Essais choisis

Virginia Woolf · Chapitre 7 sur 37

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Essais choisis

Jane Austen

JANE AUSTEN 1

 

Il est fort probable que, si miss Cassandra Austen avait pu avoir gain de

cause, notre connaissance de Jane Austen se limiterait à ses romans. Ce

n’est qu’à sa sœur qu’elle écrivait en toute liberté ; ce n’est qu’à elle qu’elle

confiait tous ses espoirs, et si l’on peut en croire la rumeur, l’unique grande

déception de sa vie 2 ; mais les années passant, miss Cassandra Austen en

vint à redouter que la gloire grandissante de sa sœur ne suscite la curiosité

des inconnus et l’intérêt des érudits ; elle se résolut alors à brûler toutes les

lettres susceptibles de satisfaire leur curiosité et ne conserva que celles

qu’elle jugea trop insignifiantes pour avoir une quelconque valeur.

C’est ainsi que tout ce que nous savons de Jane Austen nous vient de

quelques potins, de rares lettres et de ses romans. Les potins qui ont résisté

au temps ne sauraient être tenus pour négligeables ; une petite mise en

forme, et ils sont tout ce dont nous avons besoin. Ainsi, Jane « n’est guère

jolie et, contrairement aux jeunes filles de douze ans, assez guindée… Elle

est fantasque et ses manières sont affectées 3 », nous dit sa cousine, la jeune

Philadelphia Austen. Mrs. Mitford, qui connaissait les demoiselles Austen,

trouvait encore Jane « la jeune fille la plus jolie, la plus écervelée, la plus

maniérée et papillonnante de toutes les chasseuses de maris qu’elle ait

jamais rencontrées ». Une autre amie, anonyme, de Mrs. Mitford en visite

chez les Austen, « estime qu’elle est désormais l’incarnation du “célibat” la

plus stricte, rigoureuse et taciturne qui se soit jamais vue et que, jusqu’à ce

qu’Orgueil et préjugés révèle quels précieux joyaux se cachaient dans cet

austère écrin, on ne lui accordait pas plus d’attention en société qu’à un tisonnier ou un pare-feu… Il en est désormais tout autrement, nous dit

encore la vieille dame ; c’est toujours un tisonnier – mais un tisonnier

redouté de tous… Un bel esprit qui sait croquer des caractères et garde le

silence ne peut que nous impressionner 4 ! » De l’autre côté, on trouve les

Austen, une engeance plus encline aux dithyrambes familiaux, et qui disent

combien ils « étaient attachés à leur sœur et étaient fiers d’elle. Ils

l’aimaient pour ses dons, ses vertus, et ses aimables manières et chacun se

plut ensuite à déceler une ressemblance chez une de leurs nièces ou de leurs

filles avec leur chère sœur Jane, dont ils ne s’imaginaient point pouvoir

trouver d’égale 5. » Charmante, mais rigide, chérie par les siens, mais

crainte par les étrangers, l’esprit mordant, mais le cœur tendre – ces traits si

opposés ne sont en rien incompatibles, et nous rencontrons la même

complexité chez l’écrivain, quand nous nous tournons vers les romans.

Tout d’abord, cette petite fille assez guindée que Philadelphia trouvait si

différente des enfants de son âge, si fantasque et affectée, était sur le point

d’écrire une histoire étonnante de maturité, Amour et amitié 6, qui, si

incroyable que cela puisse paraître, fut écrite alors qu’elle n’avait que

quinze ans. Il semble qu’elle fut écrite pour divertir ses congénères ; une

des histoires du même recueil présente une dédicace faussement solennelle

à son frère ; une autre est illustrée de sages portraits à l’aquarelle réalisés

par sa sœur. Ce sont là des pochades qui, nous le sentons bien, étaient

destinées au cercle familial ; des saillies satiriques prisées des jeunes

Austen qui aimaient à se gausser en chœur des dames distinguées qui

« soupirent et défaillent sur le sofa 7 ».

