces étroites maisons qui se dressent
entre Holborn et le Strand 4, où les habitants ont des noms si étranges, et des
métiers si curieux, battent l’or, fabriquent des soufflets d’accordéons,
recouvrent des boutons, tandis que d’autres vivent de commerces plus
extravagants encore : de tout un trafic de tasses et de soucoupes, de
manches de parapluies en porcelaine, ou d’images colorées de saints martyrs. C’est ici qu’ils logent, et sans doute, dans sa cohabitation avec le
fabriquant d’accordéons ou le passementier, la dame vêtue de peaux de
phoques trouve-t-elle la vie supportable ; une vie si étrange ne saurait être
tout à fait tragique. Nous nous disons qu’ils ne peuvent pas nous en vouloir
de notre aisance ; quand, tout à coup, au coin d’une rue, nous tombons sur
un juif barbu, émacié, hagard, les yeux fous, misérable ; ou nous passons à
côté du corps déformé d’une vieille femme abandonnée sur les marches
d’un bâtiment public, couverte d’un manteau comme celui que l’on jette sur
un cheval ou un âne mort. À cette vue, notre être est parcouru d’un
frémissement ; une flamme est comme brandie sous nos yeux ; une question
se pose qui reste sans réponse. Souvent ces épaves choisissent d’être là,
couchées à quelques pas d’un théâtre, à portée de son d’un limonaire, et
quand la nuit vient, presque à portée de main des manteaux brodés et des
jambes vêtues de soie de ceux qui festoient et dansent. Ils sont couchés près
de vitrines qui offrent à ce monde de vieilles femmes prostrées sous les
porches, d’aveugles, de nains claudiquant, des sofas aux pieds dorés en
forme de nobles cygnes ; des tables incrustées de paniers de fruits de toutes
les couleurs, de buffets à la marqueterie de marbre vert prêts à recevoir des
têtes de sangliers, des paniers dorés, des chandeliers ; et des tapis si anciens
que les œillets qui les décorent sont presque noyés dans une mer opale.
Tout semble à notre regard, qui glisse sans s’attarder, comme
miraculeusement aspergé de beauté, comme si le courant régulier du
commerce, qui dépose son banal fardeau sur les rives d’Oxford Street 5,
n’avait ce soir livré que des merveilles. N’ayant nulle intention d’acquérir
quoi que ce soit, l’œil s’ébat sans retenue ; il crée ; il ornemente ; il met les
choses en valeur. Dehors, dans la rue, nous sommes libres de bâtir une vaste
demeure imaginaire et d’en meubler les pièces à notre gré, de tapis, de
tables et de sofas. Ce tapis ira dans le hall d’entrée. Cette coupe d’albâtre
ira sur une table ciselée devant la fenêtre. Nos réceptions viendront se
refléter dans cet imposant miroir rond. Mais, une fois cette maison bâtie et
meublée, nous ne sommes heureusement en rien contraints de la faire
nôtre ; nous pouvons la démonter en un clin d’œil, bâtir et meubler une
autre demeure avec d’autres chaises et d’autres verres. Ou nous pouvons
nous attarder chez l’antiquaire, au milieu des colliers et des plateaux de
bagues. Prenons ces perles, par exemple, et laissons-nous aller à imaginer
comment notre vie serait changée, si nous en venions à les porter. Immédiatement, il est entre deux et trois heures du matin ; les lampadaires
des rues de Mayfair 6 diffusent une lumière blanche. À cette heure, il n’y a
plus que des voitures dans les rues, et l’on éprouve un sentiment de vide,
d’espace, de secrète gaieté. Vêtue de perles et de soie, nous sortons sur le
balcon qui surplombe les jardins assoupis de Mayfair. Quelques lumières
brillent aux fenêtres des chambres de pairs du royaume qui reviennent de la
cour, de valets de pied portant bas de soie, de douairières qui ont serré la
main de grands hommes. Un chat se faufile le long du mur du jardin. Dans
les coins les plus sombres du salon, derrière les épais rideaux verts, on
chuchote et se prête au jeu de l’amour et de la séduction. Marchant d’un pas
lent, comme s’il arpentait une terrasse au pied de laquelle s’étendraient les
comtés anglais inondés de soleil, le vénérable Premier ministre explique à
lady une telle, parée de boucles et d’émeraudes, la véritable histoire derrière
une crise qu’a traversée le pays. Nous avons l’impression d’être au sommet
du plus haut mat d’un immense navire ; et pourtant nous savons aussi que
rien de tout ceci n’importe vraiment, que ce n’est pas ainsi que l’on prouve
son amour, que rien de grand ne saurait ainsi être accompli ; c’est pourquoi
nous savourons ce moment, lissant nos plumes distraitement, debout sur le
balcon, à observer sous la lune le chat qui se glisse le long du mur du jardin
de la princesse Mary 7.
Mais que pourrait-on imaginer de plus absurde ? Il est en fait très
précisément six heures ; un soir d’hiver ; nous marchons vers le Strand 8
pour acheter un crayon. Comment pouvons-nous nous trouver en même
temps sur un balcon, en juin, un collier de perles autour du cou ? Que
pourrait-on imaginer de plus absurde ? Et pourtant, ce n’est pas nous qui
nous égarons, c’est bien la Nature. Lorsqu’elle s’est attelée à son grand
chef-d’œuvre, l’invention de l’homme, elle n’aurait dû penser qu’à une
seule chose. Au lieu de cela, détournant la tête pour regarder par-dessus son
épaule, elle a laissé s’immiscer en chacun de nous des désirs et des
impulsions qui sont en parfaite contradiction avec ce qu’il est, de sorte que
nous sommes comme zébrés, bigarrés, multiples ; les couleurs ont déteint.
Notre être véritable est-il celui qui se tient sur ce trottoir hivernal, ou celui
qui se tient sur ce balcon, un mois de juin ? Suis-je ici, ou suis-je là-bas ?
Ou notre être véritable n’est-il en fait ni ceci, ni cela 9, ni ici, ni là-bas, mais
quelque chose de si divers et tortueux que nous ne sommes vraiment nous-
mêmes que lorsque nous laissons libre cours à nos désirs et que nous allons notre chemin sans entrave ? Les circonstances contraignent à l’unité ; c’est
par commodité que nous sommes un. Quand il ouvre sa porte le soir, le
citoyen respectueux doit être un banquier, un joueur de golf, un mari, un
père ; pas un nomade parcourant le désert, un mystique qui contemple le
ciel, un débauché des bas quartiers de San Francisco, un soldat menant une
révolution, un paria hurlant sa solitude désenchantée. Quand il ouvre sa
porte, il doit lisser ses cheveux et mettre son parapluie dans le porte-
parapluies, à côté des autres.
Mais nous approchons enfin des librairies d’occasion. C’est là que nous
trouvons à nous arrimer pour résister à ces courants contraires de l’être ;
c’est ici que nous retrouvons notre sérénité après les splendeurs et les
peines de la rue. La seule vue de la femme du libraire, assise un pied sur le
garde-feu, auprès d’un bon feu, protégée de la porte, est apaisante et
réconfortante. On ne la voit jamais lire, ou alors elle n’a qu’un journal à
portée de main ; quand elle détourne sa conversation du commerce des
livres, ce qu’elle fait avec alacrité, c’est pour nous parler de chapeaux ; elle
aime que les chapeaux soient pratiques, nous confie-t-elle, mais aussi jolis.
Oh non, ils ne vivent pas au-dessus de la boutique ; ils vivent à Brixton ;
elle a besoin de voir un peu de verdure 10. En été, un vase de fleurs cueillies
dans son jardin, trône sur une pile de livres poussiéreux et apporte un peu
de couleur à l’échoppe. Partout des livres ; et c’est toujours le même
sentiment de partir à l’aventure qui nous envahit. Les livres d’occasion sont
des livres qui vivent en liberté, des livres errants ; ils s’assemblent en vols
au plumage bigarré et ont un charme dont sont dépourvus les volumes
domestiqués des bibliothèques. Et puis, dans cette foule si diverse,
assemblée par le hasard, il se peut que nous croisions un parfait inconnu qui
deviendra, avec un peu de chance, notre meilleur ami. Nous avons toujours
l’espoir, en extrayant un livre grisâtre d’un rayon du haut des étagères,
attirés que nous sommes par son apparence miteuse et désolée, d’y croiser
un homme parti à cheval, il y a plus de cent ans, pour explorer le marché de
la laine dans les Midlands 11 et le pays de Galles ; un voyageur inconnu, qui
descendait dans des auberges, buvait de la bière, notait le charme des jeunes
filles et les austères coutumes, couchait tout ceci sur le papier avec sérieux
et application par pure passion (le livre fut publié à compte d’auteur) ; était
infiniment bavard, affairé et concret, et parvenait ainsi à suggérer, sans
même le savoir, le parfum des roses trémières et des foins, et aussi un portrait de lui-même qui lui garantit à tout jamais une place au chaud dans
un coin de notre esprit. Le livre est aujourd’hui à vendre pour un shilling 12.