L’entendre délivrer ses piques contre des vices abhorrés de tous ne pouvait

que susciter l’hilarité de ses frères et sœurs. « Je meurs victime du chagrin

que m’inspira le décès d’Augustus. Une pâmoison funeste m’aura coûté la

vie. Défiez-vous des évanouissements, ma chère Laura […]. Devenez folle

aussi souvent qu’il vous plaira, mais ne vous évanouissez jamais 8. » Et elle

enchaînait à vive allure, aussi prestement qu’elle le pouvait, faisant fi de

l’orthographe, nous contant les improbables aventures de Laura et Sophia,

de Philander et Gustavus, du gentleman qui se jetait à la moindre occasion

sur la route reliant Édimbourg à Stirling, le vol de la fortune cachée dans un

tiroir, les mères ruinées et les fils endossant le rôle de Macbeth. Un tel récit

ne pouvait que plonger les enfants dans la plus parfaite hilarité. Et pourtant

il est évident que cette jeune fille de quinze ans, assise dans le coin du salon qui lui était réservé, n’écrivait pas pour susciter le rire de ses frères et

sœurs, ni pour la seule sphère familiale. Elle écrivait pour tout un chacun,

pour personne, pour notre temps et le sien ; en d’autres termes, si jeune

qu’elle ait été encore, Jane Austen faisait œuvre d’écrivain. Ceci s’entend

dans le rythme, la perfection et la rigueur de sa phrase. « Elle n’était rien de

mieux qu’une jeune femme au caractère aimable, aux manières polies et

obligeantes. Il nous était difficile de concevoir de l’éloignement pour

quelqu’un comme elle. Nous ne pouvions en faire qu’un objet de mépris 9. »

Une telle phrase est faite pour durer. Pleine d’esprit et d’humour, naturelle,

jouant librement de l’absurde – Amour et amitié est tout ceci à la fois ; mais

quelle est cette mélodie qui refuse de se fondre dans le reste, qui se fait

entendre avec insistance tout au long du volume ? C’est un rire que l’on

entend. Dans son coin de salon, la jeune fille s’amuse du monde.

Les jeunes filles de quinze ans ne cessent de rire. Elles rient de voir

Mr. Binney confondre le sel et le sucre. Elles meurent de rire lorsque la

vieille Mrs. Tomkins manque de s’asseoir sur son chat. Mais elles peuvent

passer aussitôt du rire aux larmes. Elles n’ont pas de refuge fixe d’où

observer qu’il est, dans la nature humaine, quelque chose d’infiniment

distrayant, qu’il est en l’être humain quelque chose qui stimule en nous

l’esprit de satire. Elles ignorent que toutes les salles de bals ont leur

dédaigneuse lady Greville et leur dédaignée Maria. Jane Austen, elle, le

savait de naissance. L’une de ces bonnes fées qui se penchent sur les

berceaux avait dû l’emmener, tout juste née, voleter de par le monde.

Lorsqu’elle revint dans son berceau, elle ne savait pas seulement ce qu’était

le monde, elle avait déjà décidé quelles seraient les limites de son royaume.

Elle savait que si elle pouvait être maîtresse de ce domaine, elle n’en

convoiterait pas d’autre. C’est ainsi qu’à quinze ans, elle se faisait peu

d’illusions sur les êtres et aucune sur elle-même. Tout ce qu’elle écrit est

parfaitement ciselé et précisément situé non pas dans la paroisse, mais dans

tout l’univers. Elle est impersonnelle ; elle est impénétrable. Quand, dans

l’une des esquisses les plus remarquables du recueil, Jane Austen,

l’écrivain, saisit ce qui fait la conversation de lady Greville, rien ne subsiste

de la colère que dut éprouver Jane Austen, la fille du pasteur, suite à

quelque rebuffade. Son regard fait un repérage immédiat et nous savons

avec précision où sont placés ces repères sur la carte de la nature humaine.

Nous le savons car Jane Austen s’en tenait à ce qu’elle avait convenu ; elle ne transgressait pas les limites qu’elle s’était imparties. Même à quinze ans,

âge vulnérable s’il en est, elle n’eut jamais à se sermonner pleine de honte,

à refréner un sarcasme en un réflexe de compassion, ou à adoucir le trait

sous un voile de lyrisme. La compassion et le lyrisme, semblait-elle dire,

en désignant la frontière de sa règle, prennent fin ici ; et cette frontière est

parfaitement visible. Certes, elle ne nie pas qu’il y ait dans l’univers des

lunes, des montagnes et des châteaux – ailleurs. Elle avoue même chérir

une passion secrète : pour la reine d’Écosse 10. Elle avait pour elle la

plus grande admiration. « L’un des plus grands personnages que le monde

ait connus 11 », disait-elle d’elle, « cette ravissante Princesse, qui ne pouvait

compter que sur l’amitié du duc de Norfolk, et dont les seuls amis à présent

restent Mr. Whitaker, Mrs. Lefroy, Mrs. Knight et moi-même 12 ». Il suffit

de quelques mots et d’un éclat de rire pour avoir raison de ce sentiment

ainsi maîtrisé. On se souviendra non sans amusement des mots que les

Brontë, tous jeunes encore, ont pour parler du duc de Wellington 13, dans

leur presbytère du nord de l’Angleterre.

La petite fille un peu guindée grandit. Elle devint « la jeune fille la plus

jolie, la plus écervelée, la plus maniérée et papillonnante de toutes les

chasseuses de maris » que Mrs. Mitford ait connue et, incidemment,

l’auteur d’un roman intitulé Orgueil et préjugés 14, qu’elle écrivit en

cachette, dissimulée derrière une porte qui grince, et qu’elle ne publia que

bien des années plus tard. Peu de temps après, semble-t-il, elle débuta un

autre récit, Les Watson, qui, pour une raison inconnue, lui sembla peu

satisfaisant et qu’elle abandonna. Les œuvres de second plan des grands

écrivains méritent d’être lues, car elles offrent la meilleure clé qui soit pour

comprendre leurs chefs-d’œuvre. Dans ce roman, les difficultés qu’elle

rencontre sont évidentes et les stratagèmes qu’elle emploie pour les

résoudre moins subtilement masqués. En premier lieu, le manque de fluidité

et le schématisme des premiers chapitres tendent à prouver qu’elle était de

ces écrivains pour qui la première version permet de poser les faits à grands

traits et qui ne cessent ensuite d’y revenir pour leur conférer de la substance

et une ambiance. Il est difficile de savoir comment elle y serait parvenue –

quels auraient été ses ajouts, ses coupes et ses subtils détours. Mais le

miracle aurait eu lieu ; ces quatorze années d’une morne vie de famille

auraient finalement inspiré une de ces introductions exquises et déliées ; et

nous n’aurions jamais su à quelles corvées fastidieuses devait se plier tout d’abord sa plume. À la lecture de ces pages nous comprenons que Jane

Austen n’était finalement en rien une illusionniste. Comme les autres

écrivains, elle devait imaginer l’ambiance dans laquelle le génie qui lui était

propre pouvait se révéler créatif. Certains moments la montrent hésitante ; à

d’autres elle nous fait languir. Et puis tout à coup elle touche au but ; les

choses se déroulent comme elle le souhaite. Les Edward se préparent pour

le bal. Nous croisons la voiture des Tomlinson ; elle nous précise qu’en

« même temps que ses gants, Charles reçut l’ordre de ne pas les ôter 15 » ;

Tom Musgrave se retire dans un coin caché du salon avec une bourriche

d’huîtres, dans un état de parfait contentement. Libéré, le génie de l’auteur

déborde de vie. Nos sens sont immédiatement en alerte ; nous sommes

envahis par cette sensation d’intensité qu’elle est la seule à pouvoir susciter.