Son étiquette indique trois shillings, mais la femme du libraire nous le laisse
à ce prix, en constatant que sa couverture est passablement miteuse et qu'il
est là depuis bien longtemps, après avoir été acheté, dans le Suffolk 13, lors
de la vente de la bibliothèque de quelque notable.
Ainsi, parcourant la boutique d’un œil distrait, nous nous prenons d’une
amitié soudaine et fantasque pour ceux, inconnus et disparus, qui ont laissé
pour toute trace, par exemple, ce mince livre de poèmes, si joliment
imprimé, si délicatement orné aussi du portrait de l’auteur. Car c’était un
poète, qui trouva la mort, jeune, en se noyant, et sa poésie, si douce, si
sérieuse et sentencieuse, émet encore une imperceptible musique flûtée
comme celle du limonaire d’un vieux joueur d’orgue de barbarie italien, qui
se tient, dans sa veste de velours, au coin d’une ruelle lointaine. On trouve
aussi des voyageurs, qui, par rangées entières, nous disent, vieilles filles
indomptables qu’elles étaient, l’inconfort de leurs voyages, et les couchers
de soleil qu’elles purent admirer en Grèce, alors que la reine Victoria n’était
encore qu’une enfant ; un voyage en Cornouailles et la visite des mines
d’étain semblaient requérir qu’on en rende compte en détail ; on remontait
lentement le Rhin et faisait des portraits de ses compagnons de voyage à
l’encre de Chine, assis à lire sur le pont à côté des amas de cordages ; on
mesurait les Pyramides ; était coupé de la civilisation pendant des années ;
convertissait les nègres au fin fond de marais pestilentiels. Cette manie de
faire ses bagages et de partir au loin, d’explorer les déserts et d’attraper de
mauvaises fièvres, de s’installer en Inde pour le reste de ses jours, d’aller
jusqu’en Chine pour finalement revenir mener une vie tranquille à
Edmonton 14, tout ceci se déverse par paquets sur le sol poussiéreux comme
par un temps agité, sous l’effet de cette constante agitation que ressentent
les Anglais en sentant les océans à leur porte. Les eaux aventureuses du
voyage semblent se briser sur les petits îlots d’effort et de persévérance
industrieuse, qui se dressent en colonnes irrégulières sur le sol de la
librairie. Dans ces piles de livres couleur puce, aux dos ornés de
monogrammes dorés, des hommes d’Église graves font l’exégèse des
Évangiles ; des érudits, armés de marteaux et de burins, nous font
redécouvrir les textes d’Euripide et d’Eschyle. Tout autour de nous, on
pense, on annote, on explique, à un rythme extraordinaire, et tout est baigné des eaux de l’imagination, comme sous l’effet d’une éternelle et inexorable
marée. D’innombrables volumes nous racontent les amours d’Arthur et de
Laura 15, comment ils connurent le chagrin de la séparation, puis comment
ils se retrouvèrent et furent heureux à jamais, comme on pouvait l’être
quand Victoria régnait sur cet archipel.