Mais de quoi cette impression est-elle faite ? D’un bal dans une petite ville

de campagne ; de quelques couples qui se croisent et dont les mains se

touchent dans une salle de bal ; de quelques mets et boissons ; et, en guise

de catastrophe, d’un jeune homme qu’une demoiselle va repousser et une

autre traiter aimablement. Il n’y a ici ni tragédie ni héroïsme. Et pourtant

l’émotion que suscite en nous cette courte scène est sans commune mesure

avec son apparence un peu formelle. La voyant agir ainsi dans cette salle de

bal, nous réalisons combien attentive, douce, sincèrement sensible Emma

aurait su se montrer dans ces épreuves plus sérieuses qui ne manquent pas

de nous venir à l’esprit tandis que nous la contemplons. Jane Austen connaît

bien mieux le monde des émotions qu’il n’y paraît de prime abord. Elle

nous encourage à compléter ce qui manque. Ce qu’elle nous offre ne semble

que trivialité, mais se révèle d’une substance qui envahit l’esprit du lecteur

et confère aux scènes les plus apparemment banales l’essence même de la

vie. Toujours l’accent est mis sur la nature des personnages. Comment, en

venons-nous à nous demander, Emma va-t-elle se comporter lorsque lord

Osborne et Tom Musgrave viendront faire leur visite à trois heures moins

cinq, au moment où Mary entre avec l’argenterie et les couteaux ? La

situation est des plus inconfortables. Les deux messieurs sont habitués à

bien plus d’élégance. Emma peut se révéler sans manières ni distinction,

insignifiante. Les méandres du dialogue nous tiennent en haleine. Notre

attention est tournée vers le moment présent, mais aussi vers l’avenir. Et

lorsque finalement le comportement d’Emma confirme les espoirs que nous

placions en elle, nous sommes émus comme si nous avions été les témoins d’une affaire de la plus haute importance. Dans ce récit inachevé, et somme

toute mineur, se trouve tout ce qui fait la grandeur de Jane Austen. Il a le

caractère intemporel de la littérature. Oubliez la vivacité de surface et la

justesse de la vision ; il vous reste, suscitant un plaisir plus profond encore,

cette compréhension si parfaite des valeurs humaines. Chassez ceci de votre

esprit et vous pouvez vous abandonner à la contemplation d’un art plus

abstrait qui, dans la scène de bal, parvient si bien à jouer des diverses

émotions et tenir l’ensemble en équilibre, que nous en venons à le goûter,

comme on apprécie la poésie, pour lui-même et non comme la trame qui

emporte le récit.

Mais la rumeur veut que Jane Austen ait été stricte, rigoureuse et sérieuse

– « un tisonnier redouté de tous 16 ». De tout ceci nous avons des

témoignages : elle savait être sans pitié ; c’est l’un des esprits satiriques les

plus implacables de la littérature. Les premiers chapitres si anguleux de son

roman Les Watson montrent que son génie n’était en rien généreux ; il ne lui

suffisait pas, comme Emily Brontë, d’ouvrir la porte pour affirmer sa

présence. Avec une modestie joyeuse, elle accumulait les brindilles et les

brins de paille avec lesquels faire un nid et les assemblait avec soin. Les

brindilles et les brins de paille étaient un peu secs et poussiéreux. Il y a

toujours la grande et la petite maison ; un thé à cinq heures, un dîner et de

temps en temps un pique-nique ; ce sont les relations mondaines et les

revenus des personnages qui définissent les limites de l’existence ; mais ce

sont aussi les routes boueuses, les pieds mouillés, et une fâcheuse tendance

chez les dames à se sentir lasses ; la vie s’appuie sur quelques principes, le

sentiment que l’on peut avoir de sa propre importance et l’éducation propre

à la plupart des familles aisées vivant à la campagne. Il n’y a pas de place

pour le vice, l’aventure ou la passion. Mais elle n’esquive rien de cette

trivialité et de cette médiocrité et n’en dissimule rien. Avec patience et

précision, elle nous indique qu’ils « ne s’arrêtèrent nulle part avant

d’atteindre Newbury, où un solide repas, tenant lieu à la fois de dîner et de

souper, mit fin aux plaisirs et aux fatigues de la journée 17 ». Son respect des

conventions n’est pas non plus que de surface ; elle est convaincue de leur

valeur autant qu’elle s’y conforme. Quand elle décrit un pasteur, comme

Edmund Bertram 18, ou encore un marin, le respect qu’elle porte à sa

fonction semble la priver de son génie comique et elle a alors une tendance

au panégyrique emphatique ou aux descriptions prosaïques. Mais ce sont là des exceptions ; pour l’essentiel, sa manière de faire nous rappelle

l’exclamation de la dame anonyme – « Un bel esprit qui sait croquer des

caractères et garde le silence ne peut que nous impressionner 19 ! » Elle ne

veut ni réformer, ni condamner ; elle garde le silence ; et cela ne laisse pas

d’impressionner. Imperturbable, elle continue d’inventer ses personnages,

ses sots, ses fats, ses gens du monde, ses Mr. Collins, ses sir Walter Elliot,

ses Mrs. Bennett 20. Elle en trace les contours d’un mot, qui claque tel un

coup de cravache, et qui découpe leur silhouette à jamais. Ils sont là ; elle

n’a pour eux ni compréhension ni mansuétude. Il ne reste rien de Julia et

Maria Bertram quand elle en a fini avec elles ; lady Bertram est vouée à

« rester assise, à rappeler le carlin et à essayer de l’empêcher d’écraser les

fleurs 21 ». Une justice quasi divine est rendue ; le révérend Grant 22, que

l’on découvre préférant manger sa dinde bien cuite, finit par provoquer « la

venue, par trois grands dîners d’installation au cours de la même semaine,

d’une attaque d’apoplexie 23 ». À tel point que l’on peut se demander si Jane

Austen n’invente pas toutes ses créatures pour le plaisir exquis de leur

couper la tête. Elle est parfaitement satisfaite et contente ; elle ne changerait

pas un cheveu sur la tête de qui que ce soit ni ne déplacerait la moindre

brique ou le moindre brin d’herbe de cet univers qui lui offre des plaisirs si

exquis.

Nous ne changerions rien non plus. Car quand bien même, notre orgueil

courroucé ou notre sens moral outragé, nous conduirait à corriger un monde

si corrompu par le fiel, la mesquinerie et la bêtise, la tâche est au-delà de

nos forces. Ainsi sont les êtres – la jeune fille de quinze ans en avait

l’intuition ; la femme mûre en apporte la preuve. En ce moment même, une

lady Bertram tente d’empêcher un Pug de piétiner les parterres de fleurs ;

elle tarde à envoyer Chapman auprès de miss Fanny. La vision est si

parfaitement précise, la satire si juste que quoiqu’inflexibles, elles passent

presque inaperçues. Nulle pointe de mesquinerie ou de fiel ne nous

détourne de notre contemplation. Un étonnant plaisir se mêle à

l’amusement. Ces imbéciles sont illuminés par la beauté.

Cette qualité si insaisissable est constituée d’éléments les plus divers dont

l’équilibre d’ensemble requiert un génie particulier. L’esprit de Jane Austen

va de pair avec un goût parfait. Se imbéciles sont des imbéciles, ses snobs

des snobs car ils dérogent au modèle de raison et de clarté qu’elle a en tête

et qu’elle nous transmet tout en suscitant l’amusement. Nul autre romancier n’a pu se prévaloir d’un sens plus incontestable des valeurs humaines. C’est

sur l’arrière-plan que dessinent sa détermination infaillible, son bon goût

imparable, et son sens moral si strict qu’elle met en lumière toutes ces

entorses à la bonté, à la vérité, et à la sincérité qui sont parmi les plus

délicieux de toute la littérature anglaise. C’est par un tel mélange du bien et

du mal qu’elle décrit Mary Crawford 24. Elle la laisse jacasser fort

plaisamment contre le clergé ou dire le bonheur de jouir d’un titre de

baronnet et de 10 000 livres de rente ; mais il lui suffit de faire

ponctuellement entendre sa propre voix, à l’unisson, en douceur, pour que

le bavardage de Mary Crawford, pour amusant qu’il soit, devienne sans

relief. De là la profondeur, la beauté, la complexité de ses situations. C’est

de tels contrastes que découle une impression de beauté et de gravité qui

n’est pas seulement aussi remarquable que son esprit, mais en est

inséparable. Dans Les Watson elle nous donne un avant-goût de ce don ; elle

nous amène à nous demander ce qui fait que, sous sa plume, un banal acte

de bonté est investi d’une telle signification. Dans ses chefs-d’œuvre, ce

même don confine à la perfection. Rien ne semble hors de propos ; c’est le

milieu de la journée ; nous sommes dans le Northamptonshire 25 ; un jeune

homme terne devise avec une jeune fille un peu fragile sur les escaliers,

alors qu’ils montent se changer pour le déjeuner, et que tout autour

s’affairent les femmes de chambre. Mais de banales et ordinaires, leurs

paroles se font soudain pleines de sens et le moment devient l’un des plus

mémorables de leur vie. Il enfle ; il scintille ; il rayonne ; il est, l’espace

d’une seconde, suspendu sous nos yeux, riche, vibrant, serein ; puis une

femme de chambre approche et cette goutte dans laquelle s’est concentré

tout le bonheur de la vie, disparaît à nouveau pour se fondre dans le flot

quotidien de l’existence.