Le nombre de livres dans le monde est infini, et l’on peut tout au plus jeter
un coup d’œil, approuver d’un hochement de tête, et aller son chemin après
avoir échangé quelques mots, et compris en un éclair de quoi il était
question, de même que, dans la rue, on glane un mot en passant et invente
au hasard toute une vie à partir de quelques bribes. Ils parlent d’une femme
qui se prénomme Kate, comment « je lui ai dit, tout de go, hier soir… je lui
ai dit, si vous pensez que je ne vaux pas un fifrelin… » Mais quant à savoir
qui est Kate, et à quelle crise dans leur relation nous renvoie le fifrelin, nous
ne le saurons jamais ; car Kate disparaît sous leur agitation volubile ; et une
autre page du grand livre de la vie s’ouvre ici, au coin de la rue, à la vue de
deux hommes qui se concertent sous un réverbère. Ils déchiffrent les
dernières dépêches de Newmarket 16 dans la dernière édition du soir. Se
peut-il qu’ils pensent que le destin va transformer leurs haillons en fourrure
et en drap fin, faire surgir une montre à gousset à leur poche et des épingles
à cravates en diamant là où il n’y a qu’une vieille chemise ouverte ? Mais le
flot des passants est, à cette heure, trop rapide pour que nous puissions nous
poser toutes ces questions. Durant le bref passage qui les mène du travail à
leur foyer, maintenant qu’ils ont quitté leur bureau et sentent l’air frais sur
leur visage, ils sont emportés dans un rêve narcotique. Ils s’habillent de ces
vêtements chatoyants qu’ils doivent conserver dans des placards le reste de
la journée, et ils sont de grands joueurs de cricket, des actrices célèbres, des
soldats qui ont sauvé leur pays au moment fatidique. Tout à leur rêve,
gesticulant, parlant parfois tout seuls, ils déferlent sur le Strand et Waterloo
Bridge 17, pour être emportés, rêvant toujours, dans d’immenses trains
brinquebalant, vers quelque maison coquette à Barnes ou Surbiton 18 où la
vue de l’horloge dans le vestibule et l’odeur du dîner montant du sous-sol
fera voler leur rêve en éclats.
Mais nous voilà sur le Strand, et alors même que nous nous tenons
hésitants sur le trottoir, une férule à peine plus longue qu’un doigt s’abat sur
la vie, si véloce, si généreuse. « Vraiment, il faut que – vraiment, il faut
que » – c’est bien cela. Sans même s’interroger sur ce que l’on exige de lui, l’esprit se fait tout humble devant ce tyran familier. Il faut, il faut toujours,
faire ceci ou cela ; jouir du moment présent nous est tout bonnement
interdit. N’est-ce pas pour cette raison que, tout à l’heure, nous nous
sommes inventé une excuse et avons imaginé le besoin de sortir acheter
quelque chose ? Mais qu’était-ce donc déjà ? Ah, cela nous revient, c’était
un crayon. Il est temps d’aller l’acheter. Mais alors même que nous nous
apprêtons à obéir à cet ordre, quelque chose en nous s’insurge contre cette
insistante et tyrannique injonction. Un conflit bien connu se fait jour.
Derrière la règle de la loi, s’étend la Tamise dans toute son ample et
mélancolique plénitude. Et nous la voyons à travers les yeux de quelqu’un
penché, insouciant, au-dessus de l’Embankment 19, un beau soir d’été. Le
crayon peut attendre ; partons à la recherche de ce promeneur (et il devient
vite évident que ce promeneur n’est autre que nous-même). Car si nous
pouvions nous trouver à nouveau là où nous étions six mois plus tôt, ne
serions-nous pas comme alors – calme, détaché, serein ? Faisons donc
l’essai. Mais le fleuve est plus agité, plus gris qu’il n’est dans notre
souvenir. La marée est descendante. Elle entraîne avec elle un remorqueur
et deux barges, dont la cargaison de paille est solidement arrimée sous des
bâches. Il y a aussi près de nous un couple penché sur la balustrade qui
chuchote avec cette étonnante innocence qu’ont les amoureux, comme s’il
ne faisait aucun doute que l’importante affaire qui les occupe requérait toute
notre indulgence. Tout ce que nous voyons et entendons aujourd’hui est si
différent du passé ; et il ne nous reste rien de la sérénité de la personne qui,
il y a six mois, se tenait précisément où nous nous tenons aujourd’hui. Son
bonheur est celui du trépas ; le nôtre celui qui vient de l’incertitude de la
vie. Cette personne n’avait pas d’avenir ; maintenant, l’avenir envahit notre
sérénité. Ce n’est que lorsque nous contemplons le passé et en retirons la
part d’incertitude que nous pouvons jouir de la plus parfaite paix de l’esprit.
Mais maintenant, nous devons faire demi-tour, retraverser le Strand, nous
devons trouver une boutique où, à cette heure tardive, on voudra bien nous
vendre un crayon.