Quoi de plus naturel, par conséquent que, percevant sa réelle profondeur,

Jane Austen ait choisi de décrire la banalité de l’existence de tous les jours,

des réceptions, des pique-niques et des bals de campagne ? Nul « conseil

pour infléchir son style 26 », quand bien même il viendrait du prince- régent

ou de Mr. Clarke, ne pouvait la convaincre 27 ; aucune romance, aucun récit

d’aventure, aucune intrigue politique n’aurait pu éclairer la vie qui se joue

sur les escaliers d’une demeure à la campagne telle qu’elle-même la voyait.

Le prince-régent et son bibliothécaire se heurtaient à un obstacle peu

commun ; ils tentaient de faire plier une conscience incorruptible, d’ébranler un tact infaillible. La jeune fille, qui ciselait déjà ses phrases à

l’âge de quinze ans, ne se lassa jamais de les ciseler et n’écrivit jamais pour

le prince-régent ou son bibliothécaire, mais pour le vaste monde des

lecteurs. Elle connaissait ses dons et elle savait à quel matériau ils

pouvaient se frotter sans déroger aux exigences de perfection qui étaient les

siennes. Certaines émotions n’étaient pas de son domaine ; des émotions

que, quels que soient les efforts ou stratagèmes, elle n’aurait su peindre et

exprimer. Elle était par exemple incapable de montrer une jeune fille

s’enthousiasmer devant des étendards et des chapelles. Elle était incapable

de mettre toute son énergie dans une scène sentimentale. Elle avait toutes

sortes de subterfuges pour éviter les scènes passionnées. Elle ne

s’approchait de la nature et de ses beautés que d’une manière indirecte qui

lui était toute particulière. Elle peut décrire une nuit claire sans faire une

seule fois mention de la lune. Et pourtant, à la lecture des quelques mots

solennels décrivant « la clarté d’une nuit sans nuages, en contraste avec

l’obscurité profonde des bois », c’est bien « la gravité, la paix, le

charme 28 » de la nuit qui nous apparaissent.

Ses dons atteignent à un équilibre parfait qui lui est propre. On ne compte

aucun échec parmi ses romans achevés et aucun chapitre ne déroge à la

qualité de l’ensemble. Mais, après tout, elle n’avait que quarante-deux ans

quand elle est morte. Elle est morte en pleine possession de ses moyens.

Elle était encore susceptible de connaître une de ces évolutions qui font

souvent que la dernière période d’un écrivain se révèle la plus intéressante.

Vive, irrésistible, douée d’une très grande inventivité, elle aurait très

certainement continué d’écrire, si elle avait vécu plus longtemps, et on peut

être tenté de se demander si elle aurait écrit de manière différente. La

frontière était clairement définie ; les lunes, les montagnes, et les châteaux

étaient de l’autre côté. Mais n’avait-elle pas la tentation de temps en temps

de la transgresser ? Ne commençait-elle pas à envisager, à sa façon si

joyeusement spirituelle, de partir à l’aventure ?

Prenons Persuasion, son dernier roman achevé, et imaginons à sa lumière

les romans qu’elle aurait pu écrire si elle avait vécu. Persuasion a une

beauté et une monotonie particulières. Cette monotonie est souvent

caractéristique d’une transition entre deux périodes. L’auteur s’ennuie

quelque peu. Elle connaît trop bien les us de son univers ; elle ne s’en

étonne plus. Sa comédie est pleine d’une amertume qui suggère qu’elle ne s’amuse plus guère de la fatuité d’un sir Walter Elliot ou du snobisme d’une