Entrer dans un endroit inconnu est toujours une aventure ; car
l’atmosphère est imprégnée de la vie et du tempérament de ceux qui
l’habitent et, dès que nous y pénétrons, nous plongeons dans une nouvelle
vague d’émotion. Visiblement, ici, dans la boutique du papetier, une dispute
venait d’avoir lieu. Un sentiment de colère flottait dans l’air. On s’interrompit ; la vieille dame – ils étaient de toute évidence mari et femme
– s’éclipsa dans l’arrière-boutique ; le vieil homme dont le front bombé et
les yeux globuleux n’auraient pas déparé sur le frontispice d’un ouvrage de
la Renaissance, resta pour s’occuper de nous. « Un crayon, un crayon, dit-il,
certainement, certainement. » Il s’exprimait avec l’énergie quelque peu
évasive de ceux qui ont dû brutalement contenir les émotions qui les
submergeaient. Il se mit à ouvrir des boîtes les unes après les autres pour les
refermer aussitôt. Il dit qu’il était difficile de trouver quoi que ce soit, quand
on avait tant d’articles différents en magasin. Il se lança dans une histoire à
propos d’un homme de loi qui se retrouvait dans une situation difficile à
cause des écarts de sa femme. Il le connaissait depuis des années ; il avait
des liens anciens avec le monde de la justice, dit-il, comme s’il voulait que
sa femme l’entende jusque dans l’arrière-boutique. Il renversa une boîte
d’élastiques. Finalement, exaspéré par sa propre incompétence, il poussa la
porte à battants et demanda sans plus de précaution : « Où avez-vous mis
les crayons ? » comme si sa femme les avait dissimulés. La vieille dame
revint. Sans regarder personne, elle posa la main, l’air sévère et plein de
componction, sur la bonne boîte. C’est là qu’étaient les crayons. Comment
pouvait-il faire sans elle ? Ne lui était-elle pas indispensable ? Afin de les
garder là, côte à côte, dans une neutralité contrainte, on devait se montrer
exigeant dans le choix de son crayon ; celui-ci était trop gras ; celui-ci trop
sec. Ils restaient là à m’observer. Et à mesure que le temps passait, ils
retrouvaient leur calme ; leur esprit échauffé s’apaisait, leur colère
s’évanouissait. Et voilà que, sans qu’ils aient même échangé un mot, ils
étaient réconciliés. Le vieux monsieur qui n’aurait pas déshonoré le
frontispice d’une œuvre de Ben Jonson, reposait la boîte à sa place, nous
souhaitait avec beaucoup de cérémonie une bonne soirée et ils
disparaissaient. Elle prendrait sa couture ; il lirait son journal, le canari les
couvrirait de petites graines. La dispute était oubliée.
Pendant les quelques minutes qu’il avait fallu pour partir à la chasse aux
fantômes, résoudre une dispute et acheter un crayon, les rues s’étaient
vidées. La vie s’était retranchée dans les étages du haut, et on avait allumé
la lumière. Le trottoir était sec et dur ; la rue semblait d’argent martelé. Tout
en s’acheminant chez soi, par les rues désolées, on pouvait se remémorer
l’histoire de la naine, des aveugles, de la réception dans la grande demeure
de Mayfair, de la dispute chez le papetier. On pouvait entrer un peu dans chacune de ces vies, assez profondément pour avoir l’illusion que nous ne
sommes pas enchaînés à un esprit unique, mais que nous pouvons pour
quelques brèves minutes endosser l’apparence et l’esprit d’autres êtres. On
pouvait devenir une laveuse de linge, un tenancier de pub, une chanteuse
des rues. Et quel plus grand plaisir ou plus grand émerveillement peut-on
trouver que de laisser derrière soi les lignes droites de la personnalité pour
emprunter les chemins de traverse qui mènent, sous les ronces et les arbres
aux troncs massifs, au cœur de la forêt où vivent ces animaux sauvages que
sont nos frères humains ?
On ne peut le nier : s’échapper est le plus grand des plaisirs ; partir au
hasard des rues en hiver la plus grande des aventures. Et pourtant, à mesure
que nous nous approchons de notre maison, il est réconfortant de sentir
notre monde familier, nos anciens préjugés, se replier sur nous, pour
protéger et envelopper l’être qui a été soumis aux vents incertains de toutes
ces rues, qui s’est cogné, telle une phalène, à la lumière inaccessible de tant
de réverbères. Voici la porte familière ; voici le fauteuil dans la position
dans laquelle nous l’avions laissé et la coupelle de porcelaine, et la tache
marron sur le tapis. Et voici – nous le contemplons avec tendresse, le tenons
avec révérence – le maigre butin que nous avons arraché aux trésors de la
ville, un crayon à mine de plomb.
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