miss Elliot. La satire est âpre et la comédie peu subtile. Elle est moins

sensible aux distractions de la vie de tous les jours. Son esprit n’est plus

tout à fait à son sujet. Mais quand bien même nous avons l’intuition que

Jane Austen a déjà fait tout ceci, et bien mieux, nous percevons qu’elle

s’essaie à quelque chose qu’elle n’a encore jamais tenté. Il y a dans

Persuasion quelque chose de nouveau, cette qualité qui a peut-être

précisément enthousiasmé le Dr. Whewell et lui a fait dire que c’était là « le

plus beau de ses romans 29 ». Elle commence à comprendre que le monde

est plus vaste, plus mystérieux et plus romantique qu’il ne lui a semblé

jusqu’alors. Nous percevons que les mots qui décrivent Anne s’appliquent à

elle : « Elle avait été contrainte à la prudence dans sa jeunesse et, l’âge

venant, elle apprenait à aimer le romanesque – conséquence naturelle d’un

début qui ne l’était pas 30. » Elle s’attarde souvent sur la beauté

mélancolique de la nature, sur l’automne alors qu’elle nous avait habitués à

nous parler du printemps. Elle parle de « l’influence, à la fois si douce et si

triste, des mois d’automne à la campagne 31 ». Elle évoque « les feuilles

roussies et les haies desséchées 32 ». « On n’en aime pas moins un endroit

parce que l’on y a souffert 33 », remarque-t-elle. Mais ce changement ne se

ressent pas seulement dans cette nouvelle sensibilité à la nature. C’est toute

sa conception de la vie qui est différente. Elle la perçoit à travers les yeux

d’une femme qui, elle-même malheureuse, compatit aux bonheurs et aux

malheurs de ceux qui l’entourent et qu’elle doit, jusqu’à la toute fin,

commenter en silence. C’est pourquoi, plus que dans les autres romans, il

est moins question de faits que de sentiments. L’émotion qui s’exprime dans

la scène du concert et le célèbre dialogue sur la constance féminine

confirme non seulement la réalité biographique selon laquelle Jane Austen

avait aimé, mais aussi la réalité esthétique qui faisait qu’elle ne craignait

plus de le dire. Les expériences, lorsqu’elles étaient profondes, devaient être

enfouies et le temps faire son œuvre de décontamination, avant qu’elle ne

s’autorise à en faire un objet de fiction. Mais en 1817 elle était enfin prête.

Un changement était sur le point d’avoir lieu aussi dans les circonstances

extérieures qui étaient les siennes. Sa gloire n’était venue que lentement.

« Je doute, écrit Mr. Austen Leigh, qu’il se puisse trouver un autre auteur

qui soit autant resté dans l’ombre 34. » Si elle avait vécu ne serait-ce que

quelques années de plus, tout ceci aurait changé. Elle aurait séjourné à Londres, aurait dîné et déjeuné en ville, aurait rencontré des gens célèbres,

se serait fait de nouveaux amis, aurait lu, voyagé et aurait rapporté à sa

calme demeure provinciale un trésor d’observations dont jouir à tête

reposée.

Et quel effet tout ceci aurait-il eu sur les six romans qu’elle n’a pas écrits ?

Ses sujets n’auraient pas été le crime, la passion ou l’aventure. Elle n’aurait

pas cédé à la facilité et à l’insincérité sous la pression importune des

éditeurs et des flatteries amicales. Mais son expérience aurait été plus riche.

Son sentiment de sécurité aurait été ébranlé. Son sens de la comédie en

aurait été affecté. Elle s’en serait moins remise aux dialogues (Persuasion

en témoigne déjà) et plus à une forme de méditation pour nous faire

comprendre ses personnages. Ces merveilleux petits échanges qui résument

en quelques minutes de bavardages tout ce qu’il nous faut savoir d’un

amiral Croft ou d’une Mrs. Musgrove 35, cette méthode si ramassée, si

audacieuse qui nous en dit plus que de longs chapitres d’analyse

psychologique, se seraient révélés trop primitifs pour contenir tout ce

qu’elle savait désormais de la nature humaine. Sa méthode aurait été aussi

claire et maîtrisée, mais aussi plus profonde et plus suggestive, pour

restituer non seulement ce qui se dit, mais aussi ce qui reste non-dit ; non

seulement ce que sont les êtres, mais aussi ce qu’est la vie. Elle se serait

tenue à quelque distance de ses personnages et les aurait vus moins comme

des individus que comme un groupe. Son esprit satirique, tout en se

manifestant moins souvent, aurait été plus implacable et impitoyable

encore. Elle aurait été le précurseur de Henry James et de Marcel Proust –

mais j’en ai assez dit. Ce ne sont là que vaines spéculations : l’artiste la plus

parfaite entre toutes, l’écrivain aux livres immortels, est morte « au moment

où elle commençait à croire en son propre succès 36 ».

 

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